Part 4
--Ce beau jeune homme, mon fiancé! Est-ce possible? Il pensait à moi tandis que j'étais là si triste et si découragée. Ah! si je l'avais su, mon ennui eût été moins dur à porter, et s'il réussit... Mariée! Je serai mariée demain!... Et s'il ne réussit pas?... Eh bien, ma vie sera changée tout de même; ce ne sera plus cette solitude morne, j'aurai un rêve, un espoir. Il faut m'aimer par pitié filiale, m'a-t-il dit. Ah! je suis une fille bien obéissante...
La venue de Cerf-Volant mit fin à sa rêverie.
--Eh bien, Cerf-Volant, t'a-t-on payé la broderie que je t'avais donné à porter?
Cerf-Volant lit signe que non et dit:
--Sorti.
--Comment! la personne était sortie? Quel malheur! Alors les pauvres invités de mon oncle n'auront pas de feu?
--Crédit! répliqua Cerf-Volant, en tirant de dessous sa robe un paquet de charbon, noué dans un morceau d'étoffe.
--Ah! Cerf-Volant, tu as de l'esprit, bien que tu sois avare de paroles, toi qui n'as rien autre chose à économiser. Allons! aide-moi à dresser la table. Mettons-la ici; de cette façon, cachée derrière le paravent, pensa-t-elle, je pourrai voir le signe que doit me faire Bambou-Noir: Une poignée de neige, comme c'est singulier!...
Cependant Cerf-Volant était occupé à allumer le brasier; il soufflait le feu en agitant un écran. Se chauffant les mains il dit:
--Bon!
--Où en est-il, ce malheureux dîner? demanda Perle-Fine.
--Mijote, dit Cerf-Volant d'un air satisfait.
--Tu fais de ton mieux, mais que faire avec rien?
--Beaucoup!
--Oui, en comparaison de notre ordinaire, ce serait un festin magnifique; mais quand je me souviens de tous les plats recherchés que citait mon oncle, en revenant de dîner chez ces seigneurs, je comprends que leurs chiens ne voudraient pas de ce que nous allons leur servir.
--Nuit, s'écria Cerf-Volant.
--Vite! allume toutes les lanternes, les invités vont arriver.
--Toutes?
--Oui, oui, cela dégèlera un peu la salle. Ah! mes ancêtres vénérés, prenez Bambou-Noir sous votre protection, faites réussir son projet si vous ne voulez pas que votre race finisse à moi.
Ainsi pria Perle-Fine, tandis que Cerf-Volant allumait les lanternes.
Il fut interrompu dans cette besogne par Rouille-des-Bois qui, furieux, s'élança sur lui.
--Pourquoi toutes ces lumières? cria-t-il, sommes-nous aveugles?
Mais à peine le vieillard avait-il parlé que le marteau de la porte retentit.
Cerf-Volant, les bras au ciel, se précipita au dehors.
--N'oubliez pas, mon oncle, dit Perle-Fine, que les rites ordonnent la plus grande politesse envers des hôtes.
--Les rites, les rites!...
--Ils exigent, hélas! que je me retire. Bon repas, mon oncle.
Mais, au lieu de sortir, elle se glissa derrière le paravent, prit une épingle de sa coiffure et fit un petit trou dans le papier. De cette façon elle assista à toutes les scènes suivantes, comme à un spectacle.
Un des invités, nommé le Tigre, entra; Rouille-des-Bois se précipita à sa rencontre et tous deux firent assaut de politesse:
LE TIGRE
Vénérable Seigneur! je suis à vos pieds.
ROUILLE-DES-BOIS
C'est moi, jeune phénix, qui me traîne dans la poussière.
LE TIGRE
Mes petits yeux de fouine sont aveuglés par l'éclat de votre image.
ROUILLE-DES-BOIS
Mon humble taudis tremble du haut en bas de l'honneur de vous recevoir.
LE TIGRE
J'entre dans le temple de la sagesse.
ROUILLE-DES-BOIS
J'aurais dû vous attendre à la porte du faubourg.
LE TIGRE
J'en serai mort de regret, et vous auriez péri de froid.
[Et tous deux se mirent à rire, par politesse.
ROUILLE-DES-BOIS
Donnez à ce siège le bonheur de vous porter.
