Part 2
L'océan chinois a débordé dans les vallées de l'Annam, mais la libératrice du royaume se dresse devant lui comme une digue, l'empêche d'aller plus loin, le repousse.
Elle conduit le centre de l'armée, Tige-d'Or commande l'aile droite, Lée-Line l'aile gauche.
Et les heures brûlantes s'écoulent, la lutte s'acharne sans répit. C'est la confusion, le carnage, le délire du désespoir.
Cependant Lée-Line fait des prodiges. Peu à peu devant lui l'ennemi recule, harcelé par ses deux glaives qui semblent des serpents furieux dont chaque morsure ouvre une fontaine sanglante.
Mais, hélas! que de morts, que de vides dans l'héroïque armée de Fleur-Royale! Un contre dix au début du combat, les soldats de l'Annam ne sont plus qu'un contre cent. Et pourtant, ce sont eux à présent qui marchent sur la terre chinoise: ils refoulent dans les gorges étroites les guerriers du Fils-du-Ciel.
Ceux-ci, harassés d'avoir tant tué, ont l'air de céder, de s'enfuir. Leur chef Lu-Lan, blessé au visage, du geste et de la voix les entraîne en arrière et bientôt tous s'éloignent, disparaissent, abandonnent le lieu du combat.
* * * * *
--Lée-Line! Lée-Line! Fleur-Royale l'appelle: elle est blessée, blessée à mort!
Tige-d'Or a rejoint le prince qui poursuivait l'ennemi, et Lée-Line, avec un sursaut douloureux, s'arrête court, tourne bride, revient ventre à terre.
La reine est restée à cheval, si pale qu'elle semble une statue d'ivoire. On lui a enlevé sa cuirasse pour comprimer sous les plis d'une écharpe sa poitrine qui saigne. Dans l'ardeur du combat ses cheveux se sont dénoués sous le casque; l'héroïsme et la fièvre font resplendir ses yeux.
--Merci, Lée-Line, dit-elle, je te dois ces dernières heures de victoire. C'est grâce à toi que mon sang, comme un sceau royal, a mis sa marque sur le sol ennemi. La fin est venue pourtant, et c'est ici l'adieu suprême!
--L'adieu!... non, pas entre nous: me voici, et où tu iras, j'irai.
Leurs chevaux se touchent, Lée-Line soutient de son bras la reine qui défaille et appuie sa tête lasse sur l'épaule du guerrier.
--La vie nous a séparés, dit-elle, puisse la mort nous réunir. Regarde dans mon cœur, la blessure, en ouvrant ma poitrine, l'a mis à nu.... Regarde, tu y verras ton image; il était le temple où je gardais ton souvenir. O compagnon de mon printemps!
--Ah! ne restons pas sur la terre! s'écria Lée-Line, ce n'est plus notre place: le pasteur de buffles est devenu l'égal des dieux.
--Tes yeux brillent comme des phares à l'entrée des pays célestes; ils m'annoncent le repos délicieux après la tempête.
--Alerte! cria Tige-d'Or.
Une colère trembla dans sa voix.
--Tu es toujours le roi de l'Annam, tu n'es pas libre encore; avant la mort, veille à ta gloire.
Et elle cravacha les chevaux, pour déchirer cet adieu qui commençait l'éternité.
--Tout n'est donc pas fini! dit la reine, qu'y a-t-il?
Des éclaireurs étaient là, revenus en hâte, haletants.
A quelques minutes de marche, une armée formidable s'avançait. Le général Ma-Vien, le plus illustre des chefs chinois, dont la fille avait épousé l'héritier du ciel, la conduisait. Toute cette horde, que l'on avait vaincue, n'était que l'avant-garde de l'armée véritable.
--Quelques centaines de soldats blessés et harassés, c'est tout ce qui nous reste, dit Tige-d'Or.
--Ah! je ne veux pas tomber entre les mains de l'ennemi! s'écria Fleur-Royale. Je dois mourir sur la terre d'Annam, reconquise par moi, reperdue aujourd'hui, hélas! C'est ce sol sacré qui doit boire mon sang. C'est dans l'air natal que doit s'exhaler mon souffle. Sauve-moi, Lée-Line, protège ma fuite: sois pareil aux dieux, barre la route à toute cette armée, qu'elle me laisse le temps d'atteindre la rivière du Cam-hé.
--Je le ferai, dit le prince: emmène tous ces soldats hésitants, qu'ils soient ton escorte. Seul je défendrai ce défilé, assez de temps pour que tu atteignes la rivière, et après, je le jure, j'irai te rejoindre. Tu m'as enseigné par l'exemple que la volonté peut tout.
