Le Paradis Perdu

dix. Mais viens, si bien réparés, jouons maintenant comme il convient

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après un si délicieux repas. Car jamais ta beauté, depuis le jour que je te vis pour la première fois et t'épousai ornée de toutes les perfections, n'enflamma mes sens de tant d'ardeur pour jouir de toi, plus charmante à présent que jamais! Ô bonté de cet arbre plein de vertu!»

Il dit et n'épargna ni regard, ni badinage d'une intention amoureuse. Il fut compris d'Ève, dont les yeux lançaient des flammes contagieuses. Il saisit sa main, et vers un gazon ombragé, qu'un toit de feuillage épais et verdoyant couvrait en berceau, il conduisit son épouse nullement résistante. De fleurs était la couche, pensées, violettes, asphodèles, hyacinthes! le plus doux, le plus frais giron de la terre. Là ils s'assouvirent largement d'amour et de jeux d'amour; sceau de leur mutuel crime, consolation de leur péché, jusqu'à ce que la rosée du sommeil les opprimât, fatigués de leur amoureux déduit.

Sitôt que se fut exhalée la force de ce fruit fallacieux, dont l'enivrante et douce vapeur s'était jouée autour de leurs esprits, et avait fait errer leurs facultés intérieures: dès qu'un sommeil plus grossier, engendré de malignes fumées et surchargé de songes remémoratifs, les eut quittés, ils se levèrent comme d'une veille laborieuse. Ils se regardèrent l'un l'autre, et bientôt ils connurent comment leurs yeux étaient ouverts, comment leurs âmes obscurcies! L'innocence qui de même qu'un voile leur avait dérobé la connaissance du mal, avait disparu. La juste confiance, la native droiture, l'honneur, n'étant plus autour d'eux, les avaient laissés nus à la nature coupable: elle les couvrit, mais sa robe les découvrit davantage. Ainsi le fort Danite, l'herculéen Samson se leva du sein prostitué de Dalila, la Philistine, et s'éveilla tondu de sa force: Ève et Adam s'éveillèrent nus et dépouillés de toute leur vertu. Silencieux et la confusion sur le visage, longtemps ils restèrent assis comme devenus muets, jusqu'à ce qu'Adam, non moins honteux que sa compagne, donna enfin passage à ces paroles contraintes:

«Ô Ève, dans une heure mauvaise tu prêtas l'oreille à ce reptile trompeur: de qui que ce soit qu'il ait appris à contrefaire la voix de l'homme, il a dit vrai sur notre chute, faux sur notre élévation promise, puisque en effet nous trouvons nos yeux ouverts, et trouvons que nous connaissons à la fois le bien et le mal, le bien perdu, le mal gagné! Triste fruit de la science, si c'est science de savoir ce qui nous laisse ainsi nus, privés d'honneur, d'innocence, de foi, de pureté, notre parure accoutumée, maintenant souillée et tachée, et sur nos visages les signes évidents d'une infâme volupté, d'où s'amasse un méchant trésor, et même la honte, le dernier des maux! Du bien perdu sois donc sûre... Comment pourrais-je désormais regarder la face de Dieu ou de son ange, qu'auparavant avec joie et ravissement j'ai si souvent contemplée? Ces célestes formes éblouiront maintenant cette terrestre substance par leurs rayons d'un insupportable éclat. Oh! que ne puis-je ici, dans la solitude, vivre sauvage, en quelque obscure retraite où les plus grands bois, impénétrables à la lumière de l'étoile ou du soleil, déploient leur vaste ombrage, bruni comme le soir! Couvrez-moi, vous pins, vous cèdres, sous vos rameaux innombrables; cachez-moi là où je ne puisse jamais voir ni Dieu ni son ange! Mais délibérons, en cet état déplorable, sur le meilleur moyen de nous cacher à présent l'un à l'autre ce qui semble le plus sujet à la honte et le plus indécent à la vue. Les feuilles larges et satinées de quelque arbre, cousues ensemble et ceintes autour de nos reins, nous peuvent couvrir, afin que cette compagne nouvelle, la honte, ne siège pas là et ne nous accuse pas comme impurs.»

