Le Pantalon Féminin

Part 23

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Nous avons mieux: l’opium, l’éther, la cocaïne posent davantage, de nos jours la petite grue qui va tanguer à Magic-City, quitte à regagner, par l’autobus, la fontaine sacrée de Pigalle, si le michet désiré ne répondit pas au sourire carminé de ses lèvres.

Le cancan ne saurait fournir à une jeune personne qui se destine à la prostitution le collier et l’Hispano-Suiza dont rêve toute première communiante. Le quadrille est mort avec la Goulue et je doute qu’elle se soit retirée millionnaire.

Heureuse époque, on dansait sous les marronniers des Champs-Élysées. Les modes n’étaient peut-être pas jolies, jolies, mais, les «petits crevés» savaient ne pas demeurer insensibles aux hardiesses d’un cavalier qu’ils s’empressaient de ne pas laisser seul:

—Savoir danser! t’es jeune, ma petite! Avec une jolie jambe, comme ceci... mets tes jupes sur ton bras, comme ça, et pars du pied gauche!

(Stop: le _Charivari_, 1867.)

La progression n’a guère varié. En dépit de la suppression du port d’arme, les mouvements sont restés les mêmes, et sous le retroussis «comme ça» des jupes, apparaît la blancheur claustrale du pantalon, dessinant des rondeurs qui la teintent de rose:

—Ceci n’est pas une étoile, c’est—une lune—de la danse.

(Stop: le _Journal amusant_, 8 août 1891.)

La lune, avec des nuages autour. Grâce à quoi, un vieux savant—non, mais à quelle heure les couche-t-on?—doit de s’entendre familièrement interpellée par une de ces nymphes, chez lesquelles la bosse du respect est aussi rare que celle de la maternité:

OUS QU’EST MON BAROMÈTRE.

—Puisque t’es à l’Observatoire, dis-moi si ce nuage-là indique le beau temps.

(Le _Frou-Frou_, 1901.)

La Goulue aimait exhiber cette partie de son individu sous la transparence de son pantalon, qui, sans le Père la Pudeur—le vrai—n’aurait pas toujours été aussi clos que les salons auxquels le marquis de Chabanais doit d’avoir survécu dans la mémoire des hommes.

Le geste pouvait ne pas être beau, mais un dessin du pauvre Heidbrinck l’a sauvé de l’oubli:

VALENTIN.—Prends garde, la Goulue, tu vas te faire remarquer...

(_Courrier français_, 29 juin 1890.)

Si officiels qu’ils soient, ces dessous sont pourtant plus propres que ceux de la Chambre et des couloirs. Une chahuteuse de Carl Hap est heureuse de le constater:

—Nos dessous sont toujours plus propres que ceux de la politique.

Tu sais, ma petite, il n’y a pas de quoi te montrer si fière. Le point de comparaison ne saurait être à l’honneur de ta blanchisseuse.

Il paraît qu’il y a encore des gens que ce spectacle émoustille à ce que déclarent ces dames:

APPATS POUR HOMMES.

—Des dessous, de la cuisse, des bas noirs et de la prunelle.

(Ruiz, le _Frou-Frou_, 1901).

Allons, tant mieux... mais combien y en a-t-il à qui ces expositions d’un blanc douteux font surtout, en fait de Chopin, l’impression d’une marche funèbre, la marche funèbre de Schopenhauer, ô Donnay.

Ce qui attire les étrangers et les provinciaux, c’est moins, savez-vous, la lingerie tapageuse et tape à l’œil de ces automates, que l’improbable mirage d’un pantalon insuffisamment clos, ou que l’éclair, plus improbable encore, de la chair nue et vierge de culottes.

Oui, mais, notre vivace et bel aujourd’hui—à des faunes en convient-il pas de parler la langue un peu sybilline du Maître?—ne s’enorgueillit que rarement de cette féerie.

Les inspecteurs et les gardes municipaux sont un peu là, ils sont même uniquement là, pour s’opposer à ces sans-culottides. La garde veille ailleurs qu’aux barrières du Louvre—et les vieilles gardes donc!—elle représente l’œil non de la Providence, mais de la police, et dans sa hâte de verbaliser et de constater un illusoire délit, il lui arrive même de se fourrer le doigt dans l’œil. Fortes de leur droit et la fermeture de leurs pantalons, ces demoiselles se montrent alors exemptes d’aménité:

—Pas d’pantalons, moi! Oh là là! Mais, mon vieux, j’ suis plus sérieusement culottée que ton nez.

(Maurice Marais: la _Chronique amusante_, 16 mars 1893.)

Cet homme de guerre peut d’ailleurs s’absenter et profiter du jour de sortie de sa connaissance pour l’emmener au théâtre Montmartre ou à la Comédie Mondaine, l’ancien Divan de joyeuse mémoire. Un homme de bien n’hésitera pas à revêtir sa tunique et à aller prendre sa consigne devant l’arche, sans y mêler le pas un peu spécial auquel l’humoriste David a dû de figurer parmi les ancêtres des Clodoches:

«M. Bérenger endossant l’uniforme de municipal pour s’assurer que, dans les bals publics, les dessous des dames sont bien clos.»

(Henriot: le _Charivari_, 3-4 avril 1893.)

