Le Pantalon Féminin

Part 4

Chapter 43,737 wordsPublic domain

«Une demoiselle d’assés médiocre maison en biens, âgée de dix-huict ans ou environ, servante d’une grande maison de Lymosin, estant en la compagnie de sa maistresse, voyageant en autre pays, voulant franchir un fossé, tomba de dessus son cheval par terre, ses cotillon, robbe, chemise se trouvèrent renversez sur son corps, qui fut cause que les assistans en bonne partie de la compagnie virent toutes les parties secrettes de cette demoiselle, ventre, cuisses et fesses. Et si estan treuvé un jeune homme noble et riche, il descendit de son cheval et la contempla quelque peu de temps, après il la recouvrit, releva, baisa, et remonta à cheval, et à cause des belles et blanches parties qu’il avoit recogneu en elle, il en devint amoureux et pour récompense de son service et amitié qu’il lui portoit la pria de lui prester tout et si peu qu’il luy plairoit. Mais la fille fit la sourde. Ce que voyant, ses désirs et concupiscence s’accreurent et il lui dit qu’il l’espouseroit; mais elle sage ne lui accorda que solenellement il ne l’eust espousée; ce qu’il fit, ce que tout le monde trouva estrange, d’autant que les maisons et qualitez n’estoient réciproques. Et combien qu’elle aye desja plus de quarante ans elle se sçait tenir si propre en toutes les parties de son corps, et principalement les parties qui premièrement incitèrent son mari à la rechercher, qu’il l’ayme autant que jamais»[74].

Puisse cette histoire morale faire réfléchir les jeunes filles à la recherche d’un épouseur, les matins de partie de campagne, au moment de passer leur «inexpressible»... ou de passer outre.

Par un fait exprès, le dix-septième et le dix-huitième siècles foisonnent de chutes joliment révélatrices. Toutes, marquises, comédiennes ou bourgeoises, ignoraient la gêne et l’androgynat de l’empantalonnement. A son défaut et à défaut d’un Voiture, chroniqueurs et rimailleurs s’en mêlèrent et chantèrent ces accidents à... cœur joie.

Seules, quelques comédiennes, connues surtout pour leurs cabrioles, comme la Du Parc, se munissaient pour se livrer à ce jeu, d’une culotte, à laquelle elles ne devaient pas tarder à renoncer:

«On voyait ses jambes et partie de ses cuisses, dit Mlle Poisson, par le moyen de sa jupe fendue des deux côtés avec des bas de soie attachés en haut d’une petite culotte»[75].

Jupe fendue et culotte: tout cela est très moderne, mais, la moutarde ne date-t-elle pas, en tant que danse, du XVIe siècle?[76]

Une autre «théâtreuse», la Beauchasteau, portait également, suivant Tallemant des Réaux, des caleçons, mais l’esprit ne semblait guère être venu à cette fille, encore qu’elle ait fait ou plutôt laissé faire pour cela tout le nécessaire:

«A une farce, la Beauchasteau voulut faire la goguenarde, elle demanda à Jodelet—comédien du Marais et de l’Hôtel de Bourgogne, mort en 1660—ce que c’était que l’amour;

«Je ne sais. C’est un Dieu qui a un flambeau, un bandeau, un carquois.

«—J’entends: c’est un Dieu qui a une flèche que M. de Lespy envoya l’autre jour dans un calçon de chamois à Mlle de Beauchasteau»[77].

Oui, trésor. Enfin, du moment qu’il était en chamois.

Ou c’étaient de vieilles dames restées fidèles à cette habitude perdue. D’après leur correspondance scatologique, la duchesse d’Orléans et son amie l’Électrice de Hanovre auraient été du nombre:

«Vous étiez de bien mauvaise humeur, quand vous avez tant déclamé contre le c....; je n’en saurais donner la raison, sinon qu’assurément votre aiguillette s’étant nouée à deux nœuds vous avez c... dans vos chausses»[78].

* * * * *

Non plus en chamois, mais fermés: c’était complet! mais à l’âge des deux correspondantes, qui pouvait en avoir cure?