--Adieu donc, dit Tige-d'Or, tu me retrouveras aussi.
--A bientôt, cria la reine, la récompense nous attend.
Et les chevaux s'enfuirent au galop, tandis que Fleur-Royale, retournée sur sa selle, vers Lée-Line, du doigt lui montrait le ciel....
* * * * *
Sous l'ombre épaisse des banians séculaires aux colossales ramures, deux par deux, les bonzesses marchaient, le front grave, laissant traîner sur les dalles disjointes de la chaussée leur longue tunique grise à manches très amples. A droite et à gauche, elles montent lentement les escaliers de pierre qui conduisent au terre-plein de la pagode.
Une grosse cloche gronde et tinte à coups irréguliers.
On voit s'étager les toitures du temple, les trois toitures pourpres de moins en moins larges, dont les angles se relèvent comme des pointes d'ailes. Sur les arêtes sont sculptés le dragon Long et l'oiseau Foo-Ouan. Plus haut que l'édifice les arbres géants étendent leurs branchages touffus.
Deux éléphants noirs, en terre peinte, pourvus de défenses naturelles, flanquent la porte du sanctuaire qui creuse un carré sombre comme la bouche d'une caverne. Les bonzesses apparaissent un instant, blanches sur cette ombre, puis elles s'enfoncent dans la nuit.
A l'intérieur, la lumière du jour ne pénètre pas. De grands flambeaux et des lanternes de soie éclairent les draperies rouges qui voilent l'autel sur ses quatre faces et dont les plis somptueux tombent des hauteurs obscures. A droite et à gauche, de petites chapelles, fermées par des stores transparents, laissent voir confusément des statuettes dorées, et, entre les chapelles, sur les murailles, sont sculptés des tigres, des tortues géantes, des chevaux ailés.
Une femme au noble visage sous ses longs cheveux blancs, la supérieure des religieuses, est accroupie sur une natte, en avant de l'autel. Toutes les bonzesses se rangent en demi-cercle autour d'elle et s'accroupissent chacune sur une natte.
La cloche cesse de tinter, laissant ses dernières vibrations trembler longtemps. La supérieure fait un geste et les rideaux de pourpre, s'enroulant sur eux-mêmes, remontent vers le plafond invisible.
Sur un piédestal de marbre, deux statues colossales apparaissent, deux femmes agenouillées, les mains tendues vers le ciel. L'une est vêtue d'une robe de satin jaune, l'autre d'une robe de soie rouge. Une mitre extrêmement haute, surchargée de fleurs d'or, les coiffe. De chaque côté des inscriptions disent le nom des déesses:
BA-TIOUNE-TIAC, BA-TIOUNE-NHI.
Sur les tables des offrandes, couvertes de vases précieux et de flambeaux allumés, les desservantes entassent des fruits et des fleurs; d'autres jettent sur les braises des grandes cassolettes de bronze, les bois odorants dont la fumée monte en minces filets qui oscillent.
Un gros livre, posé sur un pupitre, est ouvert devant la supérieure.
--Aujourd'hui, jour anniversaire de la grande bataille, dit-elle, je dois vous dire le récit de la sainte mort du Prince à la Tête Sanglante.
Et en balançant un peu son corps, au rhythme de la mélopée, elle psalmodie d'une voix monotone:
«Cent mille guerriers! Cent mille guerriers! Ils couvrent les sommets, les pentes, les vallées.
«Les fils du Dragon viennent pour dévorer l'Annam. Ils veulent saisir les deux femmes sublimes qui leur ont infligé tant de défaites et les ont chassés du beau royaume qu'ils avaient conquis.
«Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! Ils atteignent l'étroit défilé qu'il faudra franchir pour entrer dans le triste pays d'Annam.
«Un seul homme est là qui barre la route, un seul homme vivant. Mais toute une foule de morts qui défendent encore leur roi, car, remis debout, ils obstruent la route et font face à l'ennemi avec des visages effroyables.
«Le vivant, c'est le prince Lée-Line, qui a juré d'arrêter toute cette armée assez longtemps pour que les deux sœurs royales puissent atteindre la rivière Cam-hé.
«Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! Le prince lance des flèches et fait des morts parmi eux. Et les morts ennemis qui s'entassent, barrent aussi la route.
«Des milliers de flèches volent vers le prince, mais elles ne l'atteignent pas; il les saisit au vol et les renvoie à l'ennemi, de sorte qu'il ne manque jamais de flèches.
«--C'est un prodige! crient les assaillants. Et le prodige dure jusqu'au soir.
