Part 8
--Pourquoi cette corde rend-elle un son si triste? s'écria-t-il; sans doute mon frère est dans le deuil. Il me parlait l'an passé de son père et de sa mère qui sont âgés; si son père n'est pas mort, c'est sa vieille mère qui l'a quitté. Sa piété filiale juge quelles sont les affaires pressées et celles qui peuvent attendre. Il vaut mille fois mieux manquer à sa parole envers moi que de manquer à ses parents. Demain matin je monterai pour le chercher.
Il fit emporter le kin et descendit pour se coucher. Mais la nuit ne lui apporta aucun repos, le sommeil ne lui ferma pas les yeux un seul instant et il attendit avec impatience la venue du jour. La clarté de la lune tamisée par les stores fit le tour de la cabine, puis disparut; le soleil monta de l'horizon, derrière les hautes collines.
Pé-Ya se leva, fit rapidement sa toilette, revêtit des habits simples et se coiffa d'un chapeau sans ornement. Il dit au jeune serviteur de se munir de vingt livres d'or et de le suivre en emportant le kin.
--Si mon frère a eu un deuil, pensa-t-il, je lui ferai ce cadeau de condoléance.
Pé-Ya se hâta de débarquer et de gravir le sentier Il marchait les regards fixés sur la Montagne de Ma-Hine.
Après avoir parcouru presque dix _lis_, il arriva au confluent de plusieurs chemins, et il s'arrêta indécis.
--Pourquoi monseigneur n'avance-t-il plus? demanda le jeune garçon.
--Ici les routes vont dans toutes les directions. Laquelle prendre pour atteindre le village que je cherche? J'attends qu'il passe quelqu'un qui pourra me renseigner.
Il s'assit sur une grande pierre à l'angle des routes, et le serviteur resta debout près de lui.
Bientôt un vieillard parut, venant du chemin de gauche. Il avait une longue barbe qui faisait penser à des fils de jade et de longs cheveux, qui semblaient des fils d'argent sous son chapeau en feuilles de bambou. Son costume était celui des paysans. De la main gauche il s'appuyait à une pique de jonc et portait de la droite un panier de bambou. Il s'avançait à petits pas.
Pé-Ya se leva, rajusta ses vêtements et alla au-devant du vieillard pour le saluer. Celui-ci posa lentement son panier à terre, et, élevant ses mains jointes, rendit le salut.
--Monseigneur, dit-il, que désirez-vous m'enseigner?
--Je veux vous demander laquelle de ces deux routes conduit au village de Tsé-Lien?
--Ces deux chemins-là conduisent aux deux villages de Tsé-Lien. A gauche, c'est le haut Tsé-Lien; à droite, c'est le bas Tsé-Lien. Ces deux routes ont chacune quinze _lis_ de longueur. Mais je ne sais pas auquel des villages vous désirez aller?
Pé-Ya se tut, ne sachant que répondre. Il se disait:
--Comment mon frère, si intelligent, m'a-t-il renseigné d'une façon aussi vague?
--Qu'est-ce qui préoccupe monseigneur? demanda le vieillard; sans doute qu'on ne lui a pas donné des indications précises?...
--Oui, c'est cela, dit Pé-Ya.
--Il n'y a pas plus de huit ou dix maisons dans chacun de ces villages.--Quelques philosophes se cachent dans cette retraite paisible--Moi, vieillard, j'habite depuis longtemps la montagne, il n'est personne que je ne connaisse: les habitants, qui ne sont pas mes parents, sont mes amis. Je crois que monseigneur peut me dire chez qui il veut aller et le nom de celui qu'il veut voir; je saurai certainement vous indiquer la demeure.
--Votre élève désire se rendre à la maison Tson, dit Pé-Ya.
--Quoi, c'est à cette maison que vous voulez aller? s'écria le vieillard; et qui donc y cherchez-vous?
--Je voudrais voir Tse-Tchi, répondit Pé-Ya.
En entendant cela, les yeux troubles du vieillard s'emplirent de larmes, et ces larmes coulèrent, et en sanglotant il répondit:
--Tse-Tchi-Tson était mon fils!... L'année dernière, le quinzième jour du huitième mois, il revenait, assez tard, de son travail de bûcheron, lorsqu'il rencontra un ministre du royaume de Tsin, le seigneur Yu-Pé-Ya. Ils causèrent ensemble et se trouvèrent d'accord sur toutes choses, si bien qu'avant de le quitter, le seigneur donna à mon fils deux tablettes d'or. Tse-Tchi acheta des livres pour étudier, et moi, pauvre vieux sans intelligence, je n'eus pas la pensée de l'arrêter: chaque matin il portait de lourdes charges, chaque soir il étudiait assidûment. Par tant d'efforts il usa son cœur; il devint faible et malade ... depuis quelques mois déjà, il est mort!...
