Part 6
Cette chemise cousue, c’était un peu comme le sac, dont un hôtelier malouin affublait ses servantes pour déjouer les entreprises des voyageurs trop entreprenants:
«Cette anecdote racontée par du Sommerard. Dans un voyage à la suite de l’Empereur, je crois à Cherbourg, il allait voir Saint-Malo,—en compagnie d’un vieux vaudevilliste. Ils étaient servis par une très jolie bonne. Le vieux vaudevilliste, très paillard de sa nature, la décidait à venir lui ôter ses chaussettes, le soir, dans sa chambre. La charmante fille était cousue dans un sac. C’était l’habitude d’alors de la maison, qui était, je crois, l’_Hôtel Chateaubriand_: toutes les servantes étaient ainsi cousues dans des sacs par le maître d’hôtel»[124].
En Allemagne, suivant le Dr Percy, les religieuses d’un couvent de Bavière avaient mieux fait, et à l’approche des troupes françaises, ne s’étaient point contentées de coudre leurs chemises ou de revêtir des sacs. «Ces timides et respectables filles» s’étaient confectionnées de véritables culottes:
«Dois-je dire en terminant que, dans la campagne de l’an VIII, les religieuses d’un couvent isolé de Bavière, effrayées à l’approche de notre armée, se firent à la hâte chacune une culotte particulière, que me montra dans la suite leur directeur, mais dont la sage retenue des Français fit bientôt reconnaître l’inutilité à ces timides et respectables filles»[125].
Loin de s’être généralisé, l’usage de la culotte était si rare encore, que le trousseau fourni par le Directoire à Marie-Thérèse-Charlotte, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette n’en comptait pas.
Au commencement de l’an IV, le gouvernement échangea, en effet, Madame Royale contre les représentants Camus et Drouet, l’ancien maître de poste de Sainte-Menehould, contre les ambassadeurs Maret et Sémonville, et contre le général Beurnonville, tous prisonniers de l’Autriche.
Par les soins de Benezech, un trousseau fut établi pour la princesse, «par la citoïenne Veuve Soüel, marchande, rue du Faubourg-Honoré».
M. P. Bonnassieux en a publié le devis dans le _Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France_[126]. Il offre de grandes analogies avec celui de Mlle de la Briffe d’Amilly (1785), publié deux ans plus tôt par M. J. Guiffrey[127].
De part et d’autre, absence absolue de pantalons. Les chemises de la princesse sont «fines», tandis que celles de Mlle de la Briffe étaient, à part une, de simple toile. C’est à quoi se borne le linge de corps, car on ne saurait considérer comme tel des «frottoirs» de futaine ou de mousseline qui, à proprement parler, sentaient terriblement encore leur aristocrate.
La fille de Louis XVI refusa ce don, comme on le pouvait prévoir, quand on lui remit, à Bâle, les deux caisses contenant l’envoi du Directoire. Toutefois, elle fit adresser ses remercîments à Benezech: «Je suis touchée de son attention, dit-elle, mais je ne puis accepter ses offres»[128].
La Révolution avait accompli son œuvre. Aux bourrasques populaires qui, par la rue en délire, troussaient et fessaient les aristocrates, avait succédé la réaction thermidorienne. La Convention se décimait elle-même et envoyait ses membres les plus marquants à l’échafaud. Saturne dévorait ses enfants.
Comme la poudre, le sang grise. Dans ce Paris plein de deuils, où il n’était une famille qu’ait épargnée la guillotine, l’on dansait à cœur joie. Sébastien Mercier, dans son _Nouveau Tableau de Paris_, a tracé un croquis vivant de ces bals d’une gaieté féroce. Les modes les plus osées, les plus contraires à notre climat et à nos mœurs y étaient lancées. On ne se vêtait pas, on se dévêtait à la grecque. Par une température souvent rigoureuse, le caleçon devait donc fatalement reparaître sur les cuisses nues des femmes.
«Vingt-trois théâtres, dix-huit cents bals ouverts tous les jours; voilà ce qui compose les amusements du soir.
