Part 9
--Oui, le Fils-du-Ciel lui-même! dit le mandarin; il a vu Lon-Foo revenant du cimetière et lui fait savoir qu'il veut la prendre pour femme, et que demain un cortège magnifique viendra la chercher pour la conduire en grande pompe au palais impérial. J'espère, ajouta le haut fonctionnaire, que lorsqu'elle sera l'épouse favorite de notre maître, la belle Lon-Foo n'oubliera pas le messager qui lui a porté le premier la bonne nouvelle.
Et, après de nouvelles salutations, le mandarin s'éloigna sans que Lon-Foo, atterrée, eût prononcé une parole.
L'ahurissement joyeux de la grand'mère était si profond qu'elle ne remarqua pas la tristesse et l'épouvante de Lon-Foo. Elle envoya quérir toutes ses connaissances pour leur apprendre la merveilleuse nouvelle, et bientôt la maison fut pleine de monde. Lon-Foo se laissa complimenter sans paraître apercevoir ceux qui s'empressaient autour d'elle; elle ne parlait pas et ne regardait pas. On crut que sa nouvelle position la rendait déjà fière et méprisante.
Lorsque, la nuit venue, Lon-Foo se fut retirée dans sa chambre, elle se laissa tomber sur une chaise et demeura longtemps immobile, le regard fixé sur le plancher. Tout à coup, elle se leva et sortit de la stupeur qui l'engourdissait.
--C'est à l'instant même qu'il faut agir, dit-elle. Je suis libre encore; demain, dans ce palais, je serai prisonnière.
Elle entr'ouvrit la porte de la chambre dans laquelle couchait la grand'mère et écouta. Elle entendit une respiration forte et régulière: l'aïeule dormait. Elle s'avança sur le palier et écouta encore. Un silence profond régnait dans la maison. Les domestiques dormaient aussi, lors Lon-Foo rentra dans sa chambre, ouvrit quelques coffrets, prit ses économies de jeune fille, une toute petite somme, puis un paquet de fleurs fanées et de lettres, et jeta sur ses épaules une robe de couleur sombre. Elle éteignit la lumière et descendit l'escalier avec précaution. La porte de la maison était fermée intérieurement par une barre de fer que la jeune fille ne put déplacer; mais elle ouvrit une fenêtre et sauta dans le jardin. La palissade de bambou ne fermait qu'au loquet. Lon-Foo ouvrit et referma la porte; puis, à demi cachée par un des dragons recouverts d'émail bleu foncé qui flanquaient l'entrée, elle regarda une dernière fois la petite maison et le jardin.
--Ah! mon cher Li-Tso-Pé, dit-elle en versant des larmes, je ne reverrai peut-être jamais ce coin de terre où j'ai été si heureuse, mais c'est le ciel qui nous a protégés en ordonnant ton départ! Quels dangers s'amasseraient aujourd'hui sur la tête du rival de l'empereur!
III
Lon-Foo traversa avec assurance la place de Li-cou-li et s'enfonça dans une rue. Il faisait une nuit profonde; le ciel était couvert; aucune lumière ne brillait à aucune fenêtre. La jeune fille ne savait où elle allait; elle marchait rapidement, tâtant le mur de la main, trébuchant quelquefois, mais ne s'arrêtant jamais; elle s'engagea bientôt dans un enchevêtrement de ruelles étroites qui ne dormaient pas encore; on entendait des bruits de voix, des rires; des filets de lumière filtraient sous les portes, les papiers huilés des fenêtres s'éclairaient vaguement. Lon-Foo, un peu effrayée, avançait avec hésitation. Cependant, elle se hasarda à regarder par une fissure à l'intérieur d'une de ces maisons sourdement bruyantes: elle aperçut des hommes ivres attablés. La jeune fille fit un bond en arrière, et s'enfuit plus vite. Tout à coup, au tournant d'une rue, elle vit briller les lanternes d'une ronde de police.
--Hélas! s'écria-t-elle, prise par ces soldats que deviendrai-je, et comment expliquer ma présence dehors après la deuxième veille sonnée?
Elle s'était adossée à une maisonnette obscure et crut entendre à l'intérieur une voix nasillarde qui semblait compter de l'argent. Lon-Foo heurta résolument à la porte, préférant tomber parmi une bande de voleurs qu'entre les mains des hommes de la police qui l'eussent ramenée chez elle.
