Le Paradis Perdu

ici. T'entretiens-tu, avec la solitude, là où naguère un devoir

Chapter 222,399 wordsPublic domain

empressé te faisait paraître sans être cherché? Me présenté-je avec moins d'éclat? Quel changement cause ton absence? Quel hasard t'arrête? Viens.»

Il vint, et Ève à regret avec lui, quoiqu'elle eût été la première à offenser, tous deux interdits et décomposés. L'amour n'était dans leurs regards ni pour Dieu ni pour l'un l'autre; mais on y apercevait le crime, la honte, le trouble, le désespoir, la colère, l'obstination, la haine et la tromperie. Adam, après avoir longtemps balbutié, répond en peu de mots:

«Je t'ai entendu dans le jardin, et j'ai eu peur de ta voix, parce que j'étais nu: c'est pourquoi je me suis caché.»

À quoi le Juge miséricordieux répliqua sans lui faire de reproche:

«Tu as souvent entendu ma voix et tu n'en as pas eu peur, mais elle t'a toujours réjoui: comment est-elle devenue pour toi si terrible? Tu es nu, qui te l'a dit? As-tu mangé du fruit de l'arbre dont je t'ai défendu de manger?»

Adam, assiégé de misères, répondit:

«Ô ciel, dans quelle voie étroite je comparais ce jour devant mon Juge, ou pour me charger moi-même de tout le crime, ou pour accuser mon autre moi-même, la compagne de ma vie! Je devrais cacher sa faute, pendant que sa fidélité me reste, et ne pas l'exposer au blâme par ma plainte: mais une rigoureuse nécessité, une contrainte déplorable, m'obligent à parler, de peur que sur ma tête à la fois le péché et le châtiment, néanmoins insupportables, ne soient dévolus tout entiers. Quand je garderais mon silence, tu découvrirais aisément ce que je cacherais.

«Cette femme que tu fis pour être mon aide, que tu m'as donnée comme ton présent accompli, qui était si bonne, si convenable, si acceptable, si divine, de la main de laquelle je n'aurais pu soupçonner aucun mal, qui dans tout ce qu'elle faisait semblait justifier son action par la manière de la faire; cette femme m'a donné du fruit de l'arbre et j'ai mangé.»

La souveraine Présence répliqua ainsi:

«Était-elle ton Dieu pour lui obéir plutôt qu'à la voix de ton Créateur? Avait-elle été faite pour être ton guide, ton supérieur, même ton égal, pour que tu lui résignasses ta virilité et le rang où Dieu t'avait assis au-dessus d'elle, elle faite de toi et pour toi, dont les perfections surpassaient de si loin les siennes en réelle dignité? À la vérité, elle était ornée et charmante pour attirer ton amour, non ta dépendance. Ses qualités étaient telles qu'elles semblaient bonnes a être gouvernées, peu convenables pour dominer; l'autorité était ton lot, appartenant à ta personne, si tu l'eusses toi-même bien connue.»

Dieu avant ainsi parlé, adressa à Ève ce peu de mots:

«Dis, femme, pourquoi as-tu fait cela?»

La triste Ève, presque abîmée dans la honte, se confessant vite, ne fut devant son Juge ni hardie ni diserte; elle répondit confuse:

«Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé.»

Ce que le Seigneur Dieu ayant entendu, il procéda sans délai au jugement du serpent accusé, bien qu'il fût brute, incapable de rejeter son crime sur celui qui le fit l'instrument du mal et le déprava dans les fins de sa création, justement maudit alors comme vicié dans sa nature. Il n'importait pas à l'homme d'en connaître davantage, puisqu'il ne savait rien de plus; cela n'eût pas diminué sa faute. Cependant Dieu appliqua la sentence à Satan, le premier dans le péché, mais en termes mystérieux qu'il jugea alors les meilleurs, et il laissa tomber ainsi sa malédiction sur le serpent:

«Parce que tu as fait cela tu es maudit entre tous les animaux et toutes les bêtes de la terre. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu tâcheras de la mordre par le talon.»

Ainsi fut prononcé l'oracle, vérifié quand Jésus, fils de Marie, seconde Ève, vit comme un éclair tomber du ciel Satan prince de l'air. Alors Jésus, sortant du tombeau, dépouilla les principautés et les puissances infernales, et triompha ouvertement en pompe: et dans une ascension glorieuse il emmena à travers les airs la captivité captive, le royaume même longtemps usurpé par Satan. Celui-là brisera enfin Satan sous nos pieds, celui-là même qui prédit à présent cette fatale meurtrissure.

Il se tourna vers la femme pour lui prononcer sa sentence:

«Je t'affligerai de plusieurs maux pendant ta grossesse, tu enfanteras dans la douleur, tu seras sous la puissance de ton mari et il te dominera.»

À Adam, le dernier, il prononce ainsi son arrêt:

«Parce que tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé du fruit de l'arbre dont je t'avais défendu de manger en te disant: «Tu n'en mangeras point;» la terre sera maudite à cause de ce que tu as fait. Tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta vie qu'avec beaucoup de travail: elle te produira des épines et des ronces, et tu te nourriras de l'herbe de la terre. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes en la terre d'où tu as été tiré. Car tu es poudre et tu retourneras en poudre.»

Ainsi jugea l'homme celui qui fut envoyé à la fois Juge et Sauveur: il recula bien loin le coup subit de la mort annoncée pour ce jour-là: ensuite ayant compassion de ceux qui se tenaient nus devant lui, exposés à l'air, qui maintenant allait souffrir de grandes altérations, il ne dédaigna pas de commencer à prendre la forme d'un serviteur, comme quand il lava les pieds de ses serviteurs; de même à présent, comme un père de famille, il couvrit leur nudité de peaux de bêtes, ou tuées, ou qui, de même que le serpent, avaient rajeuni leur peau. Il ne réfléchit pas longtemps pour vêtir ses ennemis: non-seulement il couvrit leur nudité extérieure de peaux de bêtes, mais leur nudité intérieure, beaucoup plus ignominieuse; il l'enveloppa de sa robe de justice et la déroba aux regards de son Père. Puis il s'éleva rapidement vers lui; reçu dans son sein bienheureux, il rentra dans la gloire comme autrefois: à son Père apaisé il raconta (quoique le Père sût tout) ce qui s'était passé avec l'homme, entremêlant son récit d'une douce intercession.

Cependant, avant qu'on eût péché et jugé sur la terre, le Péché et la Mort étaient assis en face l'un de l'autre en dedans des portes de l'enfer; ces portes étaient restées béantes, vomissant au loin dans le chaos une flamme impétueuse, depuis que l'ennemi les avait passées, le Péché les ouvrant. Bientôt celui-ci commença de parler à la Mort:

«Ô mon fils, pourquoi sommes-nous assis oisifs à nous regarder l'un l'autre, tandis que Satan, notre grand auteur, prospère dans d'autres mondes et cherche à nous pourvoir d'un séjour plus heureux, nous, sa chère engeance? Le succès l'aura sans doute accompagné: s'il lui était mésavenu, avant cette heure il serait retourné, chassé par la furie de ses persécuteurs, puisque aucun autre lieu ne peut autant que celui-ci convenir à son châtiment ou à leur vengeance.

«Je crois sentir qu'une puissance nouvelle s'élève en moi, qu'il me croît des ailes, qu'une vaste domination m'est donnée au-delà de cet abîme. Je ne sais quoi m'attire, soit sympathie, soit une force conaturelle pleine de puissance, pour unir, à la plus grande distance, dans une secrète amitié, les choses de même espèce par les routes les plus secrètes. Toi, mon ombre inséparable, tu dois me suivre, car aucun pouvoir ne peut séparer la Mort du Péché. Mais dans la crainte que notre père soit arrêté peut-être par la difficulté de repasser ce golfe impassable, impraticable, essayons (travail aventureux, non pourtant disproportionné à ta force et à la mienne), essayons de fonder sur cet océan un chemin depuis l'enfer jusqu'au monde nouveau où Satan maintenant l'emporte; monument d'un grand avantage à toutes légions infernales, qui leur rendra d'ici le trajet facile pour leur communication ou leur transmigration, selon que le sort les conduira. Je ne puis manquer le chemin, tant je suis attiré avec force par cette nouvelle attraction et ce nouvel instinct.»

L'ombre maigre lui répondit aussitôt:

«Va où le destin et la force de l'inclination te conduisent. Je ne traînerai pas derrière, ni ne me tromperai de chemin, toi servant de guide; tant je respire l'odeur de carnage, proie innombrable; tant je goûte la saveur de la mort de toutes les choses qui vivent là! Je ne manquerai pas à l'ouvrage que tu entreprends, mais je te prêterai un mutuel secours.»

En parlant de la sorte, le monstre, avec délices, renifla le parfum du mortel changement arrivé sur la terre: comme quand une bande d'oiseaux carnassiers, malgré la distance de plusieurs lieues, vient volant, avant le jour d'une bataille, au champ où campent les armées, alléchée qu'elle est par la senteur des vivantes carcasses promises à la mort le lendemain, dans un sanglant combat: ainsi éventait les trépas la hideuse figure qui, renversant dans l'air empoisonné sa large narine, flairait de si loin sa curée.

Soudain hors des portes de l'enfer, dans la vaste et vide anarchie du chaos sombre et humide, les deux fantômes s'envolèrent en sens contraire. Avec force (leur force était grande), planant sur les eaux, ce qu'ils rencontrèrent de solide ou de visqueux, ballotté haut et bas comme dans une mer houleuse, ils le chassent ensemble amassé, et de chaque côté l'échouent vers la bouche du Tartare: ainsi deux vents polaires soufflant opposés, sur la mer Cronienne, poussent ensemble des montagnes de glaces qui obstruent le passage présumé au-delà de Petzora à l'orient, vers la côte opulente du Cathai.

La Mort, de sa massue pétrifiante, froide et sèche, frappe comme d'un trident la matière agglomérée, la fixe aussi ferme que Délos, jadis flottante; le reste fut enchaîné immobile par l'inflexibilité de son regard de Gorgone.

Les deux fantômes cimentèrent avec un bitume asphaltique le rivage ramassé, large comme les portes de l'enfer et profond comme ses racines. Le môle immense, courbé en avant, forma une arche élevée sur l'écumant abîme, pont d'une longueur prodigieuse, atteignant à la muraille inébranlable de ce monde, à présent sans défense, confisqué au profit de la Mort: de là un chemin large, doux, commode, uni, descendit à l'enfer. Tel, si les petites choses peuvent être comparées aux grandes, Xerxès, parti de son grand palais memnonien, vint de Suze jusqu'à la mer pour enchaîner la liberté de la Grèce; il se fit, par un pont, un chemin sur l'Hellespont, joignit l'Europe à l'Asie et frappa de verges les flots indignés.

La Mort et le Péché, par un art merveilleux, avaient maintenant poussé leur ouvrage (chaîne de rochers suspendus sur l'abîme tourmenté, en suivant la trace de Satan) jusqu'à la place même où Satan ploya ses ailes, et s'abattit, au sortir du chaos, sur l'aride surface de ce monde sphérique. Ils affermirent le tout avec des clous et des chaînes de diamant: trop ferme ils le firent et trop durable! Alors, dans un petit espace, ils rencontrèrent les confins du ciel empyrée et de ce monde; sur la gauche était l'enfer avec un long gouffre interposé. Trois différents chemins en vue conduisaient à chacune de ces trois demeures. Et maintenant les monstres prirent le chemin de la terre qu'ils avaient aperçue, se dirigeant vers Éden: quand voici Satan, sous la forme d'un ange de lumière, gouvernant sur son zénith entre le Centaure et le Scorpion, pendant que le soleil se levait dans le Bélier. Il s'avançait déguisé; mais ceux-ci, ses chers enfants, reconnurent vite leur père, bien que travesti.

Satan, après avoir séduit Ève, s'était jeté non remarqué dans le bois voisin, et changeant de forme pour observer la suite de l'événement, il vit son action criminelle répétée par Ève, quoique sans méchante intention, auprès de son mari; il vit leur honte chercher des voiles inutiles; mais quand il vit descendre le Fils de Dieu pour les juger, frappé de terreur, il fuit; non qu'il espérât échapper, mais il évitait le présent, craignant, coupable qu'il était, ce que la colère du Fils lui pouvait soudain infliger. Cela passé, il revint de nuit, et écoutant, au lieu où les deux infortunés étaient assis, leur triste discours et leur diverse plainte, il en recueillit son propre arrêt; il comprit que l'exécution de cet arrêt n'était pas immédiate, mais pour un temps à venir: chargé de joie et de nouvelle, il retourna alors à l'enfer. Sur les bords du chaos, près du pied de ce nouveau pont merveilleux, il rencontra inespérément ceux qui venaient pour le rencontrer, ses chers rejetons. L'allégresse fut grande à leur jonction; la vue du pont prodigieux accrut la joie de Satan. Il demeura longtemps en admiration, jusqu'à ce que le Péché, sa fille enchanteresse, rompît ainsi le silence:

«Ô mon père, ce sont là tes magnifiques ouvrages, tes trophées que tu contemples comme n'étant pas les tiens; tu en es l'auteur et le premier architecte. Car je n'eus pas plus tôt deviné dans mon cœur (mon cœur qui par une secrète harmonie bat avec le tien, uni dans une douce intimité); je n'eus pas plus tôt deviné que tu avais prospéré sur la terre, ce que tes regards manifestent à présent, que je me sentis (quoique séparée de toi par des mondes) attirée vers toi avec celui-ci, ton fils; tant une fatale conséquence nous unit tous trois! Ni l'enfer ne put nous retenir plus longtemps dans ses limites, ni ce gouffre obscur et impraticable nous empêcher de suivre ton illustre trace. Tu as achevé notre liberté: confinés jusqu'à présent au-dedans des portes de l'enfer, tu nous as donné la force de bâtir ainsi au loin, et de surcharger de cet énorme pont le sombre abîme.

«Tout le monde est tien désormais; ta vertu a gagné ce que ta main n'a point bâti, ta sagesse a recouvré avec avantage ce que la guerre avait perdu, et vengé pleinement notre défaite dans le ciel. Ici tu régneras monarque, là tu ne régnais pas: qu'il domine encore là ton vainqueur, comme le combat l'a décidé, en se retirant de ce monde nouveau, aliéné par sa propre sentence. Désormais qu'il partage avec toi la monarchie de toutes choses divisées par les frontières de l'Empyrée: à lui la cité de forme carrée, à toi le monde orbiculaire; ou qu'il ose t'éprouver, toi à présent plus dangereux pour son trône.»

Le prince des ténèbres lui répondit avec joie:

«Fille charmante, et toi, mon fils et petit-fils à la fois, vous avez donné aujourd'hui une grande preuve que vous êtes la race de Satan, car je me glorifie de ce nom, antagoniste du Roi tout-puissant du ciel. Bien avez-vous mérité de moi et de tout l'infernal empire, vous qui si près de la porte du ciel avez répondu à mon triomphe par un acte triomphal, à mon glorieux ouvrage par cet ouvrage glorieux, et qui avez fait de l'enfer et de ce monde un seul royaume (notre royaume), un seul continent de communication facile.

«Ainsi pendant qu'à travers les ténèbres je vais descendre aisément par votre chemin chez mes puissances associées, pour leur apprendre ces succès et me réjouir avec elles; vous deux, le long de cette route, parmi ces orbes nombreux (tous à vous), descendez droit au paradis; habitez-y, et régnez dans la félicité. De là, exercez votre domination sur la terre et dans l'air, principalement sur l'homme, déclaré le seigneur de tout: faites-en d'abord votre vassal assuré, et à la fin tuez-le. Je vous envoie mes substituts et je vous crée sur la terre plénipotentiaires d'un pouvoir sans pareil émanant de moi.--Maintenant de votre force unie dépend tout entière ma tenure du nouveau royaume que le Péché a livré à la Mort par mes exploits. Si votre puissance combinée prévaut, les affaires de l'enfer n'ont à craindre aucun détriment: allez, et soyez forts.»

Ainsi disant, il les congédie; avec rapidité, ils prennent leur course à travers les constellations les plus épaisses, en répandant leur poison: les étoiles infectées pâlirent, et les planètes, frappées de la maligne influence qu'elles répandent elles-mêmes, subirent alors une éclipse réelle. Par l'autre chemin, Satan descendit la chaussée jusqu'à la porte de l'enfer. Des deux côtés le chaos divisé et surbâti, s'écria, et d'une houle rebondissante assaillit les barrières qui méprisaient son indignation.

À travers la porte de l'enfer, large, ouverte et non gardée, Satan passe et trouve tout désolé alentour; car ceux qui avaient été commis pour siéger là avaient abandonné leur poste, s'étaient envolés vers le monde supérieur. Tout le reste s'était retiré loin dans l'intérieur, autour des murs de Pandæmonium, ville et siège superbe de Lucifer (ainsi nommé par allusion à cette étoile brillante comparée à Satan). Là veillaient les légions, tandis que les grands siégeaient au conseil, inquiets du hasard qui pouvait retenir leur empereur par eux envoyé: en partant il avait ainsi donné l'ordre, et ils l'observaient.

Comme lorsque le Tartare, loin du Russe son ennemi, par Astracan, à travers les plaines neigeuses, se retire; ou comme quand le sophi de la Bactriane, fuyant devant les cornes du croissant turc, laisse tout dévasté au-delà du royaume d'Aladule, dans sa retraite vers Tauris ou Casbin: ainsi ceux-ci (l'ost, dernièrement banni du ciel) laissèrent désertes plusieurs lieues de ténèbres dans le plus reculé de l'enfer, et se concentrèrent en garde vigilante autour de leur métropole: ils attendaient d'heure en heure le grand aventurier revenant de la recherche des mondes étrangers.

