Part 7
L’Impératrice n’avait pas sacrifié, elle, à cette nouveauté. Son trousseau comprenait bien 500 chemises—elle en changeait trois fois par jour—148 paires de bas de soie blancs, 32 de soie rosés, et 18 de couleur chair, mais c’est tout juste si on pouvait leur adjoindre «deux pantalons en soie de couleur chair pour monter à cheval»[144].
A part Hortense et quelques audacieuses que la chose avait pu tenter, les grandes dames de l’Empire ignoraient, comme nos aïeules, «ce petit vêtement inutile et bizarre»[145] et Colombine était dans le vrai, lorsqu’elle transcrivait dans l’ancien _Gil-Blas_, ces spirituelles paroles d’un académicien:
«Voyez-vous, madame, dans ma jeunesse, sous l’Empire, les femmes ne portaient pas de pantalon, si bien que lorsque nous apercevions, ne fut-ce que cinq centimètres de jambe sous la jupe, notre imagination grimpait le long des bas et nous entraînait extasiés vers des régions aussi intimes que délicieuses. Nous ne voyions pas, mais nous savions que nous pourrions voir, le cas échéant: Victor Hugo n’a-t-il pas dit que c’était déjà quelque chose de regarder un mur derrière lequel il y avait quelque chose. Mais, aujourd’hui, quand même nous apercevrions la jambe jusqu’au genou, nous savons que là notre vue serait irrémédiablement arrêtée par un obstacle, que notre voyage suggestif aboutirait à un entonnoir de batiste et nous nous arrêtons découragés au pied du mur»[146].
Les tentatives du pantalon pour prendre place parmi les dessous de la femme se renouvelleront sous la Restauration et ne seront pas souvent plus heureuses. Tantôt gagnant, tantôt perdant, le pantalon, beau joueur, ne renoncera pas à la lutte. Il la poursuivra sous la monarchie de Juillet, et enfin verra la Crinoline, la fameuse crinoline, amener l’heure de son triomphe, comme jadis les vertugades avaient amené celui du «calesson».
Pauvre crinoline, pour nous si laide et si ridicule, quelles armes n’a-t-elle point fournies aux caricaturistes; les vertugades n’avaient-elles point eu contre elles les prédicateurs et les moralistes[147]?
La chute de l’Empire et le retour des Bourbons n’avaient cependant pas étouffé la foi qu’avait le pantalon dans son... étoile. En 1817, deux planches du _Bon Genre_ évoquent empantalonnées les novatrices du jour. Ce sont: les _Parisiennes à Fontainebleau_ et les _Grâces en pantalon_.
Évoquant et pastichant le groupe de Canova, l’une, de dos, en bleu, tient par l’épaule et le haut du bras ses deux compagnes. Sa jupe s’arrête à mi-jambes, et, jusqu’à la cheville, où le serre une coulisse, pour s’évaser ensuite en un plissé, tombe son pantalon, bleu également, assorti à la robe.
Les jupes des deux autres jeunes femmes sont plus courtes encore. L’une verte, relevée par devant jusqu’aux genoux, découvre le pantalon blanc, qui, s’amincissant et formant des plis, couvre de son volant les cordons du cothurne.
La troisième semble en peignoir, ou peu s’en faut... Garni d’un ruché, celui-ci s’entr’ouvre haut, livrant aux regards, semblable aux précédents et d’un jaune tirant au vert, cet accoutrement extraordinaire et à moitié turc qu’était un pantalon de femme en 1817.
La décence pouvait y gagner, mais, à voir cette planche, on comprend que les femmes comme il faut aient eu leurs préjugés et que les femmes comme il en faut aient osé seules arborer ce travesti.
«Ce costume, à demi-masculin, ajoutait en effet La Mésangère, a quelque chose d’étrange, et le petit nombre de femmes qui se sont montrées en pantalon sur les boulevards et aux Tuileries ont été l’objet d’une curiosité si inquiétante, que les filles seules ont osé adopter ce vêtement»[148].
Les filles... et les petites filles; tout au moins pour prendre leurs leçons de gymnastique, car il apparaît déjà comme le corollaire nécessaire des exercices physiques. La fillette de bon ton a, par jour, une «heure de gymnastique en blouse et larges pantalons marins»[149].
