Chapter 15
— Ma négligence! Et, Bernier, de pâle qu’il était, devint écarlate. Ma négligence! Je n’ai point bougé de ma loge, de mon couloir! J’ai eu toujours la clef sur moi et je vous jure que personne n’est entré dans cet appartement, personne d’autre, après que vous l’avez eu visité, à cinq heures, que M. Robert et Mme Robert Darzac. Je ne compte point, naturellement, la visite que vous y avez faite, à six heures environ, vous et M. Sainclair!
— Ah çà! reprit Rouletabille, vous ne me ferez point croire que cet individu — nous avons oublié son nom, n’est-ce pas, Bernier? nous l’appellerons l’homme — que l’homme a été tué chez M. et Mme Darzac s’il n’y était pas!
— Non! Aussi je puis vous affirmer qu’il y était!
— Oui, mais comment y était-il? Voilà ce que je vous demande, Bernier. Et vous seul pouvez le dire, puisque vous seul aviez la clef en l’absence de M. Darzac, et que M. Darzac n’a point quitté sa chambre quand il avait la clef, et qu’on ne pouvait se cacher dans sa chambre pendant qu’il était là!
— Ah! voilà bien le mystère, monsieur! Et qui intrigue M. Darzac plus que tout! Mais je n’ai pu lui répondre que ce que je vous réponds: voilà bien le mystère!
— Quand nous avons quitté la chambre de M. Darzac, M. Sainclair et moi, avec M. Darzac, à six heures un quart environ, vous avez fermé immédiatement la porte?
— Oui, monsieur.
— Et quand l’avez-vous rouverte?
— Mais, cette nuit, une seule fois pour laisser entrer M. et Mme Darzac chez eux. M. Darzac venait d’arriver et Mme Darzac était depuis quelque temps dans le salon de M. Bob d’où venait de partir M. Sainclair. Ils se sont retrouvés dans le couloir et je leur ai ouvert la porte de leur appartement! Voilà! Aussitôt qu’ils ont été entrés, j’ai entendu qu’on repoussait les verrous.
— Donc, entre six heures et quart et ce moment-là, vous n’avez pas ouvert la porte?
— Pas une seule fois.
— Et où étiez-vous, pendant tout ce temps?
— Devant la porte de ma loge, surveillant la porte de l’appartement, et c’est là que ma femme et moi nous avons dîné, à six heures et demie, sur une petite table, dans le couloir, parce que, la porte de la tour étant ouverte, il faisait plus clair et que c’était plus gai. Après le dîner, je suis resté à fumer des cigarettes et à bavarder avec ma femme, sur le seuil de ma loge. Nous étions placés de façon que, même si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu quitter des yeux la porte de l’appartement de M. Darzac. Ah! c’est un mystère! un mystère plus incroyable que le mystère de la Chambre Jaune! Car, là-bas, on ne savait pas ce qui s’était passé avant. Mais, là, monsieur! on sait ce qui s’est passé avant puisque vous avez vous-même visité l’appartement à cinq heures et qu’il n’y avait personne dedans; on sait ce qui s’est passé pendant, puisque j’avais la clef dans ma poche, ou que M. Darzac était dans sa chambre, et qu’il aurait bien aperçu, tout de même, l’homme qui ouvrait sa porte et qui venait pour l’assassiner, et puis, encore que j’étais, moi, dans le couloir, devant cette porte et que j’aurais bien vu passer l’homme; et on sait ce qui s’est passé après. Après, il n’y a pas eu d’après. Après, ça a été la mort de l’homme, ce qui prouvait bien que l’homme était là! Ah! C’est un mystère!
— Et, depuis cinq heures jusqu’au moment du drame, vous affirmez bien que vous n’avez pas quitté le couloir?
— Ma foi, oui!
— Vous en êtes sûr, insista Rouletabille.
— Ah! pardon, monsieur… il y a un moment… une minute où vous m’avez appelé…
— C’est bien, Bernier. Je voulais savoir si vous vous rappeliez cette minute-là…
— Mais ça n’a pas duré plus d’une minute ou deux, et M. Darzac était dans sa chambre. Il ne l’a pas quittée. Ah! c’est un mystère!…
— Comment savez-vous qu’il ne l’a pas quittée pendant ces deux minutes-là?