«Alors, plein de colère, le général Ma-Vien s'avance lui-même, il franchit les morts et vient combattre le prince.
«--Je peux mourir à présent, dit Lée-Line, j'ai tenu mon serment, les deux sœurs ont atteint la rivière.
«Il lutte encore, pourtant; mais Ma-Vien le frappe de son glaive, l'atteint au cœur; puis lui tranche la tête.
«Cent mille guerriers! Cent mille guerriers chinois! toute l'armée victorieuse a passé sur le corps du prince; elle s'éloigne par les pentes, par les vallées, disparaît.
«Alors le héros se relève. Il ramasse sa tête sanglante et la replace sur son cou sanglant.
«Et d'un pas rapide il marche, il marche vers la rivière de Cam-hé.
«De grosses gouttes de sang tombent sur sa route, sa tête sanglante pleure de grosses larmes rouges.
«Mais dès qu'une de ces gouttes touche la terre, un cheval ailé s'envole, l'emporte au ciel, laissant à la place où elle est tombée un bloc de pierre qui a la forme d'un cheval ailé!
«Le Prince à la Tête Sanglante a atteint la rivière de Cam-hé. Une foule d'hommes et de femmes pleurent agnouillés sur la route; ils contemplent deux mortes, couchées sur un radeau de fleurs qui lentement remonte le courant.
Ils pleurent: ils ont reconnu le roi de l'Annam et sa sœur héroïque. Ils s'efforcent d'attirer les corps sur le rivage, mais ils ne peuvent y réussir: la force de tant de bras est impuissante.
«Mais le Prince à la Tête Sanglante s'avance et, aussitôt, de lui-même, le radeau de fleurs s'approche, touche la rive.
«Alors le Prince se couche aux pieds des deux saintes et sa tête sanglante roule de ses épaules.
«A la place même où eut lieu le miracle, on éleva la Pagode des Deux Princesses, qui nous abrite encore aujourd'hui et où ma voix chante pour vous.
«Les colonnes orgueilleuses élevées par le chef chinois et qui disaient: «L'Annam périra le jour où elles seront renversées», ont disparu depuis longtemps.
«Mais les noms de Ba-Tioune-Tiac et de Ba-Tioune-Nhi sont encore dans tous les cœurs, sur toutes les lèvres. Les deux héroïnes, devenues déesses, veillent sur l'Annam sans se lasser jamais.
«Car il y a aujourd'hui mille huit cent cinquante-sept années que le Prince à la Tête Sanglante vint tomber aux pieds des sœurs glorieuses.»
[Footnote 1: Cette bataille fut livrée l'an 42 de notre ère.]
UNE DESCENTE AUX ENFERS
Un jour la belle Miou-Chen s'éveilla d'un long sommeil. Elle était dans une foret sauvage, couchée sur des lotus; à ses pieds dormait un tigre couleur de jade.
Tandis qu'elle promenait autour d'elle ses regards surpris, elle vit venir entre les arbres un jeune garçon à la peau brune et luisante qui portait un étendard claquetant dans l'air et froissant le feuillage.
L'enfant s'approcha d'elle, et, appuyant sur le sol la hampe de sa bannière, il la salua.
--Je viens à toi par l'ordre du seigneur des enfers, dit-il; le grand Roi de Jade admire ta sagesse, et si ton courage est sans défaillance il consent à te laisser franchir la porte de la terrible cité de Fou-Tou-Tchan et visiter son royaume.
Miou-Chen se leva sans trembler, et à travers la sombre frondaison, regarda les étroits lambeaux du ciel bleu.
--En quelque lieu que je me trouve, tant que ma vertu ne faiblira pas, le maître du ciel me protégera, dit-elle.
--Viens donc, dit le jeune garçon, en soulevant la bannière sanglante, le roi des dix enfers t'attend près du pont d'or de Pou-Tien!
Bruyamment il se fraya un chemin à travers les branches et Miou-Chen le suivit.
Ils sortirent de la foret et entrèrent dans une vallée solitaire. Après avoir marché quelque temps, Miou-Chen aperçut un homme assis sur le sol, à l'entrée d'une grotte, et elle s'arrêta surprise, car cet homme était entouré d'une bande de démons qui l'assaillaient, tandis que des scorpions escaladaient son corps. A sa gauche des êtres aux corps de léopards, aux faces effroyables, remuaient des chaînes rougies au feu et secouaient des serpents furieux. Une affreuse diablesse, les seins pendants, la tête chauve, les muscles décharnés, tenait une grenouille par la patte et avec un rire stupide et édenté la faisait gigoter devant les yeux du patient. A sa droite deux jeunes filles d'une beauté surhumaine, magnifiquement parées, mais laissant entrevoir sous leur robe une queue de renard et des pieds difformes, faisaient luire leur beau sourire et leurs regards caressants, tandis que leurs lèvres roses murmuraient de douces paroles.
