Le parfum de la dame en noir

Chapter 13

Chapter 134,039 wordsPublic domain

Rouletabille et moi restâmes une heure environ à bavarder, autrement dit, à continuer à nous «monter la tête», sur le terre-plein de cette tour B’’. Tout à coup, Rouletabille me donna un petit coup sec sur l’épaule et fit: «Mais, j’y pense!…» et il s’en fut dans la Tour Carrée où je le suivis. J’étais à cent lieues de deviner à quoi il pensait. Il pensait au sac de pommes de terre de la mère Bernier qu’il vida entièrement sur le plancher de leur chambre pour la plus grande stupéfaction de la bonne femme; puis, content de ce geste qui répondait évidemment à une préoccupation de son esprit, il revint avec moi dans la Cour du Téméraire, cependant que, derrière nous, le père Bernier riait encore des pommes de terre répandues.

Mme Darzac se montra un instant à la fenêtre de la chambre occupée par son père, au premier étage de la Louve.

La chaleur était devenue insupportable. Nous étions menacés d’un violent orage et nous aurions voulu qu’il éclatât tout de suite…

Ah! l’orage nous soulagerait beaucoup… La mer a la tranquillité lourde et épaisse d’une nappe oléagineuse. Ah! la mer est pesante, et l’air est pesant, et nos poitrines sont pesantes. Il n’y a de léger sur la terre et dans les cieux que le vieux Bob qui est réapparu sur le bord de la Barma Grande et qui s’agite encore. On dirait qu’il danse. Non, il fait un discours. À qui? Nous nous penchons sur le parapet pour voir. Il y a évidemment quelqu’un sur la grève à qui le vieux Bob tient des propos préhistoriques. Mais des feuilles de palmier nous cachent l’auditoire du vieux Bob. Enfin, l’auditoire remue et s’avance; il s’approche du professeur noir, comme l’appelle Rouletabille. Cet auditoire est composé de deux personnes: Mrs. Edith… c’est bien elle, avec ses grâces languissantes, sa façon de s’appuyer sur le bras de son mari… Au bras de son mari! Mais celui-ci n’est point son mari!… Quel est donc cet homme, ce jeune homme, au bras de qui Mrs. Edith s’appuie avec tant de grâces languissantes?

Rouletabille se retourne, cherchant autour de nous quelqu’un pour nous renseigner: Mattoni ou Bernier. Justement Bernier est sur le seuil de la porte de la Tour Carrée. Rouletabille lui fait signe. Bernier nous rejoint et son oeil suit la direction indiquée par l’index de Rouletabille.

«Qui est avec Mrs. Edith? demande le reporter. Savez-vous?…

— Ce jeune homme? répond sans hésiter Bernier, c’est le prince Galitch.»

Rouletabille et moi, nous nous regardons. Il est vrai que nous n’avions jamais encore vu marcher de loin le prince Galitch; mais vraiment je ne me serais pas imaginé cette démarche… Et puis, il ne me semblait pas si grand… Rouletabille me comprend, hausse les épaules…

«C’est bien, dit-il à Bernier… Merci…»

Et nous continuons de regarder Mrs. Edith et son prince.

«Je ne puis dire qu’une chose, fait Bernier avant de nous quitter, c’est que c’est un prince qui ne me revient pas. Il est trop doux. Il est trop blond, il a des yeux trop bleus. On dit qu’il est russe. Ça va, ça vient, ça quitte le pays sans dire gare! L’avant-dernière fois qu’il était invité ici à déjeuner, madame et monsieur l’attendaient et n’osaient commencer sans lui. Eh bien, on a reçu une dépêche priant de l’excuser parce qu’il avait manqué le train. La dépêche était datée de Moscou…»

Et Bernier, ricanant drôlement, retourne sur le seuil de sa tour.

Nos yeux fixent toujours la grève. Mrs. Edith et le prince continuent leur promenade vers la grotte de Roméo et Juliette; le vieux Bob cesse soudain de gesticuler, descend de la Barma Grande, s’en vient vers le château, y entre, traverse la baille, et nous voyons très bien (du haut du terre-plein de la tour B’’) qu’il a fini de rire. Le vieux Bob est devenu la tristesse même. Il est silencieux. Il passe maintenant sous la poterne. Nous l’appelons; il ne nous entend pas. Il porte devant lui à bras tendus son plus vieux crâne et tout à coup, voilà qu’il devient furieux. Il adresse les pires injures au plus vieux crâne de l’humanité. Il descend dans la Tour Ronde et nous avons entendu quelque temps encore les éclats de sa colère jusqu’au fond de la batterie basse. Des coups sourds y retentissaient. On eût dit qu’il se battait contre les murs.