Il passa au milieu de la foule sans être remarqué, sous la figure d'un ange militant plébéien, du dernier ordre; de la porte de la salle Plutonienne il monta invisible sur son trône élevé, lequel, sous la pompe du plus riche tissu déployé, était placé au haut bout de la salle, dans une royale magnificence. Il demeura assis quelque temps, et autour de lui il vit sans être vu: enfin, comme d'un nuage, sa tête radieuse et sa forme d'étoile étincelante apparurent; ou plus brillant encore, il était revêtu d'une gloire de permission ou de fausse splendeur, qui lui avait été laissée depuis sa chute. Tout étonnée à ce soudain éclat, la troupe stygienne y porte ses regards, et reconnaît celui qu'elle désirait; son puissant chef revenu. Bruyante fut l'acclamation; en hâte se précipitèrent les pairs qui délibéraient: levés de leur sombre divan, ils s'approchèrent de Satan dans une égale joie, pour le féliciter. Lui avec la main obtient le silence et l'attention par ces paroles:

«Trônes, Dominations, Principautés, Vertus, Puissances, car je vous appelle ainsi, et je vous déclare tels à présent, non-seulement de droit, mais par possession. Après un succès au-delà de toute espérance, je suis revenu pour vous conduire triomphants hors de ce gouffre infernal, abominable, maudit; maison de misère, donjon de notre tyran? Possédez maintenant comme seigneurs un monde spacieux, peu inférieur à notre ciel natal, et que je vous ai acquis avec de grands périls, par mon entreprise ardue.

«Long serait à vous raconter ce que j'ai fait, ce que j'ai souffert, avec quelle peine j'ai voyagé dans la vaste profondeur de l'horrible confusion, sans bornes, sans réalité, sur laquelle le Péché et la Mort viennent de paver une large voie pour faciliter votre glorieuse marche; mais moi, je me suis laborieusement ouvert un passage non frayé, force de monter l'indomptable abîme, de me plonger dans les entrailles de la Nuit sans origine et du farouche Chaos, qui, jaloux de leurs secrets, s'opposèrent violemment à mon étrange voyage par une furieuse clameur protestant devant le destin suprême.

«Je ne vous dirai point comment j'ai trouvé ce monde nouvellement créé que la renommée depuis longtemps avait annoncé dans le ciel; merveilleux édifice d'une perfection achevée, où l'homme, par notre exil, placé dans un paradis, fut fait heureux. J'ai éloigné l'homme, par ruse, de son Créateur; je l'ai séduit et pour accroître votre surprise, avec une pomme! De cela le Créateur offensé (pouvez-vous n'en point rire?) a donné l'homme son bien-aimé, et tout le monde en proie au Péché et à la Mort, et par conséquent à nous qui l'avons gagné sans risque, sans travail ou alarmes, pour le parcourir, l'habiter, et dominer sur l'homme, comme sur tout ce qu'il aurait dominé.

«Il est vrai que Dieu m'a aussi jugé; ou plutôt il ne m'a pas jugé, mais le brute serpent, sous la forme duquel j'ai séduit l'homme. Ce qui m'appartient dans ce jugement est l'inimitié qu'il établira entre moi et le genre humain: je lui mordrai le talon, et sa race, on ne dit pas quand, me meurtrira la tête. Qui n'achèterait un monde au prix d'une meurtrissure, ou pour une peine beaucoup plus grande? Voilà le récit de mon ouvrage. Que vous reste-t-il à faire à vous, dieux? à vous lever et à entrer à présent en pleine béatitude.»

Ayant parlé de la sorte, il s'arrête un moment, attendant leur universelle acclamation et leur haut applaudissement pour remplir son oreille, quand au contraire il entend de tous côtés un sinistre et universel sifflement de langues innombrables, bruit du mépris public. Il s'étonne, mais il n'en eut pas longtemps le loisir, car à présent il s'étonne plus de lui-même. Il sent son visage détiré s'effiler et s'amaigrir; ses bras se collent à ses côtés, ses jambes s'entortillent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que, privé de ses pieds, il tombe serpent monstrueux sur son ventre rampant; il résiste, mais en vain; un plus grand pouvoir le domine, puni selon son arrêt, sous la figure dans laquelle il avait péché. Il veut parler, mais avec une langue fourchue à des langues fourchues il rend sifflement pour sifflement: car tous les démons étaient pareillement transformés, tous serpents, comme complices de sa débauche audacieuse. Terrible fut le bruit du sifflement dans la salle remplie d'une épaisse fourmilière de monstres compliqués de têtes et de queues; scorpion, aspic, amphisbène cruelle, céraste armé de cornes, hydre, élope sinistre, et dipsade: non, jamais un tel essaim de reptiles ne couvrit ou la terre arrosée du sang de la Gorgone, ou l'île d'Ophiuse.

Mais, encore le plus grand au milieu de tous, Satan était devenu dragon, surpassant en grosseur l'énorme Python, que le soleil engendra du limon dans la vallée pythienne: il n'en paraissait pas moins encore conserver sa puissance sur le reste. Ils le suivirent tous, quand il sortit pour gagner la campagne ouverte: là ceux qui restaient des bandes rebelles tombées du ciel, étaient stationnés, ou en ordre de bataille, ravis dans l'attente de voir s'avancer en triomphe leur prince glorieux: mais ils virent un tout autre spectacle, une multitude de laids serpents! L'horreur les saisit, et en même temps une horrible sympathie; ce qu'ils voyaient ils le devinrent, subitement transformés: tombent leurs bras, tombent leurs lances et leurs boucliers, tombent eux-mêmes aussi vite: et ils renouvellent l'affreux sifflement, et ils prennent la forme affreuse qu'ils gagnent par contagion, égaux dans la punition comme dans le crime. Ainsi l'applaudissement qu'ils préparaient fut changé en une explosion de sifflements; triomphe de la honte qui de leurs propres bouches rejaillissait sur eux-mêmes.

Près de là était un bois élevé tout à coup au moment même de leur métamorphose, par la volonté de celui qui règne là-haut; pour aggraver leur peine, il était chargé d'un beau fruit, semblable à celui qui croissait dans Éden, amorce d'Ève employée par le tentateur. Sur cet objet étrange les démons fixèrent leurs yeux ardents, s'imaginant qu'au lieu d'un arbre défendu il en était sorti une multitude, afin de les engager plus avant dans la honte ou le malheur. Cependant dévorés d'une soif ardente et d'une faim cruelle, qui ne leur furent envoyées que pour les tromper, ils ne peuvent s'abstenir, ils roulent en monceaux, grimpent aux arbres, attachés là plus épais que les nœuds de serpent qui formaient des boucles sur la tête de Mégère. Ils arrachent avidement le fruitage beau à la vue, semblable à celui qui croît près de ce lac de bitume où Sodome brûla. Le fruit infernal, plus décevant encore, trompe le goût, non le toucher. Les mauvais esprits, espérant follement apaiser leur faim, au lieu de fruit, mâchent d'amères cendres que leur goût offensé rejette avec éclaboussure et bruit. Contraints par la faim et la soif, ils essayent d'y revenir; autant de fois empoisonnés, un abominable dégoût tord leurs mâchoires, remplies de suie et de cendres. Ils tombèrent souvent dans la même illusion, non comme l'homme, dont ils triomphèrent, qui n'y tomba qu'une fois. Ainsi ils étaient tourmentés, épuisés de faim et d'un long et continuel sifflement, jusqu'à ce que par permission ils reprissent leur forme perdue. On dit qu'il fut ordonné que chaque année ils subiraient pendant un certain nombre de jours, cette annuelle humiliation, pour briser leur orgueil et leur joie d'avoir séduit l'homme. Toutefois, ils répandirent dans le monde païen quelque tradition de leur conquête; ils racontèrent, dans des fables, comment le serpent, qu'ils appelèrent Ophion, avec Eurynome, qui peut-être dans des temps éloignés usurpa le nom d'Ève, régna le premier sur le haut Olympe, d'où il fut chassé par Saturne et par Ops, avant même que Jupiter Dictéen fût né.

Cependant, le couple infernal arriva trop tôt dans le paradis: le Péché y avait été d'abord potentiel, ensuite actuel, maintenant il y entrait corporel pour y demeurer continuel habitant. Derrière lui la Mort le suivait de près pas à pas, non encore montée sur son cheval pâle. Le péché lui dit:

«Second rejeton de Satan, Mort, qui dois tout conquérir, que penses-tu de notre empire nouveau, quoique nous l'ayons gagné par un travail difficile? Ne vaut-il pas beaucoup mieux être ici que de veiller encore assis au seuil du noir enfer, sans noms, sans être redoutés, et toi-même à demi morte de faim?»

Le monstre né du Péché lui répondit aussitôt:

«Quant à moi qui languis d'une éternelle faim, enfer, terre ou ciel, tout m'est égal: je suis le mieux là où je trouve le plus de proie; laquelle, quoique abondante ici, semble en tout petite pour bourrer cet estomac, ce vaste corps que ne resserre point la peau.»

La mère incestueuse répliqua:

«Nourris-toi donc d'abord de ces herbes, de ces fruits, de ces fleurs, ensuite de chaque bête, et poisson, et oiseau, bouchées friandes; dévore sans les épargner toutes les choses que la faux du temps moissonne, jusqu'au jour où, après avoir résidé dans l'homme et dans sa race, après avoir infecté ses pensées, ses regards, ses paroles, ses actions, je l'aie assaisonné pour ta dernière et ta plus douce proie.»

Cela dit, les monstres prirent l'un et l'autre des routes différentes, l'un et l'autre afin de détruire et de désimmortaliser les créatures, de les mûrir pour la destruction plus tôt ou plus tard; ce que le Tout-Puissant voyant du haut de son trône sublime au milieu des saints, à ces ordres brillants il fit entendre ainsi sa voix:

«Voyez avec quelle ardeur ces dogues de l'enfer s'avancent pour désoler et ravager ce monde, que j'avais créé si bon et si beau, et que j'aurais encore maintenu tel, si la folie de l'homme n'y eut laissé entrer ces furies dévastatrices qui m'imputent cette folie: ainsi font le prince et ses adhérents, parce que je souffre avec tant de facilité qu'ils prennent et possèdent une demeure aussi céleste, que je semble conniver à la satisfaction de mes insolents ennemis qui rient, comme si transporté d'un accès de colère, je leur avais tout abandonné, j'avais tout livré à l'aventure, à leur désordre; ils ignorent que j'ai appelé et attiré ici eux, mes chiens infernaux, pour lécher la saleté et l'immondice, dont le péché souillant de l'homme a répandu la tache sur ce qui était pur, jusqu'à ce que rassasiés, gorgés, prêts à crever de la desserte sucée et avalée par eux, d'un seul coup de fronde de ton bras vainqueur, ô Fils bien aimé, le Péché, la Mort et le tombeau béant soient enfin précipités à travers le chaos, la bouche de l'enfer étant à jamais fermée, et scellées ses mâchoires voraces. Alors la terre et le ciel renouvelés seront purifiés, pour sanctifier ce qui ne recevra plus de tache. Jusqu'à ce moment la malédiction prononcée contre les deux coupables précédera.»

Il finit, et le céleste auditoire entonna des alleluia semblables au bruit des mers; la multitude chanta:

«Justes sont tes voies, équitables tes décrets sur toutes tes œuvres! Qui pourrait t'affaiblir?»

Ensuite ils chantèrent le Fils, destiné rédempteur de l'humaine race, par qui un nouveau ciel, une nouvelle terre, s'élèveront dans les âges ou descendront du ciel.

Tel fut leur chant.

Cependant le Créateur, appelant par leurs noms ses anges puissants, les chargea de diverses commissions qui convenaient le mieux à l'état présent des choses. Le soleil reçut le premier l'ordre de se mouvoir de sorte, de briller de manière à affecter la terre d'un froid et d'une chaleur à peine supportables, d'appeler du nord l'hiver décrépit et d'amener du midi l'ardeur du solstice d'été. Les anges prescrivirent à la blanche lune ses fonctions, et aux cinq autres planètes leurs mouvements et leurs aspects en sextile, quadrat, trine, et opposite d'une efficacité nuisible; ils leur enseignèrent quand elles devaient se réunir dans une conjonction défavorable, et ils enseignèrent aux étoiles fixes comment verser leur influence maligne; quelles seraient celles d'entre elles qui, se levant ou se couchant avec le soleil, deviendraient orageuses. Aux vents ils assignèrent leurs quartiers, et quand avec fracas ils devaient troubler la mer, l'air et le rivage. Au tonnerre ils apprirent à rouler avec terreur dans les salles ténébreuses de l'air.

Les uns disent que le Tout-Puissant commanda à ses anges d'incliner les pôles de la terre deux fois dix degrés et plus sur l'axe du soleil; avec effort ils poussèrent obliquement ce globe central: les autres prétendent qu'il fut ordonné au soleil de tourner ses rênes dans une largeur également distante de la ligne équinoxiale, entre le Taureau et les sept Sœurs atlantiques, et les Jumeaux de Sparte, en s'élevant au tropique du Cancer; de là en descendant au Capricorne par le Lion, la Vierge et la Balance, afin d'apporter à chaque climat la vicissitude des saisons. Sans cela le printemps perpétuel, avec de vernales fleurs, aurait souri à la terre égal en jours et en nuits, excepté pour les habitants au-delà des cercles polaires: pour ceux-ci le jour eût brillé sans nuit, tandis que le soleil abaissé, en compensation de sa distance, eût tourné à leur vue autour de l'horizon, et ils n'auraient connu ni orient ni occident; ce qui au nord eût écarté la neige de l'Estotiland glacé, et au sud, des terres magellaniques.

À l'heure où le fruit fut goûté, le soleil, comme du banquet de Thyeste, détourna sa route proposée. Autrement, comment le monde habité, quoique sans péché, aurait-il pu éviter plus qu'aujourd'hui le froid cuisant et la chaleur ardente? Ces changements dans les cieux, bien que lents, en produisirent de pareils dans la mer et sur la terre: tempête sidérale, vapeur, et brouillard, et exhalaison brûlante, corrompue et pestilentielle.

Maintenant du septentrion de Norumbeca et des rivages des Samoïèdes, forçant leur prison d'airain, armés de glace, et de neige, et de grêle, et d'orageuses rafales et de tourbillons, Borée et Cœcias, et le bruyant Argeste et Thracias, déchirent les bois et les mers bouleversées; elles le sont encore par les souffles contraires du midi, de Notus et d'Afer noircis des nuées tonnantes de Serraliona. Au travers de ceux-ci, avec non moins de furie, se précipitent les vents du levant et du couchant, Eurus et Zéphire et leurs collatéraux bruyants, Siroc et Libecchio. Ainsi la violence commença dans les choses sans vie: mais la Discorde, première fille du Péché, introduisit la Mort parmi les choses irrationnelles, au moyen de la furieuse antipathie: la bête alors fit la guerre à la bête, l'oiseau à l'oiseau, le poisson au poisson: cessant de paître l'herbe, tous les animaux vivants se dévorèrent les uns les autres, et n'eurent plus de l'homme une crainte mêlée de respect, mais ils le fuirent, ou dans une contenance farouche ils le regardèrent quand il passait.

Telles étaient au dehors les croissantes misères qu'Adam entrevit déjà en partie, bien que caché dans l'ombre la plus ténébreuse et au chagrin abandonné. Mais en dedans de lui il sentit un plus grand mal; ballotté dans une orageuse mer de passions, il cherche à soulager son cœur par ces tristes plaintes:

«Oh! quelle misère après quelle félicité! Est-ce donc la fin de ce monde glorieux et nouveau? et moi, si récemment la gloire de cette gloire, suis-je devenu à présent maudit, de béni que j'étais? Cachez-moi de la face de Dieu, dont la vue était alors le comble du bonheur! Encore si c'était là que devait s'arrêter l'infortune: je l'ai méritée et je supporterais mes propres démérites; mais ceci ne servirait à rien. Tout ce que je mange, ou bois, tout ce que j'engendrerai est une malédiction propagée. Ô parole ouïe jadis avec délices: _Croissez et multipliez_! aujourd'hui mortelle à entendre! Car que puis-je faire croître et multiplier, si ce n'est des malédictions sur ma tête? Qui, dans les âges à venir, sentant les maux par moi répandus sur lui, ne maudira pas ma tête?--Périsse notre impur ancêtre! ainsi nous te remercions, Adam!--Et ces remerciements seront une exécration!

«Ainsi outre la malédiction qui habite en moi, toutes celles venues de moi me reviendront par un violent reflux; elles se réuniront en moi comme dans leur centre naturel, et avec quelle pesanteur, quoi que à leur place! Ô joies fugitives du paradis, chèrement achetées par des malheurs durables! T'avais-je requis dans mon argile, ô Créateur, de me mouler en homme? T'ai-je sollicité de me tirer des ténèbres ou de me placer ici dans ce délicieux jardin? Comme ma volonté n'a pas concouru à mon être, il serait juste et équitable de me réduire à ma poussière, moi désireux de résigner, de rendre ce que j'ai reçu, incapable que je suis d'accomplir tes conditions trop dures, desquelles je devais tenir un bien que je n'avais pas cherché. À la perte de ce bien, peine suffisante, pourquoi as-tu ajouté le sentiment d'un malheur sans fin ? Inexplicable paraît ta justice....