On ouvrit: la jeune fille entra précipitamment et referma la porte.
--Que viens-tu faire? s'écria une vieille femme assise sur un monceau de loques et de débris informes; les femmes de mauvaise vie n'entrent pas chez nous. Je te disais bien de ne pas ouvrir, continua-t-elle en s'adressant à un homme âgé dont la figure hâlée et ratatinée ressemblait à une vieille pomme cuite et qui regardait Lon-Foo d'un air ahuri.
--J'ouvre quand on heurte, dit-il.
--Rassurez-vous, dit Lon-Foo, je suis de bonne famille; j'ai quitté la maison paternelle pour fuir les mauvais traitements d'une belle-mère. Si j'ai frappé à votre porte, c'était pour éviter la ronde de police.
--Eh bien, attends qu'elle soit passée, dit la vieille avec l'indifférence de quelqu'un trop chargé de soucis pour prendre intérêt aux malheurs des autres.
--Attends qu'elle soit passée, répéta le vieillard. Puis tous deux se remirent à compter des pièces de cuivre, qu'ils remuaient à terre du bout des ongles, et ils ne firent plus la moindre attention à Lon-Foo.
La jeune fille regarda autour d'elle. Une lanterne ronde, en papier, aux trois quarts déchirée, posée à terre entre les deux vieillards, éclairait bizarrement la seule pièce dont se composait l'habitation. La terre formait le plancher, les tuiles de la toiture servaient de plafond. Il n'y avait pas de meubles, mais d'étranges monceaux de chiffons et de débris de toute sorte semblant servir de sièges et de tables; sur l'un d'eux étaient posés quelques bols de porcelaine ébréchés. En levant les yeux vers la muraille, Lon-Foo ne put retenir un cri d'effroi, car elle crut voir une rangée de pendus que la lueur de la lanterne faisait trembloter et sautiller. Elle voyait distinctement les pieds de quelques-uns chaussés de vieilles bottes de satin râpé, d'autres avaient la tête couverte de chapeaux rabattus jusqu'au menton. En regardant mieux, la jeune fille s'aperçut qu'il n'y avait pas de jambes dans ces bottes, ni de tètes sous ces chapeaux, et que les pendus étaient tout simplement de vieux costumes fanés, déteints et rapiécés, mais très soigneusement disposés le long de la muraille. Lon-Foo sourit de sa surprise. Une enseigne dédorée, qu'on accrochait pendant le jour à la porte de la maison, lui apprit d'ailleurs que ses hôtes étaient marchands de vieux habits; elle reporta les yeux sur les habitants de cette misérable demeure. Ils remuaient toujours les pièces de cuivre.
--Tu auras beau les compter mille fois, dit enfin la femme, la somme n'augmentera pas.
--Il manque toujours le quart d'un liang, dit l'homme.
--Oui, et demain le propriétaire de cette maison nous mettra dehors et prendra nos marchandises.
--Il nous mettra dehors! répéta l'homme d'un air consterné.
--Je vais compléter la somme, dit alors Lon-Foo en tirant une pièce d'argent de sa ceinture, à la condition que vous me laisserez passer la nuit ici et que vous échangerez contre mes vêtements de soie un costume de fille du peuple.
Les deux époux levèrent la tête vers Lon-Foo, dont ils avaient oublié la présence; un sourire contracta la face jaune du vieillard, la femme secoua la tête.
--Tu te moques de nous, dit-elle.
--Nullement, dit Lon-Foo en jetant la pièce d'argent parmi les pièces de cuivre; as-tu le costume qu'il me faut?
--Tu es une bonne jeune fille, dit la vieille en se levant vivement, c'est le ciel qui t'a envoyée vers nous.
Elle alla décrocher plusieurs costumes et les montra à Lon-Foo; celle-ci en choisit un à peu près propre, composé d'un large pantalon d'étoffe brune, d'une tunique de cotonnade bleue et d'un vaste chapeau de paille qui pouvait facilement dérober son visage; puis la vieille éparpilla un paquet de chiffons dans un coin de la chambre et les recouvrit d'un lambeau de natte.
--Voici tout ce que je puis t'offrir pour te reposer, dit-elle à Lon-Foo.
La jeune fille s'étendit sur cette couchette rustique.
Bientôt la lumière fut éteinte, et l'on n'entendit plus dans l'obscurité que les ronflements sonores des deux vieillards.
Lon-Foo ne dormit pas. Dès la première lueur du matin, elle se leva, ôta ses vêtements de soie et endossa le costume de fille du peuple: puis, sans bruit, elle sortit de la maison.
Le faubourg était désert encore; quelques chiens hâves, furetant dans les ruisseaux, peuplaient seuls les ruelles misérables. La jeune fille se hâta de quitter ce quartier sordide et gagna une large avenue qui descendait vers le fleuve. Bientôt _le Fils aîné de l'Océan_ roula devant elle ses ondes d'azur.
Le ciel matinal jetait des reflets argentés sur le fleuve; une brise presque insensible faisait courir un frisson à la surface de l'eau et déformait le mirage d'un pagode située sur la rive. Dans les joncs, des oiseaux aquatiques piaillaient et battaient des ailes; des grues s'envolaient du faîte des arbres en poussant de long cris, et à l'horizon les hautes montagnes se profilaient vaguement parmi les brumes lilas et roses de l'Orient.
Lon-Foo s'assit sur l'herbe, au bord du fleuve Bleu, et songea. Qu'allait-elle devenir seule, si jeune, ne connaissant rien de la vie? Elle savait jouer au volant, cultiver des fleurs, élever des oiseaux rares, mais elle n'était apte à aucun travail manuel en rapport avec sa nouvelle condition.
Elle tira de sa manche sa petite bourse et la vida sur ses genoux. Quelques liangs d'or tintèrent gaiement. C'était quelque chose, mais bien peu s'il lui fallait vivre avec cette somme jusqu'à un changement de règne; elle compta plusieurs fois ses liangs et sourit en se souvenant de ses hôtes de la veille comptant et recomptant leurs pièces de cuivre.
A ce moment, Lon-Foo entendit marcher près d'elle. Un homme s'avança jusqu'au bord du fleuve et hêla quelqu'un.
Un cri répondit à son appel et une barque glissant parmi les joncs vint aborder devant lui.
L'homme sauta dans la barque, qui s'éloigna du rivage et traversa le fleuve.
Lon-Foo la suivait des yeux. C'était une de ces embarcations que l'on nomme _chan-pan_, surmontée d'une petite cabine couverte d'une natte de bambou. Cabine qui sert de logis au batelier. Lon-Foo remarqua que celle qui dirigeait le bateau était une femme âgée.
--Elle est vêtue comme je le suis moi-même, se dit la jeune fille; je suis donc costumée en batelière. Voici, d'ailleurs, un métier qui me conviendrait beaucoup.
Après avoir déposé le passant sur l'autre rive, la barque revint près de Lon-Foo qui se leva et fit un signe à la batelière.
--Tu veux passer? dit la vieille femme.
--Non, dit Lon-Foo, je veux te demander un renseignement: où pourrait-on acheter un bateau semblable au tien?
--Tout neuf?
--Neuf ou vieux, cela importe peu.
--Si j'en trouvais un bon prix, je céderais bien le mien et je m'en irais vivre avec mes enfants, dit la batelière; je me fais vieille et l'humidité ne me vaut rien.
--Vraiment, tu me vendrais ton bateau! s'écria Lon-Foo joyeusement; quel prix en veux-tu?
--Trois liangs d'or, dit à tout hasard la vieille femme.
--Je vais te les donner.
La batelière ouvrit des yeux démesurés, et lorsqu'elle vit briller les liangs, elle les saisit vivement, sauta sur le rivage et, après plusieurs saluts, s'éloigna avec rapidité.
Elle craignait que la jeune acheteuse ne se ravisât; elle avait vendu son bateau à peu près le triple de ce qu'il valait.
--Tu trouveras dans la cabine quelques provisions et deux mesures de riz que je te laisse par dessus le marché! s'écria-t-elle de loin.
--Pourquoi s'enfuit-elle si vite? se dit Lon-Foo; j'aurais bien voulu lui demander quelques renseignements sur la façon de diriger le bateau.
A ce moment, un paysan arriva au bord de l'eau et sauta dans la barque.
--Allons, vite, dit-il, je suis pressé, passe-moi sur l'autre rive.
Lon-Foo, assez embarrassée, descendit dans le _chan-pan_ avec de grandes précautions, puis elle s'assit et prit les rames; mais elle s'en servit avec tant d'inexpérience, que le bateau oscilla, fit mille zigzags et avança fort peu.
--Perds-tu l'esprit? s'écria le paysan avec colère, et veux-tu me faire chavirer?
--Je suis mal éveillée encore, dit Lon-Foo.
Elle atteignit cependant l'autre bord du fleuve, et le paysan, après avoir violemment injurié la batelière, s'éloigna sans payer le prix du passage.
Lon-Foo, sous ces injures, eut envie de pleurer; mais elle se remit bientôt.
--Bah! dit-elle, si cet homme savait que je suis recherchée par l'empereur, il se traînerait à mes pieds, le front dans la poussière.
Pendant tout le cours de la journée, la jeune batelière eut plus de peine encore à diriger son bateau à travers les embarcations de toute sorte qui sillonnaient le fleuve; bien des fois elle faillit chavirer; mais le soir, elle savait aussi bien que personne conduire un chan-pan sur le fleuve Bleu.
Brisée de fatigue, elle dormit dans la rustique cabine en nattes de bambou, d'un sommeil qu'elle n'avait jamais goûté dans sa jolie chambre de jeune fille.
IV
Pendant ce temps, l'empereur Hoaï-Tsong, irrité de rencontrer des obstacles à l'accomplissement de sa volonté, était entré dans une violente colère; il avait maltraité ses ministres et menacé plusieurs d'entre eux de leur faire trancher la tête si Lon-Foo n'était pas retrouvée dans un temps déterminé. Le palais et la ville étaient donc dans une agitation extraordinaire; des récompenses furent promises à ceux qui donneraient des nouvelles de la jeune fugitive. Des courriers partirent vers toutes les provinces, et bientôt l'empire entier chercha la belle Lon-Foo demandée en mariage par l'empereur.
Le bruit de l'aventure arriva jusqu'aux oreilles de Li-Tso-Pé, qui était allé défendre les frontières menacées par les Mongols. Le jeune homme, mordu au cœur par l'inquiétude, quitta aussitôt son poste et reprit la route de Nankin.
Cependant on était sur la trace de Lon-Foo; ses vêtements avaient été retrouvés chez le marchand d'habits, qui avait donné la description du costume pris par elle. On apprit aussi qu'une vieille batelière du fleuve Bleu avait été subitement remplacée par une jeune fille d'une beauté extrême.
L'empereur fut donc informé que celle qu'il cherchait était sans doute cette jeune batelière dont personne ne connaissait l'origine.
Hoaï-Tsong voulut se convaincre par lui-même et, sous un déguisement, il se rendit au bord du fleuve, à l'endroit qu'on lui indiqua.
Au moment où l'empereur s'approcha du chan-pan, Lon-Foo, étendue à l'ombre de la cabine, chantait à demi-voix une chanson qu'elle avait composée en songeant à Li-Tso-Pé. L'empereur prêta l'oreille et entendit ceci:
«Depuis que tu m'as quittée, je n'habite plus sur terre. Pendant le jour et pendant la nuit, l'eau limpide du fleuve Bleu me berce.
«Le souffle de l'automne a changé la verdure en or. Où donc est le temps où nous causions à travers les branches, tandis que les feuilles jaunies tombaient légèrement?
«Tous les trésors de l'empereur valent-ils le devoir accompli? Toute sa puissance pourrait-elle effacer la promesse faite aux morts?
«Où donc es-tu? Que fais-tu pendant que mes larmes, goutte à goutte, tombent dans le fleuve?»
--Bien, dit l'empereur lorsque Lon-Foo eut cessé de chanter. Je sais maintenant pourquoi elle s'est enfuie et me dédaigne.
Il entra dans la barque et Lon-Foo se releva vivement.
--Jeune fille, veux-tu me conduire sur l'autre rive? dit-il.
--Certainement, seigneur, répondit Lon-Foo, n'est-ce pas mon métier de traverser le fleuve à toute heure?
--Ce métier ne me semble pas digne de toi, dit l'empereur.
--Il me convient beaucoup et je serais incapable d'en exercer un autre, dit Lon-Foo, en éloignant le bateau du rivage.
--Ces jolies mains blanches comme le jade ne sont pas faites pour serrer ces rames grossières. Ce ravissant visage doit craindre les morsures du soleil, continua Hoaï-Tsong. C'est à l'abri du palais impérial qu'il devrait s'épanouir; c'est un sceptre d'or et de pierreries qui devrait charger cette main délicate.
En entendant ces paroles, Lon-Foo devint très pâle et regarda avec épouvante l'homme assis en face d'elle.
--Tu te moques, seigneur, dit-elle d'une voix tremblante, une pauvre paysanne comme moi! Je serais une tache d'encre sur du satin blanc.
--A quoi bon dissimuler plus longtemps, Lon-Foo? dit tout à coup l'empereur. Pourquoi as-tu fui depuis deux mois? Pourquoi te caches-tu quand je te cherche, en bouleversant tout l'empire?
--Dieu du ciel! tu es l'empereur!... s'écria la jeune fille qui lâcha les rames et joignit les mains.
--Pour tous, je suis l'empereur, dit Hoaï-Tsong; pour toi, je suis seulement un ami.
--Aie pitié de moi, grand empereur! s'écria Lon-Foo en se jetant à genoux.
--Quoi donc! dit Hoaï-Tsong, est-ce ainsi que tu m'accueilles?
--Je ne suis pas digne de cette faveur, dit la jeune fille; l'honneur que tu me fais m'écrase. Je t'en conjure, ne t'occupe plus de moi.
--J'ai entendu ta chanson tout à l'heure, dit l'empereur en fronçant le sourcil. Ton fiancé est loin, disais-tu; il serait mort si je savais son nom: efface ce nom de ta mémoire et essuie tes larmes; je vais te conduire dans mon palais et te placer parmi mes épouses. La résistance est inutile, je suis le maître.
--Hélas! murmura Lon-Foo, je suis perdue!
L'empereur fit un signe; aussitôt les rivages se couvrirent de monde, une musique joyeuse éclata soudain; des jonques pavoisées, ouvrant comme une aile leur grande voile en nattes de bambou, s'avancèrent de tous côtés, chargées de mandarins et de hauts fonctionnaires en costumes de cérémonie.
En se voyant la prisonnière de cette foule, soumise à l'empereur, Lon-Foo, désespérée, leva les yeux au ciel.
--Mon cher Li-Tso Pé! s'écria-t-elle, Dieu veuille que nos âmes se rejoignent un jour, car dans ce monde nous ne nous reverrons plus!
Et d'un bond elle s'élança dans le fleuve.
L'empereur poussa un cri terrible.
Les jonques arrivèrent rapidement, plusieurs hommes se jetèrent à l'eau et plongèrent. Hoaï-Tsong ne quittait pas des yeux la place à laquelle Lon-Foo avait disparu.
--Là, cherchez là.... disait-il.
Les plongeurs reparurent, puis plongèrent de nouveau.
Plusieurs minutes s'écoulèrent qui semblèrent des siècles aux assistants. L'empereur trépignait de rage et de douleur.
Ce ne fut qu'au bout d'une heure que l'on ramena la jeune fille à la surface de l'eau. Elle avait cessé de vivre.
Au moment où le cadavre de Lon-Foo était déposé sur le rivage, un guerrier tout armé arriva au grand galop de son cheval; il mit pied à terre et se fit jour à travers la foule.
En apercevant Lon-Foo étendue sans vie sur la rive, il poussa un cri et s'agenouilla près de la jeune fille.
--Ah! mon amie, s'écria-t-il, tu as tenu ta parole, tu es morte pour rester fidèle à ta promesse, et voici que tu es comme une fleur du printemps surprise par la gelée blanche: je n'aurais pu te sauver de l'empereur, mais j'arrive assez tôt pour mourir avec toi; ta main est tiède encore, ton âme attend son compagnon de voyage et voltige auprès de nous.
Ne sois pas impatiente, ma douce Lon-Foo, me voici!
Un instant, on vit briller un glaive, puis un ruisseau de sang coula sur le sol.
--Je ne demande qu'une grâce à l'empereur, qu'il me fasse ensevelir auprès de celle qui est morte pour moi, dit Li-Tso-Pé en expirant.
