Part 8
«Quelques dames—ces mots en disent long—portent des pantalons, mais la bourre de soie et le cachemire de France ont remplacé la toile et la perkale»[184].
Le pantalon s’humanise et fait lui-même des concessions. Il consent à se raccourcir et se garnit:
«Il y a pour les Merveilleuses, des caleçons de deux sortes: les uns ressemblent aux caleçons ou culottes courtes des hommes; les autres aux pantalons collans, mais ils ne descendent point au-dessous du brodequin d’un bas à jour.
«Les caleçons longs sont en mousseline épaisse, dite mousseline de Suisse, ou en perkale. Quelques-uns ont une petite broderie, un tulle plissé, une dentelle à leur bord inférieur. Un cordon passé dans une coulisse, ou une agrafe, ou encore un bouton plat les assujettit au-dessous du mollet.
«Quelques dames portent des caleçons courts d’une étoffe de laine extrêmement fine, et bâtissent à leur extrémité une manchette de mousseline épaisse»[185].
Vains efforts. Ces caleçons ne prennent pas pour cela et, même pour patiner, nombre de femmes semblent s’en passer:
«L’un des jours où il a fait un beau froid, on a remarqué sur le bassin de La Villette, une dame qui patinait avec autant de grâce que de hardiesse. Robe noire de gros de Naples très courte et garnie de trois rangées de hauts volants, chapeau noir, brodequins noirs: tel était son costume... Si la dame portait un pantalon, il devait être fort court, car, quoique le vent agitât le bord de sa robe, nous n’avons vu au dessus du brodequin qu’une jambe bien tournée»[186].
A la mer, on ignorait encore le pantalon prescrit à l’école de natation du Pont-Neuf, en 1826, «à Dieppe, on se contente de robe de serge verte ou brune»[187].
Ce devait être bien joli et d’une complète incommodité pour nager. Allez, avec ce costume faire autre chose que trempette.
Le pantalon reste décidément le propre—et comment?—des amazones et des fillettes:
«Pour monter à cheval, les Merveilleuses font faire des pantalons et des canezous de mousseline anglaise à mille raies. Les pantalons sont froncés autour de la cheville et garnis de deux volants, celui de dessus orné d’une petite dentelle et à tête»[188].
Celui des fillettes s’attache à la taille par une ceinture:
«Les pantalons garnis que les petites demoiselle portent sous leurs jupes courtes ne sont point attachés avec des bretelles, ni avec une boucle, mais avec une ceinture passée dans une large coulisse»[189].
En 1828, le bazin remplace pour les amazones la mousseline anglaise:
«Les amazones sont en drap fumée de Navarin, chapeau gris et cravate noire à bordure de couleur. Très court par devant, l’habit d’Amazone laisse voir l’étrier de la jambe droite, et même un brodequin noir en satin turc et un pantalon blanc de bazin à milles raies»[190].
Ce pantalon avait même parfois des sous-pieds:
«Nous avons vu en tilbury des dames portant le costume suivant: amazone de drap fumée de Navarin à jupe sans queue. Corsage à shall, chemise d’homme plissée à petits plis plats, et fermée par trois boutons d’or émaillé; col plaqué contre les joues; cravate de soie noire; sautoir en cachemire rouge croisé comme un petit shall; pantalon de bazin à sous-pieds, et brodequins de satin turc»[191].
«La fâcheuse androgyne», moins le «tailleur», qui, avec la chemise d’homme constitue son invariable uniforme. Le tailleur n’était pas encore trouvé.
L’été, à la campagne, les élégantes se décident enfin dans deux circonstances, à enfiler un pantalon: le matin, pour descendre au jardin, ou, l’après-midi, pour monter à cheval. Le reste du temps, elles se gardent bien d’en porter:
«Une élégante fait, à la campagne, trois et quelquefois quatre toilettes par jour. En se levant elle met un peignoir de jaconat blanc, garni d’un double volant, haut de deux pouces et plissé à gros tuyaux, un pantalon de mousseline et des guêtres: c’est le costume pour se promener dans le jardin, en y ajoutant un grand chapeau de paille d’Italie, avec brides garnies»[192].