«Mais pour dire la vérité, trop tard je conteste ainsi; car j'aurais dû refuser les conditions, quelconques, quand elles me furent proposées. Tu les as acceptées Adam; jouiras-tu du bien, et pointilleras-tu sur les conditions? Dieu t'a fait sans ta permission: quoi! si ton fils devient désobéissant, et si, réprimandé par toi, il te répond: Pourquoi m'as-tu engendré? je ne te le demandais pas?--Admettrais-tu, en mépris de toi, cette orgueilleuse excuse? Cependant ton élection ne l'aurait pas engendré, mais la nécessité de la nature. Dieu t'a fait de son propre choix, et de son propre choix pour le servir: ta récompense était sa grâce; ton châtiment est donc justement de sa volonté. Qu'il en soit ainsi; car je me soumets; son arrêt est équitable: poussière je suis, et je retournerai en poussière.

«Ô heure bienvenue, en quelque temps qu'elle vienne! Pourquoi la main du Tout-Puissant tarde-t-elle à exécuter ce que son décret fixa pour ce jour? Pourquoi faut-il que je survive? Pourquoi la mort se rit-elle de moi, et pourquoi suis-je prolongé pour un tourment immortel? Avec quel plaisir je subirais la mortalité, ma sentence, et serais une terre insensible! avec quelle joie je me coucherais comme dans le sein de ma mère! Là je reposerais et dormirais en sûreté. La terrible voix de Dieu ne tonnerait plus à mon oreille; la crainte d'un mal pire pour moi et pour ma postérité ne me tourmenterait plus par une cruelle attente....

«Cependant, un doute me poursuit encore: s'il m'était impossible de mourir; si le pur souffle de la vie, l'esprit de l'homme que Dieu lui inspira, ne pouvait périr avec cette corporelle argile? Alors dans le tombeau, ou dans quelque autre funeste lieu, qui sait si je ne mourrai pas d'une mort vivante? Ô pensée horrible, si elle est vraie! Mais pourquoi le serait-elle? Ce n'est que le souffle de la vie qui a péché; qui peut mourir si ce n'est ce qui eut vie et péché? le corps n'a proprement eu part ni à la vie ni au péché: tout mourra donc de moi: que ceci apaise mes doutes, puisque la portée humaine ne peut savoir rien au delà.

«Et parce que le Seigneur de tout est infini, sa colère le serait-elle aussi? Soit! l'homme ne l'est pas, mais il est destiné à la mort. Comment le Très-Haut exercerait-il une colère sans fin sur l'homme que la mort doit finir? peut-il faire la mort immortelle? Ce serait tomber dans une contradiction étrange, tenue pour impossible à Dieu, comme arguant de faiblesse, non de puissance. Par amour de sa colère, étendrait-il le fini jusqu'à l'infini dans l'homme puni, pour satisfaire sa rigueur jamais satisfaite? Ce serait prolonger son arrêt au delà de la poussière et de la loi de nature, par laquelle toutes les causes agissent selon la capacité des êtres sur lesquels agit leur matière, non selon l'étendue de leur propre sphère.

«Mais penser que la mort n'est pas, comme je l'ai supposé, un coup qui nous prive du sentiment, mais qu'elle est, à compter de ce jour, une misère interminable que je commence à sentir à la fois en moi et hors de moi, et ainsi à perpétuité.... Hélas! cette crainte redevient foudroyante, comme une révolution terrible sur ma tête sans défense.

«La mort et moi nous sommes éternels et incorporés ensemble. Je n'ai pas ma part seul: en moi toute la postérité est maudite; beau patrimoine que je vous lègue, mes fils! Oh! que ne le puis-je consumer tout entier et ne vous en laisser rien! Ainsi déshérités, combien vous me bénirez, moi aujourd'hui votre maudit! Ah! pour la faute d'un seul homme, la race humaine innocente serait-elle condamnée, si toutefois elle est innocente? Car, que peut-il sortir de moi qui ne soit corrompu, d'un esprit et d'une volonté dépravés, qui ne soit non seulement prêt à faire, mais à vouloir faire la même chose que moi? Comment pourraient-ils donc demeurer acquittés en présence de Dieu?

«Lui, après tous ces débats, je suis forcé de l'absoudre. Toutes mes vaines évasions, tous mes raisonnements, à travers leurs labyrinthes me ramènent à ma propre conviction. En premier et en dernier lieu, sur moi, sur moi seul comme la source et l'origine de toute corruption, tout le blâme dûment retombé: puisse aussi sur moi retomber toute la colère! Désir insensé! pourrais-tu soutenir ce fardeau plus pesant que la terre à porter, beaucoup plus pesant que l'univers, bien que partagé entre moi et cette mauvaise femme! Ainsi ce que tu désires et ce que tu crains détruit pareillement toute espérance de refuge, et te déclare misérable au delà de tout exemple passé et futur, semblable seulement à Satan en crime et en destinée. Ô conscience! dans quel gouffre de craintes et d'horreurs m'as-tu poussé? Pour en sortir je ne trouve aucun chemin, plongé d'un abîme dans un plus profond abîme!»

Ainsi à haute voix se lamentait Adam dans la nuit calme, nuit qui n'était plus (comme avant que l'homme tombât) saine, fraîche et douce, mais accompagnée d'un air sombre avec d'humides et redoutables ténèbres, qui à la mauvaise conscience de notre premier père présentaient toutes les choses avec une double terreur. Il était étendu sur la terre, sur la froide terre; et il maudissait souvent sa création; aussi souvent il accusait la mort d'une tardive exécution, puisqu'elle avait été dénoncée le jour même de l'offense.

«Pourquoi la mort, disait-il, ne vient-elle pas m'achever d'un coup trois fois heureux? La vérité manquera-t-elle de tenir sa parole? la justice divine ne se hâtera-t-elle pas d'être juste? Mais la mort ne vient point à l'appel; la justice divine ne presse point son pas le plus lent pour des prières ou des cris. Bois, fontaines, collines, vallées, bocages, par un autre écho naguère j'instruisais vos ombrages à me répondre, à retentir au loin d'un autre chant!»

Lorsque la triste Ève, de l'endroit où elle était assise désolée, vit l'affliction d'Adam, s'approchant de près, elle essaya de douces paroles contre sa violente douleur. Mais il la repoussa d'un regard sévère:

«Loin de ma vue, toi serpent!... ce nom te convient le mieux à toi, liguée avec lui, toi-même, aussi fausse et aussi haïssable. Il ne te manque rien que d'avoir une figure semblable à la sienne et la couleur du serpent, pour annoncer ta fourberie intérieure, afin de mettre à l'avenir toutes les créatures en garde contre toi, de crainte que cette trop céleste forme, couvrant une fausseté infernale, ne les prenne au piège. Sans toi j'aurais continué d'être heureux, n'eussent ton orgueil et ta vanité vagabonde, quand tu étais le moins en sûreté, rejeté mon avertissement et ne se fussent irrités qu'on ne se confiât pas en eux. Tu brûlais d'être vue du démon lui-même que, présomptueuse, tu croyais duper; mais t'étant rencontrée avec le serpent, tu as été jouée et trompée, toi par lui, moi par toi pour m'être confié à toi sortie de mon côté. Je te crus sage, constante, d'un esprit mûr, à l'épreuve de tous les assauts, et je ne compris pas que tout était chez toi apparence plutôt que solide vertu, que tu n'étais qu'une côte recourbée de sa nature, plus inclinée (comme à présent je le vois) vers la partie gauche d'où elle fut tirée de moi. Bien si elle eût été jetée dehors, comme trouvée surnuméraire dans mon juste nombre.

«Oh! pourquoi Dieu, créateur sage, qui peupla les plus hauts cieux d'esprits mâles, créa-t-il à la fin cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans femmes? Pourquoi n'a-t-il pas trouvé une autre voie de perpétuer l'espèce humaine? Ce malheur ni tous ceux qui suivront ne seraient pas arrivés; troubles innombrables causés sur la terre par les artifices des femmes et par l'étroit commerce avec ce sexe. Car ou l'homme ne trouvera jamais la compagne qui lui convient, mais il l'aura telle que la lui amènera quelque infortune ou quelque méprise; ou celle qu'il désirera le plus, il l'obtiendra rarement de sa perversité, mais il la verra obtenue par un autre moins méritant que lui; ou si elle l'aime, elle sera retenue par ses parents; ou le choix le plus heureux se présentera trop tard à lui déjà engagé, et enchaîné par les liens du mariage à une cruelle ennemie, sa haine ou sa honte. De là une calamité infinie se répandra sur la vie humaine et troublera la paix du foyer.»

Adam n'ajouta plus rien, et se détourna d'Ève. Mais Ève non rebutée, avec des larmes qui ne cessaient de couler et les cheveux tout en désordre, tomba humble à ses pieds, et les embrassant, elle implora sa paix et fit entendre sa plainte:

«Ne m'abandonne pas ainsi, Adam; le ciel est témoin de l'amour sincère et du respect que je te porte dans mon cœur. Je t'ai offensé sans intention, malheureusement trompée! Ta suppliante, je mendie la miséricorde et j'embrasse tes genoux. Ne me prive pas de ce dont je vis, de tes doux regards, de ton conseil, qui dans cette extrême détresse sont ma seule force et mon seul appui. Délaissée de toi, où me retirer? où subsister? Tandis que nous vivons encore (à peine une heure rapide peut-être), que la paix soit entre nous! Unis dans l'offense, unissons-nous dans l'inimitié contre l'ennemi qui nous a été expressément désigné par arrêt, ce cruel serpent. Sur moi n'exerce pas ta haine pour ce malheur arrivé, sur moi déjà perdue, moi plus misérable que toi. Nous avons péché tous les deux; mais toi contre Dieu seulement, moi contre Dieu et toi. Je retournerai au lieu même du jugement; là par mes cris j'importunerai le ciel, afin que la sentence écartée de ta tête, tombe sur moi, l'unique cause pour toi de toute cette misère! moi seule, juste objet de la colère de Dieu!»

Elle finit en pleurant, et son humble posture, dans laquelle elle demeura immobile jusqu'à ce qu'elle eût obtenu la paix pour sa faute reconnue et déplorée, excita la commisération dans Adam. Bientôt son cœur s'attendrit pour elle naguère sa vie et son seul délice, maintenant soumise à ses pieds dans la détresse; créature si belle, cherchant la réconciliation, le conseil et le secours de celui à qui elle avait déplu. Tel qu'un homme désarmé, Adam perd toute sa colère; il relève son épouse, et bientôt avec ces paroles pacifiques:

«Imprudente, trop désireuse (à présent comme auparavant) de ce que tu ne connais pas, tu souhaites que le châtiment entier tombe sur toi! hélas! souffre d'abord ta propre peine, incapable que tu serais de supporter la colère entière de Dieu, dont tu ne sens encore que la moindre partie, toi qui supportes si mal mon déplaisir! Si les prières pouvaient changer les décrets du Très-Haut, je me hâterais de me rendre, avant toi, à cette place de notre jugement, je me ferais entendre avec plus de force afin que ma tête fût seule visitée de Dieu, qu'il pardonnât ta fragilité, ton sexe plus infirme à moi confié, par moi exposé.

«Mais lève-toi; ne disputons plus, ne nous blâmons plus mutuellement, nous assez blâmés ailleurs! Efforçons-nous par les soins de l'amour d'alléger l'un pour l'autre, en le partageant, le poids du malheur, puisque ce jour de la mort dénoncée (comme je l'entrevois), n'arrivera pas soudain; mais il viendra comme un mal au pas tardif, comme un jour qui meurt longuement, afin d'augmenter notre misère; misère transmise à notre race: ô race infortunée!»

Ève, reprenant cœur, répliqua:

«Adam, je sais, par une triste expérience le peu de poids que peuvent avoir auprès de toi mes paroles trouvées si pleines d'erreur, et de là, par un juste événement, trouvées si fatales; néanmoins, tout indigne que je suis, puisque tu m'accueilles de nouveau et me rends ma place, pleine d'espoir de regagner ton amour (seul contentement de mon cœur, soit que je meure ou que je vive), je ne te cacherai pas les pensées qui se sont élevées dans mon sein inquiet: elles tendent à soulager nos maux ou à les finir: quoiqu'elles soient poignantes et tristes, toutefois elles sont tolérables, comparées à nos souffrances, et d'un choix plus aisé.

«Si l'inquiétude touchant notre postérité est ce qui nous tourmente le plus; si cette postérité doit être née pour un malheur certain, et finalement dévorée par la mort; il serait misérable d'être la cause de la misère des autres, de nos propres fils; misérable de faire descendre de nos reins dans ce monde maudit une race infortunée, laquelle, après une déplorable vie, doit être la pâture d'un monstre si impur: il est en ton pouvoir, du moins avant la conception, de supprimer la race non bénie n'étant pas encore engendrée. Sans enfants tu es, sans enfants tu demeures: ainsi la Mort sera déçue dans son insatiabilité, et ses voraces entrailles seront obligées de se contenter de nous deux.

«Mais si tu penses qu'il est dur et difficile en conversant, en regardant, en aimant, de s'abstenir des devoirs de l'amour et du doux embrassement nuptial, de languir de désir sans espérance, en présence de l'objet languissant du même désir (ce qui ne serait pas une misère et un tourment moindres qu'aucun de ceux que nous appréhendons); alors, afin de nous délivrer à la fois nous et notre race de ce que nous craignons pour tous les deux, coupons court.--Cherchons la mort, ou si nous ne la trouvons pas, que nos mains fassent sur nous-mêmes son office. Pourquoi restons-nous plus longtemps frissonnant de ces craintes qui ne présentent d'autre terme que la mort, quand il est en notre pouvoir (des divers chemins pour mourir choisissant le plus court) de détruire la destruction par la destruction?...»

Elle finit là son discours, ou un véhément désespoir en brisa le reste. Ses pensées l'avaient tellement nourrie de mort, qu'elles teignirent ses joues de pâleur. Mais Adam, qui ne se laissa dominer en rien par un tel conseil, s'était élevé en travaillant son esprit plus attentif, à de meilleures espérances. Il répondit:

«Ève, ton mépris de la vie et du plaisir semble prouver en toi quelque chose de plus sublime et de plus excellent que ce que ton âme dédaigne; mais la destruction de soi-même, par cela qu'elle est recherchée, détruit l'idée de cette excellence supposée en toi, et implique non ton mépris, mais ton angoisse, et ton regret de la perte de la vie, ou du plaisir trop aimé. Ou si tu convoites la mort comme la dernière fin de la misère, t'imaginant éviter par là la punition prononcée, ne doute pas que Dieu n'ait trop sagement armé son ire vengeresse, pour qu'il puisse être ainsi surpris. Je craindrais beaucoup plus qu'une mort ainsi ravie ne nous exemptât pas de la peine que notre arrêt nous condamne à payer, et que de tels actes de contumace ne provoquassent plutôt le Très-Haut à faire vivre la mort en nous. Cherchons donc une résolution plus salutaire, que je crois apercevoir, lorsque je rappelle avec attention à mon esprit cette partie de notre sentence:--_Ta race écrasera la tête du serpent_.--Réparation pitoyable, si cela ne devait s'entendre, comme je le conjecture, de notre grand ennemi, Satan, qui dans le serpent a pratiqué contre nous cette fraude. Écraser sa tête serait vengeance, en vérité, laquelle vengeance sera perdue par la mort et amenée sur nous-mêmes, ou par des jours écoulés sans enfants, comme tu le proposes; ainsi notre ennemi échapperait à sa punition ordonnée, et nous, au contraire, nous doublerions la nôtre sur nos têtes.

«Qu'il ne soit donc plus question de violence contre nous-mêmes ni de stérilité volontaire, qui nous séparerait de toute espérance, qui ne ferait sentir en nous que rancune et orgueil, qu'impatience et dépit, révolte contre Dieu et contre son juste joug, sur notre cou imposé. Rappelle-toi avec quelle douce et gracieuse bonté il nous écouta tous les deux, et nous jugea sans colère et sans reproche. Nous attendions une dissolution immédiate, que nous croyions ce jour-là exprimée par le mot mort; eh bien! à toi furent seulement prédites les douleurs de la grossesse et de l'enfantement, bientôt récompensées par la joie du fruit de tes entrailles: sur moi la malédiction ne faisant que m'effleurer a frappé la terre. Je dois gagner mon pain par le travail: quel mal à cela? L'oisiveté eût été pire; mon travail me nourrira. Dans la crainte que le froid ou la chaleur ne nous blessât, sa sollicitude, sans être implorée, nous a pourvu à temps; ses mains nous ont vêtus, nous, indignes, ayant pitié de nous quand il nous jugeait! Oh! combien davantage, si nous le prions, son oreille s'ouvrira et son cœur inclinera à la pitié! Il nous enseignera de plus les moyens d'éviter l'inclémence des saisons, la pluie, la glace, la grêle, la neige, que le ciel à présent, avec une face variée, commence à nous montrer sur cette montagne, tandis que les vents soufflent perçants et humides, endommageant la gracieuse chevelure de ces beaux arbres qui étendent leurs rameaux. Ceci nous ordonne de chercher quelque meilleur abri, quelque chaleur meilleure pour ranimer nos membres engourdis, avant que cet astre du jour laisse le froid à la nuit; cherchons comment nous pouvons, avec ses rayons recueillis et réfléchis, animer une matière sèche, ou comment, par la collision de deux corps rapidement tournés, le frottement peut enflammer l'air: ainsi tout à l'heure les nuages se heurtant, ou poussés par les vents, rudes dans leur choc, ont fait partir l'éclair oblique dont la flamme, descendue en serpentant, a embrasé l'écorce résineuse du pin et du sapin et répandu au loin une agréable chaleur qui peut suppléer le soleil. User de ce feu, et de ce qui d'ailleurs peut soulager ou guérir les maux que nos fautes ont produits, c'est ce dont nous instruira notre Juge, en le priant et en implorant sa merci: nous n'avons donc pas à craindre de passer incommodément cette vie, soutenus de lui par divers conforts, jusqu'à ce que nous finissions dans la poussière, notre dernier repos et notre demeure natale.