Six heures, à ce moment, sonnaient à la vieille horloge du Château Neuf. Et, presque en même temps, un roulement de tonnerre se fit entendre sur la mer lointaine. Et la ligne de l’horizon devint toute noire.

Alors, un garçon d’écurie, Walter, une brave brute, incapable d’une idée, mais qui avait montré depuis des années un dévouement de bête à son maître, qui était le vieux Bob, passa sous la poterne du jardinier, entra dans la Cour de Charles le Téméraire et vint à nous. Il me tendit une lettre, il en donna une également à Rouletabille et continua son chemin vers la Tour Carrée.

Sur ce, Rouletabille lui demanda ce qu’il allait faire à la Tour Carrée. Il répondit qu’il allait porter au père Bernier le courrier de M. et Mme Darzac; tout ceci en anglais, car Walter ne connaît que cette langue; mais nous, nous la parlons suffisamment pour la comprendre. Walter était chargé de distribuer le courrier depuis que le père Jacques n’avait plus le droit de s’éloigner de sa loge. Rouletabille lui prit le courrier des mains et lui dit qu’il allait faire lui-même la commission.

Quelques gouttes d’eau commençaient alors à tomber.

Nous nous dirigeâmes vers la porte de M. Darzac. Dans le corridor, à cheval sur une chaise, le père Bernier fumait sa pipe.

«M. Darzac est toujours là? demanda Rouletabille.

— Il n’a pas bougé», répondit Bernier.

Nous frappons. Nous entendons les verrous que l’on tire de l’intérieur (ces verrous doivent toujours être poussés dès que la personne est entrée. Règlement Rouletabille).

M. Darzac est en train de ranger sa correspondance quand nous pénétrons chez lui. Pour écrire, il s’asseyait devant la petite table-guéridon, juste en face de la porte R et faisait face à cette porte.

Mais suivez bien tous nos gestes. Rouletabille grogne de ce que la lettre qu’il lit confirme le télégramme qu’il a reçu le matin et le presse de revenir à Paris: son journal veut absolument l’envoyer en Russie.

M. Darzac lit avec indifférence les deux ou trois lettres que nous venons lui remettre et les met dans sa poche. Moi, je tends à Rouletabille la missive que je viens de recevoir; elle est de mon ami de Paris qui, après m’avoir donné quelques détails sans importance sur le départ de Brignolles, m’apprend que ledit Brignolles se fait adresser son courrier à Sospel, à l’hôtel des Alpes. Ceci est extrêmement intéressant et M. Darzac et Rouletabille se réjouissent du renseignement. Nous convenons d’aller à Sospel le plus tôt qu’il nous sera possible, et nous sortons de l’appartement Darzac. La porte de la chambre de Mme Darzac n’était pas fermée. Voilà ce que j’observai en sortant. J’ai dit, du reste, que Mme Darzac n’était point chez elle. Aussitôt que nous fûmes sortis, le père Bernier referma à clef la porte de l’appartement, aussitôt… aussitôt… je l’ai vu, vu, vu… aussitôt et il mit la clef dans sa poche, dans la petite poche d’en haut de son veston. Ah! je le vois encore mettre la clef dans sa petite poche d’en haut de son veston, je le jure!… et il en a boutonné le bouton.

Puis nous sortons de la Tour Carrée, tous les trois, laissant le père Bernier dans son corridor, comme un bon chien de garde qu’il est et qu’il n’a jamais cessé d’être jusqu’au dernier jour. Ce n’est pas parce qu’on a un peu braconné qu’on ne saurait être un bon chien de garde. Au contraire, ces chiens-là, ça braconne toujours. Et je le dis hautement, dans tout ce qui va suivre, le père Bernier a toujours fait son devoir et n’a jamais dit que la vérité. Sa femme aussi, la mère Bernier, était une excellente concierge, intelligente, et avec ça pas bavarde. Aujourd’hui qu’elle est veuve, je l’ai à mon service. Elle sera heureuse de lire ici le cas que je fais d’elle et aussi l’hommage rendu à son mari. Ils l’ont mérité tous les deux.