Pé-Ya fut comme foudroyé par cette nouvelle; des larmes jaillirent de ses yeux, il poussa des cris de désespoir et tomba évanoui au pied des monts.
Le vieillard, très effrayé, les yeux gonflés de larmes, le releva.
--Quel est donc ce seigneur? demanda-t-il au jeune serviteur.
Celui-ci se pencha tout près de son oreille, et lui dit:
--C'est monseigneur Yu-Pé-Ya.
--Oh! c'est le si cher ami de mon fils!... Yu-Pé-Ya revint à lui, avec des hoquets et des suffocations de douleur. Il se battait la poitrine et exhalait par des sanglots sa profonde désolation.
--O sage frère! s'écria-t-il, lorsque hier au soir mon bateau jeta l'ancre, je pensais que vous manquiez à votre parole. Je ne me doutais pas que vous étiez déjà une ombre, errant au bord des sources souterraines. Vous aviez de rares talents, mais vous n'avez pas eu longue vie.
Le vieillard secoua ses larmes et essaya de consoler l'ami de son fils.
Pé-Ya se leva et salua le vieux Tson.
--O! mon oncle! dit-il, le cercueil de votre fils est-il encore dans la maison ou enterré déjà dans la campagne?
--Je ne peux répondre en un seul mot, dit Tson. A ses derniers moments, tandis que ma femme et moi nous étions près de son lit, mon fils me dit:
«Le ciel seul décide si la vie sera longue ou courte. Il ne me permet pas, à moi, d'accomplir mes devoirs envers mes parents comme il le faudrait. Quand je serai mort, je vous prie de m'enterrer au bord du fleuve au pied du mont Ma-Hine, car j'ai promis à mon ami de revenir à cette place. Je ne veux pas manquer au rendez-vous.»
Je n'ai pas oublié les paroles de mon fils: au bout de cette petite route, par laquelle monseigneur est venu, il y a un monceau de terre fraîchement remuée: c'est là le tombeau de mon fils. Aujourd'hui il y a juste cent jours que Tse-Tchi est mort. Pour cet anniversaire, j'apportais un paquet de papiers dorés afin de les brûler sur sa tombe. Je ne pensais guère rencontrer votre Seigneurie.
--Je veux vous suivre jusqu'au tombeau, dit Pé-Ya.
Et il ordonna à son domestique de porter le panier du vieillard.
S'appuyant sur son bâton, il marcha devant, et Pé-Ya, avec son serviteur, le suivit. Ils redescendirent vers l'entrée de la vallée, et bientôt aperçurent, à gauche du chemin, une éminence de terre fraîchement amassée. Pé-Ya s'arrêta et fit un salut solennel.
--Sage frère, de votre vivant, vous étiez un homme supérieur, maintenant que vous avez quitté la terre, vous méritez d'être divinisé. Votre frère ignorant vous salue cette fois pour vous dire un adieu éternel....
Mais il n'en put dire davantage; il éclata en sanglots et poussa des clameurs si douloureuses, que de tous les points de la montagne, les paysans, les passants, les voyageurs, tout émus en les entendant, accoururent vers le tombeau. Quand ils apprirent que c'était un grand personnage qui sacrifiait sur une tombe, ils s'approchèrent à l'envi pour assister à ce spectacle.
Pé-Ya, ne jugeant pas qu'il avait assez honoré son ami, dit à son serviteur d'apporter sa Lyre, de la poser sur une table de marbre qu'il placerait devant le tombeau, et Pé-Ya s'assît les jambes croisées en face de l'instrument. Alors il écarta les deux ruisseaux de ses larmes, et fit résonner les cordes.
A peine eurent-ils entendu les sons vibrants du kin, les vulgaires assistants, très surpris, s'agitèrent, tapèrent dans leurs mains, et bientôt se dispersèrent en riant.
--Mon digne oncle, dit Pé-Ya au vieillard, pourquoi, en entendant le petit ministre jouer du kin pour consoler les mânes de votre fils, mon sage frère, tandis qu'il était plongé dans la plus profonde douleur, tous ces gens se sont-ils pris à rire?