«Que pouvons-nous faire de mieux que de retourner au lieu où il nous a jugés, de tomber prosternés révérencieusement devant lui, là de confesser humblement nos fautes, d'implorer notre pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l'air de nos soupirs poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une humiliation profonde? Sans doute, il s'apaisera, et reviendra de son déplaisir. Dans ses regards sereins, lorsqu'il semblait être le plus irrité et le plus sévère, y brillait-il autre chose que faveur, grâce et merci?»

Ainsi parla notre père pénitent; Ève ne sentit pas moins de remords: ils allèrent aussitôt à la place où Dieu les avait jugés; ils tombèrent prosternés révérencieusement devant lui, et tous deux confessèrent humblement leur faute, et implorèrent leur pardon, baignant la terre de larmes, remplissant l'air de leurs soupirs poussés par des cœurs contrits, en signe d'une douleur sincère et d'une humiliation profonde.

LIVRE ONZIÈME

ARGUMENT

Le Fils de Dieu présente à son Père les prières de nos premiers parents maintenant repentants, et il intercède pour eux. Dieu les exauce, mais il déclare qu'ils ne peuvent habiter plus longtemps dans le paradis. Il envoie Michel avec une troupe de chérubins pour les en déposséder et pour révéler d'abord à Adam les choses futures. Descente de Michel. Adam montre à Ève certains signes funestes: il discerne l'approche de Michel, va à sa rencontre: l'ange leur annonce leur départ. Lamentations d'Ève. Adam s'excuse, mais se soumet: l'ange le conduit au sommet d'une haute colline, et lui découvre, dans une vision, ce qui arrivera jusqu'au déluge.

Ils priaient; dans l'état le plus humble ils demeuraient repentants; car du haut du trône de la miséricorde la grâce prévenante descendue, avait ôté la pierre de leurs cœurs, et fait croître à sa place une nouvelle chair régénérée qui exhalait à présent d'inexprimables soupirs; inspirés par l'esprit de prière, ces soupirs étaient portés au ciel sur des ailes d'un vol plus rapide que la plus impétueuse éloquence. Toutefois le maintien d'Adam et d'Ève n'était pas celui de vils postulants: leur demande ne parut pas moins importante que l'était celle de cet ancien couple des fables antiques (moins ancien pourtant que celui-ci), de Deucalion et de la chaste Pyrrha, alors que pour rétablir la race humaine submergée, il se tenait religieusement devant le sanctuaire de Thémis.

Les prières d'Adam et d'Ève volèrent droit au ciel; elles ne manquèrent pas le chemin, vagabondes ou dispersées par les vents envieux; toutes spirituelles, elles passèrent la porte divine; alors revêtues par leur grand Médiateur, de l'encens qui fumait sur l'autel d'or, elles arrivèrent jusqu'à la vue du Père, devant son trône. Le Fils, plein de joie et les présentant, commence ainsi à intercéder:

«Considère, ô mon Père, quels premiers fruits sur la terre sont sortis de ta grâce implantée dans l'homme, ces soupirs et ces prières, que, mêlés à l'encens dans cet encensoir d'or, moi, ton prêtre, j'apporte devant toi: fruits provenus de la semence jetée avec la contrition dans le cœur d'Adam, fruits d'une saveur plus agréable que ceux (l'homme les cultivant de ses propres mains) qu'auraient pu produire tous les arbres du paradis, avant que l'homme fût déchu de l'innocence. Incline donc à présent l'oreille à sa supplication; entends ses soupirs quoique muets: ignorant des mots dans lesquels il doit prier, laisse-moi les interpréter pour lui, moi son avocat, sa victime de propitiation; greffe sur moi toutes ses œuvres bonnes ou non bonnes; mes mérites perfectionneront les premières, et ma mort expiera les secondes. Accepte-moi, et par moi reçois de ces infortunés une odeur de paix favorable à l'espèce humaine. Que l'homme réconcilié vive au moins devant toi ses jours comptés, quoique tristes jusqu'à ce que la mort, son arrêt (dont je demande l'adoucissement, non la révocation) le rende à la meilleure vie où tout mon peuple racheté habitera avec moi dans la joie et la béatitude, ne faisant qu'un avec moi, comme je ne fais qu'un avec toi.»

Le Père, sans nuage, serein:

«Toutes tes demandes pour l'homme, Fils agréable, sont obtenues, toutes tes demandes étaient mes décrets. Mais d'habiter plus longtemps dans le paradis, la loi que j'ai donnée à la nature le défend à l'homme. Ces purs et immortels éléments, qui ne connaissent rien de matériel, aucun mélange inharmonieux et souillé, le rejettent, maintenant infecté; ils veulent s'en purger comme d'une maladie grossière, le renvoyer à un air grossier, à une nourriture mortelle comme à ce qui peut le mieux le disposer à la dissolution opérée par le Péché, lequel altéra le premier toutes les choses, et d'incorruptibles les rendit corruptibles.

«Au commencement j'avais créé l'homme doué de deux beaux présents, de bonheur et d'immortalité: le premier il l'a follement perdu; la seconde n'eût servi qu'à éterniser sa misère; alors je l'ai pourvu de la mort; ainsi la mort est devenue son remède final. Après une vie éprouvée par une cruelle tribulation, épurée par la foi et par les œuvres de cette foi, éveillé à une seconde vie dans la rénovation du juste, la mort élèvera l'homme vers moi avec le ciel et la terre renouvelés.

«Mais appelons maintenant en congrégation tous les bénis, dans les vastes enceintes du ciel; je ne veux pas leur cacher mes jugements; qu'ils voient comment je procède avec l'espèce humaine, ainsi qu'ils ont vu dernièrement ma manière d'agir avec les anges pécheurs: mes saints, quoique stables dans leur état, en sont demeurés plus affermis.»

Il dit, et le Fils donna le grand signal au brillant ministre qui veillait; soudain il sonna de sa trompette (peut-être entendue depuis sur Oreb quand Dieu descendit, et qui retentira peut-être encore une fois au jugement dernier). Le souffle angélique remplit toutes les régions: de leurs bosquets fortunés qu'ombrageait l'amarante, du bord de la source, ou de la fontaine, du bord des eaux de la vie, partout où ils se reposaient en sociétés de joie, les fils de la lumière se hâtèrent, se rendant à l'impérieuse sommation; et ils prirent leurs places, jusqu'à ce que du haut de son trône suprême, le Tout-Puissant annonça ainsi sa souveraine volonté:

«Enfants, l'homme est devenu comme l'un de nous; il connaît le bien et le mal depuis qu'il a goûté de ce fruit défendu; mais qu'il se glorifie de connaître le bien perdu et le mal gagné: plus heureux s'il lui avait suffi de connaître le bien par lui-même, et le mal pas du tout. À présent il s'afflige, se repent et prie avec contrition: mes mouvements sont en lui; ils agissent plus longtemps que lui; je sais combien son cœur est variable et vain, abandonné à lui-même. Dans la crainte qu'à présent sa main, devenue plus audacieuse, ne se porte aussi sur l'arbre de vie, qu'il n'en mange, qu'il ne vive toujours, ou qu'il ne rêve du moins de vivre toujours, j'ai décidé de l'éloigner, de l'envoyer hors du jardin labourer la terre d'où il a été tiré; sol qui lui convient mieux.

«Michel, je te charge de mon ordre: avec toi prends à ton choix de flamboyants guerriers parmi les chérubins, de peur que l'ennemi ou en faveur de l'homme, ou pour envahir sa demeure vacante, n'élève quelque nouveau trouble. Hâte-toi, et du paradis de Dieu chasse sans pitié le couple pécheur, chasse de la terre sacrée des profanes, et dénonce-leur et à toute leur postérité le perpétuel bannissement de ce lieu. Cependant, de peur qu'ils ne s'évanouissent en entendant leur triste arrêt rigoureusement prononcé (car je les vois attendris et déplorant leurs excès avec larmes), cache-leur toute terreur. S'ils obéissent patiemment à ton commandement, ne les congédie pas inconsolés; révèle à Adam ce qui doit arriver dans les jours futurs, selon les lumières que je te donnerai; entremêle à ce récit mon alliance renouvelée avec la race de la femme: ainsi renvoie-les, quoique affligés, cependant en paix.

«À l'orient du jardin du côté où il est plus facile de gravir Éden, place une garde de chérubins et la flamme largement ondoyante d'une épée, afin d'effrayer au loin quiconque voudrait approcher, et interdire tout passage à l'arbre de vie, de peur que le paradis ne devienne le réceptacle d'esprits impurs, que tous mes arbres ne soient leur proie, dont ils déroberaient le fruit, pour séduire l'homme encore une fois.»

Il se tut: l'archangélique pouvoir se prépare à une descente rapide, et avec lui la cohorte brillante des vigilants chérubins. Chacun d'eux, ainsi qu'un double Janus, avait quatre faces; tout leur corps était semé d'yeux comme des paillettes, plus nombreux que les yeux d'Argus, et plus vigilants que ceux-ci qui s'assoupirent, charmés par la flûte arcadienne, par le roseau pastoral d'Hermès, ou par sa baguette soporifique.

Cependant, pour saluer de nouveau le monde avec la lumière sacrée, Leucothoé s'éveillait et embaumait la terre d'une fraîche rosée, alors qu'Adam et Ève notre première mère finissaient leur prière, et trouvaient leur force augmentée d'en haut: ils sentaient de leur désespoir sourdre une nouvelle espérance, une joie, mais encore liée à la frayeur. Adam renouvela à Ève ses paroles bienvenues:

«Ève, la foi peut aisément admettre que tout le bien dont nous jouissons descend du ciel; mais que de nous quelque chose puisse monter au ciel, assez prévalant pour occuper l'esprit de Dieu souverainement heureux, ou pour incliner sa volonté, c'est ce qui paraît difficile à croire. Cependant cette prière du cœur, un soupir rapide de la poitrine de l'homme volent jusqu'au trône de Dieu: car depuis que j'ai cherché par la prière d'apaiser la Divinité offensée, que je me suis agenouillé, et que j'ai humilié tout mon cœur devant Dieu, il me semble que je le vois placable et doux me prêtant l'oreille. Je sens naître en moi la persuasion qu'avec faveur j'ai été écouté. La paix est rentrée au fond de mon sein, et dans ma mémoire la promesse que ta race écrasera notre ennemi. Cette promesse, que je ne me rappelai pas d'abord dans mon épouvante, m'assure à présent que l'amertume de la mort est passée et que nous vivrons. Salut donc à toi, Ève, justement appelée la mère de tout le genre humain, la mère de toutes choses vivantes, puisque par toi l'homme doit vivre, et que toutes choses vivent pour l'homme.»

Ève, dont le maintien était doux et triste:

«Je suis peu digne d'un pareil titre, moi pécheresse, moi qui ayant été ordonnée pour être ton aide, suis devenue ton piège: reproche, défiance et tout blâme, voilà plutôt ce qui m'appartient. Mais infini dans sa miséricorde a été mon juge, de sorte que moi qui apportai la première la mort à tous, je suis qualifiée la source de vie! Tu m'es ensuite favorable quand tu daignes m'appeler hautement ainsi, moi qui mérite un tout autre nom! Mais les champs nous appellent au travail maintenant imposé avec sueur quoique après une nuit sans sommeil. Car vois! le matin, tout indifférent à notre insomnie, recommence en souriant sa course de roses. Marchons! désormais je ne m'éloignerai plus jamais de ton côté, en quelque endroit que notre travail journalier soit situé, quoique maintenant il nous soit prescrit pénible jusqu'au tomber du jour. Tandis que nous demeurons ici, que peut-il y avoir de fatigant dans ces agréables promenades? Vivons donc ici contents, bien que dans un état déchu.»

Ainsi parla, ainsi souhaita la très-humiliée Ève; mais le destin ne souscrivit pas à ses vœux. La nature donna d'abord des signes exprimés par l'oiseau, la brute et l'air; l'air s'obscurcit soudainement après la courte rougeur du matin; à la vue d'Ève l'oiseau de Jupiter fondit de la hauteur de son vol sur deux oiseaux du plus brillant plumage, et les chassa devant lui; descendu de la colline, l'animal qui règne dans les bois (premier chasseur alors), poursuivit un joli couple, le plus charmant de toute la forêt, le cerf et la biche: leur fuite se dirigeait vers la porte orientale. Adam les observa, et suivant des yeux cette chasse, il dit à Ève, non sans émotion:

«Ô Ève, quelque changement ultérieur nous attend bientôt: le ciel par ces signes muets dans la nature, nous montre les avant-coureurs de ses desseins, ou il nous avertit que nous comptons peut-être trop sur la remise de la peine, parce que la mort est reculée de quelques jours. De quelle longueur, et quelle sera notre vie jusque-là, qui le sait? Savons-nous plus que ceci: nous sommes poudre, et nous retournerons en poudre, et nous ne serons plus? Autrement, pourquoi ce double spectacle offert à notre vue, cette poursuite dans l'air et sur la terre d'un seul côté, et à la même heure? Pourquoi cette obscurité dans l'orient avant que le jour soit à mi-cours? Pourquoi la lumière du matin brille-t-elle davantage dans une nue de l'occident qui déploie sur le bleu firmament une blancheur rayonnante, et descend avec lenteur chargée de quelque chose de céleste?»

Adam ne se trompait pas, car dans ce temps les cohortes angéliques descendaient à présent d'un nuage de jaspe dans le paradis, et firent halte sur une colline; apparition glorieuse, si le doute et la crainte de la chair n'eussent ce jour-là obscurci les yeux d'Adam! Elle ne fut pas plus glorieuse cette autre vision, quand à Manahin les anges rencontrèrent Jacob qui vit la campagne tendue des pavillons de ses gardiens éclatants; ou cette vision à Dothaïn sur une montagne enflammée, couverte d'un camp de feu prêt à marcher contre le roi syrien, lequel, pour surprendre un seul homme, avait, comme un assassin, fait la guerre, la guerre non déclarée.

Le prince hiérarche laissa sur la colline à leur brillant poste, ses guerriers pour prendre possession du jardin. Seul pour trouver l'endroit où Adam s'était abrité, il s'avança, non sans être aperçu de notre premier père, qui dit à Ève pendant que la grande visite s'approchait:

«Ève, prépare-toi maintenant à de grandes nouvelles, qui peut-être vont bientôt décider de nous, ou nous imposer l'observation de nouvelles lois: car je découvre là-bas, descendu du nuage étincelant qui voile la colline, quelqu'un de l'armée céleste, et à en juger par son port, ce n'est pas un des moindres: c'est un grand potentat ou l'un des Trônes d'en haut, tant il est dans sa marche revêtu de majesté! Cependant, il n'a ni un air terrible que je doive craindre, ni, comme Raphaël cet air sociablement doux qui fasse que je puisse beaucoup me confier à lui: mais il est solennel et sublime. Afin de ne pas l'offenser, il faut que je l'aborde avec respect et toi que tu te retires.»

Il dit et l'archange arriva vite près de lui, non dans sa forme céleste, mais comme un homme vêtu pour rencontrer un homme: sur ses armes brillantes flottait une cotte de mailles d'une pourpre plus vive que celle de Mélibée ou de Sarra, que portaient les rois et les héros antiques dans les temps de trêve: Iris en avait teint la trame. Le casque étoilé de l'archange, dont la visière n'était pas baissée, le faisait voir dans cette primeur de virilité où finit la jeunesse. Au côté de Michel, comme un éclatant zodiaque, pendait l'épée, terreur de Satan, et dans sa main, une lance. Adam fit une inclination profonde; Michel royalement n'incline pas sa grandeur, mais explique ainsi sa venue:

«Adam, le commandant suprême du ciel n'a besoin d'aucun préambule: il suffit que tes prières aient été écoutées, et que la Mort (qui t'était due par sentence, quand tu transgressas) soit privée de son droit de saisie pour plusieurs jours de grâce, à toi accordés, pendant lesquels tu pourras te repentir et couvrir de bonnes œuvres un méchant acte. Il se peut alors que ton Seigneur apaisé te rédime entièrement des avares réclamations de la Mort. Mais il ne permet pas que tu habites plus longtemps ce paradis: je suis venu pour t'en faire sortir et t'envoyer hors de ce jardin, labourer la terre d'où tu as été tiré, sol qui te convient mieux.»

L'archange n'ajouta rien de plus, car Adam, frappé au cœur par ces nouvelles, demeura sous le serrement glacé de la douleur, qui le priva de ses sens. Ève, qui sans être vue, avait cependant tout entendu, découvrit bientôt par un éclatant gémissement le lieu de sa retraite.