A part ces exemples, absence absolue de pantalons. Ils auraient cependant été bien nécessaires. La boue de Paris, comme la... rougeole de Rouen avaient mauvaise réputation:

Que de gens de toutes façons, Hommes, femmes, filles, garçons Et que les culs à travers cottes Amasseront icy de crottes, S’ils ne portent des caleçons[79]

Diane et ses compagnes, dans l’_Ovide bouffon_, n’en portaient pas davantage, et leurs ébats aquatiques en étaient aussi dépourvus que les séants des bourgeoises de Paris, qui allaient muser à la foire Saint-Germain et y chercher aventure:

Dedans cette eau froide et gelée Diane et toute sa tolée, Quant elles avoient le cu chaut,

Pour avoir fait maint soubresaut, Sans calleçons et sans chemises Venoient faire mille sottises[80].

Au XVIIIe siècle, suivant Quicherat:

«Il y eut plus étrange que cela: c’est que porter un caleçon (précaution dont usaient quelques personnes en très petit nombre) fut considéré comme un signe de mœurs équivoques»[81].

Même pour courir, à la suite du quartier général de Maurice de Saxe, les mauvais et peu sûrs chemins des Flandres, les actrices qui composaient la troupe de Favart avaient négligé de prendre cette précaution.

C’est presque un passage du _Roman comique_:

«Un jour une troupe de comédiens, à la tête desquels se trouvait un nommé Mézière, s’était mise en marche pour Cologne, où elle devait jouer devant l’Electeur. A peine était-elle hors des faubourgs de Bruxelles, qu’elle était surprise par les hussards ennemis qui commencèrent par la dépouiller. On ne laissa aux femmes que leurs chemises et un simple jupon; les hommes furent tous rangés en cercle, à genoux, en attendant qu’il fût statué sur leur sort. L’un de ces malheureux, un ancien libraire du quai des Augustins, appelé Flahaut, se fiant sur son érudition et sur son éloquence, se lève en qualité d’orateur de la troupe et adresse une harangue en latin au commandant des hussards pour implorer sa pitié. L’officier l’écoute sans l’interrompre, et, pour toute réplique lui allonge un coup de sabre qui, contre toute prévision, ne fut pas mortel. Honteux de sa maladresse, il allait redoubler, lorsqu’il fut arrêté par un cri perçant, et un spectacle aussi étrange qu’inattendu. L’une des actrices, Mlle Grimaldi, femme d’un danseur italien surnommé _Jambe de fer_, pour échapper à l’horreur d’un pareil massacre, avait pris à deux mains son petit jupon et l’avait ramené sur sa tête, sans trop songer aux conséquences[82]: mais, en de semblables moments, l’on ne pense pas à tout. Elle se jette aux pieds du chef de la bande, et, dans cette posture que la légèreté du costume rendait au moins bizarre, elle le supplie, tout en larmes, avec cette onction qui part du cœur, d’épargner ses camarades, de n’immoler qu’elle, puisqu’il lui fallait une victime.

«Comment ne pas être attendri? comment aussi garder son sérieux à l’aspect de cette pauvre danseuse, dont la tête était enfouie au détriment du reste, dans son insuffisant jupon? Nos hussards allemands, pour cette fois, se conduisirent en galants hommes. Ils rendirent la liberté aux prisonniers; ils poussèrent la générosité jusqu’à leur abandonner des lambeaux de mantelets et de tabliers pour se couvrir, et distribuèrent aux femmes, au lieu de leurs robes, des habits de caractère. La Grimaldi eut pour sa part un costume d’Arlequin[83]...»

Les _Étrennes à Thalie_ auxquelles M. Desnoiresterres a emprunté les éléments de ce récit ne disent pas si Grimaldi-Arlequin poussa le dévouement aussi loin que Boule-de-Suif, et si l’irascible capitaine put jouir autrement que par la vue des rondeurs que lui avait révélées le linge tendu—peut-être même relevé—sur les charmes postérieurs de la suppliante.

C’est évidemment là le dénouement le plus plausible.

Si on ignorait en tournée l’usage du pantalon, à plus forte raison, ne le soupçonnait-on pas tant à la ville qu’à la campagne. Temps heureux, temps de l’escarpolette et de ses hasards, des parties à ânes—un Montmorency avant Paul de Kock—et de leur imprévu. C’étaient alors les embarquements pour Cythère et pour ailleurs, dont, dans l’ancien _Gil-Blas_, Colombine a joliment évoqué le souvenir.