Mais, en dehors du trapèze et des anneaux, le pantalon restait ignoré. Il ne figure dans aucun trousseau de mariage. M. Henri Bouchot a reproduit le devis de celui de Mlle de Luxembourg. Il comprend bien «huit douzaines de chemises brodées au plumetis, deux douzaines de jupons, une douzaine de camisoles, une douzaine et demie de fichus de nuit, deux douzaines de serre-tête en batiste, etc.,[150]» mais nulle apparence de pantalons.
L’_Almanach des Modes_ donne la composition d’un trousseau, en cette année 1817. Malgré la longueur de ce document, je ne crois pas inutile de le reproduire. Il est instructif et a son intérêt:
«Voici une note exacte de ce qui compose le trousseau d’une riche héritière; elle est puisée aux meilleures sources. Nous en appelons à toutes les demoiselles; qu’elles disent s’il y a rien là de superflu.
«Deux douzaines de chemises de toile de Frise, petits poignets garnis en Valenciennes;—2 douzaines _id._ de percalle, poignets brodés; 18 chemises de toile pour la nuit;—6 _id._ de percale forme montante et manches longues, avec garniture de mousseline au col; lesquelles peuvent servir de jupon et de camisole;—6 camisoles de nuit, garnies en feston;—6 _id._ pour le matin, garnies de bandes brodées;—6 jupons de basin superfin;—6 _id._ de percalle, à garnitures variées en mousseline;—12 bonnets de nuit en batiste d’Écosse, garnis de mousseline brodée et festonnée;—4 douzaines de mouchoirs de batiste à vignette blanche;—1 douzaine _id._ de toile superfine;—1 douzaine _id._ de batiste brodée;—4 douzaines de serviettes de toilette;—6 peignoirs de toilette;—1 douzaine de frottoirs;—8 robes de percalle, façons diverses;—4 robes-redingote;—1 robe de mariage en mousseline des Indes (la garniture unie à fournir par le futur, doit être du prix de 150 fr. au moins);—12 fichus et canezous en mousseline brodée, garnis de tulle;—3 bonnets de mousseline brodée;—4 pièces de petite dentelle;—6 douzaines de paires de bas superfins;—2 pièces de percalle pour employer à volonté;—colerettes, bandes brodées;—1 douzaine de madras;—1 douzaine de taies d’oreiller garnies de dentelle;—4 couvre-pieds en percalle garnis;—1 couvre-pieds de parade, point de Bruxelles;—1 douzaine de coiffes de pelottes, brodées avec chiffre et dentelle;—1 robe de cachemire blanc à bordure pour le matin;—_id._ à palmes pour le soir»[151].
Cette lingerie prêtait, bien entendu, matière à exposition et à protocole:
«Quelques jours avant le mariage, le trousseau doit être disposé sur une table que l’on recouvre de mousseline ou de quelqu’autre étoffe précieuse, pour être montré aux parents et amis. Les différentes parties en sont nouées avec des faveurs, et séparées par des bouquets de fleurs artificielles.
«Il faut ajouter au trousseau de la mariée le cadeau qu’elle doit faire à son futur; il est aussi simple qu’autrefois. Ce sont:
«Deux chemises de batiste;—1 paire de manchettes et jabot de dentelles;—2 cravates de mousseline;—2 madras[152]».
Après le trousseau, la corbeille:
«Le futur donne en échange de ce présent une _corbeille de mariage_ renfermant:
«Une douzaine d’éventails riches et variés;—4 aumonières garnies en or et en acier;—3 douzaines de gants longs; 6 douzaines de gants courts;—1 douzaine de bourses variées, en or et soie, en acier, en perles;—2 flacons en cristal de roche avec bouchons d’or;—jarretières élastiques avec coulants, médaillons, etc.;—1 bonbonnière d’écaille blonde avec cercles d’or;—1 bonbonnière en cristal; 12 robes de fantaisie;—1 voile d’Angleterre;—1 cachemire long;—1 cachemire carré; 1 robe de tulle;—1 robe lamée;—nécessaire complet en vermeil;—1 écrin;—1 buisson de fleurs artificielles;—1 paquet de plumes d’autruche.
«A la _corbeille_ on joint souvent un _sultan_, dans lequel on met les gants et les éventails, et que l’on garnit d’odeurs. On doit aussi remplir d’or une ou même plusieurs des bourses que l’on dépose dans la corbeille[153]».
