Chapter 12
«Non! non!… je le sens!… Il est là!… Je le touche!… Mais où?… Mais quand?… Depuis que je suis entré ici, je sens qu’il ne faut pas que je m’en éloigne!… Je ne tomberai pas dans le piège!… Je n’irai pas le chercher dehors, bien que je l’aie vu dehors!… Bien que vous l’ayez vu, vous-même, dehors!…»
Puis il s’est calmé tout à fait, a froncé les sourcils, a allumé sa bouffarde et a dit comme aux beaux jours, aux beaux jours où sa raison, qui ignorait encore le lien qui l’unissait à la Dame en noir, n’était pas troublée par les mouvements de son coeur:
«Raisonnons!…»
Et il en revint tout de suite à cet argument qu’il nous avait déjà servi et qu’il se répétait sans cesse à lui-même pour ne point, disait-il, se laisser séduire par le côté extérieur des choses. «Ne point chercher Larsan là où il se montre, le chercher partout où il se cache.»
Ceci suivi de cet autre argument complémentaire:
«Il ne se montre si bien là où il paraît être que pour qu’on ne le voie pas là où il est.»
Et il reprit:
«Ah! le côté extérieur des choses! Voyez-vous, Sainclair; il y a des moments où, pour raisonner, je voudrais pouvoir m’arracher les yeux. Arrachons-nous les yeux, Sainclair; cinq minutes… cinq minutes seulement… et nous verrons peut-être clair!»
Il s’assit, posa sa pipe sur la table, se prit la tête dans les mains et dit:
«Voici, je n’ai plus d’yeux. Dites-moi, Sainclair: qu’y a-t-il à l’intérieur des pierres?
— Qu’est-ce que je vois à l’intérieur des pierres? répétai-je.
— Eh non! Eh non! vous n’avez plus d’yeux, vous ne voyez plus rien! Énumérez sans voir! ÉNUMÉREZ-LES TOUS!
— Il y a d’abord vous et moi, fis-je, comprenant enfin où il voulait en venir.
— Très bien.
— Ni vous, ni moi, continuai-je, ne sommes Larsan.
— Pourquoi?
— Pourquoi?… Eh! dites-le donc!… Il faut que vous me disiez pourquoi! J’admets, moi, que je ne suis pas Larsan, j’en suis sûr, puisque je suis Rouletabille; mais, vis-à-vis de Rouletabille, me direz-vous pourquoi vous n’êtes pas Larsan?…
— Parce que vous l’auriez bien vu!…
— Malheureux! hurla Rouletabille, en s’enfonçant avec plus de force les poings dans les yeux! Je n’ai plus d’yeux… Je ne peux pas vous voir!… Si Jarry, de la brigade des jeux, n’avait pas vu s’asseoir à la banque de Trouville le comte de Maupas, il aurait juré, par la seule vertu du raisonnement, que l’homme qui prenait alors les cartes était Ballmeyer! Si Noblet, de la brigade des garnis, ne s’était trouvé face à face, un soir, chez la Troyon, avec un homme qu’il reconnut pour être la vicomte Drouet d’Eslon, il aurait juré que l’homme qu’il venait arrêter et qu’il n’arrêta pas parce qu’il l’avait vu, était Ballmeyer! Si l’inspecteur Giraud, qui connaissait le comte de Motteville comme vous me connaissez, n’avait pas vu, un après-midi, aux courses de Longchamp, causant à deux de ses amis dans le pesage, n’avait pas vu, dis-je, le comte de Motteville, il eût arrêté Ballmeyer[3]! Ah! voyez-vous, Sainclair! ajouta le jeune homme d’une voix sourde et frémissante, mon père est né avant moi!… et il faut être bien fort pour «arrêter» mon père!…»
Ceci fut dit avec tant de désespoir, que le peu de force que j’avais de raisonner s’évanouit tout à fait. Je me bornai à lever les mains au ciel, geste que Rouletabille ne vit point, car il ne voulait plus rien voir!…
«Non! non! il ne faut plus rien voir, répéta-t-il… ni vous, ni M. Stangerson, ni M. Darzac, ni Arthur Rance, ni le vieux Bob, ni le prince Galitch… Mais il faut savoir pourquoi aucun de ceux-là ne peut être Larsan! Seulement alors, seulement, je respirerai derrière les pierres…»
Moi, je ne respirais plus… On entendait, sous la voûte de la poterne, le pas régulier de Mattoni qui montait sa garde.