Pourtant, les chutes continuaient. Recouvrant les têtes poudrées à frimas, les jupons relevés dévoilaient, en de soudaines apparitions de roseurs potelées, un véritable moutonnement de croupes. Il n’y avait pas scandale; la gaîté seule saluait ces menus accidents. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, est à peu près seul à témoigner de la pitié pour «le derrière de Mlle Lambercier, qui, par une malheureuse culbute fut étalé tout en plein devant le roi de Sardaigne à son passage»[84].

Si le souverain avait déjà pour les pantalons l’aversion connue de Victor-Emmanuel, il dut être amplement satisfait. Jean-Jacques, contempla l’objet, mais osa à peine sourire:

«J’avoue que je ne trouvai pas le moindre mot pour rire à un accident qui, bien que comique en lui-même, m’alarmait pour une personne que j’aimais comme une mère et peut-être plus»[85].

Le philosophe ne nous a guère, en vérité, habitués à cette réserve et ses contemporains sont loin de la partager. L’un, entre autres, le comte de Caylus, ce bizarre grand seigneur, archéologue, romancier et rimeur impénitent, semble avoir voué le champagne léger de ses rimes à la célébration du «trésor caché», révélé par une chute d’âne, de Sophie Arnould.

* * * * *

Le jour même du mariage de la cantatrice, il lui adressait cet épithalame:

Oui, sans doute, un joli visage Même entre amis est bien venu, On s’en aime un peu davantage Un baiser en est mieux reçu. Un jour, un âne trop sauvage Vous dévoila comme on a su. Lors l’amitié prudente et sage Regretta tant de bien perdu.

De ce jour votre mariage Dans notre esprit fut résolu. Aujourd’hui, l’amour fait usage De tout ce bien que l’on a vu[86].

Je ne sais si Sophie fut une épouse parfaite, mais elle avait si bon cœur.

_A Mademoiselle***_

_Les vers expliqueront ce qui avait donné lieu._

Quand d’une effrayante manière, Un jour la tête la première, Votre honnête homme de papa Tout au milieu des fossés se baigna, On dit que quelqu’un demandât Ce qui pourroit moins vous déplaire Que sa chute il recommençât Ou qu’un âne encor vous fit faire Ce saut qui tant nous amusa. Votre réponse alors fut modeste et fière; Je consens à montrer, Monsieur, ce qu’on voudra S’il plaît à Dieu, la chose arrivera; Et votre choix nous montrera Et bon cœur et joli derrière»[87].

Sophie Arnould ne fut pas seule, à vrai dire, à montrer ainsi son derrière,—il ne faut pas croire, ainsi que prétendent les misogynes, qu’ils se ressemblent tous—d’autres, dont les noms nous ont échappé excitèrent également la verve du comte.

L’inévitable chute d’âne et une échelle un peu raide à descendre servirent de prétexte à deux sœurs pour montrer le leur. Véritable leçon d’astronomie pratique qui se chantait sur l’air de _Gabrielle de Vergy_:

_Chanson sur deux sœurs qui ont montré ce que l’on va voir._

De deux gentes sœurs, la cadette Monta fort bien au pigeonnier; Décemment la chose fut faite, On dit qu’on ne saurait le nier. Mais en descendant cette belle, A tous si bien nous le montra, Qu’on dit: Il faut tirer l’échelle Après avoir vu ce cul-là.

On n’eut que ce cul dans la tête Pendant plus de deux ou trois ans, On le chante, chacun le fête, Chacun lui fait des vers galants. Pourtant, à ce succès unique, Un obstacle se rencontra, Et ce fut par une bourrique Qui son frère aîné nous montra.

Chacun des deux a son mérite, Par la forme l’un excellait, Et quant à l’autre, l’on le cite Pour être blanc comme du lait. Dans cette cause d’importance Bien juger est notre devoir. Veut-on entendre ma sentence? Que c’est une affaire à revoir.

Avec les chutes si plaisantes Du joli couple que voici, Elles n’en sont que plus décentes Et nous devons conclure ici: Que malgré la tant douce amorce De nous montrer si joli cu, Chacune d’entre elles nous force A n’admirer que sa vertu[88].