Frottoirs, bonnets de nuit, madras! une douzaine ou deux de pantalons sembleraient sans doute, aujourd’hui moins «superflues».
Mais, malgré les deux estampes du _Bon Genre_, cet accessoire était loin d’être entré dans les mœurs. A la scène même, oubliant l’ordonnance de police qui y avait rendu, jadis, le caleçon obligatoire, combien de jolies filles n’en portaient pas. A Toulouse, Louis Minet de Rosambeau, le roi des comédiens ambulants, le fit, à cette époque, prouver jusqu’à l’évidence à une de ses pensionnaires:
«Une soubrette imprudente, qui ne souffrait d’observation de personne, obstruait la scène pendant les entr’actes, faisant la roue, le dos appuyé contre le rideau, au milieu d’un demi-cercle d’abonnés du théâtre. Un soir de représentation qu’elle restait sourde, selon son habitude, aux injonctions de Rosambeau, qui tenait l’emploi de régisseur, celui-ci fit monter la toile. La tige de bois qui la traverse en bas releva les jupes de la mijaurée, laquelle, paraît-il, ne portait pas ce soir-là de linge protecteur. Aussitôt effroi, fuite précipitée des gandins et hilarité de la salle devant la soubrette vue de... dos. Après cet intermède imprévu, pendant lequel notre héros s’était désopilé la rate, blotti dans le manteau d’arlequin, le rideau retomba.
—Ça m’est égal, dit à ce moment la soubrette, cherchant à dissimuler sa colère, _ils n’ont pas vu la figure_!
«Le mot est resté[154]».
Ce n’est pas que la femme négligeât, pour reprendre l’expression de Brantôme, d’entretenir sa jambe belle. Le luxe des bas était extrême, au contraire, et ce billet emprunté au _Journal des Dames et des Modes_, en donne une idée:
«Voulez-vous, mon cher Edmon, mettre quelque chose de très nouveau dans la corbeille de votre future, achetez une demi-douzaine de bas de fil de dentelle de M. Dubost; chaque paire ne coûte que 172 francs. Achetez vite pendant que vous êtes amoureux; car après...[155]»
On ne porte pas des bas de ce prix-là pour les enfouir dans des tuyaux de percale ou de mérinos.
Les petites filles semblent à peu près seules à en porter en 1819; on les assortit à leur robe:
«Même en hiver, le pantalon des petites filles avait toujours été blanc; on le fait en mérinos, comme la robe et on le garnit de fourrure[156]».
En 1820, cependant, le pantalon semble prendre le meilleur et quelques femmes commencent à en porter; nouveauté que le recueil de La Mésangère n’est pas sans trouver un peu ridicule.
Dans un article consacré au budget d’un ménage parisien, on lit, à la date du 31 mai 1820:
«On ne croirait pas une chose, c’est qu’une des plus fortes dépenses de ma belle est en caleçons; elle en fait faire par douzaines, et elle ne monte pas une fois à cheval, elle ne rentre pas du bal ou du bain que ses pauvres caleçons ne soient en loques; elle a une ouvrière à demeure exprès pour les entretenir[157]».
Plus que jamais, La Mésangère attribue au pantalon une origine anglaise; l’explication qu’il en fournit ne laisse pas d’être assez inattendue:
«On sait que les Anglaises ont plus d’occasions que nos dames de faire des voyages sur mer, et par conséquent de monter à l’échelle, qui est ordinairement fixée le long du bord du vaisseau. Comme elles ont remarqué qu’en cette circonstance elles étaient exposées à laisser trop voir leur jambe, elles ont, par bienséance, et non par coquetterie, adopté la mode des chemises et des caleçons garnis de malines brodée. On se doute bien que nous ne parlons que des dames, d’une certaine classe, et non de celles qui ne possèdent pour toute garde-robe qu’un jupon blanc, un spencer noir, et un shall bleu[158]».