«Eh bien, et les domestiques? fis-je avec effort… et Mattoni?… et les autres?
— Je sais, je suis sûr qu’ils n’ont point quitté le fort d’Hercule pendant que Larsan apparaissait à Mme Darzac et à M. Darzac, en gare de Bourg…
— Avouez encore, Rouletabille, fis-je, que vous ne vous en occupez pas, parce que tout à l’heure, ils n’étaient point derrière les binocles noirs!»
Rouletabille frappa du pied, et s’écria: «Taisez-vous! Taisez-vous, Sainclair!… Vous allez me rendre plus nerveux que ma mère!»
Cette phrase, dite dans la colère, me frappa étrangement. J’eus voulu questionner Rouletabille sur l’état d’esprit de la Dame en noir, mais il avait repris, posément:
«1° Sainclair n’est pas Larsan puisque Sainclair était au Tréport avec moi pendant que Larsan était à Bourg.
«2° Le professeur Stangerson n’est pas Larsan, puisqu’il était sur la ligne de Dijon à Lyon pendant que Larsan était à Bourg. En effet, arrivés à Lyon, une minute avant lui, M. et Mme Darzac le virent descendre de son train.
«Mais tous les autres, s’il est suffisant de pouvoir être à Bourg à ce moment-là pour être Larsan, peuvent être Larsan, car tous pouvaient être à Bourg.
«D’abord M. Darzac y était; ensuite Arthur Rance a été absent les deux jours qui ont précédé l’arrivée du professeur et de M. Darzac. Il arrivait tout juste à Menton pour les recevoir (Mrs. Edith elle-même, sur mes questions, que je posais à bon escient, m’a avoué que, ces deux jours-là, son mari avait dû s’absenter pour affaires). Le vieux Bob faisait son voyage à Paris. Enfin, le prince Galitch n’a pas été vu aux grottes ni hors des jardins de Babylone…
«Prenons d’abord M. Darzac.
— Rouletabille! m’écriai-je, c’est un sacrilège!
— Je le sais bien!
— Et c’est une stupidité!…
— Je le sais aussi… Mais pourquoi?
— Parce que, fis-je, hors de moi, Larsan a beau avoir du génie; il pourra peut-être tromper un policier, un journaliste, un reporter, et, je le dis: un Rouletabille… il pourra peut-être tromper un ami, quelques instants, je l’admets… Mais il ne pourra jamais tromper une fille au point de se faire passer pour son père — ceci pour vous rassurer sur le cas de M. Stangerson — ni une femme, au point de se faire passer pour son fiancé. Eh! mon ami, Mathilde Stangerson connaissait M. Darzac avant qu’elle n’eût franchi à son bras le fort d’Hercule!…
— Et elle connaissait aussi Larsan! ajouta froidement Rouletabille. Eh bien, mon cher, vos raisons sont puissantes, mais, comme (oh! l’ironie de cela!) je ne sais pas au juste jusqu’où va le génie de mon père, j’aime mieux, pour rendre à M. Robert Darzac une personnalité que je n’ai jamais songé à lui enlever, me baser sur un argument un peu plus solide: Si Robert Darzac était Larsan, Larsan ne serait pas apparu à plusieurs reprises à Mathilde Stangerson, puisque c’est la réapparition de Larsan qui enlève Mathilde Stangerson à Robert Darzac!
— Eh! m’écriai-je… À quoi bon tant de vains raisonnements quand on n’a qu’à ouvrir les yeux?… Ouvrez-les, Rouletabille!»
Il les ouvrit.
«Sur qui? fit-il avec une amertume sans égale. Sur le prince Galitch?
— Pourquoi pas? Il vous plaît, à vous, ce prince de la Terre Noire qui chante des chansons lithuaniennes?
— Non! répondit Rouletabille, mais il plaît à Mrs. Edith.»
Et il ricana. Je serrai les poings. Il s’en aperçut, mais fit tout comme s’il ne s’en apercevait pas.
«Le prince Galitch est un nihiliste qui ne m’occupe guère, fit-il tranquillement.