Comme sujet d’admiration, j’en aimerais autant un autre; Caylus a fait mieux, ne serait-ce que cette amusante dispute entre fille et mère.

_A une femme qui avait fait une chute d’âne._

Air: _Tu croyais en aimant Colette._

Une aventure aussi fameuse Doit enfanter plus d’un couplet, Leur chute sera moins heureuse Que la vôtre qui tant nous plaît.

Lorsqu’on vit cette culebutte, Chacun au ciel levant les mains S’écrioit: Grands Dieux! Quelle chute! Grands Dieux! Quelle chute de reins!

Entre les fleurs, j’aimois la rose, Ma foi, depuis ce que j’ai vu, Voyez quelle métamorphose Je ne veux qu’être gratte-cu.

Ce cul, de beauté peu commune, Sembloit la Lune dans son plein; On a fait un trou dans la Lune, Disoit quelqu’un à son voisin.

On entendoit dire à la mère Complimentez-moi, me voilà, Ne dois-je pas être assez fière Quand c’est moi qui fis ce cul-là?

La fille sans reconnaissance, Lui dit: Maman, chacun son tour, De vous, s’il reçut la naissance, Aujourd’hui je l’ai mis au jour.

Avec intention maligne Ce tour était par Belzébut, D’une manière toute indigne, Dressé contre notre salut.

Depuis je me mets en prières Contre ce diable trop rusé; Mais se sauver par les derrières Avec vous semble malaisé.

Oui, l’on feroit bien une estampe De ce malheur, si vous vouliez, Ce seroit un beau cul-de-lampe Que celui que vous montriez[89].

Il était vraiment par trop dangereux pour toutes, comédiennes ou grandes dames, de faire une chute devant le comte de Caylus. Aussi, avant de monter à âne, pour éviter les débordements de ce lyrisme particulier, certaines demandaient-elles au poète de leur fournir un caleçon qui les protégeât contre les indiscrétions d’une chute et de ses rimes.

C’était risquer de provoquer son indignation et il s’indigna.

_A Mesdames***_

_qui demandaient des caleçons pour monter à âne._

Quand sur un âne autrefois on montoit En arrivoit ce qui pouvoit, Il était des chutes heureuses Chacun alors en profitoit, Et telle de nos promeneuses Sait fort bien ce qu’il en coutoit. Dites-moi de quoi l’on s’avise, Quelle mauvaise invention D’augmenter de précautions. Et n’est-ce pas une traîtrise En cavalcade ainsi qu’au rendez-vous, De se cuirasser en dessous? Est-il juste de bonne foi Qu’à moi-même on s’adresse? Et quelle maladresse De vous fournir des armes contre moi? Du moins faut-il bien que je sache Ce dont il est question, Et j’y mets la condition De me montrer ce qu’on veut que je cache[90].

A la cour de France, sous Louis XVI, malgré l’austère surveillance de Mme de Noailles, cette duègne grave et solennelle que Marie-Antoinette avait, en une heure de gaîté, surnommée Mme l’Étiquette, il arrivait encore de choir d’âne, même à la reine.

M. Frantz Funck-Brentano a joliment conté l’anecdote. Elle égaye du rire frais de la fille de Marie-Thérèse le sombre drame dont l’_Affaire du Collier_ devait être le prélude:

«Il arriva qu’un jour que Marie-Antoinette était montée à dos d’âne, la bête d’un coup d’arrière-train la jeta sur le gazon. La voilà assise dans l’herbe haute, les jupes retroussées et battant des mains: «Vite allez chercher Mme de Noailles, qu’elle nous dise ce que veut l’étiquette, quand une reine de France est tombée d’un âne![91]»

Pas plus que ses dames d’honneur, l’infortunée souveraine—le _Livre-Journal de Mme Eloffe_ en fait foi—ne portait de pantalons... Mais, le comte de Caylus n’était plus là pour célébrer cette chute.

Puis, eût-il osé?

LE CALEÇON DES COQUETTES DU JOUR

_Excepté les actrices, les Parisiennes ne portent point de caleçon._

MERCIER.

LE CALEÇON DES COQUETTES DU JOUR

Quelques tentatives faites pour réacclimater sous les jupes le caleçon aboli de l’escadron volant de Catherine, donnèrent naissance à ce poème.