Le vieux Tson répondit:
--Les paysans ne savent rien de la musique, les sons de votre Lyre leur ont paru devoir exprimer la joie, et c'est pourquoi ils ont ri.
--Ah! je comprends, dit Pé-Ya. Et vous-même, mon digne oncle, comprenez-vous le sens du morceau que j'ai joué?
--Quand j'étais jeune, je me suis exercé à la musique, mais vieux comme je le suis, mes sens sont affaiblis, et je ne sais plus rien distinguer.
--Eh bien, voici, dit Pé-Ya. J'ai suivi les impulsions de mon cœur, et j'ai improvisé cette courte élégie pour honorer l'âme de mon ami et le consoler dans sa tombe. Je vais la redire au noble père: qu'il prête l'oreille.
--Je serai bien heureux de l'entendre, dit le vieillard.
Et Pé-Ya récita le chant suivant:
«Je me souviens du dernier automne où je vous rencontrai au bord du fleuve.
«Aujourd'hui, je venais vous rejoindre, mais je n'ai pas aperçu celui dont l'âme est si sensible à l'harmonie du son.
«Je n'ai vu qu'un tertre nouvellement formé.
«Hélas! cette vue brisa mon cœur! brisa mon cœur! brisa mon cœur! oh! brisa mon cœur!...
«Je ne peux pas retenir mes larmes, qui roulent en perles.
«En arrivant, combien j'étais joyeux! Quelle douleur en m'en retournant!
«De sombres nuages courent au dessus du fleuve.
«Tse-Tchi! Tse-Tchi! notre amitié valait plus que mille lingots d'or.
«J'aurai beau courir jusqu'aux limites de l'horizon, je ne trouverai personne capable de comprendre l'affection qui nous liait.
«Après ce chant, je ne chanterai plus.
«O! Tse-Tchi! Mon précieux kin, long de trois pieds, il est mort à cause de vous.»
Alors Pé-Ya arracha un poignard de sa ceinture, coupa les cordes de la Lyre, souleva des deux mains l'instrument sonore au dessus de la table des offrandes, et le jeta avec violence. Les chevilles de jade sautèrent, les douze chevalets d'or s'éparpillèrent, et la caisse fut mise en pièces.
Le vieillard stupéfait demanda en tremblant pourquoi il agissait ainsi. Pé-Ya répondit par ces vers:
«Je brise la lyre, déjà les plumes du phénix sont refroidies.
«Tse-Tchi n'existe plus, pour qui donc jouerais-je?
«Certes, je peux rencontrer beaucoup de compagnons aimables et caressants comme le vent prince tanier.
«Mais l'ami qui s'accorde à mon cœur, il serait trop malaisé de le retrouver.»
--Hélas! c'est trop vrai! s'écria le vieillard. Pé-Ya lui demande s'il habitait dans le haut ou dans le bas du village de Tsé-Lien.
--J'habite le haut Tsé-Lien, la huitième maison; mais pourquoi me demander cela?
--J'ai trop de tristesse dans le cœur pour pouvoir retourner maintenant avec vous jusqu'à votre demeure. Mais j'ai ici vingt livres d'or: la moitié remplacera le travailleur qui vous procurait quelques friandises; la seconde moitié servira à acheter quelques champs de sacrifice dont les revenus seront employés, au printemps et à l'automne à l'entretien du tombeau de votre fils. De retour dans mon royaume, je demanderai ma retraite pour me retirer dans la solitude. Alors, je reviendrai dans ce village pour chercher mes vénérables parents, et les emmener dans ma demeure pour finir tranquillement vos jours. Car je suis Tse-Ky, et Tse-Ky c'est moi. J'espère que vous ne me considérerez pas comme le commun des hommes. En achevant ces paroles, Pé-Ya offrit au vieillard les vingt livres d'or. Puis, se prosternant, il versa encore des larmes, et le vieillard lui rendit son salut en pleurant. Puis, après s'être fait de longs adieux, ils se séparèrent.
Telle est l'histoire du noble Yu-Pé-Ya jetant sa Lyre.
Plus tard, on écrivit ces vers à sa louange:
«Celui qui s'attache par intérêt à un ami riche et puissant n'est pas un ami.
«Qui se souvient d'un exemple comparable à celui de l'amitié de Pé-Ya et de Tse-Tchi, dont les cœurs s'accordaient si bien?