«Ô coup inattendu, pire que la mort! faut-il donc te quitter, ô Paradis! vous quitter ainsi, ô toi, terre natale, ô vous promenades charmantes, ombrages dignes d'être fréquentés des dieux! Ici j'avais espéré passer tranquille, bien que triste, répit de ce jour qui doit être mortel à tous deux. Ô fleurs qui ne croîtrez jamais dans un autre climat, qui le matin receviez ma première visite et le soir ma dernière; vous que j'ai élevées d'une tendre main depuis le premier bouton entr'ouvert, et à qui j'ai donné des noms! ô fleurs! qui maintenant vous tournera vers le soleil ou rangera vos tribus, et vous arrosera de la fontaine d'ambroisie? Toi enfin, berceau nuptial, orné par moi de tout ce qui est doux à l'odorat ou à la vue, comment me séparerai-je de toi? Où m'égarerai-je dans un monde inférieur qui, auprès de celui-ci, est obscur et sauvage? Comment pourrons-nous respirer dans un autre air moins pur, nous, accoutumés à des fruits immortels?»

L'ange interrompit doucement:

«Ève, ne te lamente point, mais résigne patiemment ce que tu as justement perdu: ne mets pas ton cœur ainsi trop passionné dans ce qui n'est pas à toi. Tu ne t'en vas point solitaire; avec toi s'en va ton mari. Tu es obligée de le suivre: songe que là où il habite, là est ton pays natal.»

Adam, revenant alors de son saisissement subit et glacé, rappela ses esprits confus, et adressa à Michel ces humbles paroles:

«Être céleste, soit que tu sièges parmi les Trônes ou qu'on te nomme le plus grand d'entre eux, car une telle forme peut paraître celle d'un prince au-dessus des princes, tu as redit doucement ton message, par lequel autrement tu aurais pu en l'annonçant nous blesser et en l'accomplissant nous tuer. Ce qu'en outre de chagrin, d'abattement, de désespoir, notre faiblesse peut soutenir, tes nouvelles l'apportent, le partir de cet heureux séjour, notre tranquille retraite, seule consolation laissée familière à nos yeux! Toutes les autres demeures nous paraissent inhospitalières et désolées, inconnus d'elles, de nous inconnues.

«Si par l'incessante prière je pouvais espérer changer la volonté de celui qui peut toutes choses, je ne cesserais de le fatiguer de mes cris assidus: mais contre son décret absolu la prière n'a pas plus de force que notre haleine contre le vent, refoulée suffocante en arrière sur celui qui l'exhale au dehors.

«Je me soumets donc à son grand commandement. Ce qui m'afflige le plus, c'est qu'en m'éloignant d'ici je serai caché de sa face, privé de sa protection sacrée. Ici j'aurais pu fréquenter en adoration, de place en place, les lieux où la divine présence daigna se montrer; j'aurais dit à mes fils:

«Sur cette montagne il m'apparut; sous cet arbre il se rendit visible; parmi ces pins j'entendis sa voix; ici au bord de cette fontaine, je m'entretins avec lui.»

«Ma reconnaissance aurait élevé plusieurs autels de gazon, et j'aurais entassé les pierres lustrées du ruisseau, en souvenir ou monument pour les âges; sur ces autels j'aurais offert les suaves odeurs des gommes doucement parfumées, des fruits et des fleurs. Dans le monde ici-bas, au-dessous, où chercherai-je ses brillantes apparitions et les vestiges de ses pieds? Car bien que je fuie sa colère, cependant rappelé à la vie prolongée et une postérité m'étant promise, à présent, je contemple avec joie l'extrémité des bords de sa gloire, et j'adore de loin ses pas.»

Michel, avec des regards pleins de bénignité:

«Adam, tu le sais, le ciel et toute la terre sont à Dieu, et non pas ce roc seulement: son omniprésence remplit la terre, la mer, l'air et toutes les choses qui vivent fomentées et chauffées par son pouvoir virtuel. Il t'a donné toute la terre pour la posséder et la gouverner; présent non méprisable! N'imagine donc pas que sa présence soit confinée dans les bornes étroites de ce paradis ou d'Éden. Éden aurait peut-être été ton siège principal, d'où toutes les générations se seraient répandues, et où elles seraient revenues de toutes les extrémités de la terre pour te célébrer et te révérer, toi leur grand auteur. Mais cette prééminence tu l'as perdue, descendu que tu es pour habiter maintenant la même terre que tes fils.

«Cependant ne doute pas que Dieu ne soit dans la plaine et dans la vallée comme il est ici, qu'il ne s'y trouve également présent: les signes de sa présence te suivront encore; tu seras encore environné de sa bonté, de son paternel amour, de son image expresse et de la trace divine de ses pas. Afin que tu puisses le croire et t'en assurer avant ton départ d'ici, sache que je suis envoyé pour te montrer ce qui, dans les jours futurs, doit arriver à toi et à ta race. Prépare-toi à entendre le bien et le mal, à voir la grâce surnaturelle lutter avec la méchanceté des hommes: de ceci tu apprendras la vraie patience, et à tempérer la joie par la crainte et par une sainte tristesse, accoutumé par la modération à supporter également l'une et l'autre fortune, prospère ou adverse. Ainsi, tu conduiras le plus sûrement ta vie, et tu seras mieux préparé à endurer ton passage de la mort, quand il arrivera. Monte sur cette colline; laisse ton épouse (car j'ai éteint ses yeux) dormir ici en bas, tandis que tu veilleras pour la provision de l'avenir, comme tu dormis autrefois quand Ève fut formée pour la vie.»

Adam, plein de reconnaissance, lui répondit:

«Monte; je te suis, guide sûr, dans le sentier où tu me conduis; et sous la main du ciel je m'abaisse, quoiqu'elle me châtie. Je présente mon sein au-devant du mal, en l'armant de souffrance pour vaincre et gagner le repos acquis par le travail, si de la sorte j'y puis atteindre.»

Tous deux montent dans les visions de Dieu: c'était une montagne, la plus haute du paradis, du sommet de laquelle l'hémisphère de la terre, distinct à la vue, s'offrait étendu à la plus grande portée de la perspective. Elle n'était pas plus haute, elle ne commandait pas une plus large vue à l'entour, cette montagne sur laquelle (par une raison différente) le tentateur transporta notre second Adam dans le désert pour lui montrer tous les royaumes de la terre et leur gloire.

Là, l'œil d'Adam pouvait dominer, quelque part qu'elles fussent assises, les cités d'antique ou moderne renommée, les capitales des empires les plus puissants, depuis les murs destinés pour Cambalu, siège du Kan de Cathai, et depuis Samarcande, trône de Témir, près de l'Oxus, jusqu'à Pékin, séjour des rois de la Chine; et de là jusqu'à Agra et Lahor, du grand Mogol; descendant jusqu'à la Chersonèse d'Or, ou bien vers le lieu qu'habitait jadis le Perse dans Ecbatane, ou depuis dans Ispahan, ou vers Moscow, du czar de Russie, ou dans Byzance soumise au sultan, né Turkestan. Son œil pouvait voir encore l'empire de Négus jusqu'à Erecco, son port le plus éloigné, et les plus petits rois maritimes de Montbaza, de Quiloa, de Melinde et de Sofala qu'on croit être Ophir, jusqu'au royaume de Congo, et celui d'Angola, le plus éloigné vers le Sud. De là depuis le fleuve Niger jusqu'au mont Atlas, les royaumes d'Almanzor, de Fez, de Sus, de Maroc, d'Alger et de Tremizen, et ensuite en Europe les lieux d'où Rome devait dominer le monde. Peut-être vit-il aussi en esprit la riche Mexico, siège de Montezume, et dans le Pérou, Cusco, siège plus riche d'Atabalipa, et la Guyane non encore dépouillée, et dont la grande cité est appelée El-Dorado par les enfants de Géryon.

Mais pour de plus nobles spectacles, Michel enleva la taie formée sur les yeux d'Adam par le fruit trompeur qui avait promis une vue plus perçante. L'ange lui nettoya le nerf optique avec l'enfraise et la rue, car il avait beaucoup à voir, et versa dans ses yeux trois gouttes de l'eau du puits de vie. La vertu de ces collyres pénétra si avant, même dans la partie la plus intérieure de la vue mentale, qu'Adam, forcé alors de fermer les yeux, tomba, et tous ses esprits s'engourdirent; mais l'ange gracieux le releva aussitôt par la main, et rappela ainsi son attention:

«Adam, ouvre maintenant les yeux, et vois d'abord les effets que ton péché originel a opérés dans quelques-uns de ceux qui doivent naître de toi, qui n'ont jamais ni touché à l'arbre défendu, ni conspiré avec le serpent, ni péché de ton péché. Et cependant de ce péché dérive la corruption qui doit produire des actions plus violentes.»

Adam ouvrit les yeux, et vit un champ: dans une partie de ce champ, arable et labourée, étaient des javelles nouvellement moissonnées; dans l'autre partie, des parcs et des pâturages de brebis: au milieu, comme une borne d'héritage, s'élevait un autel rustique de gazon. Là tout à l'heure un moissonneur, couvert de sueur, apporta les premiers fruits de son labourage, l'épi vert et la gerbe jaune, non triés, et comme ils s'étaient trouvés sous la main. Après lui un berger plus doux vint, avec les premiers nés de son troupeau, les meilleurs et les mieux choisis: alors les sacrifiant, il en étendit les entrailles et la graisse parsemées d'encens sur du bois fendu, et il accomplit tous les rites convenables. Bientôt un feu propice du ciel consuma son offrande avec une flamme rapide et une fumée agréable; l'autre offrande ne fut pas consumée, car elle n'était pas sincère: de quoi le laboureur sentit une rage intérieure; et comme il causait avec le berger, il le frappa au milieu de la poitrine d'une pierre qui lui fit rendre la vie: il tomba et mortellement pâle, exhala son âme gémissante avec un torrent de sang répandu.

À ce spectacle, Adam fut épouvanté dans son cœur, et en hâte cria à l'ange:

«Oh! maître, quelque grand malheur est arrivé à ce doux homme qui avait bien sacrifié! Est-ce ainsi que la piété et une dévotion pure sont récompensées?»

Michel, ému aussi, répliqua:

«Ces deux-ci sont frères, Adam, et ils sortiront de tes reins: l'injuste a tué le juste par envie de ce que le ciel avait accepté l'offrande de son frère. Mais l'action sanguinaire sera vengée; et la foi du juste approuvée ne perdra pas sa récompense, bien que tu le voies ici mourir, se roulant dans la poussière et le sang caillé.»

Notre premier père:

«Hélas! pour quelle action! et par quelle cause! mais ai-je vu maintenant la mort? Est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma poussière natale? Ô spectacle de terreur! mort difforme et affreuse à voir! horrible à penser! combien horrible à souffrir!»

Michel:

«Tu as vu la mort sous la première forme dans laquelle elle s'est montrée à l'homme; mais variées sont les formes de la mort, nombreux les chemins qui conduisent à sa caverne effrayante; tous sont funestes. Cependant cette caverne est plus terrible pour les sens à l'entrée, qu'elle ne l'est au-dedans. Quelques-uns, comme tu l'as vu, mourront d'un coup violent; quelques autres par le feu, l'eau, la famine; un bien plus grand nombre par l'intempérance du boire et du manger, qui produira sur la terre de cruelles maladies dont une troupe monstrueuse va paraître devant toi, afin que tu puisses connaître quelles misères l'inabstinence d'Ève apportera aux hommes.»

Aussitôt parut devant ses yeux un lieu triste, infect, obscur, qui ressemblait à un lazaret. Dans ce lieu étaient des multitudes de malades, toutes les maladies qui causent d'horribles spasmes, de déchirantes tortures, des défaillances de cœur, souffrant l'agonie, les fièvres de toutes espèces, les convulsions, les épilepsies, les cruels catarrhes, la pierre intestine, et l'ulcère, la colique aiguë, la frénésie démoniaque, la mélancolie songeresse et la lunatique démence, la languissante atrophie, le marasme, la peste qui moissonne largement, les hydropisies, les asthmes et les rhumatismes qui brisent les joints. Cruelles étaient les secousses, profonds les gémissements. Le Désespoir, empressé de lit en lit, visitait les malades, et sur eux la Mort triomphante brandissait son dard; mais elle différait de frapper, quoique souvent invoquée par leurs vœux comme leur premier bien et leur dernière espérance.

Quel cœur de rocher aurait pu voir longtemps d'un œil sec un spectacle si horrible? Adam ne le put, et il pleura, quoiqu'il ne fût pas né de la femme: la compassion vainquit ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, et pendant quelques moments le livra aux pleurs: jusqu'à ce que de plus fermes pensées en modérèrent enfin l'excès. Recouvrant à peine la parole, il renouvela ses plaintes.

«Ô malheureuse espèce humaine! à quel abaissement descendue! à quel misérable état réservée? mieux vaudrait n'être pas née! Pourquoi la vie nous a-t-elle été donnée, si elle nous devait être ainsi arrachée? plutôt, pourquoi nous a-t-elle été ainsi imposée? Qui, si nous connaissions ce que nous recevons, ou voudrait accepter la vie offerte, ou aussitôt ne demanderait à la déposer, content d'être renvoyé en paix? L'image de Dieu, créée d'abord dans l'homme si belle et si droite, quoique depuis fautive, peut-elle être ravalée à des souffrances hideuses à voir, à des tortures inhumaines? Pourquoi, l'homme retenant encore une partie de la ressemblance divine, ne serait-il pas affranchi de ces difformités? pourquoi n'en serait-il pas exempté, par égard pour l'image de son Créateur?»

«L'image de leur Créateur, répondit Michel, s'est retirée d'eux, quand ils se sont avilis eux-mêmes pour satisfaire des appétits déréglés; ils prirent alors l'image de celui qu'ils servaient, du vice brutal qui principalement induisit Ève au péché. C'est pour cela que leur châtiment est si abject; ils ne défigurent pas la ressemblance de Dieu, mais la leur; ou si cette ressemblance est par eux-mêmes effacée lorsqu'ils pervertissent les règles saintes de la pure nature en maladie dégoûtante, ils sont punis convenablement, puisqu'ils n'ont pas respecté en eux-mêmes l'image de Dieu.»

«Je reconnais que cela est juste, dit Adam, et je m'y soumets; mais n'est-il d'autre voie que ces pénibles sentiers pour arriver à la mort et nous mêler à notre poussière consubstantielle?»

«Il en est une, dit Michel, si tu observes la règle: rien de trop; règle enseignée par la tempérance dans ce que tu manges et bois; cherchant une nourriture nécessaire et non de gourmandes délices: jusqu'à ce que les années reviennent nombreuses sur ta tête, puisses-tu vivre ainsi, jusqu'à ce que, comme un fruit mûr, tu tombes dans le sein de ta mère, ou que tu sois cueilli avec facilité, non arraché avec rudesse, étant mûr pour la mort: ceci est le vieil âge. Mais alors tu survivras à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté devenue fanée, faible et grise. Alors tes sens émoussés perdront tout goût de plaisir pour ce que tu as. Au lieu de ce souffle de jeunesse, de gaieté et d'espérance, circulera dans ton sang une vapeur mélancolique, froide et stérile, pour appesantir tes esprits et consumer enfin le baume de ta vie.»

Notre grand ancêtre:

«Désormais je ne fuis point la mort, ni ne voudrais prolonger beaucoup ma vie, incliné plutôt à m'enquérir comment je puis le plus doucement et le plus aisément quitter cet incommode fardeau qu'il me faudra porter jusqu'au jour marqué pour le rendre, et attendre avec patience ma dissolution!»

Michel répliqua:

«N'aime ni ne hais ta vie: mais ce que tu vivras, vis-le bien. Ta vie sera-t-elle longue ou courte? laisse faire au ciel! Prépare-toi maintenant à un autre spectacle.»

Adam regarda, et il vit une plaine spacieuse, couverte de tentes de différentes couleurs; près de quelques-unes paissaient des troupeaux de bétail. De plusieurs autres on entendait s'élever le son d'instruments qui produisaient les mélodieux accords de la harpe et de l'orgue: on voyait celui qui faisait mouvoir les touches et les cordes; sa main légère par toutes les proportions, volait inspirée en bas et en haut, et poursuivait en travers la fugue sonore.

Dans un autre endroit se tenait un homme qui, travaillant à la forge, avait fondu deux massifs blocs de fer et de cuivre; (soit qu'il les eût trouvés là où un incendie fortuit avait consumé les bois sur une montagne ou dans une vallée, embrasement descendu dans les veines de la terre, et de là faisant couler la matière brûlante par la bouche de quelque cavité; soit qu'un torrent eût dégagé ces masses de dessous la terre): l'homme versa le minéral liquide dans des moules exprès préparés: il en forma d'abord ses propres outils, ensuite ce qui pouvait être façonné par la fonte ou gravé en métal.

Après ces personnages, mais du côté le plus rapproché d'eux, des hommes d'une espèce différente, du sommet des montagnes voisines, leur séjour ordinaire, descendirent dans la plaine: par leurs manières ils semblaient des hommes justes, et toute leur étude les portait à adorer Dieu en vérité, à connaître ses ouvrages non cachés, et ces choses qui peuvent maintenir la liberté et la paix parmi les hommes.

Ils n'eurent pas longtemps marché dans la plaine, quand voici venir des tentes une volée de belles femmes, richement parées de pierreries et de voluptueux atours: elles chantaient sur la harpe de douces et amoureuses ballades, et s'avançaient en dansant. Les hommes, quoique graves, les regardèrent et laissèrent leurs yeux errer sans frein; pris tout d'abord au filet amoureux ils aimèrent, et chacun choisit celle qu'il aimait: ils s'entretinrent d'amour jusqu'à ce que l'étoile du soir, avant-coureur de l'amour, parut. Alors, pleins d'ardeur, ils allument la torche nuptiale et ordonnent d'invoquer l'hymen, pour la première fois aux cérémonies du mariage invoqué alors: de fête et de musique toutes les tentes retentissent.

Cette entrevue si heureuse, cette rencontre charmante d'amour et de jeunesse, non perdues; ces chants, ces guirlandes, ces fleurs, ces agréables symphonies, attachent le cœur d'Adam (promptement incliné à se rendre à la volupté, penchant de la nature!); sur quoi il s'exprime de cette manière:

«Ô toi qui m'as véritablement ouvert les yeux, premier ange béni, cette vision me paraît bien meilleure et présage plus d'espérance de jours pacifiques que les deux visions précédentes: celles-là étaient des visions de haine et de mort, ou de souffrances pires: ici la nature semble remplie dans toutes ses fins.»

Michel:

«Ne juge point de ce qui est meilleur par le plaisir, quoique paraissant convenir à la nature: tu es créé pour une plus noble fin, une fin sainte et pure, conformité divine.

«Ces tentes que tu vois si joyeuses sont les tentes de la méchanceté, sous lesquelles habitera la race de celui qui tua son frère. Ces hommes paraissent ingénieux dans les arts qui polissent la vie, inventeurs rares; oublieux de leur Créateur, quoique enseignés de son Esprit; mais ils ne reconnaissent aucun de ses dons; toutefois ils engendreront une superbe race: car cette belle troupe de femmes que tu as vues, qui semblaient des divinités, si enjouées, si attrayantes, si gaies, sont cependant vides de ce bien, dans lequel consiste l'honneur domestique de la femme, et sa principale gloire; nourries et accomplies seulement pour le goût d'une appétence lascive, pour chanter, danser, se parer, remuer la langue, et rouler les yeux. Cette sobre race d'hommes, dont les vies religieuses leur avaient acquis le titre d'enfants de Dieu, sacrifieront ignoblement toute leur vertu, toute leur gloire, aux amorces et aux sourires de ces belles athées; ils nagent maintenant dans la joie, et ils nageront avant peu dans un plus large abîme: ils rient, et pour ce rire, la terre avant peu versera un monde de pleurs.»

Adam, privé de sa courte joie:

«Ô pitié! ô honte! que ceux qui pour bien vivre débutèrent si parfaitement, se jettent à l'écart, suivent des sentiers détournés, ou défaillent à moitié chemin! Mais je vois toujours que le malheur de l'homme tient de la même cause: il commence à la femme.»

«Il commence, dit l'Ange, à la mollesse efféminée de l'homme qui aurait dû mieux garder son rang par la sagesse, et par les dons supérieurs qu'il avait reçus. Mais à présent prépare-toi pour une autre scène.»

Adam regarda, et il vit un vaste territoire déployé devant lui, entrecoupé de villages et d'ouvrages champêtres: cités pleines d'hommes avec des portes et des tours élevées, concours de peuple en armes, visages hardis menaçant la guerre, géants aux grands os et d'une entreprenante audace! Ceux-ci manient leurs armes, ceux-là domptent le coursier écumant: isolés ou rangés en ordre de bataille, cavaliers et fantassins, ne sont pas là pour une montre oisive.

D'un côté, un détachement choisi amène du fourrage, un troupeau de gros bétail, de beaux bœufs et de belles vaches, enlevés des gras pâturages, ou une multitude laineuse, des brebis et leurs bêlants agneaux butinés dans la plaine. Le berger échappe à peine avec la vie, mais il appelle au secours; de là une rencontre sanglante. Dans une cruelle joute les escadrons se joignent: là où ils paissaient tout à l'heure, les troupeaux sont maintenant dispersés avec les carcasses et les armes, sur le sol sanglant changé en désert.

D'autres guerriers campés mettent le siège devant une forte cité; ils l'assaillent par la batterie, l'escalade et la mine: du haut des murs les assiégés se défendent avec le dard et la javeline, avec des pierres et un feu de soufre: de part et d'autre carnage et faits gigantesques.

Ailleurs les hérauts qui portent le sceptre convoquent le conseil aux portes d'une ville: aussitôt des hommes graves et à tête grise, confondus avec des guerriers, s'assemblent: des harangues sont entendues; mais bientôt elles éclatent en opposition factieuse; enfin se levant, un personnage de moyen âge, éminent par son sage maintien, parle beaucoup de droit et de tort, d'équité, de religion, de vérité, et de paix, et de jugement d'en haut. Vieux et jeunes le frondent; ils l'eussent saisi avec des mains violentes, si un nuage descendant ne l'eût enlevé sans être vu du milieu de la foule. Ainsi procédaient la force, et l'oppression et la loi de l'épée dans toute la plaine, et nul ne trouvait un refuge.

Adam était tout en pleurs; vers son guide il tourne gémissant, et plein de tristesse:

«Oh! qui sont ceux-ci? Des ministres de la mort, non des hommes, eux qui distribuent ainsi la mort inhumainement aux hommes, et qui multiplient dix mille fois le péché de celui qui tua son frère. Car de qui font-ils un tel massacre, sinon de leurs frères? Hommes, ils égorgent des hommes! Mais quel était ce juste qui, si le ciel ne l'eût sauvé, eût été perdu dans toute sa droiture?»

Michel:

«Ceux-ci sont le fruit de ces mariages mal assortis que tu as vus, dans lesquels le bon est appareillé au mauvais qui d'eux-mêmes abhorrent de s'unir; mêlés par imprudence, ils ont produit ces enfantements monstrueux de corps ou d'esprit. Tels seront ces géants, hommes de haute renommée; car dans ces jours, la force seule sera admirée, et s'appellera valeur et héroïque vertu: vaincre dans les combats, subjuguer les nations, rapporter les dépouilles d'une infinité d'hommes massacrés, sera regardé comme le faîte le plus élevé de la gloire humaine; et pour la gloire obtenue du triomphe, seront réputés conquérants, patrons de l'espèce humaine, dieux et fils de dieux, ceux-là qui seraient nommés plus justement destructeurs et fléaux des hommes. Ainsi s'obtiendront la réputation, la renommée sur la terre; et ce qui mériterait le plus la gloire, restera caché dans le silence. Mais lui, ce septième de tes descendants que tu as vu, l'unique juste dans un monde pervers, pour cela haï, pour cela obsédé d'ennemis, parce qu'il a seul osé être juste et annoncer cette odieuse vérité que Dieu viendrait les juger avec ses saints; lui, le Très-Haut l'a fait ravir par des coursiers ailés sur une nue embaumée; il l'a reçu pour marcher avec Dieu dans la haute voie du salut, dans les régions de bénédiction, exempt de mort. Afin de te montrer quelle récompense attend les bons, quelle punition les méchants, dirige ici à présent tes regards et contemple.»

Adam regarda, et il vit la face des choses entièrement changée: la gorge de bronze de la guerre avait cessé de rugir; tout alors était devenu folâtrerie et jeu, luxure et débauche, fête et danse, mariage ou prostitution au hasard, rapt ou adultère partout où une belle femme, venant à passer, amorçait les hommes; de la coupe des plaisirs sortirent des discordes civiles. À la fin un personnage vénérable vint parmi eux, leur déclara la grande aversion qu'il avait de leurs actions, et protesta contre leurs voies. Il fréquentait souvent leurs assemblées où il ne rencontrait que triomphes ou fêtes, et il leur prêchait la conversion et le repentir, comme à des âmes emprisonnées sous le coup d'arrêts imminents: mais le tout en vain! Quand il vit cela, il cessa ses remontrances, et transporta ses tentes au loin.

Alors, abattant sur la montagne de hautes pièces de charpente, il commença à bâtir un vaisseau d'une étrange grandeur; il le mesura par coudées en longueur, largeur et hauteur. Il l'enduisit de bitume, et dans un côté il pratiqua une porte. Il le remplit en quantité de provisions pour l'homme et les animaux. Quand, voici un étrange prodige! chaque espèce d'animaux, d'oiseaux et de petits insectes vinrent sept et par paires, et entrèrent dans l'arche comme ils en avaient reçu l'ordre. Le père et ses trois fils et leurs quatre femmes entrèrent les derniers, et Dieu ferma la porte.

En même temps le vent du midi s'élève, et avec ses noires ailes volant au large, il rassemble toutes les nuées de dessous le ciel. À leur renfort les montagnes envoient vigoureusement les vapeurs et les exhalaisons sombres et humides, et alors le firmament épaissi se tient comme un plafond obscur: en bas se précipite la pluie impétueuse, et elle continua jusqu'à ce que la terre ne fût plus vue. L'arche flottante nagea soulevée, et en sûreté avec le bec de sa proue, alla luttant contre les vagues. L'inondation monta par-dessus toutes les autres habitations qui roulèrent avec toute leur pompe au fond sous l'eau. La mer couvrit la mer, mer sans rivages! Dans les palais, où peu auparavant régnait le luxe, les monstres marins mirent bas et s'établèrent. Du genre humain naguère si nombreux, tout ce qui reste surnage embarqué dans un petit vaisseau.

Combien tu souffris alors, ô Adam, de voir la fin de toute ta postérité, fin si triste, dépopulation! Toi-même autre déluge, déluge de chagrins et de larmes, toi aussi fus noyé et toi aussi abîmé comme tes fils, jusqu'à ce que par l'ange doucement relevé, tu te tins debout enfin, bien que désolé, comme quand un père pleure ses enfants tous à sa vue détruits à la fois; à peine tu pus exprimer ainsi ta plainte à l'ange:

«Ô visions malheureusement prévues! mieux j'aurais vécu ignorant de l'avenir! je n'aurais eu du mal que ma seule part: c'est assez de supporter le lot de chaque jour. À présent ces peines qui, divisées, sont le fardeau de plusieurs siècles, pèsent à la fois sur moi par ma connaissance antérieure; elles obtiennent une naissance prématurée afin de me tourmenter avant leur existence, par l'idée de ce qu'elles seront. Que nul homme ne cherche désormais à savoir d'avance ce qui arrivera à lui ou à ses enfants; il peut se tenir bien assuré du mal que sa prévoyance ne peut prévenir; et le mal futur il ne le sentira pas moins pénible à supporter en appréhension qu'en réalité; mais ce soin est à présent inutile, il n'y a plus d'hommes à avertir! Ce petit nombre échappé sera consumé à la longue par la famine et les angoisses, en errant dans ce désert liquide. J'avais espéré, quand la violence et la guerre eurent cessé sur la terre, que tout alors irait bien, que la paix couronnerait l'espèce humaine d'une longue suite d'heureux jours. Mais j'étais bien trompé; car, je le vois maintenant, la paix ne corrompt pas moins que la guerre ne dévaste. Comment en arrive-t-il de la sorte? apprends-le-moi, céleste guide, et dis si la race des hommes doit ici finir.»

Michel:

«Ceux que tu as vus dernièrement en triomphe et dans une luxurieuse opulence, sont ceux que tu vis d'abord faisant des actes d'éminente prouesse et de grands exploits, mais ils étaient vides de la véritable vertu. Après avoir répandu beaucoup de sang, commis beaucoup de ravages pour subjuguer les nations, et acquis par là dans le monde une grande renommée, de hauts titres et un riche butin, ils ont changé leur carrière en celle du plaisir, de l'aisance, de la paresse, de la crapule et de la débauche, jusqu'à ce qu'enfin l'incontinence et l'orgueil aient fait naître, de l'amitié, d'hostiles actions dans la paix.

«Les vaincus aussi et les esclaves par la guerre avec leur liberté perdue, perdront toute vertu et la crainte de Dieu, auprès de qui leur hypocrite piété dans la cruelle contention des batailles ne trouvera point de secours contre les envahisseurs. Par cette raison refroidis dans leur zèle, ils ne songeront plus désormais qu'à vivre tranquilles, mondains ou dissolus avec ce que leurs maîtres leur laisseront pour en jouir. Car la terre produira toujours plus qu'assez pour mettre à l'épreuve la tempérance. Ainsi tout dégénérera, tout se dépravera. La justice et la tempérance, la vérité et la foi, seront oubliées! Un homme sera excepté, fils unique de lumière dans un siècle de ténèbres, bon malgré les exemples, malgré les amorces, les coutumes et un monde irrité. Sans craindre le reproche et le mépris ou la violence, il avertira les hommes de leurs iniques voies; il tracera devant eux les sentiers de la droiture beaucoup plus sûrs et pleins de paix, leur annonçant la colère prête à visiter leur impénitence; et il se retirera d'entre eux insulté, mais aux regards de Dieu le seul homme juste vivant.

«Par son ordre il bâtira une arche merveilleuse (comme tu l'as vu) pour se sauver lui et sa famille du milieu d'un monde dévoué à un naufrage universel. Il ne sera pas plutôt logé dans l'arche et à couvert avec les hommes et les animaux choisis pour la vie, que toutes les cataractes du ciel s'ouvrant verseront la pluie jour et nuit sur la terre, tous les réservoirs de l'abîme crèveront et enfleront l'Océan qui usurpera tous les rivages, jusqu'à ce que l'inondation s'élève au-dessus des plus hautes montagnes.

«Alors ce mont du paradis sera emporté par la puissance des vagues; hors de sa place, poussé par le débordement cornu, dépouillé de toute sa verdure, et ses arbres en dérive, il descendra vers le grand fleuve jusqu'à l'ouverture du golfe, et là il prendra racine; île salée et nue, hantise des phoques, des orques et des mouettes au cri perçant. Ceci doit t'apprendre que Dieu n'attache la sainteté à aucun lieu, si elle n'y est apportée par les hommes qui le fréquentent ou l'habitent. Et regarde maintenant ce qui doit s'en suivre.»

Adam regarda, et il vit l'arche flotter sur l'amas des eaux qui maintenant s'abaissait, car les nuages avaient fui, chassés par un vent aigu du nord qui, soufflant sec, ridait la face du déluge à mesure qu'il se desséchait. Le soleil clair sur son miroir liquide, dardait ses chauds regards et buvait largement la fraîche vague, comme ayant soif: ce qui fit que d'un lac immobile, les eaux, en rétrécissant leur inondation, devinrent un ebbe agile qui se déroba d'un pas léger vers l'abîme, lequel avait maintenant baissé ses écluses, comme le ciel fermé ses cataractes.

L'arche ne flotte plus; mais elle paraît atterrie et fixée fortement au sommet de quelque haute montagne. À présent les cimes des collines apparaissent comme des rochers; les courants rapides conduisent à grand bruit leur furieuse marée dans la mer qui se retire. Aussitôt s'envole de l'arche un corbeau, et après lui une colombe, plus sûre messagère, envoyée une fois et derechef pour découvrir quelque arbre verdoyant, ou quelque terre sur laquelle elle pût poser son pied: revenue la seconde fois, elle rapporte dans son bec un rameau d'olivier, signe pacifique. Bientôt la terre paraît sèche et l'antique père descend de son arche avec, toute sa suite. Alors, plein de gratitude levant ses mains et ses pieux regards vers le ciel, il vit sur sa tête un nuage de rosée, et dans ce nuage un arc remarquable par trois bandes de brillantes couleurs, annonçant la paix de Dieu et une alliance nouvelle. À cette vue, le cœur d'Adam, auparavant si triste, grandement se réjouit, et il éclate ainsi dans sa joie:

«Ô toi, qui peux offrir les choses futures comme étant présentes, instructeur céleste, je renais à cette dernière vision, assuré que l'homme vivra avec toutes les créatures, et que leur race sera conservée. Je gémis beaucoup moins à présent de la destruction d'un monde entier d'enfants coupables, que je ne me réjouis de trouver un homme si parfait et si juste, que Dieu ait daigné faire sortir un autre monde de cet homme, et oublier sa colère. Mais dis-moi ce que signifient ces bandes colorées dans le ciel, dessinées comme le sourcil de Dieu apaisé? Servent-elles comme une hart fleurie à lier les fluides bords de cette même nuée d'eau, de peur qu'elle ne se dissolve encore, et n'inonde la terre?»

L'archange:

«Ingénieusement tu as conjecturé: oui, Dieu a bien voulu calmer sa colère, quoiqu'il se soit dernièrement repenti d'avoir créé l'homme dépravé; il s'était affligé dans son cœur; lorsque abaissant ses regards il avait vu la terre entière remplie de violence, et toute chair corrompant ses voies. Cependant les méchants écartés, un homme juste trouve tellement grâce à ses yeux qu'il s'apaise et n'efface pas du monde le genre humain; il fait la promesse de ne jamais détruire encore la terre par un déluge, de ne laisser jamais l'Océan franchir ses bornes, ni la pluie noyer le monde avec l'homme et les animaux dedans; mais quand il ramènera un nuage sur la terre, il y placera son arc de triple couleur, afin qu'on le regarde et qu'il rappelle son alliance à l'esprit. Le jour et la nuit, le temps de la semaille et de la moisson, la chaleur et la blanche gelée suivront leurs cours, jusqu'à ce que le feu purifie toutes les choses nouvelles, avec le ciel et la terre où le juste habitera.»

LIVRE DOUZIÈME

ARGUMENT

L'ange Michel continue de raconter ce qui arrivera depuis le déluge. Quand il est question d'Abraham, il en vient à expliquer par degrés quel sera celui de la race de la femme promis à Adam et à Ève dans leur chute: son incarnation, sa mort, sa résurrection et son ascension. État de l'Église jusqu'à son second avènement. Adam, grandement satisfait et rassuré par ces récits et ces promesses, descend de la montagne avec Michel. Il éveille Ève, qui avait dormi pendant tout ce temps-là, mais que des songes paisibles avaient disposée à la tranquillité d'esprit et à la soumission. Michel les conduit tous deux par la main hors du paradis, l'épée flamboyante s'agitant derrière eux, et les chérubins prenant leur station pour garder le lieu.

Comme un voyageur qui, dans sa route, s'arrête à midi, quoique pressé d'arriver, ainsi l'archange fit une pause entre le monde détruit et le monde réparé, dans la supposition qu'Adam avait peut-être quelque chose à exprimer. Il reprit ensuite son discours par une douce transition:

«Ainsi tu as vu un monde commencer et finir, et l'homme sortir comme d'une seconde souche. Tu as encore beaucoup à voir; mais je m'aperçois que ta vue mortelle défaut. Les objets divins doivent nécessairement affaiblir et fatiguer les sens humains. Dorénavant je te raconterai ce qui doit advenir; écoute donc avec une application convenable, et sois attentif.

«Tant que cette seconde race des hommes sera peu nombreuse, et tant que la crainte du jugement passé demeurera fraîche dans leur esprit, craignant la Divinité, ayant quelque égard à ce qui est juste et droit, ils régleront leur vie et multiplieront rapidement. Ils laboureront la terre, recueilleront d'abondantes récoltes de blé, de vin, d'huile, et sacrifiant souvent de leurs troupeaux un taureau, un agneau, un chevreau avec de larges libations de vin, et des fêtes sacrées, ils passeront leurs jours dans une innocente joie; ils habiteront longtemps en paix par familles et tribus sous le sceptre paternel, jusqu'à ce qu'il s'élève un homme d'un cœur fier et ambitieux, qui (non satisfait de cette égalité belle, fraternel état) voudra s'arroger une injuste domination sur ses frères, et ôter entièrement à la concorde et à la loi de la nature la possession de la terre. Il fera la chasse (les hommes, non les bêtes, seront sa proie) par la guerre et les pièges ennemis à ceux qui refuseront de se soumettre à son tyrannique empire. De là il sera appelé un fort chasseur devant le Seigneur, prétendant tenir ou du ciel ou en dépit du ciel, cette seconde souveraineté; son nom dérivera de la rébellion, quoique de rébellion il accusera les autres.

«Cet homme, avec une troupe qu'une égale ambition unit à lui, ou sous lui, pour tyranniser, marchant d'Éden vers l'occident, trouvera une plaine où un gouffre noir et bitumineux, bouche de l'enfer, bouillonne en sortant de la terre. Avec des briques et avec cette matière, ces hommes se préparent à bâtir une ville et une tour dont le sommet puisse atteindre le ciel et leur faire un nom, de peur que, dispersés dans les terres étrangères, leur mémoire ne soit perdue, sans se soucier que leur renommée soit bonne ou mauvaise. Mais Dieu, qui sans être vu descend souvent pour visiter les hommes et qui se promène dans leurs habitations afin d'observer leurs œuvres, les apercevant bientôt, vient en bas considérer leur cité avant que la tour offusquât les tours du ciel. Par dérision il met sur leurs langues, un esprit de variété pour effacer tout à fait leur langage naturel, et pour semer à sa place un bruit discordant de mots inconnus. Aussitôt un hideux babil se propage parmi les architectes; ils s'appellent les uns les autres sans s'entendre, jusqu'à ce qu'enroués, et tous en fureur comme étant bafoués, ils se battent. Une grande risée fut dans le ciel en voyant le tumulte étrange et en entendant la rumeur: ainsi la ridicule bâtisse fut abandonnée et l'ouvrage nommée Confusion.»

Alors Adam, paternellement affligé:

«Ô fils exécrable! aspirer à s'élever au-dessus de ses frères, s'attribuant une autorité usurpée qui n'est pas donnée de Dieu! L'Éternel nous accorda seulement une domination absolue sur la bête, le poisson et l'oiseau; nous tenons ce droit de sa concession; mais il n'a pas fait l'homme seigneur des hommes; se réservant ce titre à lui-même, il a laissé ce qui est humain libre de ce qui est humain. Mais cet usurpateur ne s'arrête pas à son orgueilleux empiétement sur l'homme: sa tour prétend défier et assiéger Dieu: homme misérable! Quelle nourriture ira-t-il porter si haut, pour s'y soutenir lui et sa téméraire armée, là au-dessus des nuages, où l'air subtil ferait languir ses entrailles grossières, et l'affamerait de respiration, sinon de pain?»

Michel:

«Tu abhorres justement ce fils qui apportera un pareil trouble dans l'état tranquille des hommes, en s'efforçant d'asservir la liberté rationnelle. Toutefois apprends de plus que depuis ta faute originelle, la vraie liberté a été perdue; cette liberté jumelle de la droite raison, habite toujours avec elle, et hors d'elle n'a point d'existence divisée: aussitôt que la raison dans l'homme est obscurcie ou non obéie, les désirs désordonnés et les passions vives saisissent l'empire de la raison, et réduisent en servitude l'homme, jusque alors libre. Conséquemment, puisque l'homme permet au dedans de lui-même, à d'indignes pouvoirs de régner sur la raison libre, Dieu, par un juste arrêt, l'assujettit au-dehors à de violents maîtres qui souvent aussi asservissent indûment son extérieure liberté: il faut que la tyrannie soit, quoique le tyran n'ait point d'excuse. Cependant quelquefois les nations tomberont si bas au-dessous de la vertu (qui est la raison) que non l'injustice, mais la justice, et quelque fatale malédiction annexée, les privera de leur liberté extérieure, leur liberté intérieure étant perdue: témoin le fils irrévérent de celui qui bâtit l'arche, lequel, pour l'affront qu'il fit à son père, entendit contre sa vicieuse race cette pesante malédiction: _Tu seras l'esclave des esclaves._

«Ainsi ce dernier monde, comme le premier, ira sans cesse de mal en pis, jusqu'à ce que Dieu, fatigué enfin de leurs iniquités, retire sa présence du milieu d'eux, et détourne ses saints regards résolu d'abandonner désormais les hommes à leurs propres voies corrompues, et de se choisir parmi toutes les nations un peuple de qui il sera invoqué, un peuple à naître d'un homme plein de foi. Cet homme, résident encore sur les bords de l'Euphrate, aura été élevé dans l'idolâtrie.

«Oh! pourras-tu croire que les hommes, tandis que le patriarche sauvé du déluge existait encore, soient devenus assez stupides pour abandonner le Dieu vivant, pour s'abaisser à adorer comme dieux leurs propres ouvrages de bois et de pierre! Cependant le Très-Haut daignera, par une vision, appeler cet homme de la maison de son père, du milieu de sa famille et des faux dieux, dans une terre, qu'il lui montrera: il fera sortir de lui un puissant peuple et répandra sur lui sa bénédiction, de façon que dans sa race toutes les nations seront bénies.

«Il obéit ponctuellement; il ne connaît point la terre où il va, cependant il croit ferme. Je le vois (mais tu ne le peux voir) avec quelle foi il laisse ses dieux, ses amis, son sol natal, Ur de Chaldée; il passe maintenant le gué à Haran; après lui marche une suite embarrassante de bestiaux, de troupeaux et de nombreux serviteurs: il n'erre pas pauvre, mais il confie toute sa richesse à Dieu qui l'appelle dans une terre inconnue. Maintenant il atteint Chanaan: je vois ses tentes plantées aux environs de Sichem et dans la plaine voisine de Moreh: là il reçoit la promesse du don de toute cette terre à sa postérité, depuis Hamath, au nord, jusqu'au désert, au sud (j'appelle ces lieux par leurs noms, quoiqu'ils soient encore sans noms): depuis Hermon au levant, jusqu'à la grande mer occidentale. Ici le mont Hermon; là la mer. Regarde chaque lieu en perspective comme je te les indique de la main: sur le rivage, le mont Carmel; ici le fleuve à deux sources, le Jourdain, vraie limite à l'orient; mais les fils de cet homme habiteront à Senir cette longue chaîne de collines.

«Pèse ceci: toutes les nations de la terre seront bénies dans la race de cet homme. Par cette race est désigné ton grand libérateur, qui écrasera la tête du serpent, ce qui te sera bientôt plus clairement révélé.

«Ce patriarche béni (qui dans un temps prescrit sera appelé le fidèle Abraham) laissera un fils, et de ce fils un petit-fils, égal à lui en foi, en sagesse et en renom. Le petit-fils, avec ses douze enfants, part de Chanaan pour une terre, appelée Égypte dans la suite, que divise le fleuve le Nil. Vois où ce fleuve coule et se décharge dans la mer par sept embouchures. Le père vient habiter cette terre dans un temps de disette, invité par un de ses plus jeunes enfants, fils que de dignes actions ont élevé au second rang dans ce royaume de Pharaon.

«Il meurt, et laisse sa postérité qui devient une nation. Cette nation maintenant accrue cause de l'inquiétude à un nouveau roi qui cherche à arrêter leur accroissement excessif, comme aubains trop nombreux: pour cela, contre les droits de l'hospitalité, de ses hôtes il fait des esclaves, et met à mort leurs enfants mâles; jusqu'à ce que deux frères (ces deux frères, nommés Moïse et Aaron) soient suscités de Dieu pour tirer ce peuple de la captivité, pour le reconduire avec gloire et chargé de dépouilles vers leur terre promise.

«Mais d'abord le tyran sans loi (qui refuse de reconnaître leur Dieu ou d'avoir égard à son message) doit y être forcé par des signes et des jugements terribles: les fleuves doivent être convertis en sang qui n'aura point été versé; les grenouilles, la vermine, les moucherons doivent remplir tout le palais du roi et remplir tout le pays de leur intrusion dégoûtante. Les troupeaux du roi doivent mourir du tac et de la contagion; les tumeurs et les ulcères doivent boursoufler toute sa chair et toute celle de son peuple; le tonnerre mêlé de grêle, la grêle mêlée de feu, doivent déchirer le ciel d'Égypte et tourbillonner sur la terre, dévorant tout, là où ils roulent. Ce qu'ils ne dévoreront pas en herbe, fruit ou graine, doit être mangé d'un nuage épais de sauterelles descendues en fourmilière et ne laissant rien de vert sur la terre. L'obscurité doit faire disparaître toutes les limites (palpable obscurité), et effacer trois jours; enfin, d'un coup de minuit tous les premiers-nés d'Égypte doivent être frappés de mort.

«Ainsi dompté par dix plaies, le dragon du fleuve se soumet enfin à laisser aller les étrangers, et souvent humilie son cœur obstiné, mais comme la glace toujours plus durcie après le dégel. Dans sa rage poursuivant ceux qu'il avait naguère congédiés, la mer l'engloutit avec son armée, et laisse passer les étrangers comme sur un terrain sec entre deux murs de cristal. Les vagues, tenues en respect par la verge de Moïse, demeurent ainsi divisées jusqu'à ce que le peuple délivré ait gagné leur rivage. Tel est le prodigieux pouvoir que Dieu prêtera à son prophète, quoique toujours présent de son ange qui marchera devant ses peuples dans une nuée, et dans une colonne de feu; le jour une nuée, la nuit une colonne de feu, afin de les guider dans leur voyage et d'écarter derrière eux le roi obstiné qui les poursuit. Le roi les poursuivra toute la nuit, mais les ténèbres s'interposent et les défendent de son approche jusqu'à la veille du matin. Alors Dieu, regardant entre la colonne de feu et la nue, troublera les ennemis et brisera les roues de leurs chariots; quand Moïse, par ordre, étend encore une fois sa verge puissante sur la mer; la mer obéit à sa verge: les vagues retombent sur les bataillons de l'Égypte, et ensevelissent leur guerre.

«La race choisie et délivrée s'avance du rivage vers Chanaan à travers l'inhabité désert; elle ne prend pas le chemin le plus court, de peur qu'en entrant chez les Chananéens alarmés, la guerre ne l'effraye, elle inexpérimentée, et que la crainte ne la fasse retourner en Égypte préférant une vie inglorieuse dans la servitude; car la vie inaccoutumée aux armes est plus douce au noble et au non noble, quand la témérité ne les conduit pas.

«Ce peuple gagnera encore ceci par son séjour dans la vaste solitude: il y fondera son gouvernement et choisira parmi les douze tribus son grand sénat pour commander selon les lois prescrites. Du mont Sinaï (dont le sommet obscur tremblera à la descente de Dieu) Dieu, lui-même, au milieu du tonnerre, des éclairs et du bruit éclatant des trompettes, donnera des lois à ce peuple. Une partie de ces lois appartiendra à la justice civile, une autre partie aux cérémonies religieuses du sacrifice; ces cérémonies apprendront à connaître par des types et des ombres celui qui, de cette race, est destiné à écraser le serpent, et les moyens par lesquels il achèvera la délivrance du genre humain.

«Mais la voix de Dieu est terrible à l'oreille mortelle: les tribus choisies le supplient de faire connaître sa volonté par Moïse et de cesser la terreur; il accorde ce qu'elles implorent, instruites qu'on ne peut avoir accès auprès de Dieu sans médiateur, de qui Moïse remplit alors la haute fonction en figure, afin de préparer la voie à un plus grand Médiateur dont il prédira le jour; et tous les prophètes, chacun dans leur âge, chanteront le temps du grand Messie.

«Ces lois et ces rites établis, Dieu se plaira tant aux hommes obéissants à sa volonté, qu'il daignera placer au milieu d'eux son tabernacle, pour que le Saint et l'Unique habite avec les hommes mortels. Dans la forme qu'il a prescrite, un sanctuaire de cèdre est fabriqué et revêtu d'or. Dans ce sanctuaire est une arche, et dans cette arche, son témoignage, titre de son alliance. Au-dessus s'élève le trône d'or de la miséricorde, entre les ailes de deux brillants chérubins. Devant lui brûlent sept lampes, représentant, comme dans un zodiaque, les flambeaux du ciel. Sur la tente reposera un nuage pendant le jour, un rayon de feu pendant la nuit, excepté quand les tribus seront en marche. Et conduites par l'ange du Seigneur, elles arrivent enfin à la terre promise à Abraham et à sa race.

«Le reste serait trop long à te raconter: combien de batailles livrées, combien de rois domptés et de royaumes conquis; comment le soleil s'arrêtera immobile, un jour entier, au milieu du ciel, et retardera la course ordinaire de la nuit, à la voix d'un homme disant:--«Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée d'Ajalon, jusqu'à ce que Israël ait vaincu.»--Ainsi s'appellera le troisième descendant d'Abraham, fils d'Isaac, et de lui ce nom passera à sa postérité, qui sera victorieuse ainsi de Chanaan.»

Ici Adam interrompit l'Ange:

«Ô envoyé du ciel, flambeau de mes ténèbres, de belles choses tu m'as révélées, particulièrement celles qui regardent le juste Abraham et sa race! À présent, pour la première fois je trouve mes yeux véritablement ouverts et mon cœur beaucoup soulagé. J'étais auparavant troublé par la pensée de ce qui m'arriverait à moi et à tout le genre humain; mais à présent je vois son jour, le jour de celui en qui toutes les nations seront bénies: faveur par moi imméritée, moi qui cherchai la science défendue par des moyens défendus. Cependant je ne comprends pas ceci: pourquoi à ceux parmi lesquels Dieu daignera habiter sur la terre, tant et de diverses lois ont-elles été données? Tant de lois supposent parmi eux autant de péchés: comment Dieu peut-il résider au milieu de ces hommes?»

Michel:

«Ne doute pas que le péché ne règne parmi eux, comme engendré de toi: et ainsi la loi leur a été donnée pour démontrer leur dépravation native, qui excite sans cesse le péché à combattre contre la loi. De là, quand ils verront que la loi peut bien découvrir le péché, mais ne peut l'écarter (sinon par ces faibles ombres d'expiations, le sang des taureaux et des boucs), ils en concluront que quelque sang plus précieux doit payer la dette humaine, celui du juste pour l'injuste, afin que dans cette justice à eux appliquée par la foi, ils trouvent leur justification auprès de Dieu et la paix de la conscience que la loi par des cérémonies ne peut calmer, puisque l'homme ne peut accomplir la partie morale de la loi, et que ne l'accomplissant pas il ne peut vivre.

«Ainsi la loi paraît imparfaite et seulement donnée pour livrer les hommes, dans la plénitude des temps, à une meilleure alliance; pour les faire passer, disciplinés, de l'ombre des figures à la vérité, de la chair à l'esprit, de l'imposition des lois étroites à la libre acceptation d'une large grâce, de la servile frayeur à la crainte filiale, des œuvres de la loi aux œuvres de la foi.

«À cause de cela, Moïse (quoique si particulièrement aimé de Dieu), n'étant que le ministre de la loi, ne conduira pas le peuple dans Chanaan: ce sera Josué, appelé Jésus par les Gentils; Jésus qui aura le nom et fera l'office de celui qui doit dompter le serpent ennemi, et ramener en sûreté à l'éternel paradis du repos, l'homme longuement égaré dans la solitude du monde.