LE TIGRE
La jeunesse doit rester debout.
De nouveau le marteau retentit, et peu d'instants après entra Dragon-de-Neige, enveloppé de belles fourrures. Rouille-des-Bois courut à sa rencontre, et fit mine de s'agenouiller:
ROUILLE-DES-BOIS
Je frappe la terre de mon front.
DRAGON-DE-NEIGE
Je suis un tapis sous vos pieds!
ROUILLE-DES-BOIS
Vous attendre était déjà un bonheur!
DRAGON-DE-NEIGE
Vous voir est une récompense!
ROUILLE-DES-BOIS
La terre est fière de vous porter!
DRAGON-DE-NEIGE
Le soleil est jaloux de votre gloire!
ROUILLE-DES-BOIS
J'étais monté sur le toit de ma maison pour vous voir venir de plus loin.
DRAGON-DE-NEIGE
Les génies auraient pu vous prendre pour l'un d'eux et vous emporter.
ROUILLE-DES-BOIS
Ail! ah! VOUS VOUS moquez! (Lui montrant le Tigre.) Voyez, un jeune phénix embellit déjà ma cabane.
[Les deux invités se saluent. Le marteau retentit encore.
DRAGON-DE-NEIGE, au Tigre.
Nous voici clans la place. Notre complot va-t-il réussir?
LE TIGRE
Le plus difficile est fait: puisque nous avons décidé ce terrible avare à nous offrir un repas.
[Pendant qu'ils causent, Bambou-Noir et le Prunier sont entrés et échangent des politesses avec Rouille-des-Bois.--Rouille-des-Bois reste au fond, donnant des ordres à Cerf-Volant.
BAMBOU-NOIR, au Tigre et à Dragon-de-Neige.
Merci, mes amis, de votre dévouement, le repas qu'on va vous servir sera, je le crois, une rude pénitence.
DRAGON-DE-NEIGE
Rassure-toi sur mon compte, comme tu me l'as recommandé, j'ai très copieusement dîné, avant de venir.
LE TIGRE
J'ai pris la même précaution.
LE PRUNIER, s'appuyant sur l'épaule de Bambou-Noir.
Et nous venons d'en faire autant tous les deux, mais il fait ici un froid terrible.
BAMBOU-NOIR
Gardez vos fourrures.
DRAGON-DE-NEIGE
Mais toi, pour jouer ton rôle?
BAMBOU-NOIR
L'espoir de réussir, voilà de quoi me réchauffer.
ROUILLE-DES-BOIS, sans être vu, ouvre la porte d'une lanterne et la souffle, puis il s'avance.
Nobles seigneurs, daignez prendre place, voici le premier service.
[Cerf-Volant entre avec un plateau.--A ce moment Bambou-Noir s'approche du paravent et dit à voix basse:)
--Perle-Fine, êtes-vous là?
--Oui, répond la jeune fille.
--Bien, dit-il.
[On s'asseoit. Tous sont à table et font diverses grimaces en goûtant les plats.)
CERF-VOLANT, à part, en admirant les fourrures des convives.
Beau!
ROUILLE-DES-BOIS
Comment trouvez-vous cette poule au lait d'amandes?
DRAGON-DE-NEIGE
Je n'en ai jamais mangé de pareille.
CERF-VOLANT, à part, même jeu.
Chaud.
ROUILLE-DES-BOIS
Que dites-vous de ce hachis de grives?
LE TIGRE
Je le trouve ... extraordinaire.
CERF-VOLANT
Cher!
LE PRUNIER, à part.
Oh! ce thé! On le dirait fait avec le chaume d'un vieux toit.
BAMBOU-NOIR
Quelle infernale cuisine!
--Ce dîner leur soulève le cœur, se disait Perle-Fine toute honteuse.
[Rouille-des-Bois manque de s'étrangler et tire de sa bouche une queue de rat.
CERF-VOLANT, l'attrapant vivement.
Queue.
ROUILLE-DES-BOIS, souriant.