A cheval, le pantalon était d’autant plus nécessaire qu’à la campagne, les «Merveilleuses» substituaient volontiers à l’amazone, dont la queue les gênait, une fois descendues de cheval, leurs robes de ville et l’on sait si elles étaient courtes:
«A la campagne beaucoup d’élégantes font leurs visites à cheval. Les robes d’amazone étaient incommodes à cause de leur longueur. On monte à cheval avec des robes aussi courtes que les robes ordinaires et un pantalon garni»[193].
Sous l’amazone, par contre, le pantalon disparaissait quelquefois et était remplacé par des guêtres:
«Quelques dames montent à cheval avec des guêtres de chevreau lacées par le moyen d’œillets métalliques ou bouclés avec de petites boucles d’or»[194].
Mâtin!
Le _Journal des Dames et des Modes_, bien que faisant apparaître dans un dessin de 1829,—hardiesse qu’il avait eue déjà en 1827[195]—le volant serré autour de la cheville d’un «pantalon de jaconat»[196] sous une toilette de ville, s’étonne de voir au Wauxhall:
«Une jeune femme portant un pantalon blanc garni de mousseline brodée tombant jusqu’à la cheville, sous une robe de popeline unie gris-argent, très courte»[197].
C’était, évidemment, une audacieuse, car, à ce «concert d’Amateurs», elle était loin de la promenade au jardin, l’été, à la campagne.
Il lui semble plus grave encore de se livrer à de semblables exhibitions dans le jardin des Tuileries. Cette fois, tout juste s’il ne proteste pas:
«Encore une élégante se promenant aux Tuileries en pantalon! Ce dernier presque collant était de bazin; il descendait jusqu’au talon du brodequin, était échancré sur le coudepied, et avait des sous-pieds, retenus de chaque côté par un petit bouton d’or. Que l’on ne se figure pas un habit d’amazone: la dame qui portait ce pantalon, avait une robe de soie»[198].
A part les sous-pieds, l’émoi de la gazette peu sembler exagéré: n’est-ce pas aux Tuileries, précisément, qu’elle avait pris, deux ans plus tôt, le modèle qui avait figuré dans ses _Costumes Parisiens_?
Ce sont, il est vrai, plus que jamais des exceptions. Le froid d’un hiver rigoureux ne parvient pas même à faire accepter aux femmes l’ennui et la gêne d’un pantalon. Les frileuses ont recours à deux paires de bas qu’elles mettent l’une sur l’autre:
«Les dames élégantes qui désirent être bien chaussées portent des bas fins et à jour; mais, pour ne pas souffrir du froid, elles ont en dessous des bas très longs, couleur de chair. Ces derniers tiennent lieu de caleçons et s’attachent à la ceinture comme ceux des enfants»[199].
Des tirettes sinon des jarretelles.
Ce n’était là qu’un pis-aller. Si les jambes et à la rigueur une partie des cuisses étaient protégées, il n’en était pas de même du reste: le «pauvre derrière» de ces dames conservait toute sa froideur, cette «...froideur du derrière, image de la mort»[200], que chanta le bon poète chansonnier Maurice Mac-Nab.
Après les jarretelles, les chaussettes. Rien n’est nouveau sous le soleil, ni même ailleurs:
«Au Théâtre-Italien, sur l’escalier qui descend au vestibule, une dame se posait de façon à faire voir des babouches brodées en or et en couleur; des chaussettes de soie ponceau lui couvraient le bas des jambes»[201].
O Willy, ô Curnonsky!
Seule la toilette négligée ou de voyage semble comporter un pantalon. L’apôtre du «dandysme», le connétable Jules Barbey d’Aurevilly, en fait porter à la Vellini, dans _Une vieille Maîtresse_:
«Elle était vêtue comme une femme qui descendrait de vaisseau après une traversée. Elle avait une robe de voyage en étoffe écossaise, à grands carreaux écarlates, avec un pantalon de la même couleur»[202].
A part les chevauchées à la campagne, les surprises des parties sur l’herbe et les hasards des voyages en diligence, «les Parisiennes (qui) ont peu de gorge et la jambe bien faite», tiennent à la montrer, avec des jarretières historiées et des bas brodés en or et argent. Ainsi, «la mode des robes courtes, même très courtes, s’explique toute seule»[203].
La gorge ne leur venant pas, sans doute, les jupes demeuraient courtes, et ces dames laissaient apercevoir plus qu’à demi leurs jambes, sans que les plus timorés se scandalisassent.
Heureuse époque! c’était celle du «bas blanc, bien tiré», auquel les chasseurs de la butte ne joignaient pas le commerce rémunérateur de la «coco» et autres stupéfiants.
La «drogue» ne sévissait pas et Josette ne suçait pas le bambou.
A la cour du vieux Charles X, on faisait, par contre, profession de plus de pruderie. On ne regardait pas, ou on feignait de ne pas regarder les jambes des aimables filles qui venaient y danser le ballet de _la Somnambule_:
«Des personnes auxquelles rien n’échappe ont cru remarquer que pendant les ronds de jambe et les pirouettes de Mesdemoiselles telles et telles dans le ballet pantomime de _la Somnambule_, les dames de la Cour ont constamment tenu les yeux baissés sur le livret (libretto des italiens). D’autres regards se portaient franchement sur les jolies jambes de Mlles *** ****»[204].
Pouah! cela sent son Bérenger. Mais ces dames pouvaient avoir une excuse: ayant la jambe mal faite, la comparaison les effrayait.
La rigueur de l’hiver de 1830, incita cependant quelques frileuses à faire tomber sur les jours de leurs bas les tuyaux de cheminée de pantalons de satin ou de velours noir:
«Dans trois différents quartiers nous avons vu des dames en pantalon de satin noir ou de velours noir, garni d’une broderie de chinchilla ou de martre»[205].
Cette mode ne prit pas heureusement—c’était un peu le musée des horreurs ces pantalons annamites—et le silence du _Journal des Dames_ semble indiquer que la percale et le bazin subissaient eux-mêmes une éclipse.
L’avènement du roi-citoyen ne semble pas avoir amené celui de l’«inexpressible». La gazette reste muette à son sujet et il faut arriver à l’année 1833 pour assister à sa résurrection.
Non contentes de le porter à la campagne, quelques jeunes femmes essaient de le conserver chez elles, «pour la chambre».
A son tour, le _Journal des Femmes_ signale son utilité dans des périphrases que n’aurait point désavouées l’excellent abbé Delille:
«A la campagne, les pantalons sont une nécessité pour les femmes comme pour les jeunes personnes. Comment oser se risquer sur un noble coursier, ou sur l’animal aux longues oreilles sans un pantalon protecteur contre les chutes? Or donc, ces pantalons en jaconas sont taillés soit à la turque très larges, à plis ou à froncés et montés sur un poignet qui ferme sur la cheville, soit à la russe avec des fronces retenues sur le sous-pied, et agencées avec un morceau d’étoffe figurant une guêtre»[206].
Ce n’était déjà pas mal; il y eut mieux.
«Enfin, pour la chambre, il y a des pantalons en mousseline, et, le dirai-je? telle est la faveur de la dentelle noire, les pantalons sont garnis du bas par une petite ruche de dentelle de cette nuance»[207].
Le pantalon avec bordure de deuil.
La campagne, les parties d’âne... cette chanson déjà entendue n’eut pas plus de succès en 1833, que dix ans plutôt. Elle ne convainquit personne et c’est tout juste si, en 1837, on ne faisait pas cercle, à l’Opéra, autour d’une Anglaise coupable de n’avoir pas sacrifié ses culottes à la musique de Meyerbeer.
La toilette de la dame était d’ailleurs sensationnelle. Il y avait de la muse romantique dans sa coiffure et dans sa silhouette: «Les cheveux en boucles flottantes sur ses épaules et tout autour de sa tête; une robe de mousseline empesée et très écourtée, un large pantalon à deux rangs de garnitures.
«Cette dame prenait pour de l’admiration, ce qui n’était qu’une ironique curiosité de la part de toute cette foule»[208].
Loin de se vendre tout fait, par séries, le pantalon ne se confectionnait encore que sur mesure et des prudes, que, peut-être, l’objet tentait, étaient retenues par la crainte de laisser prendre les leurs. Cette opération ne permettrait-elle aux mains du couturier—ce caleçon semble en vérité tenir plus de la culotte que du pantalon—à des investigations particulièrement indiscrètes.