Il était environ six heures et demie, quand, au sortir de la Tour Carrée, nous allâmes rendre visite au vieux Bob dans sa Tour Ronde, Rouletabille, M. Darzac et moi. Aussitôt entré dans la batterie basse, M. Darzac poussa un cri en voyant l’état dans lequel on avait mis un lavis auquel il travaillait depuis la veille pour essayer de se distraire, et qui représentait le plan à une grande échelle du château fort d’Hercule tel qu’il existait au XVe siècle, d’après des documents que nous avait montrés Arthur Rance. Ce lavis était tout à fait gâché et la peinture en avait été toute barbouillée. Il tenta en vain de demander des explications au vieux Bob, qui était agenouillé auprès d’une caisse contenant un squelette, et si préoccupé par une omoplate qu’il ne lui répondit même pas.

J’ouvre ici une petite parenthèse pour demander pardon au lecteur de la précision méticuleuse avec laquelle, depuis quelques pages, je reproduis nos faits et gestes; mais je dois dire tout de suite que les événements les plus futiles ont une importance en réalité considérable, car chaque pas que nous faisons, en ce moment, nous le faisons en plein drame, sans nous en douter, hélas!

Comme le vieux Bob était d’une humeur de dogue, nous le quittâmes, du moins Rouletabille et moi. M. Darzac resta en face de son lavis gâché, et pensant sans doute à tout autre chose.

En sortant de la Tour Ronde, Rouletabille et moi levâmes les yeux au ciel qui se couvrait de gros nuages noirs. La tempête était proche. En attendant, la pluie ne tombait déjà plus et nous étouffions.

«Je vais me jeter sur mon lit, déclarai-je… Je n’en puis plus… Il fait peut-être frais là-haut, toutes fenêtres ouvertes…»

Rouletabille me suivit dans le Château Neuf. Soudain, comme nous étions arrivés sur le premier palier du vaste escalier branlant, il m’arrêta:

«Oh! oh! fit-il à voix basse, elle est là…

— Qui?

— La Dame en noir!… Vous ne sentez pas que tout l’escalier en est embaumé?»

Et il se dissimula derrière une porte en me priant de continuer mon chemin sans plus m’occuper de lui; ce que je fis.

Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en poussant la porte de ma chambre, de me trouver face à face avec Mathilde!…

Elle poussa un léger cri et disparut dans l’ombre, s’envolant comme un oiseau surpris. Je courus à l’escalier et me penchai sur la rampe. Elle glissait le long des marches comme un fantôme. Elle fut bientôt au rez-de-chaussée et je vis au-dessous de moi Rouletabille qui, penché sur la rampe du premier palier, regardait, lui aussi.

Et il remonta jusqu’à moi.

«Hein! fit-il, qu’est-ce que je vous avais dit!… La malheureuse!»

Il paraissait à nouveau très agité.

«J’ai demandé huit jours à M. Darzac… Il faut que tout soit fini dans vingt-quatre heures ou je n’aurai plus la force de rien!…»

Et il s’affala tout à coup sur une chaise.

«J’étouffe!… gémit-il, j’étouffe!» Et il arracha sa cravate. «De l’eau!» J’allais lui chercher une carafe, mais il m’arrêta: «Non!… c’est l’eau du ciel qu’il me faut!» Et il montra le poing au ciel noir qui ne crevait toujours point.

Dix minutes, il resta assis sur cette chaise, à penser. Ce qui m’étonnait, c’est qu’il ne me posait aucune question sur ce que la Dame en noir était venue faire chez moi. J’aurais été bien embarrassé de lui répondre. Enfin, il se leva:

«Où allez-vous?

— Prendre la garde à la poterne.»

Il ne voulut même point venir dîner et demanda qu’on lui apportât là sa soupe, comme à un soldat. Le dîner fut servi à huit heures et demie à la Louve. Robert Darzac, qui venait de quitter le vieux Bob, déclara que celui-ci ne voulait pas dîner. Mrs. Edith, craignant qu’il ne fût souffrant, s’en fut tout de suite à la Tour Ronde. Elle ne voulut point que Mr Arthur Rance l’accompagnât. Elle paraissait en fort mauvais termes avec son mari. La Dame en noir arriva sur ces entrefaites avec le professeur Stangerson. Mathilde me regarda douloureusement, avec un air de reproche qui me troubla profondément. Ses yeux ne me quittaient point. Personne ne mangea. Arthur Rance ne cessait de regarder la Dame en noir. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. On suffoquait. Un éclair et un violent coup de tonnerre se succédèrent rapidement et, tout à coup, ce fut le déluge. Un soupir de soulagement détendit nos poitrines oppressées. Mrs. Edith revenait juste à temps pour n’être point noyée par la pluie furieuse qui semblait devoir engloutir la presqu’île.

Elle raconta avec animation qu’elle avait trouvé le vieux Bob le dos courbé devant son bureau, et la tête dans les mains. Il n’avait point répondu à ses questions. Elle l’avait secoué amicalement, mais il avait fait l’ours. Alors, comme il tenait obstinément ses mains sur ses oreilles, elle l’avait piqué, avec une petite épingle à tête de rubis, dont elle retenait à l’ordinaire les plis du fichu léger qu’elle jetait le soir sur ses épaules. Il avait grogné, lui avait attrapé la petite épingle à tête de rubis et l’avait jetée en rageant sur son bureau. Et puis, il lui avait enfin parlé brutalement, comme il ne l’avait encore jamais fait: «Vous, madame ma nièce, laissez-moi tranquille.» Mrs. Edith en avait été si peinée qu’elle était sortie sans ajouter un mot, se promettant de ne plus remettre, ce soir-là, les pieds à la Tour Ronde. En sortant de la Tour Ronde, Mrs. Edith avait tourné la tête pour voir une fois encore son vieil oncle et elle avait été stupéfaite de ce qu’il lui avait été donné d’apercevoir. Le plus vieux crâne de l’humanité était sur le bureau de l’oncle sens dessus dessous, la mâchoire en l’air toute barbouillée de sang, et le vieux Bob, qui s’était toujours conduit d’une façon correcte avec lui, le vieux Bob crachait dans son crâne! Elle s’était enfuie, un peu effrayée.

Là-dessus, Robert Darzac rassura Mrs. Edith en lui disant que ce qu’elle avait pris pour du sang était de la peinture. Le crâne du vieux Bob était badigeonné de la peinture de Robert Darzac.

Je quittai le premier la table pour courir à Rouletabille, et aussi pour échapper au regard de Mathilde. Qu’est-ce que la Dame en noir était venue faire dans ma chambre? Je devais bientôt le savoir.

Quand je sortis, la foudre était sur nos têtes et la pluie redoublait de force. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la poterne. Pas de Rouletabille! Je le trouvai sur la terrasse B’’, surveillant l’entrée de la Tour Carrée et recevant tout l’orage sur le dos.

Je le secouai pour l’entraîner sous la poterne.

«Laisse donc, me disait-il… Laisse donc! C’est le déluge! Ah! comme c’est bon! comme c’est bon! Toute cette colère du ciel! Tu n’as donc pas envie de hurler avec le tonnerre, toi! Eh bien, moi, je hurle, écoute! Je hurle!… Je hurle!… Heu! heu! heu!… Plus fort que le tonnerre!… Tiens! on ne l’entend plus!…»

Et il poussa dans la nuit retentissante, au-dessus des flots soulevés, des clameurs de sauvage. Je crus, cette fois, qu’il était devenu vraiment fou. Hélas! Le malheureux enfant exhalait en cris indistincts l’atroce douleur qui le brûlait, dont il essayait en vain d’étouffer la flamme dans sa poitrine héroïque: la douleur du fils de Larsan!

Et tout à coup je me retournai, car une main venait de me saisir le poignet et une forme noire s’accrochait à moi dans la tempête:

«Où est-il?… Où est-il?»