Tel fut le conseil d'Adam; ils entrèrent tous deux dans le bois le plus épais: là ils choisirent bientôt le figuier, non cette espèce renommée pour son fruit, mais celui que connaissent aujourd'hui les Indiens du Malabar et du royaume de Decan; il étend ses bras, et ses branches poussent si amples et si longues que leurs tiges courbées prennent racine; filles qui croissent autour de l'arbre mère; monument d'ombre à la voûte élevée aux promenades pleines d'échos: là souvent le pâtre indien, évitant la chaleur, s'abrite au frais et surveille ses troupeaux paissants, à travers les entaillures pratiquées dans la plus épaisse ramée.

Adam et Ève cueillirent ces feuilles larges comme un bouclier d'amazone: avec l'art qu'ils avaient ils les cousirent pour en ceindre leurs reins; vain tissu! si c'était pour cacher leur crime et la honte redoutée. Oh! combien ils différaient de leur première et glorieuse nudité! Tels, dans ces derniers temps, Colomb trouva les Américains portant une ceinture de plumes, nus du reste, et sauvages parmi les arbres, dans les îles et sur les rivages couverts de bois: ainsi nos premiers parents étaient enveloppés, et comme ils le croyaient, leur honte en partie voilée; mais n'ayant l'esprit ni à Taise ni en repos, ils s'assirent à terre pour pleurer.

Non-seulement des larmes débordèrent de leurs yeux, mais de grandes tempêtes commencèrent à s'élever au-dedans d'eux-mêmes, de violentes passions, la colère, la haine, la méfiance, le soupçon, la discorde; elles ébranlèrent douloureusement l'état intérieur de leur esprit, région calme naguère et pleine de paix maintenant agitée et turbulente, car l'entendement ne gouvernait plus et la volonté n'écoutait plus sa leçon; ils étaient assujettis tous deux à l'appétit sensuel dont l'usurpation, venue d'en bas, réclamait sur la souveraine raison une domination supérieure.

D'un cœur troublé, avec un regard aliéné et une parole altérée, Adam reprit ainsi son discours interrompu:

«Que n'écoutas-tu mes paroles et ne restas-tu avec moi, comme je t'en suppliais, lorsque dans cette malheureuse matinée tu étais possédée de cet étrange désir d'errer qui te venait je ne sais d'où! Nous serions alors restés encore heureux, et non, comme à présent, dépouillés de tout notre bien, honteux, nus, misérables. Que personne ne cherche désormais une inutile raison pour justifier la fidélité due: quand on cherche ardemment une pareille preuve, concluez que l'on commence à faillir.»

Ève aussitôt, émue de ce ton de reproche:

«Quels mots sévères sont échappés de tes lèvres, Adam? imputes-tu à ma faiblesse ou à mon envie d'errer, comme tu l'appelles, ce qui aurait pu arriver aussi mal, toi présent (qui sait?) ou à toi-même peut-être? Eusses-tu été là, ou l'attaque ici, tu n'aurais pu découvrir l'artifice du serpent, parlant comme il parlait. Entre lui et nous aucune cause d'inimitié n'étant connue, pourquoi m'aurait-il voulu du mal et cherché à me faire du tort? Ne devais-je jamais me séparer de ton côté? Autant aurait valu croître là toujours, côte sans vie. Étant ce que je suis, toi, le chef, pourquoi ne m'as-tu pas défendu absolument de m'éloigner, puisque j'allais à un tel péril, comme tu le dis? Trop facile alors, tu ne te fis pas beaucoup contredire; bien plus tu me permis, tu m'approuvas, tu me congédias de bon accord. Si tu eusses été ferme et arrêté dans ton refus, je n'aurais pas transgressé, ni toi avec moi.»

Adam, irrité pour la première fois, lui répliqua:

«Est-ce là ton amour; est-ce là la récompense du mien, Ève ingrate; de mon amour que je t'ai déclaré inaltérable lorsque tu étais perdue, et que je ne l'étais pas; moi qui aurais pu vivre et jouir d'un éternel bonheur, et qui toutefois ai volontairement préféré la mort avec toi? Et maintenant tu me reproches d'être la cause de ta transgression! il te semble que je ne t'ai pas retenue avec assez de sévérité! Que pouvais-je de plus? Je t'avertis, je t'exhortai, je te prédis le danger, l'ennemi aux aguets placé en embuscade. Au-delà de ceci, il ne restait que la force, et la force n'a point lieu contre une volonté libre. Mais la confiance en toi-même t'a emportée, certaine que tu étais ou de ne pas rencontrer de péril, ou d'y trouver matière d'une glorieuse épreuve. Peut-être aussi ai-je erré en admirant si excessivement ce qui semblait en toi si parfait que je croyais que le mal n'oserait attenter sur toi; mais je maudis maintenant cette erreur devenue mon crime, et toi l'accusatrice. Ainsi il en arrivera à celui qui, se fiant trop au mérite de la femme, laissera gouverner la volonté de la femme: contrariée, la femme ne supportera aucune contrainte; laissée à elle-même, si le mal s'ensuit, elle accusera d'abord la faible indulgence de l'homme.»