Aussi, l’un d’eux, le sieur G. Dartmann, «tailleur et professeur», de chercher à rassurer les hésitantes, en indiquant la «manière de prendre la mesure.
«Une des vertus qui caractérisent et embellissent le plus les femmes, c’est sans contredit la modestie: aussi la plupart d’entre elles, quelque soit d’ailleurs leur désir de posséder un caleçon s’effarouchent-elles à la seule idée d’en laisser prendre la mesure. Elles renoncent donc à porter ce vêtement commode dans la supposition où elles sont qu’on ne pourrait en prendre la mesure sans que leur pudeur n’eût à en souffrir.
«Il devient donc opportun ici de faire connaître par quel moyen entièrement rassurant pour les mœurs, nous arrivons promptement à prendre la mesure nécessaire à la confection de ce vêtement.
«D’abord on procède par-dessus la robe; à cet effet, on pose le bord de la mesure au-dessus des hanches, puis on la descend immédiatement jusqu’au-dessous du genou; dès lors c’est le jarret qui détermine la longueur du caleçon et c’est de l’étendue que prend la circonférence du jarret que doit sortir la division de la mesure.
«Comme on le voit, le moyen est prompt, assuré et conforme aux principes de la plus sévère bienséance; il est en outre assez simple pour que la personne puisse elle-même prendre la mesure de son caleçon, et il n’y a rien, comme on voit, qui puisse alarmer la pudeur.»[209]
Après ces lignes rassurantes, le professeur a soin de célébrer comme sœur Véronique et comme Mercier, les avantages du caleçon, particulièrement contre le froid:
«On ne saurait trop conseiller aux dames d’adopter le caleçon, les avantages qui s’y rattachent sont incalculables; leur esprit est trop subtil pour qu’elles n’en devinent pas une partie; mais n’y eût-il que l’avantage unique de les garantir de la rigueur du froid et de l’intempérie des saisons, ce serait-ce nous semble raison suffisante pour en rendre l’usage général.»[210]
Malgré ces avantages incalculables, «les impures» même ne semblent pas avoir conservé à cette époque, le goût pour le pantalon qu’avait signalé La Mésangère et que devait noter Edmond Texier. Gavarni n’en fait porter à aucune de ses «lorettes»: elles sont, pourtant, demeurées charmantes avec leurs longues et larges chemises, si démodées, et qui datent pour nous d’un autre âge.
Une note de Balzac paraît, il est vrai, indiquer qu’il était resté cantonné dans le quart de monde, ou qu’il le cantonnait, si l’on préfère. La femme du monde, la femme comme il faut, n’en portait pas encore, ou les portait très simples et ne les laissait point voir:
«Elle ne porte ni couleurs éclatantes, ni bas à jour, ni boucle de ceinture trop travaillée, ni pantalons à manchettes brodées bouillonnant autour de la cheville»[211].
Les fillettes sont plus que jamais seules à en porter, et, passé dix ans, la plupart le suppriment. Le _Journal des Demoiselles_, dans la correspondance un peu bêbête qui faisait la joie de ses jeunes lectrices, considérait comme inconvenant à une première communiante d’en porter le jour où elle accomplissait «l’acte le plus auguste de la religion»:
«Si ta sœur fait sa première communion à Pâques, voilà comment je te conseillerai de l’habiller pour le plus beau jour de notre vie: une robe de gros de Naples blanc, etc.; cette robe doit être longue. Maman n’approuve pas qu’une petite fille porte un pantalon le jour où elle devient une demoiselle, en faisant l’acte le plus auguste de la religion»[212].
Si du moins elles s’étaient bornées à le supprimer, ce jour-là, pour le reprendre ensuite? Mais, pas du tout, pour beaucoup la suppression était définitive. Je puise à nouveau dans la Correspondance du _Journal des Demoiselles_:
«Elles (les fillettes figurant sur une planche) ont un chapeau de feutre noir ou fauve, orné de galons, et un pantalon dans le cas où elles n’ont pas fait leur première communion...»[213]
Le pantalon, on le voit, semblait plutôt perdre du terrain. Cinq ans auparavant, les gravures du _Moniteur de la Mode_ le faisaient encore tomber sous les jupes de fillettes déjà grandes qui avaient déjà fait leur communion.
En 1850, «les petites épouses», pour reprendre l’expression de Rimbaud, n’en portaient plus et le supprimaient à dater de ce jour.
Il fut un certain temps, d’ailleurs, à s’introduire dans les couvents et pensionnats religieux. En 1845, il ne figurait pas encore sur le trousseau des pensionnaires des Ursulines. Aujourd’hui même, il est interdit dans certains établissements, à la Providence, notamment.
Si au Sacré-Cœur et aux Ursulines—où les élèves en changent parcimonieusement: une fois par semaine[214]—la chose n’effraie plus et est même exigée, il n’en est pas de même du mot. L’objet que l’on doit passer sous son jupon, pour éviter de se montrer à ses compagnes de dortoir en pantalon s’appelle «tuyaux de modestie» ou «tiroirs».
Quelles gentillesses, ma chère!
Aussi, aux environs de 1850, était-ce le rêve des fillettes de le quitter. Du fait, elles se croyaient jeunes filles, femmes presque.
«Dès qu’on a quitté les pantalons, édictait, en 1840, le _Journal des Jeunes Personnes_, on peut quitter les volants; à seize ans vous portez des robes de ville, semblables aux robes simples de vos mères».
Et, seize ans plus tard, dans une nouvelle de H. Lesguillon, _Le Contrat n’est pas encore signé_, on entendait une fillette qui voudrait être une demoiselle, s’écrier d’une voix pathétique:
«Encore des pantalons, j’aurai donc toujours des pantalons!»
Au surplus, ces enfants avaient une excuse. Les pantalons que comprenaient leurs trousseaux étaient d’une laideur suffisante pour leur inspirer cette horreur. Mme Judith Gautier, dans cette chose délicieuse qu’est son _Collier des Jours_, a noté ce souvenir de son enfance. C’était odieux:
«Mon trousseau avait été confectionné sur des mesures approximatives et sans être essayé; on m’en revêtit le lendemain. Il était hideux et me fit horreur.
«Un pantalon en finette grise, terminé par des bouts de jambes, de serge noire, en forme de pantalon d’homme!... une robe de serge noire, à gros plis, trop longue, et un tablier en lustrine noire, à manches boutonnées»[215].
LA CRINOLINE
L’INDISPENSABLE
_Prise en elle-même, au repos, suivant la pittoresque expression d’un vaudevilliste, la crinoline, loin d’accentuer les formes, enfermait le corps dans une sorte de cage de sûreté; malheureusement elle ballonnait, et ses balancements, plus ou moins gracieux à la marche, devenaient inquiétants lorsqu’il s’agissait de franchir un passage étroit._
_N’est-ce pas elle qui compléta la toilette intime, en rendant les inexpressibles d’un usage général?_
J. GRAND-CARTERET.
LA CRINOLINE
L’INDISPENSABLE
Les protagonistes du pantalon, n’avaient pas malgré le succès très relatif de leurs efforts abandonné la lutte. Dans certaines maisons, c’était comme un uniforme et cet uniforme a fourni à Paul de Kock le sujet d’un roman: _la Pucelle de Belleville_.
Cette nouveauté ne pouvait manquer de l’étonner un peu et d’exciter sa verve facile.
Adrienne, l’une des héroïnes, «ne porte pas de caleçons», à vrai dire, prétendant «qu’elle ne pourrait pas marcher avec cela, et qu’une femme ne doit point être mise comme un homme»[216]. Par contre, Virginie, la Pucelle, sa mère et même les bonnes de la maison, en portent, et en finette encore! de par la volonté d’une vieille tante, dont on soigne l’héritage:
«Voilà ma fille! C’est pur! c’est intact! c’est l’innocence avec une chemise et un jupon», déclare M. Troupeau qui a le défaut de vanter un peu trop sa progéniture.
—Est-ce qu’elle ne porte que cela?
—Pardonnez-moi, monsieur le comte, diable! elle est élevée sur le pied de la plus scrupuleuse décence! elle porte des caleçons.
—Des caleçons et dans quel but s’il vous plaît?