C’était Mme Darzac qui cherchait, elle aussi, Rouletabille. Un nouvel éclat de la foudre nous enveloppa. Rouletabille, dans un affreux délire, hurlait au tonnerre à se déchirer la gorge. Elle l’entendit. Elle le vit. Nous étions couverts d’eau, trempés par la pluie du ciel et par l’écume de la mer. La jupe de Mme Darzac claquait dans la nuit comme un drapeau noir et m’enveloppait les jambes. Je soutins la malheureuse, car je la sentais défaillir, et, alors, il arriva ceci que, dans ce vaste déchaînement des éléments, au cours de cette tempête, sous cette douche terrible, au sein de la mer rugissante, je sentis tout à coup son parfum, le doux et pénétrant et si mélancolique parfum de la Dame en noir!… Ah! je comprends! Je comprends comment Rouletabille, s’en est souvenu par-delà les années… Oui, oui, c’est une odeur pleine de mélancolie, un parfum pour tristesse intime… Quelque chose comme le parfum isolé et discret et tout à fait personnel d’une plante abandonnée, qui eût été condamnée à fleurir pour elle toute seule, toute seule… Enfin! C’est un parfum qui m’a donné de ces idées-là et que j’ai essayé d’analyser comme ça, plus tard… parce que Rouletabille m’en parlait toujours… Mais c’était un bien doux et bien tyrannique parfum qui m’a comme enivré tout d’un coup, là, au milieu de cette bataille des eaux et du vent et de la foudre, tout d’un coup, quand je l’ai eu saisi. Parfum extraordinaire! Ah! extraordinaire, car j’avais passé vingt fois auprès de la Dame en noir sans découvrir ce que ce parfum avait d’extraordinaire, et il m’apparaissait dans un moment où les plus persistants parfums de la terre — et même tous ceux qui font mal à la tête — sont balayés comme une haleine de rose par le vent de mer. Je comprends que lorsqu’on l’avait, je ne dis pas senti, mais saisi (car enfin tant pis si je me vante, mais je suis persuadé que tout le monde ne pourrait à son gré comprendre le parfum de la Dame en noir, et il fallait certainement pour cela être très intelligent, et il est probable que, ce soir-là, je l’étais plus que les autres soirs, bien que, ce soir-là, je ne dusse rien comprendre à ce qui se passait autour de moi). Oui, quand on avait saisi une fois cette mélancolique et captivante, et adorablement désespérante odeur, — eh bien, c’était pour la vie! Et le coeur devait en être embaumé, si c’était un coeur de fils comme celui de Rouletabille; ou embrasé, si c’était un coeur d’amant, comme celui de M. Darzac; ou empoisonné, si c’était un coeur de bandit, comme celui de Larsan… Non! non, on ne devait plus pouvoir s’en passer jamais! Et, maintenant, je comprends Rouletabille et Darzac et Larsan et tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson!…

Donc, dans la tempête, s’accrochant à mon bras, la Dame en noir appelait Rouletabille et une fois encore Rouletabille nous échappa, bondit, se sauva à travers la nuit en criant: «Le parfum de la Dame en noir! Le parfum de la Dame en noir!…»

La malheureuse sanglotait. Elle m’entraîna vers la tour. Elle frappa de son poing désespéré à la porte que Bernier nous ouvrit, et elle ne s’arrêtait point de pleurer. Je lui disais des choses banales, la suppliant de se calmer, et cependant j’aurais donné ma fortune pour trouver des mots qui, sans trahir personne, lui eussent peut-être fait comprendre quelle part je prenais au drame qui se jouait entre la mère et l’enfant.

Brusquement elle me fit entrer à droite, dans le salon qui précédait la chambre du vieux Bob, sans doute parce que la porte en était ouverte. Là, nous allions être aussi seuls que si elle m’avait fait entrer chez elle, car nous savions que le vieux Bob travaillait tard dans la Tour du Téméraire.