— Dame! s’il l’avait quittée, ma femme qui était dans la loge l’aurait bien vu! Et puis ça expliquerait tout et il ne serait pas si intrigué, ni madame non plus! Ah! il a fallu que je le lui répète: que personne d’autre n’était entré que lui à cinq heures et vous à six, et que personne n’était plus rentré dans la chambre avant sa rentrée, à lui, la nuit, avec Mme Darzac… Il était comme vous, il ne voulait pas me croire. Je le lui ai juré sur le cadavre qui était là!
— Où était-il, le cadavre?
— Dans sa chambre.
— C’était bien un cadavre?
— Oh! il respirait encore!… Je l’entendais!
— Alors, ça n’était pas un cadavre, père Bernier.
— Oh! monsieur Rouletabille, c’était tout comme. Pensez donc! Il avait un coup de revolver dans le coeur!»
Enfin, le père Bernier allait nous parler du cadavre. L’avait-il vu? Comment était-il? On eût dit que ceci apparaissait comme secondaire aux yeux de Rouletabille. Le reporter ne semblait préoccupé que du problème de savoir comment le cadavre se trouvait là! Comment cet homme était-il venu se faire tuer?
Seulement, de ce côté, le père Bernier savait peu de choses. L’affaire avait été rapide comme un coup de feu — lui semblait-il — et il était derrière la porte. Il nous raconta qu’il s’en allait tout doucement dans sa loge et qu’il se disposait à se mettre au lit, quand la mère Bernier et lui entendirent un si grand bruit venant de l’appartement de Darzac qu’ils en restèrent saisis. C’étaient des meubles qu’on bousculait, des coups dans le mur. «Qu’est-ce qui se passe?» fit la bonne femme, et aussitôt, on entendit la voix de Mme Darzac qui appelait: «Au secours!» Ce cri-là, nous ne l’avions pas entendu, nous autres, dans la chambre du Château Neuf. Le père Bernier, pendant que sa femme s’affalait, épouvantée, courut à la porte de la chambre de M. Darzac et la secoua en vain, criant qu’on lui ouvrît. La lutte continuait de l’autre côté, sur le plancher. Il entendit le halètement de deux hommes, et il reconnut la voix de Larsan, à un moment où ces mots furent prononcés: «Ce coup-ci, j’aurai ta peau!» Puis il entendit M. Darzac qui appelait sa femme à son secours d’une voix étouffée, épuisée: «Mathilde! Mathilde!» Évidemment, il devait avoir le dessous dans un corps-à-corps avec Larsan quand, tout à coup, le coup de feu le sauva. Ce coup de revolver effraya moins le père Bernier que le cri qui l’accompagna. On eût pu penser que Mme Darzac, qui avait poussé le cri, avait été mortellement frappée. Bernier ne s’expliquait point cela: l’attitude de Mme Darzac. Pourquoi n’ouvrait-elle point au secours qu’il lui apportait? Pourquoi ne tirait-elle pas les verrous? Enfin, presque aussitôt après le coup de revolver, la porte sur laquelle le père Bernier n’avait cessé de frapper s’était ouverte. La chambre était plongée dans l’obscurité, ce qui n’étonna point le père Bernier, car la lumière de la bougie qu’il avait aperçue sous la porte, pendant la lutte, s’était brusquement éteinte et il avait entendu en même temps le bougeoir qui roulait par terre. C’était Mme Darzac qui lui avait ouvert pendant que l’ombre de M. Darzac était penchée sur un râle, sur quelqu’un qui se mourait! Bernier avait appelé sa femme pour qu’elle apportât de la lumière, mais Mme Darzac s’était écriée: «Non! non! pas de lumière! pas de lumière! Et surtout qu’il ne sache rien!» Et, aussitôt, elle avait couru à la porte de la tour en criant: «Il vient! il vient! je l’entends! Ouvrez la porte! ouvrez la porte, père Bernier! Je vais le recevoir!» Et le père Bernier lui avait ouvert la porte, pendant qu’elle répétait, en gémissant: «Cachez-vous! Allez-vous-en! Qu’il ne sache rien!»
Le père Bernier continuait:
«Vous êtes arrivé comme une trombe, monsieur Rouletabille. Et elle vous a entraîné dans le salon du vieux Bob. Vous n’avez rien vu. Moi, j’étais retenu auprès de M. Darzac. L’homme, sur le plancher, avait fini de râler. M. Darzac, toujours penché sur lui, m’avait dit: «Un sac, Bernier, un sac et une pierre, et on le fiche à la mer, et on n’en entend plus parler!»