Ce n'est rien, un petit os d'oiseau. (A Cerf-Volant.) Allons! sers-nous: ce mouton arrosé de vin de riz, ces têtes de grenouilles au gras vert de tortue, ces nageoires de requin, confites dans le miel, ces bécasses garnies de crêtes de paon, ces nids d'hirondelles au sucre candi, ce filet de porc-épic, ces pieds de cerfs en purée, et n'oublie pas les noisettes grillées, les chenilles de la canne à sucre, le gingembre vert, les mille sortes de gâteaux....
DRAGON-DE-NEIGE, l'interrompant.
Là! là! vous nous comblez!
[Cerf-Volant apporte le deuxième service.
BAMBOU-NOIR, à part.
Quel aplomb!
--Mon pauvre oncle se couvre de ridicule, soupira Perle-Fine.
LE PRUNIER, à part.
Son mouton au vin de riz a aboyé dans le sel.
[Bambou-Noir s'évente.
DRAGON-DE-NEIGE, remontant le col de son manteau.
Comment! tu as trop chaud, toi?
LE TIGRE
Par Bouddha! tu oublies son talisman, c'est toujours l'été pour lui.
DRAGON-DE-NEIGE
C'est vrai, je n'y songeais plus,
LE PRUNIER
Il se dit pauvre et il est plus riche que nous tous, en possédant un pareil trésor.
ROUILLE-DES-BOIS
Riche!... Un trésor?...
LE TIGRE
Comment! Vous ne connaissez pas les vertus merveilleuses de sa tunique?
ROUILLE-DES-BOIS
Cette tunique?
BAMBOU-NOIR
Oh! elle n'a l'air de rien, pas de broderies, pas de riches fourrures, et pourtant, je ne l'échangerais pas contre la robe d'or du Fils du Ciel.
ROUILLE-DES-BOIS.
Vous voulez rire, la robe de l'Empereur vaudrait bien plus d'argent.
BAMBOU-NOIR
C'est moi pourtant qui ferais un mauvais marché.
DRAGON-DE-NEIGE
Vous ignorez donc que cette tunique le préserve de la faim et du froid. Avec elle, il n'a jamais besoin de rien.
ROUILLE-DES-BOIS
Quoi! Il ne mange jamais?
BAMBOU-NOIR
Oh! si, quelquefois, par gourmandise, comme ce soir; mais, depuis que je possède ce trésor, je n'ai pas dépensé un tsin pour ma nourriture.
ROUILLE-DES-BOIS
Pas un tsin!... Vous vous moquez d'un naïf vieillard.
LE TIGRE
Non, Seigneur, il dit vrai, toute la ville lui envie sa tunique magique.
LE PRUNIER
Non seulement elle nourrit son homme, mais elle lui tient chaud l'hiver et frais l'été.
--Quelles fables étranges racontent-ils là? se demandait Perle-Fine.
DRAGON-DE-NEIGE
C'est une chose certaine. Un jour, je voyageais avec Bambou-Noir. Il n'y avait pas d'auberge et la chaleur me dévorait: il me mit, pendant quelques instants, sa tunique sur les épaules. Aussitôt la fatigue disparut et je ne sentis plus ni la chaleur ni la faim.
ROUILLE-DES-BOIS
Vous me dites des choses incroyables. D'où donc, jeune Seigneur, vous est venu cet habit extraordinaire?
BAMBOU-NOIR
On me l'a donné en récompense d'une bonne action.
LE PRUNIER
Si toutes les bonnes actions étaient ainsi payées, il n'y aurait plus que des hommes vertueux.
ROUILLE-DES-BOIS
Ayez de la complaisance pour la curiosité d'un pauvre vieux.
DRAGON-DE-NEIGE
Allons, raconte l'histoire de la tunique.
BAMBOU-NOIR, saluant Rouille-des-Bois.
Ma gloire est de vous faire plaisir. C'était vers la fin de l'automne, il y a un an de cela, j'étudiais à Pékin, pour prendre mes grades littéraires. Un soir, je marchais par la ville, en sortant d'un examen, quand, tout à coup, je vois la rue interceptée par une foule furieuse qui poursuivait un vieillard en lui jetant des pierres. C'était un bonze européen, vous savez, un de ces prêtres qui viennent des mystérieux pays de l'Ouest, pour enseigner dans l'empire du Milieu une religion nouvelle. Ces hommes sont, en général, inoffensifs. Que leur religion soit bonne ou mauvaise, en ce moment, je n'y songeai pas. Je me souvins seulement des préceptes de notre divin Confucius. N'a-t-il pas dit: «La première des vertus, c'est la charité envers tous les hommes, quels qu'ils soient»?
LE PRUNIER
Il la dit! il l'a dit!
[Tous hochent la tête d'un air approbatif.
BAMBOU-NOIR
Je ne vis dans ce prêtre qui courait vers moi, tout couvert de sang, qu'un vieillard faible et persécuté. J'allai à lui et je le retins dans mes bras, au moment où il tombait, à bout de forces. On voulut me l'arracher, mais j'en imposai à cette populace, et j'emmenai le prêtre dans ma chambre d'étudiant; il était horriblement blessé, et le médecin déclara ses blessures mortelles; il put seulement adoucir le mal. Quand le prêtre approcha de ses derniers moments, il me dit d'une voix faible: «Mon fils, vous n'avez pas secouru un ingrat. Vous êtes pauvre, je vous lègue mieux que la fortune, car la fortune peut être dissipée. Prenez cette tunique et gardez-vous bien de la juger sur les apparences; en la revêtant, vous serez délivré de toutes les servitudes auxquelles les hommes sont soumis; vous n'aurez ni faim, ni soif, ni froid. Elle a appartenu à un grand saint de mon pays qui lui a donné cette vertu.» Il mourut là-dessus, et moi qui croyais qu'il avait parlé dans le délire de la fièvre, je m'aperçus bientôt qu'il m'avait légué un véritable trésor.
ROUILLE-DES-BOIS
--Où veut-il en venir! se disait Perle-Fine.
[Bambou-Noir tousse légèrement.
--Ah! il me fait signe.
(Et elle entr'ouvre la fenêtre pour prendre sur le rebord une poignée de neige.
DRAGON-DE-NEIGE
Il y a de quoi s'ébahir. Cependant vous savez, comme nous, que rien ne semble impossible à ces hommes d'Occident qui possèdent tous les secrets de la Magie.
[Pendant le dialogue suivant, Bambou-Noir reçoit de Perle-Fine la poignée de neige et la met dans sa calotte qu'il replace sur sa tête.
LE TIGRE
Ne voyagent-ils pas avec une rapidité effrayante, dans des voitures traînées par un monstre de fer et de feu?
LE PRUNIER
Ne s'écrivent-ils pas, d'un bout du monde à l'autre, au moyen du tonnerre qu'ils emprisonnent dans un fil?
DRAGON-DE-NEIGE
Ils font mieux encore. A l'aide d'un appareil fabriqué avec des yeux d'enfant, ils forcent le soleil à dessiner, en une seconde, l'image des hommes, des monuments, des pays! N'est-ce pas merveilleux!
ROUILLE-DES-BOIS
Ce sont de vrais démons.
LE PRUNIER, montrant Bambou-Noir.
Tenez, voyez si l'on peut nier la vertu de cette tunique. Tandis que, malgré nos fourrures, nous sommes tous gelés, lui, si légèrement vêtu, transpire.
ROUILLE-DES-BOIS, regardant l'eau qui coule sur le visage de Bambou-Noir.
Il transpire! C'est positif!
BAMBOU-NOIR, à part, s'essuyant.
Aïe! qu'elle est froide, cette sueur de neige!
ROUILLE-DES-BOIS, qui tremble de froid.
Je voudrais bien avoir un pareil manteau.
LE TIGRE, à part.
Allons donc! il y vient enfin, le vieux gueux.
DRAGON-DE-NEIGE, bas à Rouille-des-Bois.
Peut-être consentirait-il à vous le vendre?
ROUILLE-DES-BOIS
Me le vendre! et de l'argent? il devrait avoir pitié plutôt d'un pauvre vieillard qui n'a que peu de temps à vivre et lui prêter cette tunique merveilleuse. Oui, Seigneur, faites cela. A ma mort, la tunique vous reviendrait.
BAMBOU-NOIR
Y songez-vous? Elle est toute ma fortune. Que deviendrais-je, si je m'en dépouillais? Tandis que vous, vous ne manquez de rien!
--Ah! voilà! se dit Perle-Fine, il veut lui vendre cette tunique.