«Pé-Ya ne peut pas renaître, et Tse-Tchi n'existe plus; et cependant la renommée, de siècle en siècle, nous redit l'histoire de la Lyre brisée.»
[Footnote 1: Cette page d'histoire chinoise est traduite du Kïn-Kou-Ky-Kwan (_Faits remarquables anciens et modernes_). Nouveau fond chinois, 1671, Bibliothèque nationale.]
[Footnote 2: Le _Livre des vers._]
LA BATELIÈRE DU FLEUVE BLEU
I
Dans ce temps, Nankin était encore la capitale de la Chine, la dynastie des Mings florissait. C'était pendant le règne de l'empereur Hoaï-Tsong.
La ville, qui avait sept lieues de tour, était enfermée dans de formidables remparts, si larges qu'il faisait toujours nuit noire sous les triples portes voûtées, qui les perçaient de loin en loin. Ces portes étaient surmontées de châteaux-forts et de hautes tours dont les toitures aux bords relevés disparaissaient sous le frissonnement multicolore de banderolles et de drapeaux.
Sur les murailles veillaient des sentinelles; près des portes, des soldats fièrement campés, appuyés sur leurs lances, questionnaient les arrivants.
L'enceinte de la ville contenait des montagnes, des lacs, des rivières; les rues, larges et droites, bordées de palais superbes, étaient traversées de portes triomphales aux toits sculptés et retroussés. Au loin, on apercevait la haute tour de Li-cou-li, la merveille des merveilles. Cette tour, construite il y a deux mille sept cents ans par les ordres du roi A-You, n'avait d'abord que trois étages: douze cents ans après sa fondation, l'empereur Kien-Ouan la répara et fit sceller dans les murs les reliques de Fo. Les Mongols la brûlèrent mille ans après, mais Yong-Lo la rebâtit, la dédia à l'impératrice-mère et l'appela la tour de la Reconnaissance: _Li-cou-li_. Elle s'élevait très haut, ayant neuf galeries superposées; ses murs, revêtus de porcelaine jaune, rouge et blanche, brillaient comme les ailes d'un faisan; les neuf toits, pavés de tuiles vertes, ressemblaient à des émeraudes, et le vent faisait une charmante musique en agitant les mille clochettes suspendues à chaque étage; sur les terrasses s'élevaient les grandes statues des dieux et des génies, et au sommet de la tour une sphère d'or scintillait comme un soleil.
Des jardins ombreux environnaient, à cette époque, la tour de Li-cou-li, cachant de paisibles habitations aux toits très larges, construites en bois de cèdre. Des palissades de bambou, percées de portes treillagées ne fermant qu'au loquet, entouraient ces frais jardins; près de chaque porte étaient assis, sur un pilier de pierre, deux chiens chimériques ou deux dragons de bronze ou de bois vermoulu.
Un soir de la quatrième année de l'empereur Hoaï-Tsong, un peu avant le coucher du soleil, un jeune homme souleva le loquet d'une porte et sortit de l'un de ces jardins. Il vit la place déserte et marcha rapidement, suivant de près la palissade, sans prendre garde aux branches pendantes qui lui frôlaient le visage.
Ce jeune homme était de haute taille, bien fait de corps, beau de visage; ses yeux noirs, très longs, relevés vers les tempes, étaient pleins de fierté; ses sourcils étaient fins et unis comme du velours; sa bouche ressemblait à une fleur. Il était vêtu d'une robe de satin noir ramagée de fils d'or et serrée à la taille par une ceinture de soie bleue; sa calotte aussi était bleue.
Il atteignit un autre enclos et s'arrêta.
On n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui des oiseaux se chamaillant dans les arbres. Le couchant empourprait déjà le ciel. Le faîte de la tour Li-cou-li resplendissait.
Le jeune homme essaya de voir dans le jardin à travers les branches; mais les feuillages formant un rideau épais, il ne vit rien. Alors il frappa ses mains l'une contre l'autre, faiblement d'abord, puis plus fort.
A ce signal, le taillis frissonna, et une jeune fille se montra, ne laissant voir que sa jolie tête, qui faisait une trouée dans le feuillage.
--C'est toi, Li-Tso-Pé? dit-elle avec un sourire affectueux.
--Lon-Foo, dit Li-Tso-Pé rapidement, va près du tombeau de tes ancêtres, je t'y rejoindrai; prends par la rue des Lions-de-Fer; je prendrai un autre chemin.