— Alors, continua Bernier, j’ai pensé à mon sac de pommes de terre; ma femme avait remis les pommes de terre dans le sac; je l’ai vidé à mon tour et je l’ai apporté. Ah! nous faisions le moins de bruit possible. Pendant ce temps-là, madame vous racontait des histoires sans doute, dans le salon du vieux Bob et nous entendions M. Sainclair qui interrogeait ma femme dans la loge. Nous, en douceur, nous avons glissé le cadavre, que M. Darzac avait proprement ficelé, dans le sac. Mais j’avais dit à M. Darzac: «Un conseil, ne le jetez pas à l’eau. Elle n’est pas assez profonde pour le cacher. Il y a des jours où la mer est si claire qu’on en voit le fond. — Qu’est-ce que je vais en faire?» a demandé M. Darzac à voix basse. Je lui ai répondu: «Ma foi, je n’en sais rien, monsieur. Tout ce que je pouvais faire pour vous, et pour madame, et pour l’humanité, contre un bandit comme Frédéric Larsan, je l’ai fait. Mais ne m’en demandez pas davantage et que Dieu vous protège!» Et je suis sorti de la chambre, et je vous ai retrouvé dans la loge, monsieur Sainclair. Et puis, vous avez rejoint M. Rouletabille, sur la prière de M. Darzac qui était sorti de sa chambre. Quant à ma femme, elle s’est presque évanouie quand elle a vu tout à coup que M. Darzac était plein de sang… et moi aussi!… Tenez, messieurs, mes mains sont rouges! Ah! pourvu que tout ça ne nous porte pas malheur! Enfin, nous avons fait notre devoir! Et c’était un fier bandit!… Mais, voulez-vous que je vous dise?… Eh bien, on ne pourra jamais cacher une histoire pareille… et on ferait mieux de la raconter tout de suite à la justice… J’ai promis de me taire et je me tairai, tant que je pourrai, mais je suis bien content tout de même de me décharger d’un pareil poids devant vous, qui êtes des amis à madame et à monsieur… Et qui pouvez peut-être leur faire entendre raison… Pourquoi qu’ils se cachent? C’est-y pas un honneur de tuer un Larsan! Pardon d’avoir encore prononcé ce nom-là… je sais bien, il n’est pas propre… C’est-y pas un honneur d’en avoir délivré la terre en s’en délivrant soi-même? Ah! tenez!… une fortune!… Mme Darzac m’a promis une fortune si je me taisais! Qu’est-ce que j’en ferais?… C’est-y pas la meilleure fortune de la servir, cette pauv’dame-là qu’a eu tant de malheurs!… Tenez!… Rien du tout!… rien du tout!… Mais qu’elle parle!… Qu’est-ce qu’elle craint? Je le lui ai demandé quand vous êtes allés soi-disant vous coucher, et que nous nous sommes retrouvés tout seuls dans la Tour Carrée avec notre cadavre. Je lui ai dit: «Criez donc que vous l’avez tué! Tout le monde fera bravo!…» Elle m’a répondu: «Il y a eu déjà trop de scandale, Bernier; tant que cela dépendra de moi, et si c’est possible, on cachera cette nouvelle affaire! Mon père en mourrait!» Je ne lui ai rien répondu, mais j’en avais bien envie. J’avais sur la langue de lui dire: «Si on apprend l’affaire plus tard, on croira à des tas de choses injustes, et monsieur votre père en mourra bien davantage!» Mais c’était son idée! Elle veut qu’on se taise! Eh bien, on se taira!… Suffit!»
Bernier se dirigea vers la porte et nous montrant ses mains:
«Il faut que j’aille me débarbouiller de tout le sang de ce cochon-là!»
Rouletabille l’arrêta:
«Et qu’est-ce que disait M. Darzac pendant ce temps-là? Quel était son avis?
— Il répétait: «Tout ce que fera Mme Darzac sera bien fait. Il faut lui obéir, Bernier.» Son veston était arraché et il avait une légère blessure à la gorge, mais il ne s’en occupait pas, et, au fond, il n’y avait qu’une chose qui l’intéressait, c’était la façon dont le misérable avait pu s’introduire chez lui! ça, je vous le répète, il n’en revenait pas et j’ai dû lui donner encore des explications. Ses premières paroles, à ce sujet, avaient été pour dire:
«Mais enfin, quand je suis entré, tantôt, dans ma chambre, il n’y avait personne, et j’ai aussitôt fermé ma porte au verrou.»