— Vous en êtes sûr?… Qui vous a dit?…
— La femme de Bernier connaît l’une des trois petites vieilles dont nous a parlé, au déjeuner, Mrs. Edith. J’ai fait une enquête. C’est la mère d’un des trois pendus de Kazan, qui avaient voulu faire sauter l’empereur. J’ai vu la photographie des malheureux. Les deux autres vieilles sont les deux autres mères… Aucun intérêt», fit brusquement Rouletabille.
Je ne pus retenir un geste d’admiration.
«Ah! vous ne perdez pas votre temps!
— L’autre non plus», gronda-t-il.
Je croisai les bras.
«Et le vieux Bob? fis-je.
— Non! mon cher, non! souffla Rouletabille, presque avec rage; celui-là, non!… Vous avez vu qu’il a une perruque, n’est-ce pas?… Eh bien, je vous prie de croire que lorsque mon père met une perruque, cela ne se voit pas!»
Il me dit cela si méchamment que je me disposai à le quitter. Il m’arrêta.
«Eh bien, mais?… Nous n’avons rien dit d’Arthur Rance?…
— Oh! celui-là n’a pas changé… dis-je.
— Toujours les yeux! Prenez garde à vos yeux, Sainclair…»
Et il me serra la main. Je sentis que la sienne était moite et brûlante. Il s’éloigna. Je restai un instant sur place, songeant… songeant à quoi? À ceci, que j’avais tort de prétendre qu’Arthur Rance n’avait pas changé… D’abord, maintenant, il laissait pousser un soupçon de moustache, ce qui était tout à fait anormal pour un Américain routinier de sa trempe… Ensuite, il portait les cheveux plus longs, avec une large mèche collée sur le front… Ensuite, je ne l’avais pas vu depuis deux ans… On change toujours en deux ans… Et puis Arthur Rance, qui ne buvait que de l’alcool, ne boit plus que de l’eau… Mais alors, Mrs. Edith?… Qu’est-ce que Mrs. Edith?… Ah çà! Est-ce que je deviens fou, moi aussi?… Pourquoi dis-je: moi aussi?… comme… comme la Dame en noir?… comme… comme Rouletabille?… Est-ce que je ne trouve pas que Rouletabille devient un peu fou?… Ah! la Dame en noir nous a tous ensorcelés!… Parce que la Dame en noir vit dans le perpétuel frisson de son souvenir, voilà que nous tremblons du même frisson qu’elle… La peur, ça se gagne… comme le choléra.
3° De l’emploi de mon après-midi, jusqu’à cinq heures.
Je profitai de ce que je n’étais point de garde pour aller me reposer dans ma chambre; mais je dormis mal, ayant rêvé tout de suite que le vieux Bob, Mr Rance et Mrs. Edith formaient une affreuse association de bandits qui avaient juré notre perte à Rouletabille et à moi. Et, quand je me réveillai, sous cette impression funèbre, et que je revis les vieilles tours et le vieux château, toutes ces pierres menaçantes, je ne fus pas loin de donner raison à mon cauchemar et je me dis tout haut: «Dans quel repaire sommes-nous venus nous réfugier?» Je mis le nez à la fenêtre. Mrs. Edith passait dans la Cour du Téméraire, s’entretenant négligemment avec Rouletabille et roulant entre ses jolis doigts fuselés une rose éclatante. Je descendis aussitôt. Mais, arrivé dans la cour, je ne la trouvai plus. Je suivis Rouletabille qui entrait faire son tour d’inspection dans la Tour Carrée.
Je le vis très calme et très maître de sa pensée; très maître aussi de ses yeux qu’il ne fermait plus. Ah! C’était toujours un spectacle de le voir regarder les choses autour de lui. Rien ne lui échappait. La Tour Carrée, habitation de la Dame en noir, était l’objet de son constant souci.
Et, à ce propos, je crois opportun, quelques heures avant le moment où va se produire la tant mystérieuse attaque, de donner ici le plan intérieur de l’étage habité de cette tour, étage qui se trouvait de plain-pied avec la Cour de Charles le Téméraire.
Quand on entrait dans la Tour Carrée par la seule porte K, on se trouvait dans un large corridor qui avait fait partie autrefois de la salle des gardes. La salle des gardes prenait autrefois tout l’espace O, O1, O2, O3, et était fermée de murs de pierre qui existaient toujours avec leurs portes donnant sur les autres pièces du Vieux Château. C’est Mrs. Arthur Rance qui, dans cette salle des gardes, avait fait élever des murailles de planches de façon à constituer une pièce assez spacieuse qu’elle avait le dessein de transformer en salle de bains.