Puis, perdue dans une prière ardente, elle demeura longtemps immobile.
Alors, lentement une pluie de lotus descendit sur le sol; de cercle en cercle, on entendit les cris de rage des démons et le bruit des instruments de torture qui se brisaient; les damnés délivrés de leurs souffrances entonnèrent des chants d'allégresse dont le bruit s'envola vers le ciel occidental.
Miou-Chen est vénérée aujourd'hui, en Chine et au Japon, sous le nom de Kouanine ou Kouan-Chi-In. C'est la Déesse de la Miséricorde.
[Footnote 1: O grand Bouddha!]
LA TUNIQUE MERVEILLEUSE
HISTOIRE CHINOISE
1
Un matin du plus froid hiver dont se souviennent les habitants de Nankin, une bande de jeunes gens descendaient de la ville noble vers le faubourg de Tsié-Tan, avec un grand bruit de voix et d'éclats de rire. Il faisait à peine jour, aucune boutique ne s'ouvrait encore; les rues étaient désertes, et un tel froid retenait au lit les dormeurs que, pour être levé à une pareille heure, il fallait ne pas s'être couché.
C'était le cas de ces jeunes hommes, qui faisaient claquer leurs semelles sur les dalles des rues et conversaient bruyamment sans respect pour le sommeil d'autrui; ils venaient de boire et de se divertir toute la nuit, à l'occasion du mariage d'un de leurs amis. Échauffés par le vin de riz, ils ne sentaient pas le froid, contre lequel les protégeaient d'ailleurs les plus belles et les plus chaudes fourrures. Les uns avaient leur manteau de soie doublé de renard noir, d'astrakan blanc, de rat de Chine; les autres, de peau de lynx, de cerf ou de pélican: un seul portait, comme s'il eût été prince, du dragon de mer, cette merveilleuse fourrure qui n'a pas sa pareille. Tous avaient des bottes de satin noir fourrées et des capuchons de velours, plus ou moins brodés, par-dessus leur calotte.
Ces jeunes gens étaient arrivés au faubourg Tsié-Tan, tout en continuant à rire et à causer.
--Chut! mes amis, nous approchons, dit, un doigt sur ses lèvres, celui qui marchait en avant.
Ce jeune homme était le moins somptueusement vêtu de la joyeuse bande, mais c'était le plus charmant de visage et de tournure.
--Bambou-Noir, a raison, dit un autre; adoptons l'allure silencieuse des poissons qui glissent dans le fleuve blanc.
Tous se turent et se mirent à marcher, avec des précautions exagérées, le long de la muraille.
--Voici la maison de Rouille-des-Bois, reprit Bambou-Noir, cent pas plus loin.
Bambou-Noir appela d'un geste un domestique qui suivait à quelque distance les jeunes seigneurs. Le domestique s'avança; il portait un rouleau de papier de diverses couleurs et un pot a colle.
On déroula les papiers, et, avec des rires étouffés, les jeunes fous s'approchèrent de la maison désignée par Bambou-Noir.
Elle était d'assez belle apparence, mais délabrée et mal entretenue. L'émail vert de la petite toiture, retroussée aux angles, qui formait auvent au-dessus de la porte, était écaillé et manquait par places, les murs se fendillaient, et l'on ne distinguait plus de quelle couleur ils avaient été peints, sous les mille éclaboussures qui la couvraient. La rouille dévorait la tortue de fer qui servait de marteau; on voyait enfin que le propriétaire refusait à sa demeure les réparations qu'elle réclamait impérieusement.
Une affiche, d'un beau rouge pourpre éclatant, apparut bientôt sur le ton sale de la porte. De gros caractères, élégamment tracés, s'alignaient en colonnes.
«Chaque être, chaque chose, disaient-ils, porte le nom qui lui convient; jamais on n'a vu une souris se faire appeler cheval, ni un monceau de fumier prendre le nom d'une fleur parfumée. Alors, pourquoi Rouille-des-Bois, le vénérable propriétaire de cette maison, n'est-il pas nommé: l'Avare, le Ladre, l'Esclave-de-Ses-Sacs, ou de quelque autre titre analogue?»
Une affiche bleue s'était étendue au-dessous de l'affiche rouge.