—Mais, monsieur le comte, afin que si par hasard... Vous comprenez, dans la rue le pied peut glisser, ou bien un coup de vent perfide... cela s’est vu! et ma tante prévoit tout! D’ailleurs dans la famille de ma femme, on a toujours porté des caleçons. Sa tante ne les a jamais quittés, à ce qu’elle nous disait l’autre soir; moi, j’en porte depuis notre mariage, notre femme de chambre et notre cuisinière en ont; c’est-à-dire mon épouse vient de renvoyer sa femme de chambre, parce qu’elle s’est aperçue qu’elle se permettait parfois de n’en pas mettre pour sortir le dimanche... Une fille qui ôte son caleçon pour aller se promener dans la campagne ne peut avoir que de mauvaises pensées, nous ne pouvions pas la garder»[217].
Cela rappelle un peu une maison bourgeoise où toute nouvelle bonne recevait à son entrée dans la place, une demi-douzaine de pantalons fermés, de la main de Madame... Ils étaient moins destinés à défendre sa problématique vertu contre la vigueur du garçon boucher et du commis-épicier que contre la sénilité de Monsieur. Ses soixante ans avaient un faible pour le tablier blanc et la cuisinière semblait avoir pour ce vieux gourmand un ragoût particulier.
Ah oui, ce nouveau vêtement étonnait Paul de Kock! La _laitière de Montfermeil_ ne l’avait point habitué à ce mensonge sous la jupe, lors de sa chute non moins sensationnelle que celle de Mlle Churchill.
—Oui; mais... on peut tomber sans montrer... sans faire voir... C’est égal, vous êtes le premier qui l’ayez vu, toujours[218].
Petit à petit, quoiqu’on eût tenté, en 1844, de le supprimer aux fillettes, et l’exemple partait de haut, le pantalon commençait à s’infiltrer dans les mœurs, ou plutôt sous les jupes.
La reine des Belges avait bien essayé de n’en pas faire porter à sa petite-fille, ainsi qu’en fait foi le _Moniteur de la Mode_:
«On adopte maintenant pour les enfants les robes courtes sans pantalons. C’est une mode très bonne à suivre dans l’intérêt de la grâce et du développement physique. Nous avons pour autorité et pour spécimen un portrait de la fille de la reine des Belges, par Winterhalter»[219].
Mais l’intérêt des culbutes l’emporta et les fillettes continuèrent à porter des pantalons, d’autant plus que leurs mamans commençaient à en faire autant.
En mai 1843, pour la première fois, on le voit figurer sous la plume de Mme Popelin-Ducarre dans le trousseau d’une élégante:
«Le linge d’intérieur est depuis longtemps un luxe de prédilection pour les dames de Paris. C’est lui qu’elles recherchent avec le plus de soin et qu’elles placent bien au-dessus de la toilette extérieure. Les jupons, les pantalons, les camisoles, les bonnets de nuit, les taies d’oreillers forment par leur prix la partie la plus importante d’un trousseau bien entendu»[220].
Les pantalons des fillettes étaient tantôt blancs, tantôt en jaconas, tantôt en cachemire, garnis de dentelle, d’une broderie anglaise, d’une broderie en soutache, soit d’un feston. Ceux de leurs mères étaient plus simples.
Parlant d’une élégante, Mme de Renneville aura soin de noter «ses pantalons brodés, retenus par un poignet, au-dessus de ses bottines à élastiques»[221].
Les bottines à élastiques, oh! oui... et les pantalons de feutre, comme à Berlin!
Pantalon à poignets et bottines à élastiques, c’est bien ce que le caricaturiste Richard, dévêt, à Ostende, sous les jupes d’une pauvre dame,—une Anglaise, naturellement—que le vent vient de coiffer de ses jupes.
Le sujet n’est pas nouveau et a par la suite prêté à de fréquentes pochades. Mais, en 1844, il pouvait paraître nouveau dans l’_Illustration_[222], où la caricature de mœurs n’avait pas conservé la liberté du crayon de Carle Vernet et d’Isabey.
Un roman bizarre de l’époque,[223] déniché sur les quais, dans la boîte à vingt sous, en fait porter à son héroïne. Dans cette production tenant à la fois du pamphlet et de l’autobiographie, se trouvent déjà des cris de colère et des rages à la Strindberg.