Il avait la prétention d’être comique et Bachaumont qui, sans doute ne l’avait pas lu, le juge, sur son titre, ordurier:

«Le Caleçon des Coquettes du jour. La Haye, 1763, in-8. Cet ouvrage ordurier se distingue assez par son titre et ne mérite pas une plus grande attention[92]».

N’exagérons rien, il n’est pas ordurier, il n’est qu’ennuyeux.

Encore que la librairie belge ait cru devoir rééditer cette pauvreté, elle est peu connue. Malgré sa fadeur, il n’est donc peut-être pas inutile d’en donner une brève analyse et d’en citer quelques extraits.

Place Saint-Sulpice, le vent qui balaie le bureau du tramway d’Auteuil ne datant pas d’aujourd’hui, une femme, Dorimène, vient à tomber. La rafale soulève ses jupes et sa chemise, offrant aux regards le double globe de ses rotondités naturelles.

«Une grande sœur grise», sœur Véronique, l’aide à se relever et à réparer le désordre de sa toilette; un peu placière, elle lui offre le bras et la reconduit chez elle, pour lui vanter sa marchandise.

Nous ne sommes pas encore à l’époque où la supérieure d’un couvent d’Orléans refusera de laisser confectionner par ses pensionnaires les pantalons d’un trousseau de mariage, «vu l’inconvenance de ce vêtement». Sœur Véronique ne se contente pas, contrairement à la plupart des religieuses, de porter des culottes, elle-même les fabrique et elle voudrait bien en vendre à Dorimène. Cet accessoire lui permettrait, une autre fois, d’éviter les suites d’un semblable accident:

J’en rougis aussi. On doit rougir, être en souci, A moins de n’être pas pudique, D’une avanie aussi publique, Dont vous pouviez vous garantir, Pour éviter tout repentir. Et comment, ma sœur, je vous prie, Lui dis-je, et de quelle façon Vous en seriez-vous garantie? Si vous portiez un caleçon, Par pudeur, me répondit-elle, D’une toile bien blanche et belle Quand le plus impétueux vent Ou par derrière, ou par devant, Vous trousserait dans une rue, Sur une place, ou bien ailleurs, Le caleçon frappant la vue Ferait taire tous les railleurs. Je tiens ce conseil d’une tante, Qui, tandis qu’elle était vivante, Craignant que des vents furieux, Ou de ces galants curieux, Coureurs des filles d’Amathonte, Pressés par d’amoureux transports Ne me fissent l’horrible honte, D’exhiber celle de mon corps, Me tint, à ma dixième année, Exactement caleçonnée, Depuis les reins jusqu’au-dessous, Deux bons pouces de mes genoux.

Un peu étonnée, Dorimène retient la sœur Véronique à souper. Le vin achève de lui délier la langue et nous apprenons ainsi pour quelle raison sa tante, qui à vrai dire était sa mère, mais ne compliquons pas le récit, la condamna à compliquer ses dessous de cet entonnoir d’un nouveau genre:

Mais comme au-dessus de l’anus, Vous avez un horrible signe, Je veux que vous portiez toujours, Pour en changer tous les cinq jours, Un blanc caleçon de cretonne, Mesure prise à votre cu, Par moi-même, afin que personne Du défaut dont il est pourvu N’ait connaissance.

Un horrible signe? Allons donc! il y a des grains de beauté qui sont parfois du meilleur effet! et, confiante, la chaste brebis raconte sa vie; pour une femme, c’est un peu raconter ses amours.

Tout d’abord des souvenirs de pension, non, de couvent. Claudine fut de tous les temps à l’école. Véronique portait déjà son fameux caleçon, et au moment de l’introduction du duo saphique, sa partenaire ne laissa pas d’être étonnée en présence de cet obstacle alors imprévu:

Brûlant pour moi d’un vif amour, Avec ardeur, cette tribade S’y prit de si bonne façon, Que défaisant mon caleçon, Dont elle parut très surprise, Elle me fit une sottise Qui me cause encor du regret.

Dans une rencontre plus sérieuse et en face d’un adversaire mieux armé, la place ne devait pas tarder à capituler sans conditions et à démanteler ses faibles remparts.

Cela se passa comme à l’ordinaire, dirait Longus: le déshonneur de la guerre tout au plus.

Dorimène sait ce qu’il en est et se montre bien plus curieuse de savoir comment peut bien être fait un pantalon de femme? Envie d’autant plus facile à contenter que la Sœur voit là une occasion unique de vanter et d’écouler sa marchandise:

De vos malheurs consolez-vous, Ma chère Sœur, unissons-nous D’amitié pour toute la vie, Et pour remplir mon autre envie Faites-moi voir le caleçon Que vous portez. Sœur Véronique, Se troussant alors sans façon, Me dit: Madame, j’en fabrique Depuis longtemps parfaitement, Dans ma cellule, sourdement, A douze francs pour la main-d’œuvre Pour les dames dont la manœuvre Est de cacher leur pays bas; Parce qu’un galant homme attache Moins d’attraits aux frappants appas, Qu’à ceux que le caleçon cache».

C’est peut-être un peu cher pour la façon; mais toute nouveauté se paie. Puis, la confection d’un semblable caleçon n’est pas aussi simple que peut penser le vulgaire. Celui de la religieuse comporte deux brayettes, comme certains modèles allemands et Véronique d’en vanter les avantages et la commodité:

Le mien, quoique déjà sali, Depuis six jours que je le porte, Sur moi ne fait pas un seul pli; Regardez: il est fait de sorte, Que par derrière et par devant, Déboutonnant ces deux brayettes, Que je crois artistement faites, On se sert du moulin à vent, Et du moulin à l’eau sans gêne, Pour leurs diverses fonctions[93]; C’est une des inventions Qui cache ce qu’on a d’obscène Dont bien des femmes font grand cas.

Pas tant que cela, semble-t-il. Bien peu en faisaient cas. A la scène, les comédiennes et même les danseuses n’en portaient pas. Si, en dehors de celle de la pièce, une chute venait à se produire, elle ne manquait pas d’être plaisante.

Bachaumont, non encore atteint de sa pruderie de décembre, raconte tout au long l’accident qui marqua les débuts de Mlle de Maisonneuve:

_C’est là une chose qu’une femme n’oublie pas._ «1763—mai 3—Mlle de Maisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de Mlle Gaussin, celle dont on a déjà parlé et dont l’abbé de Voisenon a décélé les talens, vient de débuter: elle a de la naïveté, de l’intelligence et promet beaucoup; elle a été très bien accueillie aujourd’hui; elle a joué dans la _Gouvernande_ et dans _Zénéide_. Dans la première pièce, comme elle est en tête-à-tête avec son amant, on vient l’avertir de se retirer; en fuyant elle est tombée dans la coulisse et a laissée voir son derrière. Mlle Bellecour, dite Gogo, soubrette, est venue très modestement lui remettre ses jupes. Le tout s’est passé au contentement du public, qui a fort fêté le cul de l’actrice et la modeste Gogo. La jeune personne n’a point été déconcertée, elle est rentrée peu après sur le théâtre[94]...»

Le _Mercure de France_ donne bien un compte rendu élogieux de cette «première» et trace un joli portrait de la débutante, mais, de même que Collé, il tait son accident.[95] Victor Fournel, par contre, en parle dans ses _Curiosités théâtrales_[96] et, par une double confusion, l’attribue à la modeste Gogo elle-même, qui serait, à son dire, Mlle Beauminard.

L’héroïne de cette aventure, Louise-Adélaïde Berton de Maisonneuve, dont le père était orfèvre, comme M. Josse, joua peu sous son nom et fut surtout connue au théâtre sous celui de Mlle d’Oligny[97].

Dans son étude sur _la Raucourt et ses amies_, M. Jean de Reuilly croit trouver dans cette chute l’origine de l’ordonnance qui rendit le caleçon obligatoire à la scène:

«Le jour de ses débuts, D’Oligny en sortant de scène tomba dans la coulisse et fit voir son derrière au public...

«La plaisante chute de D’Oligny eut pour résultat l’obligation pour les dames de théâtre d’avoir une culotte ou un caleçon sous leurs jupes. On peut donc dire que cette actrice est l’inspiratrice du pantalon féminin qui, de la scène a gagné la ville au commencement du XIXe siècle»[98].