Les occasions de monter à l’échelle manquant en France, non seulement les femmes, mais nombre de petites filles, ne portaient pas de culottes, ce qui ne les empêchait pas de sauter à la corde «avec une décence admirable»:
«Passez aux Tuileries, et vous verrez toutes les petites filles (même celles qui ne sont point en pantalon), munies d’une longue tresse terminée par deux poignées en bois, sauter, faire sur cette corde des _croisés_, des _doubles_ et jusqu’à des _triples tours_, avec une décence admirable[159]»:
Au Bois, où la promène, le matin son père, nous apparaît, en voiture, ainsi vêtue «Mlle Emma, âgée de 6 ans: grand chapeau à bord plat, en tissu, dit paille de riz, entouré d’un simple ruban Bleu Elodie; tunique et pantalon de perkale, avec une triple garniture; souliers de maroquin rouge lacé(s)...[160].
Malgré le manque de pantalons, les jupes continuent à être courtes, très courtes; des trotteuses ou peu s’en faut et elles ne sont pas sans grâce:
«Une robe à la mode doit être assez courte pour que, lorsqu’une femme marche, on voit le tour que forment les rubans-cothurnes des souliers au-dessus de l’endroit où il se croisent. Aussi les bas à jour sont-ils très recherchés[161]».
Quant aux fillettes, leurs pantalons sont tellement longs que, sans ambage, on les dit «en pantalon»:
«Les cerceaux... Regardez cette jolie enfant en robe courte, en pantalon...»[162].
Quelques femmes en portent pour se baigner et leur costume de bain mérite d’être décrit. C’est une nouveauté, comme l’école de natation où il est obligatoire:
«Un spéculateur vient de former près du Pont-Neuf, un établissement où les dames et les demoiselles du bon ton peuvent non seulement se baigner, mais apprendre à nager sans aucune espèce d’inconvénients. Chaque leçon coûte 30 sols, ou par abonnement 25 sols. Le costume de rigueur se compose d’un caleçon ou d’un pantalon-veste d’un seul morceau, en flanelle ou en mérinos. La veste est sans manches. Autant qu’il est possible, les commençantes doivent porter le caleçon préférablement au pantalon, qui gênerait leurs mouvements.
«La dame qui nous a communiqué ces détails, s’est trouvée aux bains du Pont-Neuf avec des Anglaises et de jeunes Françaises de très bonne compagnie».[163]
Pour monter à cheval, au contraire, nombre d’amazones n’en portent pas et certaines ont trouvé ce moyen d’obvier aux inconvénients du vent et du galop: «Un long jupon de couleur descend presque jusqu’aux jarrets du cheval; il est retenu sous le pied par une espèce de chaînette dorée qui traverse le jupon, ce qui le force à dessiner gracieusement les formes. Mais ce nouveau moyen de prévenir les inconvénients attachés à un exercice qui peut parfois compromettre la décence des femmes n’offre-t-il pas un danger éminent dans le cas d’une chute? Au reste, c’est le genre du jour; et ce n’est pas à nous, prêtresses de la mode, à blâmer ouvertement les abus où elle peut entraîner».[164]
Si incomplet qu’il puisse paraître aujourd’hui, le trousseau des femmes était luxueux cependant. Le _Journal des Dames et des Modes_ du 25 décembre 1821, signalait dans le trousseau d’une nouvelle mariée une «camisole destinée à la première nuit de noces... du prix de 500 francs».
La camisole de noces, pourquoi pas la chemise à trou?
De son côté, le luxe des bas ne diminuait pas. Le 5 janvier 1822, figuraient parmi les objets qui ont du débit:
«Des bas de soie _entièrement_ formés de point de dentelle. Ce dernier article se trouve dans le magasin de bonneterie situé à l’un des coins des rues de Richelieu et Saint-Marc».
Cette année 1822 fut pourtant témoin d’un retour offensif du pantalon:
«Au mois de mai 1822, quelques femmes reprirent le pantalon; c’étaient des femmes à équipage; et on ne les vit guère à pied que dans les galeries du Musée, promenade où peu de personnes étaient admises. Leur pantalon blanc dépassait de quelques travers de doigt une blouse de batiste écrue. (Voyez le no 1972 de la suite des _Costumes parisiens_).[165]
La vogue des blouses commençait en effet. La Mésangère en fournit cette description:
«Les robes en blouse, que quelques couturières appellent _gallo-grecques_, n’ont pour ornement autre chose que des plis comptés et arrêtés, qui passent sur le corsage, tant devant que derrière, et descendent jusqu’à la garniture du bas, laquelle est elle-même formée de remplis... Le seul endroit où, avec ces robes, l’étoffe soit tendue, c’est sur les hanches»[166].