«Cependant, placés dans leur Chanaan terrestre, les Israélites y demeureront et y prospéreront longtemps; mais quand les péchés de la nation auront troublé leur paix publique, ils provoqueront Dieu à leur susciter des ennemis dont il les délivrera aussi souvent qu'ils se montreront pénitents, d'abord au moyen des juges, ensuite par des rois; le second desquels (renommé pour sa piété et ses grandes actions), recevra la promesse irrévocable que son trône subsistera à jamais. Toutes les prophéties chanteront de même, que de la souche royale de David (j'appelle ainsi ce roi) sortira un Fils, ce Fils de la race de la femme, à toi prédit, prédit à Abraham comme celui en qui espèrent toutes les nations, celui qui est prédit aux rois, des rois le dernier, car son règne n'aura point de fin.

«Mais d'abord passera une longue succession de rois: le premier des fils de David, célèbre par son opulence et sa sagesse, renfermera dans un temple superbe l'arche de Dieu couverte d'une nue, qui jusqu'alors avait erré sous des tentes. Ceux qui succéderont à ce prince seront inscrits partie au nombre des bons, partie au nombre des mauvais rois; la plus longue liste sera celle des mauvais. Les honteuses idolâtries et les autres péchés de ces derniers, ajoutés à la somme des iniquités du peuple, irriteront tellement Dieu, qu'il se retirera d'eux, qu'il abandonnera leur terre, leur cité, son temple, son arche sainte avec toutes les choses sacrées, objets du mépris et proie de cette orgueilleuse cité dont tu as vu les hautes murailles laissées dans la confusion, d'où elle fut appelée Babylone.

«Là Dieu laisse son peuple habiter en captivité l'espace de soixante-dix ans; ensuite il l'en retire, se souvenant de sa miséricorde et de son alliance jurée à David, invariable comme les jours du ciel. Revenus de Babylone avec l'agrément des rois, leurs maîtres, que Dieu disposera en faveur des Israélites, ils réédifieront d'abord la maison de Dieu. Pendant quelque temps ils vivront modérés, dans un état médiocre; jusqu'à ce que augmentés en nombre et en richesse, ils deviennent factieux; mais la dissension s'engendrera d'abord parmi les prêtres, hommes qui servent l'autel et qui devraient le plus s'efforcer à la paix: leur discorde amènera l'abomination dans le temple même; ils saisiront enfin le sceptre sans égard pour le fils de David; et ensuite ils le perdront, et il passera à un étranger, afin que le véritable roi par l'onction, le Messie puisse naître dépouillé de son droit.

«Cependant, à sa naissance, une étoile qui n'avait pas été vue auparavant dans le ciel proclame sa venue et guide les sages de l'orient, qui s'enquièrent de sa demeure pour offrir de l'encens, de la myrrhe et de l'or. Un ange solennel dit le lieu de sa naissance à de simples bergers qui veillaient pendant la nuit. Ils y courent en hâte pleins de joie, et ils entendent son Noël chanté par un chœur d'anges.--Une Vierge est sa mère, mais son père est le pouvoir du Très-Haut. Il montera sur le trône héréditaire; il bornera son règne par les larges limites de la terre, sa gloire par les deux.»

Michel s'arrêta, apercevant Adam accablé d'une telle joie, qu'il était, comme dans la douleur, baigné de larmes, sans respiration et sans paroles; il exhala enfin celles-ci:

«Ô prophète d'agréables nouvelles! toi qui achèves les plus hautes espérances! à présent je comprends clairement ce que souvent mes pensées les plus appliquées ont cherché en vain: pourquoi l'objet de notre grande attente sera appelé la race de la femme. Vierge mère je te salue! toi haute dans l'amour du ciel! Cependant tu sortiras de mes reins, et de tes entrailles sortira le Fils du Dieu Très-Haut: ainsi Dieu s'unira avec l'homme. Le serpent doit attendre maintenant l'écrasement de sa tête avec une mortelle peine. Dis où et quand leur combat? quel coup blessera le talon du vainqueur.»

Michel:

«Ne rêve pas de leur combat comme d'un duel, ni ne songe de blessures locales à la tête ou au talon: le Fils ne réunit point l'humanité à la divinité, pour vaincre ton ennemi avec plus de force; ni Satan ne sera dominé de la sorte lui que sa chute du ciel (blessure bien plus mortelle), n'a pas rendu incapable de te donner ta blessure de mort. Celui qui vient ton Sauveur te guérira, non en détruisant Satan, mais ses œuvres en toi et dans ta race. Ce qui ne peut être qu'en accomplissant (ce à quoi tu as manqué) l'obéissance à la loi de Dieu, imposée sous peine de mort, et en souffrant la mort, peine due à ta transgression et due à ceux qui doivent naître de toi.

«Ainsi seulement la souveraine justice peut être satisfaite: ton Rédempteur remplira exactement la loi de Dieu à la fois par obéissance et par amour, bien que l'amour seul remplisse la loi. Il subira ton châtiment en se présentant dans la chair à une vie outragée et à une mort maudite, annonçant la vie à tous ceux qui croiront en sa rédemption, qui croiront que son obéissance lui sera imputée, qu'elle deviendra la leur par la foi, que ses mérites les sauveront, non leurs propres œuvres, quoique conformes à la loi. Pour cela haï il sera blasphémé, saisi par force, jugé, condamné à mort comme infâme et maudit, cloué à la croix par sa propre nation, tué pour avoir apporté la vie. Mais à sa croix il clouera tes ennemis; le jugement rendu contre toi, les péchés de tout le genre humain, seront crucifiés avec lui; et rien ne nuira plus à ceux qui se confieront justement dans sa satisfaction.

«Il meurt, mais bientôt revit. La mort sur lui n'usurpera pas longtemps le pouvoir: avant que la troisième aube du jour revienne, les étoiles du matin le verront se lever de sa tombe, frais comme la lumière naissante, ta rançon qui rachète l'homme de la mort, étant payée. Sa mort satisfera pour l'homme aussi souvent qu'il ne négligera point une vie ainsi offerte, et qu'il en embrassera le mérite par une foi non dénuée d'œuvres. Cet acte divin annule ton arrêt, cette mort dont tu serais mort dans le péché pour jamais perdu à la vie; cet acte brisera la tête de Satan, écrasera sa force par la défaite du Péché et de la Mort, ses deux armes principales, enfoncera leur aiguillon dans sa tête beaucoup plus profondément que la mort temporelle ne brisera le talon du vainqueur, ou de ceux qu'il rachète mort comme un sommeil, passage doux à une immortelle vie.

«Après sa résurrection il ne restera sur la terre que le temps suffisant pour apparaître à ses disciples, hommes qui le suivirent toujours pendant sa vie. Il les chargera d'enseigner aux nations ce qu'ils apprirent de lui et de sa rédemption, baptisant dans le courant de l'eau ceux qui croiront: signe qui, en les lavant de la souillure du péché pour une vie pure, les préparera en esprit (s'il en arrivait ainsi) à une mort pareille à celle dont le Rédempteur mourut. Ces disciples instruiront toutes les nations; car, à compter de ce jour, le salut sera prêché non seulement aux fils sortis des reins d'Abraham, mais aux fils de la foi d'Abraham par tout le monde; ainsi dans la race d'Abraham toutes les nations seront bénies.

«Ensuite le Sauveur montera dans le ciel des cieux avec la victoire, triomphant au milieu des airs de ses ennemis et des tiens: il y surprendra le serpent, prince de l'air; il le tramera enchaîné à travers tout son royaume, et l'y laissera confondu. Alors il entrera dans la gloire, reprendra sa place, à la droite de Dieu, exalté hautement au-dessus de tous les noms dans le ciel. De là, quand la dissolution de ce monde sera mûre, il viendra dans la gloire et la puissance, juger les vivants et les morts, juger les infidèles morts, mais récompenser les fidèles et les recevoir dans la béatitude, soit au ciel ou sur la terre; car la terre alors sera toute paradis; bien plus heureuse demeure que celle d'Éden, et bien plus heureux jours!»

Ainsi parla l'archange Michel, et il fit une pause, comme s'il était à la grande période du monde; notre père, rempli de joie et d'admiration, s'écria:

«Ô bonté infinie, bonté immense! qui du mal produira tout ce bien, et le mal changera en bien! merveille plus grande que celle qui d'abord par la création fit sortir la lumière des ténèbres. Je suis rempli de doute: dois-je me repentir à présent du péché que j'ai commis et occasionné, ou dois-je m'en réjouir beaucoup plus, puisqu'il en résultera beaucoup plus de bien: à Dieu plus de gloire, aux hommes plus de bonne volonté de la part de Dieu, et la grâce surabondant où avait abondé la colère? Mais dis-moi, si notre libérateur doit remonter aux cieux, que deviendra le peu de ses fidèles, laissé parmi le troupeau infidèle, les ennemis de la vérité? Qui alors guidera son peuple? qui le défendra? Ne traiteront-ils pas plus mal ses disciples qu'ils ne l'ont traité lui-même?»

«Sois sûr qu'ils le feront, dit l'ange: mais du ciel il enverra aux siens un Consolateur, la promesse du Père, son Esprit qui habitera en eux, et écrira la loi de la foi dans leur cœur, opérant par l'amour pour les guider en toute vérité. Il les revêtira encore d'une armure spirituelle, capable de résister aux attaques de Satan et d'éteindre ses dards de feu. Ils ne seront point effrayés de tout ce que l'homme pourra faire contre eux, pas même de la mort. Ils seront dédommagés de ces cruautés par des consolations intérieures, et souvent soutenus au point d'étonner leurs plus fiers persécuteurs; car l'Esprit (descendu d'abord sur les apôtres que le Messie envoya évangéliser les nations, et descendu ensuite sur tous les baptisés) remplira ces apôtres de dons merveilleux pour parler toutes les langues et faire tous les miracles que leur Maître faisait devant eux. Ils détermineront ainsi une grande multitude dans chaque nation à recevoir avec joie les nouvelles apportées du ciel. Enfin, leur ministère étant accompli, leur course achevée, leur doctrine et leur histoire laissées écrites, ils meurent.

«Mais à leur place, comme ils l'auront prédit, des loups succéderont aux pasteurs, loups ravissants qui feront servir les sacrés mystères du ciel à leurs propres et vils avantages, à leur cupidité, à leur ambition: et par des superstitions, des traditions humaines, ils infecteront la vérité déposée pure seulement dans ces actes écrits, mais qui ne peut être entendue que par l'Esprit.

«Ils chercheront à se prévaloir de noms, de places, de titres, et à joindre à ceux-ci la temporelle puissance, quoiqu'en feignant d'agir par la puissance spirituelle, s'appropriant l'Esprit de Dieu, promis également et donné à tous les croyants. Dans cette prétention, des lois spirituelles seront imposées par la force charnelle à chaque conscience, lois que personne ne trouvera sur le rôle de celles qui ont été laissées, ou que l'Esprit grave intérieurement dans le cœur.

«Que voudront-ils donc, sinon contraindre l'Esprit de la grâce même et lier la liberté sa compagne? Que voudront-ils, sinon démolir les temples vivants de Dieu, bâtis pour durer par la foi, leur propre foi, non celle d'un autre? (car sur terre, qui peut être écouté comme infaillible contre la foi et la conscience!) Cependant plusieurs se présumeront tels: de là une accablante persécution s'élèvera contre tous ceux qui persévéreront à adorer en esprit et en vérité. Le reste, ce sera le plus grand nombre, s'imaginera satisfaire à la religion par des cérémonies extérieures et des formalités spécieuses. La vérité se retirera percée des traits de la calomnie, et les œuvres de la foi seront rarement trouvées.

«Ainsi ira le monde, malveillant aux bons, favorable aux méchants, et sous son propre poids gémissant, jusqu'à ce que se lève le jour du repos pour le juste, de vengeance pour le méchant; jour du retour de celui si récemment promis à ton aide, de ce Fils de la femme, alors obscurément annoncé, à présent plus amplement connu pour ton Sauveur et ton Maître.

«Enfin, sur les nuages il viendra du ciel, pour être révélé dans la gloire du Père, pour dissoudre Satan avec son monde pervers. Alors de la masse embrasée, purifiée et raffinée, il élèvera de nouveaux cieux, une nouvelle terre, des âges d'une date infinie, fondés sur la justice, la paix, l'amour, et qui produiront pour fruits la joie et l'éternelle félicité.»

L'ange finit, et Adam lui répliqua pour la dernière fois:

«Combien ta prédiction, ô bienheureux voyant, a mesuré vite ce monde passager, la course du temps jusqu'au jour où il s'arrêtera fixé! au-delà, tout est abîme, éternité, dont l'œil ne peut atteindre la fin! Grandement instruit, je partirai d'ici, grandement en paix de pensée, et je suis rempli de connaissances autant que ce vase peut en contenir; aspirer au delà a été ma folie. J'apprends de ceci que le mieux est d'obéir, d'aimer Dieu seul avec crainte, de marcher comme en sa présence, de reconnaître sans cesse sa providence, de ne dépendre que de lui, miséricordieux pour tous ses ouvrages surmontant toujours le mal par le bien, par de petites choses accomplissant les grandes, par des moyens réputés faibles renversant la force du monde, et le sage du monde, par la simplicité de l'humble: je sais désormais que souffrir pour la cause de la vérité c'est s'élever par la force à la plus haute victoire, et que pour le fidèle la mort est la porte de la vie; je suis instruit de cela par l'exemple de celui que je reconnais à présent pour mon Rédempteur à jamais béni.»

L'Ange à Adam répliqua aussi pour la dernière fois:

«Ayant appris ces choses, tu as atteint la somme de la sagesse. N'espère rien de plus haut quand même tu connaîtrais toutes les étoiles par leur nom, et tous les pouvoirs éthérés, tous les secrets de l'abîme, tous les ouvrages de la nature, ou toutes les œuvres de Dieu dans le ciel, l'air, la terre ou la mer; quand tu jouirais de toutes les richesses de ce monde, et le gouvernerais comme un seul empire. Ajoute seulement à tes connaissances des actions qui y répondent; ajoute la vertu, la patience, la tempérance; ajoute l'amour, dans l'avenir nommé charité, âme de tout le reste. Alors tu regretteras moins de quitter ce paradis, puisque tu posséderas en toi-même un paradis bien plus heureux.

«Descendons maintenant de cette cime de spéculation; car l'heure précise exige notre départ d'ici. Regarde! ces gardes que j'ai campés sur cette colline attendent l'ordre de se mettre en marche: à leur front, une épée flamboyante, en signal du bannissement, ondoie avec violence. Nous ne pouvons rester plus longtemps. Va éveille Ève: elle aussi je l'ai calmée par de doux rêves, présages du bien, et j'ai disposé tous ses esprits à une humble soumission. Dans un moment convenable tu lui feras part de ce que tu as entendu, surtout de ce qu'il importe à sa foi de connaître, la grande délivrance du genre humain, qui doit venir de sa race, de la race de la femme. Puissiez-vous vivre (vos jours seront nombreux) dans une foi unanime, quoique tristes, à cause des maux passés, cependant encore beaucoup plus consolés par la méditation d'une heureuse fin.»

Il finit, et tous deux descendent la colline. Arrivés au bas, Adam courut en avant au berceau où Ève s'était endormie; mais il la trouva éveillée; elle le reçut ainsi avec ces paroles qui n'étaient plus tristes:

«D'où tu reviens et où tu étais allé, je le sais, car Dieu est aussi dans le sommeil et instruit les songes: il me les a envoyés propices, présageant un grand bien, depuis que fatiguée de chagrin et de détresse de cœur, je tombai endormie; mais à présent, guide-moi: en moi, plus de retardement: aller avec toi, c'est rester ici; rester sans toi ici, c'est sortir d'ici involontairement. Tu es pour moi toutes choses sous le ciel, tu es tous les lieux pour moi, toi qui pour mon crime volontaire es banni d'ici. Cependant, j'emporte d'ici cette dernière consolation, qui me rassure: bien que par moi tout ait été perdu, malgré mon indignité, une faveur m'est accordée: par moi la Race promise réparera tout.»

Ainsi parle Ève, notre mère, et Adam l'entendit charmé, mais ne répondit point; l'archange était trop près, et de l'autre colline à leur poste assigné, tous dans un ordre brillant les chérubins descendaient: ils glissaient météores sur la terre, ainsi qu'un brouillard du soir élevé d'un fleuve glisse sur un marais, et envahit rapidement le sol sur les talons du laboureur qui retourne à sa chaumière. De front, ils s'avançaient; devant eux le glaive brandissant du Seigneur flamboyait furieux, comme une comète: la chaleur torride de ce glaive, et sa vapeur telle que l'air brûlé de la Libye, commençaient à dessécher le climat tempéré du paradis; quand l'Ange hâtant nos languissants parents, les prit par la main, les conduisit droit à la porte orientale; de là aussi vite jusqu'au bas du rocher, dans la plaine inférieure, et disparut.

Ils regardèrent derrière eux, et virent toute la partie orientale du paradis, naguère leur séjour, ondulée par le brandon flambant: la porte était obstruée de figures redoutables et d'armes ardentes.

Adam et Ève laissèrent tomber quelques naturelles larmes qu'ils essuyèrent vite. Le monde entier était devant eux, pour y choisir le lieu de leur repos, et la Providence était leur guide. Mais main en main, à pas incertains et lents, ils prirent à travers Éden leur chemin solitaire.

FIN DU PARADIS PERDU.