Ainsi dans une mutuelle accusation, Ève et Adam dépensaient les heures infructueuses; mais ni l'un ni l'autre ne se condamnant soi-même, à leur vaine dispute il semblait n'y avoir de fin.

LIVRE DIXIÈME

ARGUMENT

La transgression de l'homme étant connue, les anges de garde quittent le paradis et retournent au ciel pour justifier leur vigilance; ils sont approuvés, Dieu déclarant que l'entrée de Satan n'a pu être prévenue par eux. Dieu envoie son Fils pour juger les transgresseurs; il descend et prononce conformément la sentence. Alors il en a pitié, les vêt tous deux et remonte vers son Père. Le Péché et la Mort, assis jusqu'alors aux portes de l'enfer, par une merveilleuse sympathie sentant le succès de Satan dans ce nouveau monde, et la faute que l'homme y a commise, se résolvent de ne pas rester longtemps confinés dans l'enfer et de suivre Satan, leur père, dans la demeure de l'homme. Pour faire une route plus commode pour aller et venir de l'enfer à ce monde, ils pavent çà et là un large grand chemin ou un pont au-dessus du chaos en suivant la première trace de Satan. Ensuite, se préparant à gagner la terre, ils le rencontrent fier de son succès, revenant à l'enfer. Leurs mutuelles félicitations. Satan arrive à Pandæmonium. Il raconte avec jactance en pleine assemblée, son succès sur l'homme. Au lieu d'applaudissements il est accueilli par un sifflement général de tout son auditoire, transformé tout à coup, ainsi que lui-même, en serpents, selon sa sentence prononcée dans le paradis. Alors trompés par une apparence de l'arbre défendu qui s'élève devant eux, ils cherchent avidement à atteindre le fruit et mâchent de la poussière et des cendres amères. Progrès du Péché et de la Mort. Dieu prédit la victoire finale de son Fils sur eux et le renouvellement de toutes choses; mais pour le moment il ordonne à ses anges de faire divers changements dans les cieux et les éléments. Adam apercevant de plus en plus sa condition dégradée, se lamente tristement, et rejette la consolation d'Ève. Elle persiste, et l'apaise à la fin. Alors pour empêcher la malédiction de tomber probablement sur leur postérité, elle propose à Adam des moyens violents, qu'il n'approuve pas. Mais concevant une meilleure espérance, il lui rappelle la dernière promesse qui leur fut faite, que sa race se vengera du serpent, et il l'exhorte à chercher avec lui la réconciliation de la Divinité offensée par le repentir et la prière.

Cependant l'action haineuse et méchante que Satan avait faite dans Éden était connue du ciel; on savait comment dans le serpent il avait séduit Ève, elle son mari, et l'avait engagé à goûter le fruit fatal. Car qui peut échapper à l'œil de Dieu qui voit tout, ou tromper son esprit, qui sait tout? Sage et juste en toutes choses, l'Éternel n'empêcha point Satan de tenter l'esprit de l'homme armé d'une force entière et d'une volonté libre, parfaites pour découvrir et repousser les ruses d'un ennemi ou d'un faux ami. Car Adam et Ève connaissaient et devaient toujours se rappeler l'importante injonction de ne jamais toucher au fruit, qui que ce fût qui les tentât. N'obéissant pas, ils encoururent la peine: que pouvaient-ils attendre de moins? La complication de leur péché méritait leur chute.

Les gardes angéliques du paradis se hâtèrent de monter au ciel, mornes et abattus en songeant à l'homme, car par ceci ils connaissaient son état; ils s'étonnaient beaucoup que le subtil ennemi sans être vu, leur eût dérobé son entrée.