Les débuts de cette mode qui devait être durable semblent avoir été pénibles:
«Les personnes qui ne sont point allées au Salon, les deux premiers samedis qui en ont suivi l’ouverture, et celles qui ne vont point au bois de Boulogne, doivent regarder comme imaginaire la mode des blouses pour les dames élégantes et celle des pantalons sous les blouses; car on ne voit ni l’un ni l’autre vêtement dans nos promenades»[167].
La blouse prit, il est vrai, beaucoup mieux que le pantalon, et la gazette sut tout de suite trouver au nouveau venu une excuse malhonnête:
«Les femmes qui ont des raisons particulières pour cacher leurs jambes, ont la ressource du pantalon, mais une blouse doit être faite courte»[168].
Le _Journal des Dames_, loin de désarmer, dans sa justice relative, joint l’ironie à ses critiques:
«En voyant maintenant deux compagnes de couvent, se rencontrant avec leur grand chapeau de paille, leur blouse de toile écrue, leur pantalon et leurs guêtres, on les prendrait plutôt pour deux jeunes paysans que pour deux Parisiennes»[169].
La blouse devait triompher de ce mauvais vouloir et son triomphe fut éclatant:
«On eut la _blouse_, une robe-sur-tout légère et très ample, bouffante sur la poitrine, serrée d’une ceinture à la taille, et devenue presque la seule parure négligée des Merveilleuses entre 1822 et 1830. La blouse comporte le pantalon de percale, tombant sur la chaussure, brodé et festonné à outrance, et coquettement montré par un geste gracieux que toutes connaissent bien. Après avoir raillé la blouse et l’avoir ridiculisée, au théâtre des Variétés, en un mot, lancée par la meilleure réclame, on lui fit une fortune durable. Sincèrement, la Restauration ne sut rien trouver de plus délicieux ni de plus artistique en fait de toilette. Longtemps la blouse corrigea les intempérances du gigot et des tailles en gaîne»[170].
La fortune du pantalon fut moindre. Les «courtisanes» furent seules d’abord à la suivre:
«Déjà en 1822, écrit Edmond Texier, quelques élégantes de la Chaussée-d’Antin avaient voulu faire adopter la mode des longs caleçons de mousseline, portés par les enfants; mais chose singulière, les courtisanes seules adoptèrent cette mode décente; il n’en fallut pas davantage pour la discréditer»[171].
Il en serait différemment aujourd’hui et cet exemple suffirait sans doute à faire adopter, de nos jours, n’importe quelle mode.
Le luxe affolant des bas ne devait pas être étranger à ces résistances... On ne porte pas des bas à jour de 180 francs pour les enfouir sous cette malencontreuse lingerie.
«Parmi les bas de coton à jour exposés au Louvre, il en est de 180 francs la paire. Au-dessus du brodequin là où il n’y plus de jours, jusqu’à la bordure du haut le tissu est plus transparent sur la jambe qu’au brodequin même, où pour former les jours, il y a nécessairement quelques brins de coton réunis en parties mates»[172].
Pour mieux faire valoir le bas et la jambe, les robes sont courtes, idéalement courtes, dépassant, pour danser, à peine le mollet:
«Une robe de taffetas écossais, une robe de gros de Naples ne doivent point approcher des jambes; une femme à la mode marche au milieu de sa robe»[173].
Cette même année, Jenny Vertpré, cette jolie fille du temps, dont la vogue fut grande, apparaît aux Variétés, dans _l’Actrice en voyage_, en blouse et en pantalon. C’est, en quelque sorte, la consécration de la mode nouvelle.
La femme possède la science des euphémismes. Que, pour patiner ou pour braver les accidents des jeux en plein air, elle ait revêtu cet accessoire encore peu usité, elle n’avouera pas avoir un pantalon, elle sera «assurée».
D’autres, il est vrai, y mettront moins de formes et arboreront bravement pour monter à cheval, la chaînette n’ayant pas pris, «un pantalon de peau avec des bottines noires»[174].