LE TIGRE
J'ai offert à mon ami six cents liangs contre son talisman; en un mois, j'eusse regagné cette somme, il m'a refusé.
ROUILLE-DES-BOIS
Six cents liangs! Je n'en donnerais, moi, que la moitié ... si je voulais l'acheter, si j'en avais le moyen.
BAMBOU-NOIR
Je ne veux pas la vendre, Seigneur,
[Ils quittent la table.
DRAGON-DE-NEIGE
Tu as tort ... une somme entre tes mains te permettrait de tenter la fortune, d'entreprendre un commerce fructueux: tu es trop jeune pour t'en tenir aux avantages matériels que te donne ta tunique.
BAMBOU-NOIR
Mais les risques à courir! Je peux tout perdre.
[Ils continuent à causer entre eux.
ROUILLE-DES-BOIS, au premier plan, à part.
Trois cents liangs! Malgré une sage économie, je ne puis dépenser moins, en une année, pour notre nourriture; donc, la première année, je ne perdrai rien; la seconde, je gagnerai trois cents liangs, la troisième, avec les intérêts...
[Il prend un instrument à calculer et compte tout bas avec une grande rapidité.
--Mon oncle fait des calculs, il est pris, murmura la jeune fille en souriant.
ROUILLE-DES-BOIS, regardant la doublure toute pelée de sou habit, à part.
Cette peau de mouton ne vaut pas grand'chose, elle n'ira pas loin. Voilà tantôt dix ans que je songe à la remplacer. Cela deviendrait inutile.
LE PRUNIER, bas, à Rouille-des-Bois.
Profitez d'un moment d'hésitation pour engager sa parole. Nous l'avons presque décidé, car il a envie d'acheter un fonds de commerce; pensez à tout l'argent que vous épargneriez.
ROUILLE-DES-BOIS
C'est vrai, c'est vrai, mais il faut en donner d'abord.
LE PRUNIER
Comme toujours, pour en gagner.
ROUILLE-DES-BOIS, à Bambou-Noir.
Seigneur, j'offre trois cents liangs de votre tunique.
BAMBOU-NOIR
Ai-je dit qu'elle fût à vendre? Si je consentais jamais à m'en séparer, ce ne serait que pour un temps, avec la condition que l'acheteur me la restituerait par testament.
ROUILLE-DES-BOIS
J'accepte cette clause.
LE TIGRE
Comment, Bambou-Noir, tu oublies que tu as refusé de me la vendre, à moi, pour une somme double?
ROUILLE-DES-BOIS
Mais, Seigneur, vous êtes du même âge que ce jeune phénix, il n'aurait nul espoir de rentrer en possession de son trésor, tandis que moi qui suis vieux, je ne l'en priverai pas longtemps.
LE TIGRE
Par égard pour voire âge, je retire mon offre.
BAMBOU-NOIR
C'est à cause du respect que je vous dois, que je cède à voire désir.
DRAGON-DE-NEIGE
Alors c'est marché conclu!
ROUILLE-DES-BOIS
Un instant! vous m'assurez que la tunique peut nourrir plusieurs personnes?
BAMBOU-NOIR
Certes.
DRAGON-DE-NEIGE
Je vous l'ai dit, je l'ai moi-même expérimentée.
ROUILLE-DES-BOIS
A-t-elle la même vertu sur les femmes?
BAMBOU-NOIR
Non, aux femmes s'arrête son pouvoir. Vous savez que le mariage est défendu à ces prêtres d'Europe; le saint homme n'a pas permis aux femmes de participer aux bienfaits de cette relique.
ROUILLE-DES-BOIS
Eh bien! qu'en ferais-je? N'ai-je pas une nièce?
LE PRUNIER
Il ne lui est pas défendu à elle de se marier, elle vous quittera bientôt.
ROUILLE-DES-BOIS
Se marier! Et les présents de noces, et le trousseau, et les cérémonies?
LE TIGRE
Votre nièce n'est pas encore mariée? J'avais entendu dire, pourtant, qu'elle était fiancée, lorsqu'elle devint orpheline.
ROUILLE-DES-BOIS
C'est possible.
BAMBOU-NOIR
C'est certain, car le fiancé c'est moi; mes parents ont échangé avec ceux de cette jeune fille des promesses solennelles.