L'empereur se tenait debout, les bras croisés, mordant ses lèvres, cachant sa colère et sa douleur à toute cette foule. Il regardait avec haine le cadavre de ce jeune homme qui lui avait été préféré.
--Faut-il accéder au désir du mort et faire enterrer les deux fiancés côte à côte? demanda un mandarin.
--Non, je le défends! dit l'empereur d'une voix brève.
Puis il s'éloigna et rentra dans son palais.
Peu de temps après cette aventure, les Mongols envahirent le territoire de la Chine. Hoaï-Tsong, détrôné, se tua. Ce fut le dernier souverain de la dynastie des Mings.
On peut voir encore, dans le vieux cimetière de Nankin, les sépultures de Lon-Foo et de Li-Tso-Pé. Chacune des deux tombes est ombragée par un magnifique acacia. Elles sont assez éloignées l'une de l'autre, mais les deux arbres ont étendu leurs branches qui se sont rejointes et entrelacées.
LE FRUIT DÉFENDU
C'était à Canton. Une nouvelle année commençait la neuvième du règne de l'empereur Tao-Kouang. Une foule compacte et joyeuse cachait presque entièrement le sol de la rue des Marchands-de-Lanternes, qui est cependant la plus large de la ville.
Sous les rayons perpendiculaires du soleil, car on était à la douzième heure, les vives couleurs des calottes neuves, les miroitements des soies fraîches, les scintillements des bijoux grossiers, formaient comme les vagues d'un fleuve jonché de fleurs, entre les façades jaunes des maisons, décorées de banderolles jusqu'à leurs toitures, à l'angle desquelles des dragons verts éclataient de rire.
Le premier jour de l'année, des vendeurs ambulants s'établissent dans la rue des Marchands-de-Lanternes et y répandent, le long des maisons, d'éblouissantes merveilles, que le peuple achète ou contemple. Ce sont des jades délicatement sculptés et transparents comme des ongles de princesse, des monstres de bronze grotesques et charmants, dont les gros yeux de porcelaine peinte regardent fixement; puis des coffrets de laque, de petites figures en or, des peintures historiques ou fabuleuses, encadrées de bambous et de perles, de la toile d'ortie, exportée de Nankin, une grande quantité de meubles somptueux et de costumes magnifiques vendus par les personnes riches qui dédaignent les objets vieux de plus de douze lunes, et mille choses encore.
Cette année-là, l'affluence des marchands et la richesse des marchandises étaient telles que les plus vieux habitants de Canton déclaraient qu'ils n'avaient jamais rien vu de pareil; les enfants criaient d'étonnement en levant les bras au ciel; les femmes, émues et timides, mordaient le bout de leurs ongles en inclinant coquettement à gauche leurs petites têtes ornées de plumes. Mais la foule était si épaisse et si agitée qu'on ne pouvait admirer longtemps la même chose, et plus d'un acheteur qui marchandait rêveusement un éventail orné de caractères, se trouvait tout à coup cet éventail à la main, devant un étalage de vieilles monnaies et d'armes anciennes, poursuivi par les hurlements du marchand frustré.
Ce vaste amas de promeneurs avait une ondulation molle, un balancement sans cahots, car chaque personne se laissait pousser sans résistance. A la moindre impulsion, venue de près ou de loin, tout le monde obéissait machinalement; celui qui aurait formé la résolution audacieuse de se diriger vers un but, ou seulement d'aller dans un sens plutôt que dans l'autre, aurait fort risqué de laisser en chemin la meilleure partie de sa toilette et même quelques-uns de ses membres.
Ce double malheur menaçait évidemment le riche et honorable libraire Sang-Yong, héros de cette histoire.
Ce jeune homme de trente ans et sept lunes, d'une tenue irréprochable et d'une figure si aimable qu'on ne pouvait la considérer un instant sans être pris d'un rire immodéré, absolument contraire aux convenances, ce jeune homme semblait la proie d'une idée fixe; vif et prompt, malgré son embonpoint déjà respectable, il se démenait de toutes ses forces, trouant la foule des coudes, des poings, du front vers les étalages de costumes où se vendait la défroque des grands personnages: il jetait un regard avide parmi les laines et les soies de toutes couleurs, puis, comme découragé, s'éloignait en soupirant.