Mon Dieu! Dans cette soirée horrible, le souvenir de ce moment que je passai en face de la Dame en noir n’est pas le moins douloureux. J’y fus mis à une épreuve à laquelle je ne m’attendais point et quand, à brûle-pourpoint, sans qu’elle prît même le temps de nous plaindre de la façon dont nous venions d’être traités par les éléments — car je ruisselais sur le parquet comme un vieux parapluie — elle me demanda: «Il y a longtemps, Monsieur Sainclair, que vous êtes allé au Tréport?» je fus plus ébloui, étourdi, que par tous les coups de foudre de l’orage. Et je compris que, dans le moment même que la nature entière s’apaisait au dehors, j’allais subir, maintenant que je me croyais à l’abri, un plus dangereux assaut que celui que le flot des mers livre vainement depuis des siècles au rocher d’Hercule! Je dus faire mauvaise contenance et trahir tout l’émoi où me plongeait cette phrase inattendue. D’abord, je ne répondis point; je balbutiai, et certainement je fus tout à fait ridicule. Voilà des années que ces choses se sont passées. Mais j’y assiste encore comme si j’étais mon propre spectateur. Il y a des gens qui sont mouillés et qui ne sont point ridicules. Ainsi la Dame en noir avait beau être trempée et, comme moi, sortir de l’ouragan, eh bien, elle était admirable avec ses cheveux défaits, son col nu, ses magnifiques épaules que moulait la soie légère d’un vêtement, lequel apparaissait à mes yeux extasiés comme une loque sublime, jetée par quelque héritier de Phidias sur la glaise immortelle qui vient de prendre la forme de la beauté! Je sens bien que mon émotion, même après tant d’années, quand je songe à ces choses, me fait écrire des phrases qui manquent de simplicité. Je n’en dirai point plus long sur ce sujet. Mais ceux qui ont approché la fille du professeur Stangerson me comprendront peut-être, et je ne veux ici, vis-à-vis de Rouletabille, qu’affirmer le sentiment de respectueuse consternation qui me gonfla le coeur devant cette mère divinement belle, qui, dans le désordre harmonieux où l’avait jetée l’affreuse tempête — physique et morale — où elle se débattait, venait me supplier de trahir mon serment. Car j’avais juré à Rouletabille de me taire, et voilà, hélas! Que mon silence même parlait plus haut que ne l’avait jamais fait aucune de mes plaidoiries.

Elle me prit les mains et me dit sur un ton que je n’oublierai de ma vie:

«Vous êtes son ami. Dites-lui donc que nous avons assez souffert tous deux!»

Et elle ajouta avec un gros sanglot:

«Pourquoi continue-t-il à mentir?»

Moi, je ne répondais rien. Qu’est-ce que j’aurais répondu? Cette femme avait été toujours si «distante», comme on dit maintenant, vis-à-vis de tout le monde en général et de moi en particulier. Je n’avais jamais existé pour elle… et voilà qu’après m’avoir fait respirer le parfum de la Dame en noir elle pleurait devant moi comme une vieille amie…

Oui, comme une vieille amie… Elle me raconta tout, j’appris tout, en quelques phrases pitoyables et simples comme l’amour d’une mère… tout ce que me cachait ce petit sournois de Rouletabille. Évidemment, ce jeu de cache-cache ne pouvait durer et ils s’étaient bien devinés tous les deux. Poussée par un sûr instinct, elle avait voulu définitivement savoir ce que c’était que ce Rouletabille qui l’avait sauvée et qui avait l’âge de l’autre… et qui ressemblait à l’autre. Et une lettre était venue lui apporter à Menton même la preuve récente que Rouletabille lui avait menti et n’avait jamais mis les pieds dans une institution de Bordeaux. Immédiatement, elle avait exigé du jeune homme une explication, mais celui-ci s’y était âprement dérobé. Toutefois, il s’était troublé quand elle lui avait parlé du Tréport et du collège d’Eu et du voyage que nous avions fait là-bas avant de venir à Menton.

«Comment l’avez-vous su?» m’écriai-je, me trahissant aussitôt.

Elle ne triompha même point de mon innocent aveu, et elle m’apprit d’une phrase tout son stratagème. Ce n’était point la première fois qu’elle venait dans nos chambres quand je l’avais surprise le soir même… Mon bagage portait encore l’étiquette récente de la consigne eudoise.

«Pourquoi ne s’est-il point jeté dans mes bras, quand je les lui ai ouverts? gémit-elle. Hélas! Hélas! s’il se refuse à être le fils de Larsan, ne consentira-t-il jamais à être le mien?»

Rouletabille s’était conduit d’une façon atroce pour cette femme qui avait cru son enfant mort, qui l’avait pleuré désespérément, comme je l’appris plus tard, et qui goûtait enfin, au milieu de malheurs incomparables, à la joie mortelle de voir son fils ressuscité… Ah! le malheureux!… La veille au soir, il lui avait ri au nez, quand elle lui avait crié, à bout de forces, qu’elle avait eu un fils et que ce fils c’était lui! Il lui avait ri au nez en pleurant!… Arrangez cela comme vous voudrez! C’est elle qui me l’a dit et je n’aurais jamais cru Rouletabille si cruel, ni si sournois, ni si mal élevé.