DRAGON-DE-NEIGE
Comment! tu es assez impie pour ne pas obéir aux volontés de tes parents?
BAMBOU-NOIR
Que veux-tu que je fasse d'une femme, pauvre comme je le suis?
LE PRUNIER
Avec trois cents liangs, tu peux le mettre en ménage.
ROUILLE-DES-BOIS
Il faudrait prendre alors la fiancée sans trousseau et l'emmener, sans cérémonie, sans musique, sans toutes ces folies ruineuses.
LE TIGRE
Tu dois tout endurer et te résigner à tout par piété filiale.
BAMBOU-NOIR
Même à prendre une femme peut-être laide et ignorante?
--Oh! le méchant! chuchota Perle-Fine.
ROUILLE-DES-BOIS
Ma nièce! mais elle est parfaite! Un front de jade, des yeux d'hirondelle, des dents comme des grains de riz encore rangés dans l'épi, une chevelure pareille à un torrent nocturne, un pied qui peut avoir pour soulier une fleur de nénuphar, et des talents! Elle chante comme une immortelle, brode comme une fée, compose des vers aussi bien que Li-taï-pé lui-même. Perle-Fine, c'est bien son nom.
--Hélas! comme il me vante pour se débarrasser de moi, soupira tout bas la jeune fille.
BAMBOU-NOIR
Si le portrait est exact, je suis prêt à épouser Perle-Fine et à céder ma tunique au vénérable seigneur, pour la somme misérable de trois cents liangs.
DRAGON-DE-NEIGE
Nous serons les témoins du mariage. Demain matin, nous reviendrons avec le fiancé. Vous lui présenterez 'sa femme, et un sac d'argent, et il vous remettra le talisman.
ROUILLE-DES-BOIS, à part.
Peut-être se moquent-ils de moi. (Haut) Un moment: avant de me dessaisir d'une pareille somme, je veux mettre à l'épreuve la vertu du talisman.
BAMBOU-NOIR, à part.
Aïe!
--Hélas! tout est perdu! pensa la jeune fille.
DRAGON-DE-NEIGE
Mettriez-vous en doute notre parole?
ROUILLE-DES-BOIS
Oh! Oh! seigneur! pouvez-vous croire? mais la prudence est une grande vertu.
BAMBOU-NOIR
Quelle épreuve exigez-vous? Je ne crains rien.
LE PRUNIER, bas à Bambou-Noir.
Prends garde.
BAMBOU-NOIR, bas au Prunier.
Le ciel me protège!
ROUILLE-DES-BOIS
Eh bien! je veux que vous passiez la nuit dans cette salle où nous sommes, sans matelas ni couvertures. Cette salle est très froide; le matin surtout, il y gèle autant que dehors.
LE TIGRE
Nous en savons quelque chose.
ROUILLE-DES-BOIS
Si demain vous n'êtes pas mort, ou tout au moins perclus, si je vous trouve en bon état et reposé, je croirai alors, tout à fait, à la puissance des bonzes d'Europe.
BAMBOU-NOIR
J'accepte volontiers, car vous avez enflammé mon cœur en traçant le portrait de ma fiancée. Je coucherai même dans le jardin, si vous voulez.
ROUILLE-DES-BOIS
Non, je ne pourrais pas vous surveiller; d'ailleurs, les portes qui joignent mal, les jours qui se sont formés entre les solives du toit, produisent des courants d'air plus pernicieux que le froid du dehors.
BAMBOU-NOIR
L'épreuve n'en sera que plus convaincante.
DRAGON-DE-NEIGE, bas à Bambou-Noir.
Renonce à cette folie, la place n'est déjà plus tenable.
LE TIGRE, de même.
Le maigre feu est consumé et, dehors, le froid redouble.
LE PRUNIER, de même.
Nous dégageons encore un peu de chaleur; quand nous ne serons plus là, ce sera mortel.
BAMBOU-NOIR
Si près du but, je ne veux pas renoncer. Revenez demain matin. Si je triomphe, c'est le bonheur; si je succombe, je vous lègue mes funérailles.
A ce moment Cerf-Volant paraît et s'écrie:
--Palanquins!
DRAGON-DE-NEIGE
Ah! nos palanquins sont arrivés.