«Ici des lustres embrasés reflètent leur éclat sur des beautés coiffées à la Cléopâtre, à la Diane, à la Psyché. Là une lampe fumeuse éclaire des blanchisseuses qui dansent en sabots avec leurs muscadins, au bruit d’une vieille (_sic_) nazillarde. Je ne sais si ces premières danseuses chérissent beaucoup les formes républicaines des gouvernements de la Grèce, mais elles ont modelé la forme de leur parure sur celle d’Aspasie; les bras nus, le sein découvert, le pied chaussé avec des sandales, les cheveux tournés en nattes autour de leurs têtes, c’est devant des bustes antiques que les coiffeurs à la mode achèvent leur ouvrage.
«Devinez où sont les poches de ces danseuses; elles n’en ont point; elles enfoncent leur éventail dans leur ceinture; elles logent dans leur sein une mince bourse de maroquin où flottent quelques louis; quant à l’ignoble mouchoir, il est dans la poche d’un courtisan, à qui l’on s’adresse lorsqu’on en a besoin.
«Il y a longtemps que la chemise est bannie; car elle ne sert qu’à gâter les contours de la nature, d’ailleurs, c’est un attirail incommode; et le corset en tricot de soie couleur de chair ne laisse plus deviner, mais apercevoir tous les charmes secrets. Voilà ce qu’on appelle être vêtue _à la sauvage_; et les femmes s’habillaient ainsi pendant un hyver rigoureux, en dépit des frimas et de neige»[129].
* * * * *
C’était, en attendant _Madame Sans-Gêne_, la _Sans-Gêne_, en tant que mode. Les vieilles gens n’étaient pas sans s’effarer un peu de ces nouveautés: le chansonnier Jean-Étienne Despréaux, qui, après avoir été danseur à l’Opéra et maître de ballets à la Cour, avait épousé, en 1787, la Guimard, sur le retour—elle avait alors quarante-quatre ans—leur a consacré, sur l’air de la _Bourbonnaise_, les amusants couplets que voici:
_Grâce à la Mode_
ou
_La Sans-Gêne_
Grâce à la mode, On n’a plus d’cheveux (_bis_) Ah! qu’c’est commode, On n’a plus d’cheveux, On dit qu’c’est mieux.
Grâce à la mode On n’a plus d’corset, (_bis_) Ah! qu’c’est commode, On n’a plus d’corset, C’est plus vit’fait.
Grâce à la mode, On n’a plus d’fichu, (_bis_) Ah! qu’c’est commode, On n’a plus d’fichu, Tout est fichu.
Grâce à la mode Un’chemis’ suffit, (_bis_) Ah! qu’c’est commode, Un’chemis’ suffit, C’est tout profit.
Grâce à la mode, Plus d’poches à présent, (_bis_) Ah! qu’c’est commode, Plus d’poches à présent, C’est plus commode.
Grâce à la mode, On n’a plus qu’un vêt’ment, (_bis_) Ah! qu’c’est commode, On n’a plus qu’un vêt’ment Qu’est transparent.
Grâce à la mode, L’mouchoir à la main, (_bis_) Ah! qu’c’est commode L’mouchoir à la main, Sert de maintien.
Grâce à la mode, On va sans façon, (_bis_) Ah! qu’c’est commode, On va sans façon Et sans jupon.
Grâce à la mode, On n’a rien d’caché, (_bis_) Ah! qu’c’est commode, On n’a rien d’caché,[130] J’en suis fâché.
Ces couplets semblent, en vérité d’hier et viser, non les _Incroyables_ de l’an VI, mais les aimables petites femmes, qui, ces dernières années, _aux quatre heures de la toilette des dames_ avaient ajouté celle du tango.
Elles étaient vêtues, elles aussi, à la _Sans Gêne_, leur jupon ne les importunait guère, et elles ne cachaient pas grand’chose—qui songeait à s’en fâcher, à part les maris et les amants jaloux? de leurs charmes réputés les plus secrets.
Ah! Parisiennes, qui, sous le voile de la Croix-Rouge, avez su faire succéder du jour au lendemain, à ces frivolités votre inlassable dévouement et l’inépuisable trésor de vos soins, qui dira jamais votre grâce et votre cœur?
Ne nous émotionnons pas, cependant, et revenons aux contemporaines de Thérésia Cabarrus, de Mlle Lange et de la belle Madame Hamelin. L’honnête citoyen Mercier continuera à être notre guide:
«On distingue celles qui ont mis des bagues aux doigts de leurs pieds, celles qui portent un vêtement étroit, couleur de chair, et si étroit, «qu’on peut gager qu’il n’y a pas de chemise sur la peau»[131].
Les Américaines n’ont donc rien innové en supprimant la chemise sous la combinaison. Quant à ce vêtement si étroit, il n’est autre que le pantalon.
Cette façon nouvelle de s’habiller comportait en effet, cet accessoire nouveau. C’était très joli aux femmes de montrer leurs cuisses sous la jupe fendue, mais, elles étaient un peu comme Pauline Borghèse: si le nu ne les gênait pas, le froid les eût incommodées.
Le pantalon était le corollaire nécessaire du costume à la grecque. Ce fut sa rentrée en scène effective.
Mercier ne se borne pas à signaler la chose, il crée le mot:
«Quel bruit se fait entendre? Quelle est cette femme que les applaudissements précèdent. Approchons, voyons. La foule se presse autour d’elle. Est-elle nue? je doute. Approchons de plus près; ceci mérite mes crayons; je vois: son léger pantalon, comparable à la fameuse culotte de peau de Mgr le comte d’Artois, que quatre grands laquais soulevaient en l’air pour le faire tomber dans le vêtement, de manière qu’il ne formât aucun pli; lequel, ainsi emboîté tout le jour, il fallait déculotter le soir, en le soulevant de la même manière et encore avec plus d’efforts; le pantalon féminin, dis-je, très serré quoique de soie, surpasse peut-être encore la fameuse culotte par sa collure parfaite; il est garni d’espèces de brasselets. Le juste au corps est échancré savamment, et sous une gaze artistement peinte, palpitent les réservoirs de la maternité»[132].
Pardonnons à Mercier ces «réservoirs de la maternité», pour lui savoir gré seulement d’avoir substitué au vilain mot caleçon, cet autre, si joli et si moderne, aujourd’hui entré dans la langue, autant que dans les mœurs: le pantalon féminin.
Comme Brantôme et comme l’Espion anglais, Mercier en dit le charme:
«Le pantalon couleur de chair, strictement appliqué sur la peau, irrite l’imagination et ne laisse voir qu’en beau les formes et les appas les plus clandestins.»
Pantalons de merveilleuses, pantalons de Thérésia Cabarrus, maillot plus encore que pantalon, dont le _Portefeuille d’un Incroyable_[133] et le joyeux caricaturiste Robida ont également chanté le los:
«Notre-Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus, devenue la citoyenne Tallien, est la reine de la mode, elle se montre à Frascati, ainsi vêtue ou plutôt dévêtue, sa robe à l’athénienne, fendue latéralement, laissant voir ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des cercles d’or à la place des jarretières et des cothurnes à l’antique et des bagues à chaque doigt de ses pieds de statue»[134].
D’autres, des professionnelles, étaient plus dévêtues encore. Elles avaient bien emprunté à Thérésia Cabarrus sa jupe de gaze, mais, pour mieux faire valoir leurs charmes, elles avaient négligé d’infliger à leur nudité le mensonge d’un maillot.
Les inspecteurs de police dont les potins et les ragots cherchaient à tromper, le matin, l’ennui de Louis XV, n’étaient pas morts avec l’ancien régime. L’un deux, semblant avoir, par avance, trempé sa plume dans l’écritoire de Joseph Prudhomme, rendait compte ainsi à la place de Paris de ce que l’on voyait, le dimanche 26 mars 1799, dans le Jardin des Tuileries:
«A 7 heures du soir dans les Tuileries, deux femmes se promenaient, étant vêtues d’une chemise de gaze rose sous laquelle on voyait leurs corps absolument nus.
«Cette mise indécente a occasionné un attroupement de curieux. La Garde a fait justice au total, en dissipant l’attroupement et en chassant ces deux femmes[135]».
Une couverture eût été plus indiquée que la main de fer, eût-elle chaussé le gant de velours. Les malheureuses ne devaient pas avoir chaud.
En dehors des rhumes, des bronchites toujours à craindre et de la garde qui semblait avoir abandonné les barrières du Louvre pour s’intéresser davantage à celles qui n’étaient pas opposées à la curiosité des hommes, ces élégances n’étaient pas sans danger.
En voiture ou à Frascati:
«De l’ancien Frascati vestale enamourée», le costume à la grecque pouvait être de mise, mais, il était imprudent de l’arborer, le dimanche, aux Champs-Élysées, parmi les bousculades et les liesses populaires.
Les fessées patriotiques et le supplice de Théroigne n’étaient pas si lointains, que ces dames du quatrième État aient sans esprit de retour renoncé à ces petits jeux.
Lisez plutôt le _Supplément à la Quotidienne_ du 3 messidor 1797; c’est une scène de lavoir, digne au surplus de la muflerie des hommes et femmes, un dimanche d’été, dans le métro:
«Les hommes avaient commencé il y a quelques années à se parer d’une sorte d’habit moitié grec moitié polonais. Rien au monde n’était ridicule comme le manteau des Grecs sur des épaules parisiennes. Ce ridicule fut bientôt senti, et l’on ne vit plus errer ni dans nos carrefours ni dans nos halles ces nouveaux Achilles, ces Agamemnons, ces Orestes qui paraissaient plutôt des échappés de théâtre que des citoyens français.
«Nos dames sont saisies d’une manie semblable, mais il faut avouer que le costume antique leur sied beaucoup mieux. Dans les théâtres, les bals et les jardins particuliers cette nouveauté attire l’attention des curieux, ce qui flatte l’amour-propre des jolies femmes, mais ce diable de peuple est monté sur un autre ton, il est né moqueur, et puis il éprouve je ne sais quel malin plaisir à se dédommager par ses sarcasmes énergiques des avantages qu’il ne partage point avec la classe opulente.
«Dimanche dernier, deux femmes très jolies, très bien faites et parées à la grecque arrivent aux Champs-Élysées dans un léger phaéton. Elles n’avaient point de cavaliers, mais elles conduisaient un enfant pour la décence, et cet enfant était l’Amour lui-même, il ne lui manquait que des ailes.
«Descendues de leur char triomphal elles entrent dans ces allées où, tout autre jour elles n’eussent entendu que les madrigaux et les soupirs de leurs admirateurs; mais c’était un dimanche et les imprudentes avaient oublié que ce jour-là est, parmi nous, celui des saturnales.
«Elles entrent donc au milieu de la satyrique cohue. A l’instant des cris, des brouhahas, des éclats de rire se font entendre de toutes parts.—Regardez donc cette robe transparente.—A-t-elle un pantalon ou n’en a-t-elle pas?—Regardez-y, messieurs, regardez-y. C’est à vous de juger cette affaire.
«La foule augmente, on se pousse, on se presse autour d’elles. C’est à qui les verra, les uns grimpent sur les épaules de leurs voisins, les autres se glissent entre leurs jambes...
«Imaginez, cher lecteur, s’il est possible, ce qui se passait dans l’âme de nos deux héroïnes. Leur teint délicat et frais rougit de honte et de colère: elles veulent fuir, mais comment? Entourées par dix mille individus elles ne peuvent pas même faire un pas...
«O peuple discourtois! la pitié n’entre-elle donc pas dans ton âme! et deux jolis minois n’ont-ils donc aucun pouvoir sur toi?
Ne chargeons point pourtant les hommes d’une accusation aussi grave, seuls ils n’eussent point prolongé aussi longtemps le supplice de leurs intéressantes victimes. Mais vous devinez d’où partaient les traits les plus empoisonnés.
«Toutes ces petites bourgeoises, qui dans leurs habits du dimanche se trouvaient tout à coup éclipsées firent bientôt dégénérer la curiosité en outrage, ce furent-elles qui poussèrent les hommes autour de nos deux infortunées et qui leur dictèrent les épigrammes les plus acérées. L’on reconnaît bien à ce trait le génie féminin. Chacun voulut plaire à sa jalouse compagne, et chacun devint coupable.
«Pour finir en un mot, la force armée accourut à ce rassemblement, trouva nos deux victimes immolées à la risée publique et parvint à les soustraire à leurs barbares sacrificateurs.»
L’esprit public n’a point changé et la foule n’est pas devenue meilleure: les infortunés mannequins qui cherchèrent à lancer les premières jupes-culottes en firent la cruelle expérience. Qu’il n’arrive pas une femme d’avoir à rattacher sa jarretelle à la traversée d’un marché, des femmes pourtant, rien que des femmes, si on peut leur donner ce nom, ne lui épargneront aucun quolibet et nulle injure... est-ce qu’elles en portent, elles, des jarretelles?
Le bon sens des Parisiennes et le climat ne devaient pas tarder à avoir raison, en dehors des jalousies dominicales, d’une mode jolie peut-être, mais absurde, loin du ciel et du soleil de l’Hellade.
Le costume à la grecque disparut et avec lui le pantalon couleur chair.
Il n’allait pas tarder à reparaître sous une autre couleur.
L’EMPIRE, LA RESTAURATION. LA MONARCHIE DE JUILLET
_Quant à l’inexpressible, sachez-le, mes belles lectrices, il est absolument moderne et même contemporain, c’est une mode anglaise et nos grand’mères ne le connaissaient pas._
VIOLETTE.
_Hortense a beau être reine et avoir fait le beau Dunois, elle est aussi une vraie grande dame; elle fuit les extravagances, les modes du lendemain, mais elle a ses coquetteries particulières et inusitées, comme ces pantalons brodés de malines ou de mousseline festonnée que nulle autre ne porte._
H. BOUCHOT.
L’EMPIRE, LA RESTAURATION, LA MONARCHIE DE JUILLET
Quant à l’inexpressible, sachez-le, mes belles lectrices,—écrivait Violette dans son _Art de la Toilette_—il est absolument moderne et même contemporain: c’est une mode anglaise et nos grand’mères ne les connaissaient pas»[136].
C’est là se montrer un peu affirmatif. Il en est de même de l’élégant dessinateur Vallet, qui fait seulement remonter l’usage du pantalon au règne de Charles X.
«C’est vers la fin du règne de Charles X que les femmes commencent à porter des pantalons mais cet usage ne se généralisa que beaucoup plus tard et rencontra tout d’abord de violentes résistances»[137].
En ce qui touche les résistances, M. Vallet, qui a semé dans la _Vie Parisienne_ et dans l’ancien _Chat Noir_ tant de jolis croquis, est dans le vrai. Elles furent violentes et de longue durée.
Quant à la date, il convient de faire des réserves. Le pantalon n’avait pas attendu la fin de la Restauration pour se produire. La lutte durait à cette époque, depuis plus de vingt ans déjà et l’avantage ne semblait pas appartenir au pantalon lorsque «le pieux monarque» dut reprendre le chemin de l’exil.
«Mode anglaise», comme le dit avec raison Violette. Retirée à Rodney-Hall, au milieu d’anciennes émigrées, dans une sorte de maison de retraite que dirigeait Mme de Mirepoix, Mlle de Condé n’avait pas assisté sans étonnement à cette nouveauté. Les pantalons des jeunes filles, comme leurs jupes courtes et leurs jeux, la scandalisaient un peu.
Faisant déjà très vieille dame, elle écrivait à son père:
«Je suis prête à me persuader qu’au lieu de cinquante ans, j’en ai deux cents par le changement de tout ce que j’ai vu et connu autrefois. Par exemple, pour les jeunes personnes, au lieu de cette décence de maintien, de cette retenue, de tous ces devoirs de bienséance de notre temps, j’ai sous les yeux des _culottes_—très nécessaires à la vérité pour les extraits de jupes qui les couvrent—une manière de courir en faisant voir les jambes au-dessus du genou. Plus des simples jeux de notre enfance. Collin-maillard, les Quatre-coins, avaient quelque apparence de règle: il n’en faut plus, il faut aller devant soi sans savoir où l’on va, se pousser, se jeter par terre, se rouler sur l’herbe»[138].
Pantalons de fillettes, soit; mais les femmes n’allaient pas tarder à s’en emparer. Une tentative assez sérieuse, du pantalon pour se glisser dans la toilette des femmes, marqua les premières années de l’Empire. L’exemple partit de haut, la reine Hortense adopta la mode nouvelle et y resta fidèle.
—Mademoiselle, je dois commencer par vous prévenir que je ne porte pas de jupon.
J’ai connu une aimable femme pour qui tout essayage débutait par cette phrase, alors que ce n’était pas là encore une mode générale.
Il en était de même il y a plus d’un siècle, et c’est même au manque de jupons ou à leur réduction au strict minimum, par quoi se signalaient les élégantes, que La Mésangère, dans son intéressant _Journal des Dames et des Modes_, attribue la première vogue du pantalon en 1804:
«Depuis quelques jours plusieurs ménages de Paris sont en querelle, les dames, accoutumées à ne porter qu’une seule robe, s’obstinent malgré la saison, à se vêtir toujours aussi légèrement qu’en été; les médecins et les époux vouloient que ces dames missent un jupon de plus; la plupart des femmes ont opposé la résistance la plus opiniâtre, vu qu’un jupon de plus nuisait au transparent et grossissait les formes.
«Quelques-unes avoient menacé du divorce, au cas qu’on voulut les soumettre à une mesure aussi vexatoire; enfin la plus adroite d’entre elles a accommodé l’affaire en adoptant un caleçon de laine qui réchauffe sans grossir; ce terme moyen a été généralement suivi; en conséquence on peut assurer que la plupart de ces dames portent aujourd’hui la culotte»[139].
Vogue passagère, si passagère que La Mésangère avait totalement oublié cet amusant écho lorsqu’il écrivait dans son _Dictionnaire des Proverbes Français_, ce passage souvent cité qui ne fait remonter qu’à 1809 l’apparition du pantalon en France:
«En 1807, nous arriva de Londres la mode des pantalons pour les petites filles. Les exercices de saut se pratiquent en Angleterre dans les écoles de jeunes filles; c’est pour cela qu’on leur a donné des pantalons. Le goût français ayant fort embelli ce vêtement, quelques femmes, au printemps de 1809, tentèrent de se l’approprier.
«On les vit se promener en pantalon de perkale garni de mousseline, les unes sur les boulevarts, les autres aux Tuileries. Quoique leur robe fût longue et le pantalon très peu visible, elles marchaient les yeux baissés, parce que tout le monde avait le regard fixé sur elles.
«Ces pantalons furent jugés comme les hauts-de-chausses dont parle Henri Estienne dans le premier de ses _deux Dialogues du langage français italianizé_...»[140]
Dans ses _Nouvelles d’il y a cent ans_, l’_Echo de Paris_ a signalé cette nouveauté qui frisait presque le scandale:
«Tant de garnitures de robes blanches, tant de pamélas de paille jaune, de pèlerines découpées, de petits fichus effilés, de cothurnes, parurent, le 27 (avril), aux Tuileries, qu’on avait de la peine à se rendre compte des demi-toilettes de la veille. Les cothurnes étaient vert tendre ou citron. On voyait aussi des guêtres de nankin: une dame même avait un pantalon garni, froncé à la cheville, et qui dépassait la robe de deux doigts[141]».
Un aimable érudit, collaborateur assidu de l’_Intermédiaire_, a retrouvé un document curieux de l’époque, c’est un «patron de calesson rectifié» datant de 1806, pour le tracé duquel on avait fort mis à mal de superbes parchemins du XVIe siècle.
Ajouterai-je que la dame pour qui ce patron avait été rectifié jouissait d’avantages postérieurs et ne rappelait en rien la fameuse poupée à Jeanneton.
C’était là l’exception; non les avantages postérieurs, mais le pantalon. Peu de femmes souscrivirent à la nouvelle mode. De toutes les clientes de Leroy, le grand couturier du temps, la reine Hortense est seule à en porter, ou du moins à en commander.
Le _grand-livre de Leroy_, conservé à la Bibliothèque Nationale[142], nous révèle, à côté du compte plutôt modeste de Mlle de Vienne, du Théâtre-Français et des riches costumes de chasse de la reine de Naples, ces voiles d’un ordre plus intime au débit de la fille de Joséphine, pour l’année 1812:
Juin 12. Façon d’un pantalon de percale, 18 francs.
Juin 13. Blanchissage d’un pantalon et de la robe 5 fr.; Façon d’un pantalon avec bordure, 24 francs.
Septembre 27. Façon de deux pantalons de percale garnis de mousseline festonnée à 18 fr.; 36 francs,[143].
Peut-être trouvera-t-on que c’était un peu cher pour la percale, mais c’était une originalité et toute originalité se paie.