Sitôt que ces fâcheuses nouvelles arrivèrent de la terre à la porte du ciel, tous ceux qui les entendirent furent affligés, une sombre tristesse n'épargna pas dans ce moment les visages divins; cependant mêlée de pitié, elle ne voila pas leur béatitude. Autour des nouveaux arrivés, le peuple éthéré accourut en foule, pour écouter et apprendre comment tout était advenu. Ils se hâtèrent vers le trône suprême, responsables qu'ils étaient, afin d'exposer dans un juste plaidoyer extrême vigilance, aisément approuvée. Quand le Très-Haut, l'éternel Père, du fond de son secret nuage fit sortir ainsi sa voix dans le tonnerre:

«Anges assemblés, et vous puissances revenues d'une commission infructueuse, ne soyez ni découragés, ni troublés de ces nouvelles de la terre que vos soins les plus sincères ne pouvaient prévenir? J'avais prédit dernièrement ce qui arriverait, lorsque pour la première fois le tentateur sorti de l'enfer, traversait l'abîme. Je vous ai annoncé qu'il prévaudrait, prompt dans son mauvais message; que l'homme serait séduit, perdu par la flatterie, et croyant le mensonge contre son Créateur. Aucun de mes décrets concourant n'a nécessité sa chute, ou touché du plus léger mouvement d'impulsion sa volonté libre laissée à sa propre inclination dans un juste équilibre. Mais l'homme est tombé, et maintenant que reste-t-il à faire, sinon à prononcer l'arrêt mortel contre sa transgression, la mort dénoncée pour ce jour même? Il la présume déjà vaine et nulle, parce qu'elle ne lui a pas encore été infligée, comme il le craignait, par quelque coup subit; mais bientôt il trouvera, avant que le jour finisse, que sursis n'est pas acquittement: la justice ne reviendra pas dédaignée comme la bonté.

«Mais qui enverrai-je pour juger les coupables? qui, sinon toi, vice-régent, mon Fils? À toi j'ai transféré tout jugement au ciel, sur la terre et dans l'enfer. On verra facilement que je me propose de donner la miséricorde pour collègue à la justice en t'envoyant, toi l'ami de l'homme, son médiateur, à la fois désigné rançon et rédempteur volontaire, en t'envoyant, toi destiné à devenir homme pour juger l'homme tombé.»

Ainsi parla le Père; il entr'ouvrit brillante la droite de sa gloire, et rayonna sur son Fils sa divinité dévoilée. Le Fils, plein de splendeur, exprima manifestement tout son père, et lui répondit ainsi, divinement doux:

«Éternel Père! à toi d'ordonner, à moi de faire dans le ciel et sur la terre ta volonté suprême, afin que tu puisses toujours mettre ta complaisance en moi, ton Fils bien aimé. Je vais juger sur la terre ceux-ci tes pécheurs; mais tu le sais, quel que soit le jugement, la peine la plus grande doit tomber sur moi, quand le temps sera accompli. Car je m'y suis engagé en ta présence; je ne m'en repens pas, et par cela j'obtiens le droit d'adoucir leur sentence sur moi dérivée: je tempérerai la justice par la miséricorde, de manière qu'elles seront les plus glorifiées, en étant pleinement satisfaites et toi apaisé. Il n'y aura besoin ni de suite ni de cortège, là où personne ne doit assister au jugement, excepté les deux qui seront jugés; le troisième coupable, absent, n'en est que mieux condamné; convaincu par sa fuite et rebelle à toutes les lois: la conviction du serpent n'importe à personne.»

Il dit, et se leva de son siège rayonnant d'une haute gloire collatérale; les Trônes, les Puissances, les Principautés, les Dominations, ses ministres, l'accompagnèrent jusqu'à la porte du ciel, d'où l'on aperçoit Éden et toute la côte en perspective: soudain il est descendu; le temps ne mesure point la promptitude des dieux, bien qu'il soit ailé des plus rapides minutes.

Le soleil dans sa chute occidentale, était alors descendu du midi; les vents légers, à leur heure marquée pour souffler sur la terre, s'éveillaient et introduisaient en elle la tranquille fraîcheur du soir. Dans ce moment, avec une colère plus tranquille, vint l'intercesseur et doux Juge pour sentencier l'homme. La voix de Dieu qui se promenait dans le jardin fut portée par les suaves brises à l'oreille d'Adam et d'Ève, au déclin du jour; ils l'entendirent, et ils se cachèrent parmi les arbres les plus touffus. Mais Dieu s'approchant appelle Adam à haute voix:

«Adam, où es-tu, toi accoutumé à rencontrer avec joie ma venue, dès que tu la voyais de loin? Je ne suis pas satisfait de ton absence