La crainte de montrer son derrière serait-elle donc le commencement de la sagesse? Chutes et culbutes possibles sont les seules raisons d’être du pantalon... Il est précieux pour les «jeunes personnes» et leur permet de jouer en plein air sans trop laisser voir de leur individu. Puis, un amusant détail de sa confection nous est révélé: ces petites fentes latérales permettant de l’attacher sur les côtés, appelées à disparaître avec le Second Empire, pour reparaître ensuite et disparaître à nouveau:
«Le matin, à la campagne, pour courir dans le jardin, pour monter sur les cerisiers et pour jouer sur le gazon, les jeunes personnes portent de larges pantalons de perkale, qui s’attachent sur les corsets, et qui s’ouvrent et se boutonnent sur les côtés»[175].
L’année suivante, en 1824, le _Journal des Dames_, pour l’ordinaire si hostile à cette mode qui n’en est pas encore une, semble s’y rallier. Il en chante les avantages, pour ne pas dire les bienfaits, non seulement pour les fillettes, mais pour les jeunes filles et pour les femmes:
«Les pantalons de perkale sont très à la mode en ce moment pour les enfants, les jeunes personnes et même les dames. A la campagne ils sont d’une nécessité absolue. Comment sans ce vêtement protecteur, oser monter sur un coursier, aller à âne ou se risquer sur la balançoire? Mais aussi faut-il le dire: quand une jeune élégante est protégée par le bienheureux pantalon, il n’est pas d’écolier qui puisse lui être comparé, c’est un vrai lutin»[176].
C’était trop beau pour durer. Suit ce conseil aux amazones dépourvues de pantalon, pour obvier aux retroussis de la jupe:
«On met un spencer avec un jupon de mérinos. Les demoiselles qui n’ont point de pantalon font faire au bas de leur jupon, une boutonnière pour le fixer à droite et à gauche, au moyen d’un des boutons de leurs guêtres»[177].
Loin de partager l’enthousiasme du journal de La Mésangère, l’_Hermite rôdeur_ saisit surtout le ridicule de ces modes qui l’étonnent:
«Nous avons nos _précieux_ ridicules en fait de modes, dans le XIXe siècle, et jamais nos ancêtres ne nous ont fourni une chose plus extraordinaire que l’échange des culottes et des jupons entre les deux sexes; car tandis que nos belles ont usurpé les pantalons, le sexe qui en tout devrait être mâle, a emprunté la toilette des femmes, en portant des corsets, des estomacs matelassés, de larges pantalons, pareils à des jupons, et même des pantalons plissés, qui ressemblent tellement à des jupes, qu’il est difficile de les distinguer.»[178]
Les ridicules des femmes ont pour excuse la mode, (une jolie femme est-elle jamais ridicule?) ceux des hommes se pardonnent moins.
D’ailleurs, elles continuaient à s’embarrasser si peu de ces «objets-là»—le mot est d’une très honnête dame—et le pantalon restait si bien l’apanage des petites filles, que, par ce détail seulement, leur costume différait de celui des grandes personnes:
«Si l’on excepte un pantalon de perkale à larges remplis, le costume des petites filles est pareil à celui de leurs mamans»[179].
Pour ces femmelettes, il semble, par contre, de rigueur:
«Pour les petites demoiselles, on porte toujours sous la blouse un pantalon de perkale à cinq remplis»[180].
Les frileuses ignorent encore l’ignoble travesti des pantalons de flanelle ou de futaine; des guêtres en tiennent lieu:
«On fait pour les dames des guêtres qui montent jusqu’aux genoux; elles sont les unes en batiste écrue, les autres en laine, et tiendront lieu de pantalons»[181].
Le costume habillé ne comporte, bien entendu, ni guêtres, ni pantalon. Les robes de bal sont plus courtes que jamais et la richesse des bas ne diminue pas:
«Les robes de bal laissent apercevoir au moins la moitié de la jambe. Pour donner une idée de la transparence des bas, nous dirons que jusqu’à l’endroit où finit le brodequin, c’est du tulle, et plus haut de la gaze»[182].
Les protagonistes du pantalon, car il y en a, n’abandonnent pourtant pas la lutte. Une patineuse laisse apparaître sous sa jupe, en 1826, le voile qui la protège:
«Nous avons vu une jeune dame patinant: elle portait un costume en casimir garni de fourrure, un pantalon l’assurait contre l’inconvénient des chutes»[183].
D’autres pour tâcher de gagner des adhérentes au pantalon, en changent le tissu: