Part 9
Ni Quérard, ni Barbier ne permettent de percer l’anonymat de l’auteur de ce _Confessionnal des Jésuites_. Trompé, il le fut évidemment, et, évoquant ses jalousies passées et les départs hâtifs de l’adultère pour quelque rendez-vous, il se remémore parmi les dessous de l’infidèle, ses pantalons. Il y a dans sa songerie à la fois de la délectation morose et plus encore de l’amertume. Les pantalons ne constituaient-ils pas surtout une défense contre lui?
«Il y avait pour le blanchissage d’une semaine... une profusion de ces jolis pantalons garnis, qui font de nos femmes des pigeons pattus... tout cela pour une semaine»[224].
Le mari, épluchant, après l’accident, le linge sale et le livre de blanchissage de sa femme... mais, j’ai entendu parler de cela, jadis: à Lille, je crois. Je crois même qu’il encaissa de l’amant une gifle qu’il ne rendit pas... mais, tout cela est si vieux!
La dame du Confessionnal voyait moins, faut-il le dire, dans le pantalon, un piment pour les déshabillés des cinq à sept, qu’une défense, la nuit, contre les entreprises de l’époux.
—Fermés, alors?
—Mais oui, Madame, et la nuit encore!
«Puis après avoir fait sa toilette de nuit avec précipitation, éteint les lumières au moindre bruit, Madame mettait un pantalon... vertugadin de nouvelle espèce contre les insolentes tentatives d’un mari; elle avait eu soin, pour ses courses du soir, de ne pas s’en embarrasser les jambes, cela eût gêné ses mouvements»[225].
—Tu parles! ajouterait Bossuet.
Mais c’est bien de la délectation morose, en même temps que de la jalousie: ces dessous flottent dans ses souvenirs.
«Ah! alors qu’elle se parait, rien de trop beau, magnifiques cheveux d’emprunt, puis les bas de soie rose rayés à jour pour une dévote qui ne va plus dans le monde, puis cette profusion de petits fichus brodés pour cacher discrètement un sein qu’on ne voudrait pas montrer et pour cause, et ces jolis petits pantalons avec ces jolies petites garnitures de dentelles, qu’on sait ôter si prestement au besoin, mais qu’on garde comme une barrière aux entreprises du mari»[226]...
Il n’y a pas à dire, ils étaient fermés. Quant à leur joliesse et à leur petitesse, n’exagérons rien: non, pigeons pattus... enfin, si ça l’excitait cet homme!
Le pantalon est loin encore d’être entré dans les mœurs. Les trousseaux que publie, deux fois par an, le _Moniteur de la Mode_ n’en comprennent point (1845-1850). Un trousseau, dont le devis manuscrit m’est tombé entre les mains, en compte une douzaine en madapolam, au prix de 5 francs pièce, soit un total de 60 francs (1846).
Peste, ce devait être une élégante.
Le trousseau de Mlle L. de B., publié en mai 1848, par le _Conseiller des Dames_, comptait «six douzaines de chemises, garnies d’une valencienne très petite», mais, pas un seul pantalon.
Les excursions de la Cour dans les Pyrénées font cependant comprendre l’utilité de cette cuirasse postérieure. Énumérant les toilettes des jeunes personnes qui accompagneront la duchesse de Nemours, Mme de Renneville décrit ainsi la lingerie:
«La lingerie destinée à compléter ce costume très simple était en mousseline suisse ou en batiste; les gants étaient en peau de Suède, et un petit pantalon fermé par un poignet au-dessus de la bottine devenait indispensable pour gravir les collines et les montagnes»[227].
«Un petit pantalon» qui descend jusqu’à la bottine, non, merci!
Il est vrai que les amazones en portent à sous-pied large de 3 centimètres, fixé par des boutons»[228], tandis que le corset de couleur fait une timide et médiocrement heureuse apparition:
«Quelques femmes un peu économes ont voulu adopter la soie et la moire gris poussière; mais elles ont reconnu qu’un corset perdait de sa grâce et de sa coquetterie charmante, s’il n’était pas d’une blancheur éclatante»[229].
Si longs qu’ils soient, les pantalons commencent à s’orner:
«Les pantalons ont également un entre-deux au bas, posé au-dessus d’un petit volant qui termine le pantalon»[230].