LE PRUNIER, qui a regardé à la fenêtre.
Ah! mes amis, le froid augmente, il y a une tourmente de neige.
LE TIGRE
Hâtons-nous de rentrer, nous pourrions être pris par le tourbillon. A demain, Bambou-Noir!
LE PRUNIER
Courage!
DRAGON-DE-NEIGE
Que Bouddha te protège! [Ils échangent des salutations avec Rouille-des-Bois et sortent.
BAMBOU-NOIR, à part.
Me voilà pris à mon propre piège; mais pas encore vaincu.
Il s'approche du paravent et dit tout bas à Perle-Fine:
Si je meurs, pensez quelquefois à moi.
--Je vous suivrai au tombeau, répond la jeune fille.
--Au revoir, ou adieu.
[Perle-Fine quitte sa cachette, pour ne pas être surprise par son oncle, et se retire tristement.
ROUILLE-DES-BOIS, revenant.
Vous serez admirablement sur le banc d'honneur pour dormir.
BAMBOU-NOIR
J'y serai fort bien.
ROUILLE-DES-BOIS, à part.
Il a l'air parfaitement tranquille, (il monte sur une chaise pour éteindre la lanterne qu'il ne peut pas atteindre.)
BAMBOU-NOIR
Laissez, laissez, je me charge de tout éteindre. J'aime à dormir clans l'obscurité.
ROUILLE-DES-BOIS Bien! bien! (Il va mettre le verrou à la petite porte et la ferme à clé.) Il fait décidément un froid terrible.
BAMBOU-NOIR, qui s'évente.
Vraiment! Hâtez-vous de gagner votre lit, vous pourriez prendre mal.
ROUILLE-DES-BOIS, à part.
Il s'évente! (Haut). Bon sommeil, Seigneur.
BAMBOU-NOIR
Ayez de beaux rêves.
ROUILLE-DES-BOIS. [Il sort, puis passe sa tête par l'entrebâillement de la porte.
N'oubliez pas d'éteindre les lanternes.
BAMBOU-NOIR
Soyez tranquille.
--Eh bien! me voici dans une belle situation! s'écria Bambou-Noir resté seul. Je suis déjà transi jusqu'aux moelles! Maudit vieillard! (Regardant autour de lui.) Pas un tapis dans lequel on puisse s'envelopper! (Il remue les cendres du réchaud.) Glacées! brou! j'ai l'onglée, mes pieds sont comme paralysés. Si je triomphe pourtant, quel bonheur! Est-ce que cette pensée ne suffira pas à me réchauffer? (il frissonne.) Non ... Essayons de dormir. En me reployant sur moi-même, je conserverai peut-être le peu de chaleur qui me reste. (Il se couche sur le banc devant la fenêtre.) Hélas! pourquoi la vertu de ma tunique est-elle illusoire? (il se tait et tâche de dormir.--On entend alors, à travers les serrure, sous les portes, de tous côtés, des sifflements, des miaulements, des hurlements extraordinaires, produits par le vent.) (Se relevant.) Qu'est-ce que cela?...
Une légion de diables semblent se combattre. Ils miaulent, ils beuglent. (Use lève.) Le roi des tempêtes tient ici sa cour... (Il prend le paravent et essaye de s'abriter.) Non, c'est par là... (Il le change déplace.) Par ici plutôt. (Il change encore.) C'est de tous les côtés. (Il s'enveloppe du paravent.) Voyons de Cette façon! (En sortant brusquement.) Non, cela forme un tirage capable de m'enlever! (il claque des dents.) Aïe! j'ai failli me casser une dent! Je n'y tiens plus! il me semble que mon sang se fige ... une somnolence ... un engourdissement.... (Il s'assied.) C'est mortel, à ce que l'on dit, de se laisser gagner par le sommeil dans un cas pareil, mais... comment résister?... Alors je suis mort.
[A ce moment Perle-Fine, descendue de sa chambre, frappe à la porte.
--Cher Bambou-Noir! cria-t-elle. Vivez-vous encore?
--Ah! Perle-Fine! Je vis encore un peu! bien peu!
--Hélas! l'inquiétude m'a chassée de mon lit, des ruisseaux de larmes gèlent sur mes joues.