--J'y cours! dit Lon-Foo effrayée par l'air de tristesse empreint sur le visage de Li-Tso-Pé.
Le jeune homme s'éloigna d'un pas rapide et gagna le cimetière. Il y arriva bien avant la jeune fille et s'assit sur une tombe, au pied d'un cavalier de pierre.
De toutes parts, sur les tombes, on voyait des cavaliers semblables à celui auprès duquel Li-Tso-Pé s'était arrêté. Les quatre pieds des chevaux étaient fixés en terre et disparaissaient à demi sous les hautes herbes. Les guerriers étaient représentés en habits de combat, brandissant leurs lances. On voyait aussi de grandes avenues bordées de dromadaires, d'éléphants ou de lions de pierre se faisant vis-à-vis. Toutes ces statues se détachaient en noir sur le ciel rose et bleu pâle, et de grandes ombres obliques s'étendaient sur le sol.
Bientôt une forme svelte et gracieuse se glissa à travers la forêt formée par les jambes, massives ou grêles, des animaux de pierre; elle atteignit la tombe près de laquelle s'était assis Li-Tso-Pé et s'assit à côté de lui.
--Me voici, dit-elle; l'angoisse serre mon cœur, car j'ai vu que ton visage est triste.
--Écoute, Lon-Foo, dit-il, mon beau-père veut me marier avec la fille d'un grand magistrat.
--Est-ce possible? s'écria Lon-Foo, ignore-t-il donc que ton père et le mien ont décidé que nous nous marierions ensemble? Ta mère a-t-elle oublié son premier époux au point de ne plus se souvenir de cette solennelle promesse?
--Depuis qu'elle s'est remariée, ma mère est soumise à son nouveau maître; elle a essayé cependant de plaider notre cause, mais mon beau-père ne veut rien entendre.
--Peut-il nous contraindre à commettre un crime contre la piété filiale? Plutôt que de désobéir à mon père mort, je me tuerais à l'instant sur sa tombe.
--Certes, mieux vaut mourir que de manquer à ses devoirs; mais rien n'est encore désespéré. Écoute, j'ai conçu un projet: je vais m'enfuir ce soir même de ce pays; je resterai éloigné, sans donner de mes nouvelles, jusqu'au jour où celle qu'on me destine sera à un autre époux.
Lon-Foo ne répondit rien, mais se mit à pleurer.
--Hélas! dit Li-Tso-Pé, cette séparation est un malheur, mais elle nous sauve d'un malheur plus grand. Il faut tâcher de raffermir notre cœur.... Je vais donc te quitter, Lon-Foo.
--J'avais l'habitude de te voir. Comment pourrai-je supporter ton absence?
--Aimes-tu mieux que je sois l'époux d'une autre femme, Lon-Foo?
--Qui sait si celui qui part reviendra jamais? dit Lon-Foo en sanglotant; qui sait si lorsqu'il reviendra celle qui reste sera là encore?
--Que veux-tu que je fasse? dit Li-Tso-Pé, gagné par les larmes; parle. Je resterai si lu l'ordonnes.
--Non, non, pars, dit Lon-Foo. Va, je serai forte, et quoi qu'il arrive, je te le jure sur les mânes de mon père ici couché, rien ne pourra me faire changer.
--Au revoir donc, dit Li-Tso-Pé; le jour va disparaître, il faut rentrer. Les deux amis se serrèrent la main et se séparèrent tristement.
Lorsque la jeune fille repassa à travers le cimetière, un homme qui priait sur un tombeau magnifique la vit et sembla s'intéresser à elle. Il remarqua ses larmes et crut qu'elle pleurait un parent mort depuis peu. Arrivé hors du cimetière, cet homme fit signe de s'éloigner à une escorte qui l'attendait. Il n'avait pas perdu de vue la jeune fille qui, absorbée dans sa douleur, ne regardait rien. Il la suivit, et lorsqu'elle fut rentrée chez elle, l'homme écrivit sur ses tablettes: Place de la tour de Li-cou-li, la maison des dragons bleus.
II
Lon-Foo était orpheline. Sa mère était morte en la mettant au monde; son père avait perdu la vie dans un combat glorieux. La jeune fille vivait seule avec sa vieille grand'mère et quelques serviteurs. Leur fortune était modeste, mais plus que suffisante pour leurs besoins. Lon-Foo avait dix-sept ans. Élevée par cette grand'mère pleine d'indulgence, elle jouissait d'une liberté plus grande que celle accordée d'ordinaire aux jeunes filles chinoises; elle brodait peu, préférant la lecture, ou les jeux en plein air; l'appartement intérieur où les femmes ont coutume de se tenir l'étouffait, et surtout depuis le jour où elle avait aperçu Li-Tso-Pé, elle passait son temps au jardin.