En 1848, la _Lingère parisienne_ commence à donner des patrons de «pantalons de dames»—et quels patrons—mais, les petites filles surtout en portent, c’est même par quoi leur toilette continue à se différencier de celle des grandes personnes:
«La mode veut qu’on habille ces femmelettes en femmes, et sauf le pantalon qui est de rigueur, rien, dans leur toilette, ne diffère essentiellement de celle de leur sexe»[231].
Dans sa croisade en faveur du costume rationnel, (le mot n’était pas encore créé), Mme Dexter s’étonne de voir trouver inconvenant pour les femmes ce qui pour les fillettes semble de toute décence.
M. John Lemoine rend compte dans le _Journal des Débats_, de cette tentative et retient cet argument de Mme Dexter:
«J’en appelle à tout homme qui a eu l’occasion de marcher derrière une femme un jour de grand vent, et je lui demande si notre toilette actuelle a droit au monopole de la décence. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, le costume qu’on appelle immodeste est très bien porté, mais le lendemain on le trouve inconvenant»[232].
Laid plus encore qu’inconvenant, si l’on veut bien se souvenir de ce qu’était alors un pantalon de femme. Louis Sonnolet a évoqué, dans la _Vie Parisienne_, le spectre de ces laideurs:
«Mieux que ça, on affuble les femmes et même les petites filles d’amples pantalons dont les deux jambes, empesées, rigides, rigoureusement cylindriques tombent jusqu’à l’escarpin à cordons de soie. C’est le règne du pantalon pour toutes, du pantalon disgracieux et austère qui a un faux air d’armure de chasteté»[233].
Tuyaux de modestie, tuyaux de cheminées, dont ce quatrain attribué au Maître, célébrait dignement l’horreur:
Que les femmes d’un âge épouvantable ornées S’affublent de tuyaux comme les cheminées, J’y consens... Mais, j’en jure par Apollon, Je n’ai jamais compris Vénus en pantalon.
Le fiancé ne prévoyait guère ces voiles protecteurs qu’il devait par la suite ne pas aimer, quand dans une de ses lettres à Adèle Foucher, il lui reprochait de relever trop haut ses jupes dans la rue et de laisser voir ses jambes aux passants[234].
Ainsi que la politique, le pantalon fit des siennes et tenta son coup d’état, en décembre 1851, en réclamant ses droits sous la «toilette de bal ou de grande soirée»:
«La jupe est en gaze blanche très ample; elle a pour tout ornement, devant, trois chefs d’argent partant du milieu et s’éloignant du bas. Entre eux il y a un semis de pois d’argent. Un pantalon de gaze blanche unie et n’ayant que très peu d’ampleur est retenu au bas de la jambe par un chef en argent»[235].
Cette description ne ment pas à la réalité.
Sur la planche consacrée à ces splendeurs, la jeune personne ainsi accoutrée lève modestement de la main droite le bas de ses jupes, sous lesquelles apparaît, au-dessus de la bottine, le poignet du pantalon. A ce douloureux spectacle, une belle dame, dont le costume constitue une symphonie d’un vert grelottant, baisse vers elle l’attrition de son regard... On sent proches des compliments de condoléances.
Encore que ce ne fut guère joli, jamais tentative aussi sérieuse n’avait été faite pour faire accepter à la femme cet accessoire. C’était vouloir le faire passer de la toilette de villégiature, sous laquelle on le déclarait dès 1846, indispensable, dans la toilette habillée. Depuis les beaux jours de Catherine de Médicis et de Notre-Dame de Thermidor, jamais on n’avait eu semblable audace.
Certaines, entre autres la princesse de C... suivirent trop à la lettre la mode nouvelle, et ne craignirent pas de s’embarrasser d’un pantalon non pour une soirée, mais pour un rendez-vous. Lourde faute, car il était fermé.
Cela ressemblait à une mauvaise plaisanterie. La pauvre femme en fit l’expérience et ne pardonna point à son soupirant de n’être pas un de ces vigoureux amants de Brantôme, qui, en un coin de fenêtre, savaient essarter les caleçons de leur dame s’ils avaient le mauvais goût d’être bridés?:
«Après Mme P..., Mme la marquise de C..., a eu l’honneur de passer devant notre aréopage. C’est encore un _bas bleu_ de première qualité, qui étudie les langues modernes et les guitares, jadis coquette et très maniérée; je l’ai connue fumant la cigarette chez la princesse M... Le pauvre E... M..., en était très épris, il eut d’elle un rendez-vous qui n’eut aucun résultat, parce qu’elle portait pour la circonstance des pantalons sans couture, que mon timide ami n’osa pas déchirer, ce qu’elle ne lui a point pardonné»[236].
Cette idée aussi! Comme on comprend après cela ce cri du cœur d’une honnête bourgeoise de Nancy qui, après avoir voyagé en tête-à-tête et de nuit avec un bel officier bleu, confessait le lendemain à une amie:
—Sotte que je suis! pour une fois que j’ai eu une occasion, j’avais un pantalon fermé...
En janvier 1852, les premières lignes de la chronique du _Moniteur de la Mode_ constataient le terrain gagné par le pantalon:
«Le pantalon, jadis toléré pour la demi-toilette, a fini, d’empiètement en empiètement, par avoir ses entrées au bal. On fait pour les soirées dansantes d’élégants pantalons bouffants et serrés à la cheville par un poignet formé d’un chef d’argent. Cette mode a pour objet de protéger la jambe contre les indiscrétions de la valse et de la polka.
«Quelque chose de charmant et qui s’harmonise à ravir avec les pantalons _à la sultane_ (tel est le nom de cette importation asiatique), c’est un brodequin de satin blanc...»[237].
«Le pantalon jadis toléré pour la demi-toilette». Que diraient de cela les belles dames ou les fraîches demoiselles de chef-lieu de canton qui n’en portent, elles, que leurs jours de grande toilette? Le pantalon accompagne le chapeau à plumes, et quelles plumes!
Tantôt en percale, sans garniture d’aucune sorte, tantôt garnis d’une humble frivolité (1844) ou «en batiste très fine, bordé d’une toute petite valencienne» (juin 1851), couvrant la jambe et une partie de la bottine, ces pantalons dépassent sous les jupes des fillettes et des jeunes personnes. Les journaux de modes et les journaux illustrés en font vivre le souvenir et Violette ne les a point oubliés:
«Ces pantalons de percale voilant la jambe jusqu’à la cheville, très décents, mais affreusement laids et bourgeois, qui donnèrent aux jeunes filles d’il y a trente ans l’air de pigeons pattus»[238].
Lorsque les femmes se décidèrent à emprunter aux petites filles cette partie de leur toilette, l’hygiène aurait eu voix au chapitre autant que la prudence, ... je n’ose dire la pudeur. Edmond Texier accorde même plus d’importance à cette considération qu’à la crainte du vent et des chutes.
Pour ma part, je croirais volontiers plus encore à la toute puissance de la mode. L’hygiène a bon dos, mais c’est une de ces voix que les femmes écoutent peu.
«De jour en jour, hommes et femmes accordent de plus en plus à l’hygiène. L’usage si répandu aujourd’hui de la flanelle sur la peau, des doubles chaussures contre l’humidité attestent des soins plus prudents. C’est aussi dans cette vue que les dames se sont définitivement mises en possession des pantalons»[239].
Ah non! faisant grâce à celles que nous aimons ou que nous désirons de la flanelle sur la peau et des doubles chaussures, voyons surtout dans le triomphe du pantalon une conséquence de la crinoline, qui n’allait pas tarder à en faire l’«indispensable».
Le vent et les chutes, le froid et l’humidité, ce sont pourtant les deux facteurs que font valoir le _Conseiller des Dames_ et la _Lingère parisienne_ en donnant leurs premiers patrons de «pantalons» ou de «caleçons de dames».
L’un envisage les excursions:
«A la demande des dames qui voyagent, nous donnons le patron d’un pantalon pour dames ou jeunes personnes»[240];
L’autre, les rigueurs de l’hiver, mais la formule ne change guère:
«A la demande d’un grand nombre de nos abonnées, nous donnons aujourd’hui, à l’entrée de la saison d’hiver, un excellent patron de pantalon de dames»[241].
Décidément, la poire était mûre et les femmes semblaient vouloir y mordre.
La note était la même dans le _Parterre des Dames et Demoiselles_ (1857) et un petit conseil y était joint:
«Pantalon: vêtement que les femmes ne devraient jamais quitter, surtout en hiver».
Eh! eh! la bulle contre les caleçons, qu’en faites-vous, M. l’Abbé? car le jardinier de ce Parterre n’était autre que l’abbé C. M.; un Parterre qui parfois tournait au «jardin secret».
Cette fois, dans sa simplicité, le pantalon est admis et adopté par les élégantes. Les jupons sont garnis et les pantalons unis; qu’importe, les voici bien près d’avoir conquis leur place parmi les dessous de la femme:
«Des ceintures pareilles à celles des jupons se posent aux pantalons que les dames adoptent généralement aujourd’hui. Mais ils sont aussi simples que les jupons sont riches»[242].
Ce triomphe aurait peut-être été long à venir si un allié, plus puissant que le froid, que le vent et que les chutes, ne l’avait assuré. La crinoline commençait à sévir et pendant plus de dix ans, encombrante, disgracieuse et ballonnante, elle allait éloigner du corps les jupes des femmes et rendre cet empantalonnement nécessaire.
«Subitement, voici apparaître de formidables barrières. Subitement, voici venir une de ces révolutions de la mode dont nous parlions à l’instant.
«Jusqu’alors, en effet, dans la toilette féminine, l’inexpressible, le pantalon, ce qu’on appelait—tant il se portait peu—_le caleçon des coquettes_, n’avait joué qu’un rôle secondaire. Or, avec le second Empire, avec la Crinoline, il devient l’_indispensable_, si bien que ce qui se relevait et se montrait si facilement, si naturellement, dès maintenant, va devenir plus fermé, plus caché.
«Finis désormais les Nus rayonnants et sans malice du premier Empire et de la Restauration, finis les visions engageantes, les aperçus de cuisses avec lesquels l’imagerie de 1830 raccrochait les passants.
«Et alors va commencer—il faut savoir se contenter de ce que l’on a—le règne du mollet amené par le retroussage des jupes courtes sur la cage de fer, sur la crinoline.
«Le retroussage complet ne s’obtiendra plus que par les côtés, dans ces positions particulières nettement définies: _montée_, _entrée en omnibus_, _en voiture_, _en wagon_, et avec, comme vue de dessous, cette chose peu gracieuse, hideuse même; la femme _empantalonnée_, la femme mise en sac dans le pantalon droit de l’époque. Regard oblique vers les bastilles de la toilette»[243].
Vieux Dupin, en vain tu fulmines Dans ton petit livre à deux sous: Tu tapes sur les crinolines, Ne pouvant plus taper dessous...
Artistes et moralistes pouvaient, à défaut de lois somptuaires, railler et combattre la mode absurde des cages. Elles étaient maîtresses et reines: par leur bon plaisir, les femmes allaient être condamnées désormais à porter culotte.
Ce n’est pas à dire que toutes protestations aient cessé. Il s’en élevait et il devait s’en élever longtemps encore.
Pour certains, la femme ne pouvait que gagner à rester femme et par ces malencontreux pantalons elle achevait de se viriliser:
«Nous nous rapprochons du costume des hommes, nous portons les chapeaux ronds, les cols brisés, les manchettes mousquetaires; rien n’y manque, pas même les pantalons pour beaucoup d’entre nous. Je ne suis pas sûre que nous y gagnions, les femmes doivent rester femmes avant tout»[244].
Pas un historien du costume n’a négligé de noter cette petite révolution que les cerceaux des coquettes amenaient dans leurs dessous.
«C’est l’usage de la crinoline, écrivait Bertall[245], et de ses énormes cages de fer, dont l’effet était d’écarter au loin les jupes et les jupons des dames, qui a nécessité l’emploi de ces petits fourreaux de fine toile de lin ou de coton, qui sont chargés de garantir ce que les jupes et les jupons placés trop loin ne garantissent plus suffisamment.
«Depuis, les cages et les vastes jupons ont été supprimés, mais l’habitude du pantalon était prise et elle a persisté».
A diverses reprises, M. John Grand-Carteret a signalé l’étroite alliance qui unissait le pantalon à la crinoline et qui devait, dans le _Gil-Blas_ fournir à Colombine le sujet d’une si jolie chronique.
«Prise en elle-même, _au repos_, suivant la pittoresque expression d’un vaudevilliste, la crinoline, loin d’accentuer les formes, enfermait le corps dans une sorte de cage de sûreté; malheureusement elle ballonnait, et ses balancements, plus ou moins gracieux à la marche, devenaient inquiétants lorsqu’il s’agissait de franchir un passage étroit.
«N’est-ce pas elle qui compléta la toilette intime en rendant les inexpressibles d’un usage général?
«Malgré tout, la femme qui montait un escalier n’aimait pas à se sentir quelqu’un derrière les talons, parce que, en ce mouvement ascendant, comme quand elle se penchait du reste, on voyait toujours de son individu, plus qu’il n’est pour habitude d’en montrer»[246].
Monter en voiture ou seulement s’asseoir présentaient une difficulté et offraient un danger.
«L’entrée en voiture oblige au jeu le plus étourdissant de froissements, à des gestes pudiques rappelant celui de la Vénus accroupie. Si l’on s’assied en public, il faut prendre des temps et se contorsionner en de savantes manœuvres»[247].
«On dût inventer, ajoute Maurice Leloir, des caleçons bouffants dans le genre de ceux des Vénitiennes du XVIe siècle, vêtement de toute nécessité, car qui ne se souvient des indiscrétions des crinolines lorsqu’une élégante se prosternait à l’église ou simplement s’installait dans un omnibus»[248].
A parler franc, le pantalon des élégantes rappelait moins «la richesse des calessons de la signora Livia» que l’humble et populaire «coton» de Tullia d’Aragona et je doute que les belles dames et même les «biches» du Second Empire fréquentassent beaucoup les omnibus.
«L’ chien n’ mont’ pas dans les omnibus», a constaté, non sans tristesse, Richepin dans sa _Chanson des Gueux_, cocottes et cocodettes n’y montaient sans doute pas davantage.
Mais, allez donc détruire une légende quand elle a pour elle les caricaturistes que le sujet avait séduits.
Le pantalon était devenu non pas nécessaire, mais «indispensable» avec la crinoline. C’est même sous ce vocable et sous celui «d’inexpressible» que le désigneront celles que le mot effraiera encore.
Que de chichis en vérité, alors que nos contemporaines disent tout simplement leur «culotte»!
On le voit, dès lors, figurer dans les trousseaux. Les journaux de modes ne se contentent plus d’en parler. Bravement, ils étalent l’objet dans leurs dessins, laid et disgracieux par la largeur et l’ampleur de ses jambes unies, entre lesquelles bâille l’énormité de sa fente.
Les gazettes mondaines s’en emparent. Encore à ses débuts et ne soupçonnant pas le parti qu’elle devait en tirer plus tard, la _Vie Parisienne_ se montre presque dure à l’égard de l’intrus.
Au-dessous d’un de ses dessins intitulé: _Longchamps, les modes_, Hadol laisse percer ce regret mélancolique:
«Autrefois, vous aviez les jolies jambes pour vous consoler de la pluie, maintenant il ne nous reste plus que le macadam et les pantalons» (1863).
L’on peut maintenant tomber de carrosse soit à la campagne, soit à Epsom, sans que le soleil pense «retourner en arrière». Les beaux temps de Voiture sont finis, Mlle Paulet porte un pantalon:
«Il y a des événements grotesques. Trois gentlemen et une jeune dame étaient sur leur voiture. Les chevaux font un mouvement, tout le monde tombe les jambes en l’air; mais tous avaient des pantalons» [Marcelin][249].
C’est la mode du jour. Elle prête à de petits tableaux risqués dont la _Vie Parisienne_ a soin de profiter. Des parties de campagne en fournissent le décor, de jeunes et aimables femmes le fond.
A âne, c’est «l’indiscrétion des jupes courtes et l’effronterie courageuse des jambes qui, rassurées par la présence du pantalon et de son—tu n’iras pas plus loin,—vous sautent aux yeux et vous rient au nez»[250].
Si une chute vient à se produire, l’inévitable chute chère à M. de Caylus et que la victime demande si elle est bien tombée, au lieu des vers galants du comte, elle s’entendra répondre:
—Oh! admirablement, chérie! nous ne savions pas que vous ayez de si belles valenciennes!»[251].
Ces gentillesses vont jusqu’au conseil:
«Le déjeuner sur l’herbe... et sur une fourmilière, simple conseil aux dames: faire mettre une coulisse à leurs pantalons, on ne saurait croire jusqu’où va l’audace de ces bestioles»[252].
A la cour même, à Fontainebleau, pour une partie «en jupes courtes» proposée par Mme de Metternich, toutes ces dames, même celles qui, pour l’ordinaire n’en portaient pas, ont soin de s’«assurer» contre les dangers d’un accident:
«La plupart des femmes qui devaient être de la partie avaient également applaudi à l’idée des jupes courtes et toutes s’étaient munies en conséquence»[253].
Ces pantalons étaient blancs, immuablement blancs comme les jupons. La Parisienne de l’Empire ignorait ou feignait d’ignorer, non sans regret peut-être, le facile piment du linge de couleur. Il était abandonné aux femmes de théâtre ou de plaisir:
«Elle ne se servait guère que de linge blanc, rehaussé, il est vrai, par des dentelles merveilleuses; mais l’instinct suggestif des couleurs, dans sa lingerie intime, lui était inconnu.
«Ses bas, ses pantalons, ses chemises, ses jupons étaient blancs, et une femme de la société régulière eût provoqué un scandale inouï si elle se fût avisée de paraître dans un salon, avec des dessous de couleur»[254].
On ne s’ennuyait pas, paraît-il, dans les salons, et on n’avait pas attendu le tango pour y montrer ses dessous.
Des protestations s’élevaient bien encore çà et là contre le pantalon et contre les «petits tableaux risqués» auxquels il donnait lieu.
Les moralistes ont toujours été particulièrement chatouilleux:
«Des petits tableaux risqués, un pied qui fait deviner le reste,—un pantalon féminin qui n’entre pas, et qui amène la comparaison idalienne du gant dont le pouce est trop étroit. La scène se passe toujours entre maris et femmes. C’est libertin, mais moral»[255].
D’autres adversaires, étaient plus sérieux. C’étaient les amants de la femme qui ne lui pardonnaient pas ce déguisement qui les déroutait, et qui, pour peu que le pantalon fût fermé, paralysait leurs efforts.
Pour reprendre une jolie expression d’Albert Aurier, ils aimaient trop leur amie pour multiplier les obstacles entre sa chair et la leur[256].
Le pantalon leur inspirait à ceux-là, non de l’aversion, mais de la haine.
Ils la cachaient peu; les puissants de ce monde n’ont guère à dissimuler leurs sentiments et une anecdote, si indiscrète soit-elle, a chance de ne pas se perdre, quand elle a eu pour théâtre le palais des Tuileries et pour héros le roi d’Italie.
La partenaire de Victor-Emmanuel était Mme de Malaret, femme d’un diplomate de l’époque. M. Pierre de Lano s’était borné à donner l’initiale de son nom et j’aurais imité cette discrétion, si M. Frédéric Lolliée ne l’avait, depuis, nommée tout au long.
«Se trouvant dans une soirée aux Tuileries, devant Mme de M..., il l’arrêta et se mit à causer avec elle.
«Comment la conversation roula-t-elle tout à coup, sur la toilette des femmes, et comment le Roi devint-il, soudain, fort osé. C’est ce que nul ne saurait dire.
«Quoi qu’il en soit, Victor-Emmanuel adressa bientôt cette question à son interlocutrice:
—Que pensez-vous, madame, des femmes qui portent des... pantalons?
«Et comme Mme de M... demeurait quelque peu interdite:
—Elles me font horreur, déclara le Roi.
«Puis reprenant son interrogation qui devenait trop significative:
—Je parie, madame, que vous ne devez pas être de celles-là?
«Mme de M... rougit, mais comme on écoutait autour d’elle, elle assura sa voix et, très haut, répondit:
—Vous vous trompez, Sire, je suis justement de celles-là.
«Alors, Victor-Emmanuel s’inclina et dit:
—Merci, Madame. Et mille excuses de vous avoir ainsi questionnée.
«Et dès lors, il ne parla plus à Mme de M...»[257].