Cette pièce même était entourée maintenant par les deux couloirs à angle droit O, O1, et O1, O2. La porte de cette pièce qui servait de loge aux Bernier était située en S. On était dans la nécessité de passer devant cette porte pour se rendre en R, où se trouvait l’unique porte permettant d’entrer dans l’appartement des Darzac. L’un des époux Bernier devait toujours se tenir dans la loge. Et il n’y avait qu’eux qui avaient le droit d’entrer dans leur loge. De cette loge, on surveillait également, par une petite fenêtre pratiquée en Y, la porte V, qui donnait sur l’appartement du vieux Bob. Quand M. et Mme Darzac ne se trouvaient point dans leur appartement, l’unique clef qui ouvrait la porte R était toujours chez les Bernier; et c’était une clef spéciale et toute neuve, fabriquée la veille dans un endroit que seul Rouletabille connaissait. Le jeune reporter avait posé la serrure lui-même.
Rouletabille aurait bien désiré que la consigne qu’il avait imposée pour l’appartement Darzac fût également suivie pour l’appartement du vieux Bob, mais celui-ci s’y était opposé avec un éclat comique auquel il avait fallu céder. Le vieux Bob ne voulait pas être traité comme un prisonnier et il tenait absolument à entrer chez lui et à en ressortir quand il lui en prenait fantaisie sans avoir à demander sa clef au concierge.
Sa porte resterait ouverte et ainsi il pourrait autant de fois qu’il lui plairait se rendre de sa chambre ou de son salon à son bureau installé dans la tour de Charles le Téméraire sans déranger personne et sans se tourmenter de personne. Pour cela, il fallait encore laisser la porte K ouverte. Il l’exigea et Mrs. Edith donna raison à son oncle sur un ton d’ironie tel, ironie qui s’adressait à la prétention que pouvait avoir Rouletabille de traiter le vieux Bob à l’instar de la fille du professeur Stangerson, que Rouletabille n’insista pas. Mrs. Edith lui avait dit de ses lèvres minces: «Mais, monsieur Rouletabille, mon oncle, lui, ne craint pas qu’on l’enlève!» Et Rouletabille avait compris qu’il n’avait plus qu’à rire avec le vieux Bob de cette idée saugrenue, qu’on pût enlever comme une jolie femme l’homme dont le principal attrait était de posséder le plus vieux crâne de l’humanité! Et il avait ri… Il avait même ri plus fort que le vieux Bob, mais à une condition c’est que la porte K fût fermée à clef passé dix heures du soir, et que cette clef restât toujours en possession des Bernier qui viendraient lui ouvrir s’il y avait lieu. Ceci encore dérangeait le vieux Bob qui travaillait quelquefois très tard dans la tour de Charles Le Téméraire. Mais non plus il ne voulait avoir l’air de contrecarrer en tout ce brave M. Rouletabille qui avait, disait-il, peur des voleurs! Car il faut tout de suite faire observer à la décharge du vieux Bob que, s’il se prêtait si peu aux consignes défensives de notre jeune ami, c’est qu’on n’avait point jugé utile de le mettre au courant de la résurrection de Larsan-Ballmeyer. Il avait bien entendu parler des malheurs extraordinaires qui avaient fondu autrefois sur cette pauvre Mlle Stangerson; mais il était à cent lieues de penser qu’elle n’avait point rompu avec ces malheurs-là depuis qu’elle s’appelait Mme Darzac. Et puis le vieux Bob était un égoïste comme presque tous les savants. Très heureux, à cause qu’il possédait le plus vieux crâne de l’humanité, il ne pouvait concevoir que tout le monde ne le fût point autour de lui.
Rouletabille, après s’être aimablement enquis de la santé de la mère Bernier qui était en train d’éplucher des pommes de terre dites «saucisses», dont un grand sac, à ses côtés, était plein, pria le père Bernier de nous ouvrir la porte de l’appartement Darzac.
C’était la première fois que je pénétrais dans la chambre de M. Darzac. L’aspect en était glacial. Elle me parut froide et sombre. La pièce, très vaste, était meublée fort simplement d’un lit de chêne, d’une table-toilette que l’on avait glissée dans l’une des deux ouvertures J pratiquées dans la muraille, autour de ce qui avait été autrefois des meurtrières. Si épaisse était la muraille et si grande l’ouverture que toute cette embrasure formait une sorte de petite chambrette dans la grande, et M. Darzac en avait fait son cabinet de toilette. La seconde fenêtre J’ était plus petite. Ces deux fenêtres étaient garnies de barreaux épais entre lesquels on pouvait à peine passer le bras. Le lit, haut sur ses pieds, était adossé à la muraille extérieure et poussé contre la cloison (de pierre) qui séparait la chambre de M. Darzac de celle de sa femme. En face, dans l’angle de la tour, se trouvait un placard. Au centre de la chambre, une table-guéridon sur laquelle on avait déposé quelques livres de science et tout ce qu’il fallait pour écrire. Et puis, un fauteuil et trois chaises. C’était tout. Il était absolument impossible de se cacher dans cette chambre, si ce n’est, naturellement, dans le placard. Aussi le père et la mère Bernier avaient-ils reçu l’ordre de visiter, chaque fois qu’ils faisaient l’appartement, ce placard où M. Darzac enfermait ses vêtements; et Rouletabille lui-même qui, en l’absence des Darzac, venait de temps à autre jeter, dans les chambres de la Tour Carrée, le coup d’oeil du maître, ne manquait-il jamais de le fouiller.
Il le fit encore devant moi. Quand nous passâmes ensuite dans la chambre de Mme Darzac, nous étions bien sûrs que nous ne laissions personne derrière nous chez M. Darzac. Aussitôt entré dans l’appartement, Bernier qui nous avait suivis avait eu soin, comme il le faisait toujours, de tirer les verrous qui fermaient intérieurement l’unique porte faisant communiquer l’appartement avec le corridor.
La chambre de Mme Darzac était plus petite que celle de son mari. Mais bien éclairée, à cause de la disposition spéciale des fenêtres, et gaie. Aussitôt qu’il y eut mis les pieds, je vis Rouletabille pâlir et tourner vers moi son bon et (alors) mélancolique visage. Il me dit:
«Eh bien, Sainclair, le sentez-vous le parfum de la Dame en noir?»
Ma foi, non! je ne sentais rien du tout. La fenêtre, garnie de barreaux comme toutes les autres qui donnaient sur la pleine mer, était, du reste, grande ouverte et une brise légère faisait voleter l’étoffe que l’on avait tirée sur une tringle au-dessus d’une «penderie» qui garnissait un côté de la muraille. L’autre côté était occupé par le lit. Cette penderie était si haut placée que les robes et peignoirs qui la garnissaient et que l’étoffe qui la recouvrait ne tombaient point jusqu’au parquet, de telle sorte qu’il eût été absolument impossible à quelqu’un qui eût voulu se cacher là de dissimuler ses pieds et le bas de ses jambes. Comme la tringle sur laquelle glissaient les portemanteaux était des plus légères, il n’eût pu également s’y suspendre. Rouletabille n’en examina pas moins avec soin cette garde-robe. Pas de placard dans cette pièce. Table-toilette, table-bureau, un fauteuil, deux chaises et les quatre murs, entre lesquels personne que nous, en toute vérité évidente du bon Dieu.
Rouletabille, après avoir regardé sous le lit, donna le signal du départ et nous balaya d’un geste de l’appartement. Il en sortit le dernier. Bernier ferma aussitôt la porte avec la petite clef qu’il remit dans la poche du haut de son veston que fermait une boutonnière qu’il boutonna. Nous fîmes le tour des corridors et aussi celui de l’appartement du vieux Bob, composé d’un salon et d’une chambre aussi facile à visiter que l’appartement Darzac. Personne dans l’appartement, ameublement sommaire, un placard, une bibliothèque, à peu près vides, aux portes ouvertes. Quand nous sortîmes de l’appartement, la mère Bernier venait de placer sa chaise sur le pas de sa porte, ce qui lui permettait de voir plus clair à sa besogne qui était toujours celle du pelage des pommes de terre dites «saucisses».
Nous entrâmes dans la pièce occupée par les Bernier et la visitâmes comme le reste. Les autres étages étaient inhabités et communiquaient avec le rez-de-chaussée par un petit escalier intérieur qui commençait dans l’angle O3 pour aboutir au sommet de la tour. Une trappe dans le plafond de la pièce habitée par les Bernier fermait cet escalier. Rouletabille demanda un marteau et des clous et encloua la trappe. Cet escalier devenait inutilisable.