— Où cela se passait-il?
— Dans ma loge, devant ma femme, qui en était comme abrutie, la pauvre chère femme.
— Et le cadavre? Où était-il?
— Il était resté dans la chambre de M. Darzac.
— Et qu’est-ce qu’ils avaient décidé pour s’en débarrasser?
— Je n’en sais trop rien, mais, pour sûr, leur résolution était prise, car Mme Darzac me dit: «Bernier, je vous demanderai un dernier service; vous allez aller chercher la charrette anglaise à l’écurie, et vous y attellerez Toby. Ne réveillez pas Walter, si c’est possible. Si vous le réveillez, et s’il vous demande des explications, vous lui direz ainsi qu’à Mattoni qui est de garde sous la poterne: «C’est pour M. Darzac, qui doit se trouver ce matin à quatre heures à Castelar pour la tournée des Alpes.» Mme Darzac m’a dit aussi: «Si vous rencontrez M. Sainclair, ne lui dites rien, mais amenez-le-moi, et si vous rencontrez M. Rouletabille, ne dites rien, et ne faites rien!» Ah! monsieur! madame n’a voulu que je sorte que lorsque la fenêtre de votre chambre a été fermée et que votre lumière a été éteinte. Et, cependant, nous n’étions point rassurés avec le cadavre que nous croyions mort et qui se reprit, une fois encore, à soupirer, et quel soupir! Le reste, monsieur, vous l’avez vu, et vous en savez maintenant autant que moi! Que Dieu nous garde!»
Quand Bernier eut ainsi raconté l’impossible drame, Rouletabille le remercia, avec sincérité, de son grand dévouement à ses maîtres, lui recommanda la plus grande discrétion, le pria de l’excuser de sa brutalité, et lui ordonna de ne rien dire de l’interrogatoire qu’il venait de subir à Mme Darzac. Bernier, avant de s’en aller, voulut lui serrer la main, mais Rouletabille retira la sienne.
«Non! Bernier, vous êtes encore tout plein de sang…» Bernier nous quitta pour aller rejoindre la Dame en noir. «Eh bien! fis-je, quand nous fûmes seuls. Larsan est mort?…
— Oui, me répliqua-t-il, je le crains.
— Vous le craignez? Pourquoi le craignez-vous?…
— Parce que, fit-il d’une voix blanche que je ne lui connaissais pas encore, PARCE QUE LA MORT DE LARSAN, LEQUEL SORT MORT SANS ÊTRE ENTRÉ NI MORT NI VIVANT, M’ÉPOUVANTE PLUS QUE SA VIE!»
XIII Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi, Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à l’affût.
… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a pas dormi.
«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de revolver sur la table de nuit»?
— Non!… me répondit-il sans se détourner.
— Elle ne vous a rien dit de cela?
— Non!
— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce jour-là!…
— Sainclair, vous êtes curieux!… Vous êtes plus curieux que moi, Sainclair; je ne lui ai rien demandé!
— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce cri?
— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien demandé, certes!… il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…
— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»
— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»
Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.
«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.»
Et il poussa un gros soupir:
«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»
Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob!
Rouletabille fit:
«Oh! oh!»
Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table-bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché.
Rouletabille me vit et me dit:
«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.»
Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de pas.
«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»
Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On n’avait vu le vieux Bob nulle part!… Il n’était passé nulle part!
Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:
«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille toujours.»
Et puis, soucieux, il ajouta:
«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac, lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n’y est point revenu depuis!»
Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.
Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête.
Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que jamais:
«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il s’en aille, que le sac!»
Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui, il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et gentil commis d’architecte.
Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac.
Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers moi qu’il renversa le vaste fauteuil.
«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge!… regarde la peinture rouge!»
Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret…
«La peinture rouge! La peinture rouge!…» continuait-il à gémir, les yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle.
Je ne pus m’empêcher de lui demander:
«Mais, qu’est-ce qu’elle a?…
— Quoi?… qu’est-ce qu’elle a?… Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…»
Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle.
Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang.
«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous?… du sang de qui?… du sang de Larsan?…
— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan!… Qui est-ce qui connaît le sang de Larsan?… Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair!… C’est le seul moyen!…»
J’étais tout à fait, tout à fait étonné.
«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»
Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!»