La nuit du départ de son fiancé, Lon-Foo ne dormit pas et pleura sans cesse. Aussi, le lendemain matin, lorsqu'elle se regarda dans son miroir d'acier poli, semblable au disque de la lune, elle vit qu'elle avait les yeux rouges et gonflés; pour ne pas inquiéter sa grand'mère, elle voulut faire disparaître ces traces de larmes, et trempa à plusieurs reprises son joli visage dans l'eau fraîche.
Tandis qu'elle était ainsi occupée, un coup frappé sur le gong de la porte d'entrée la fit tressaillir.
--Qui donc vient de si grand matin? dit-elle.
Et elle descendit précipitamment de sa chambre au rez-de-chaussée. Sa grand'mère était déjà sous l'auvent de la maison, et deux serviteurs couraient vers la porte du jardin; mais lorsqu'ils l'eurent ouverte ils ne virent personne. Seulement, un coffre de laque était posé à terre; les serviteurs le ramassèrent et l'apportèrent à leur maîtresse.
--Qu'est-ce que cela? s'écria la grand'mère en levant les bras au ciel; qui dit que ce coffret est pour nous?
--Il y a une lettre sous le cordon de soie qui ferme le coffre, dit un serviteur.
Lon-Foo prit la lettre, écrite sur du papier rouge, et la déplia.
«A la belle Lon-Foo, quelqu'un de puissant offre ces objets sans valeur,» lut-elle à haute voix.
--Dieu Fo! fit la grand'mère, quelqu'un de puissant! comment peut-il te connaître?
--Je ne sais, dit la jeune fille; c'est sans doute une plaisanterie, et le coffre est rempli de pierres.
--Voyons! dit la vieille en ôtant le couvercle. Les deux femmes poussèrent en même temps un cri de stupeur: un merveilleux collier de perles de Tartarie était roulé en plusieurs cercles au fond de la boîte, comme un serpent au repos; les perles étaient grosses comme des pois, toutes semblables et d'une pureté sans pareille. Certainement, il eût été impossible de trouver un collier comparable à celui-là dans tout l'empire. Le coffret contenait encore des épingles de tête garnies de rubis et une parure complète: bracelets, agrafes, étuis pour préserver les ongles, en jade vert travaillé à jour avec une perfection exquise.
--Que tout cela est beau! s'écriait la vielle femme en frappant ses mains l'une contre l'autre. Depuis que j'existe je n'ai jamais rien vu d'aussi magnifique!
--D'où cela peut-il venir? se disait Lon-Foo, vaguement effrayée; ce n'est certainement pas Li-Tso-Pé qui m'envoie ce collier qu'une reine seule pourrait porter.
La journée se passa en conjectures. Lon-Foo finit par s'imaginer que des voleurs poursuivis avaient déposé le coffre devant la porte pour détourner les soupçons. Elle commença donc, avec l'aide de sa grand'mère, à composer une lettre où elle expliquait aux magistrats de la ville ce qui s'était passé. L'écrit n'était pas encore terminé que le gong retentit de nouveau, frappé avec violence, et en même temps une foule de pages, d'écuyers, de porteurs de lanternes, envahirent le jardin et se rangèrent en haie de chaque côté de l'allée.
Les deux femmes, stupéfaites, s'étaient avancées sous l'auvent de la maison. Elles virent venir un mandarin de premier rang en grand costume de cour, suivi de deux hommes, l'un portant le parasol d'honneur, l'autre un sceau de cristal sur un coussin de soie.
Le mandarin alla droit à la jeune fille et plia le genou devant elle.
--C'est bien toi que l'on nomme Lon-Foo? demanda-t-il humblement.
--Oui.... balbutia Lon-Foo toute tremblante.
--Eh bien, jeune fille plus heureuse que toutes les femmes du royaume, beauté privilégiée à laquelle je ne puis parler qu'à genoux, sache que celui dont tu as reçu ce matin les présents, celui qui m'envoie vers toi, est l'homme devant qui tout ploie et tremble, le maître de notre vie à tous, l'empereur de la Chine!
--L'empereur! s'écria la grand'mère en s'affaissant sur une chaise.