On pouvait dire en principe et en fait que rien n’échappait à Rouletabille et que celui-ci ayant fait sa tournée dans la Tour Carrée n’y laissa personne d’autres que le père et la mère Bernier quand nous en fûmes sortis tous deux. On peut dire également qu’aucun être humain ne se trouvait dans l’appartement des Darzac avant que Bernier, quelques minutes plus tard, ne l’eût ouvert lui-même à M. Darzac, ainsi que je vais le raconter.
Il était environ cinq heures moins cinq quand, laissant Bernier dans son corridor, devant la porte de l’appartement Darzac, Rouletabille et moi nous nous retrouvâmes dans la Cour du Téméraire.
À ce moment, nous gagnons le terre-plein de l’ancienne tour B’’. Nous nous asseyons sur le parapet, les yeux tournés vers la terre, attirés par la réverbération sanglante des Rochers Rouges. Justement, voilà que nous apercevons, vers le bord de la Barma Grande, qui ouvre sa gueule mystérieuse dans la face flamboyante des Baoussé Roussé, la silhouette agitée et funéraire du vieux Bob. Il est la seule chose noire dans la nature. La falaise rouge surgit des eaux dans un tel élan radieux qu’on pourrait la croire toute chaude et toute fumante encore du feu central qui l’a mise au monde. Par quel prodigieux anachronisme, ce moderne croque-mort, avec sa redingote et son chapeau haut de forme, s’agite-t-il, grotesque et macabre, devant cette caverne trois cents fois millénaire, creusée dans la lave ardente pour servir de premier toit à la première famille, aux premiers jours de la terre? Pourquoi ce fossoyeur sinistre dans ce décor embrasé? Nous le voyons brandir son crâne et nous l’entendons rire… rire… rire. Ah! son rire nous fait mal maintenant, nous déchire les oreilles et le coeur.
Du vieux Bob, notre attention s’en va à M. Robert Darzac qui vient de passer la poterne du jardinier et qui traverse la Cour du Téméraire. Il ne nous voit pas. Ah! il ne rit pas, lui! Rouletabille le plaint et il comprend qu’il soit à bout de patience. Dans l’après-midi, il a encore dit à mon ami qui me l’a répété: «Huit jours, c’est beaucoup! Je ne sais pas si je pourrai supporter ce supplice encore huit jours.
— Et où irez-vous? lui demanda Rouletabille.
— À Rome!» a-t-il répondu. Évidemment, la fille du professeur Stangerson ne le suivra maintenant que là et Rouletabille croit que c’est cette idée que le pape pourra arranger son affaire qui a mis ce voyage dans la cervelle de ce pauvre M. Darzac. Pauvre, pauvre M. Darzac! Non, vraiment, il ne faut pas en sourire. Nous ne le quittons pas des yeux jusqu’à la porte de la Tour Carrée. Il est certain «qu’il n’en peut plus»! Sa taille s’est encore voûtée. Il a les mains dans les poches. Il a l’air dégoûté de tout! de tout! Oui, il a l’air dégoûté de tout, avec ses mains dans ses poches! Mais, patience, il sortira ses mains de ses poches et l’on ne sourira pas toujours! Et, je puis l’avouer tout de suite, moi qui ai souri… Eh bien, M. Darzac m’a procuré, grâce à l’aide géniale de Rouletabille, le frisson d’épouvante le plus affreux qui puisse secouer des moelles humaines, en vérité! Alors! Alors, qu’est-ce qui l’aurait cru?…
M. Darzac s’en fut tout droit à la Tour Carrée, où il trouva naturellement Bernier qui lui ouvrit son appartement. Comme Bernier était sorti devant la porte de l’appartement, qu’il avait la clef dans sa poche et que, dans l’appartement, il fut établi par la suite qu’aucun barreau n’avait été scié, nous établissons que lorsque M. Darzac entre dans sa chambre, il n’y a personne dans l’appartement. Et c’est la vérité.
Évidemment tout cela a été bien précisé après, par chacun de nous; mais si je vous en parle avant, c’est que je suis déjà hanté par «l’inexplicable» qui se prépare dans l’ombre et qui est prêt à éclater.
À ce moment, il est cinq heures.
4° La soirée depuis cinq heures jusqu’à la minute où se produisit l’attaque de la Tour Carrée.