Comme le gendarme, dont ils se rapprochent par leur origine et par leur tenue, ces êtres-là sont sans pitié. Bien que le public ne demande que ça, ce n’est pas une blague à faire que de lui montrer son ..., non, sa lune, sans qu’elle soit voilée par un de ces nuages légers que déplorait le bon Silvestre et que l’honnête M. de La Rochefoucauld ne trouvait jamais assez épais.

Sur un très vieil air, cela se chante. C’est une variante, à l’usage des enfants de Marie ayant dépassé l’âge de la puberté, d’un des couplets qu’elles chantonnèrent gamines:

Quand j’étais petite je n’étais pas grande, Je montrais mon ... à tous les passants, Oui, mais à présent c’est bien différent Quand j’en fais autant On veut m’ f... dedans.

(J. Villon: le _Rire_, 1er février 1902.)

Le café-concert permet de petites exhibitions qui ont sur celles du bal la supériorité de se prêter beaucoup mieux au levage et à l’élevage des protecteurs sérieux, ils ont sur les singes l’avantage de l’argent et l’infériorité de la parole. Le caf-conc., devenu temple de la revue, semble avoir, cependant, peu fouetté la verve des caricaturistes. Les théâtreuses en déshabillé, bas, corset et pantalon abondent dans leur œuvre légère, mais c’est à peine si l’on peut emprunter cette légende au dessinateur Robert:

—Un simple petit retroussis de jupe et les voilà tous à moi.

(Le _Frou-Frou_, 1901.)

Demain n’est à personne!

De Gerbault, il y a bien une «beuglante» d’une si jolie venue, avec ses seins saillis du corset fatigué, le réalisme de son pantalon et ses bras qu’elle étire, qu’il semble difficile de ne la pas mentionner—mieux vaudrait pouvoir la reproduire. Mais, c’est moins une caricature qu’un croquis pris sur le vif: coin de garni entrevu en feuilletant _la Traite des Chanteuses_ d’Ibels, la ville de garnison et son pesant ennui, le tréteau du limonadier devenu négrier, le tenancier sinistre et cynique dont le dos verdit et dont les bras tournent aux nageoires, Philibert à la manque et Tellier non patenté.

On ne saurait se figurer, par contre, le nombre de retroussés auxquels, depuis Rowlandson, pour ne pas remonter plus haut, le vent a prêté. Pas plus que celles de Carle Vernet et d’Isabey, les héroïnes de Rowlandson ne portant pas de pantalons, passons au déluge, c’est-à-dire à l’année 1844, du règne de Louis-Philippe, la quatorzième.

Nous avons déjà signalé ce dessin consacré par Richard, aux Bains de mer belges (_Illustration_, 28 septembre 1844): il suffit donc de le rappeler pour mémoire. C’est le point de départ d’une série qui, depuis, s’est démesurément allongée, en même temps que se raccourcissaient les pantalons. Du temps de Richard, ils tombaient jusqu’à la cheville, atteignent-ils maintenant le genou?

Richepin et Trézenik ont célébré l’amateur de mollets. Nos humoristes sont tous plus ou moins de ces amateurs-là, et, scrutons nos consciences, n’en sommes-nous pas un peu tous également?

La femme vraiment femme, que tente l’aventure et que l’idée n’effraye point de laisser apercevoir, au-dessus de ses bas, un peu de sa chair nue, met-elle un pantalon les jours de vent.

A cette question, sans même attendre qu’elle leur soit posée, les humoristes répondent généralement par la négative. C’est pour eux un axiome qui ne se discute pas et qui fait foi.

UNE FEMME PRUDENTE.

—Fait-il beau?

—Beaucoup de vent.

—Alors, j’mets pas d’culotte.

(Préjelan: la _Caricature_, 6 mars 1897.)

Préjelan dont la petite femme est si charmante et si moderne, évoquant, moins le corset aux fleurettes bleues et les faveurs bleues—un bleu auquel on se vouerait volontiers—telle silhouette aimée, Préjelan semble tenir à cette donnée et une réplique de cette légende revient sur les lèvres d’une de ses soubrettes:

—Si Madame sort, elle fera bien d’enlever sa culotte, il fait un vent à vous coiffer avec vos jupes.

(Le _Frou-Frou_, 1901.)

Il est vraiment désolant d’avoir, ces jours-là, un pantalon. C’est un peu la «soirée perdue», autrement que ne la conçut Musset:

LES TEMPS DIFFICILES.

—C’est bien ma veine! Pour une fois que je mets un pantalon, il fait un vent du diable.

(Hémard: le _Rire_, 6 avril 1907.)

Au moins faut-il qu’il soit on ne peut plus transparent: la sainte mousseline.

—Suis-je assez bête, par ce joli temps si propice au commerce, ne pas avoir mis mon pantalon de mousseline!

(Mirande: _l’Indiscret_, 1902.)

Sans être du midi, les caricaturistes n’exagéraient-ils pas légèrement?

La rafale fait rage, retourne les parapluies et soulève les jupes des malheureuses, dont le chapeau à tenir occupe suffisamment les mains.

Bonne fille, un trottin déclare:

—Et puis, moi, vous savez, franche comme l’or! J’ai jamais rien pu cacher à personne!

(Robert: le _Frou-Frou_, 1901.)

Qui s’en plaint? Pourtant, prenez garde, mademoiselle, il y a de vieux messieurs qui, en dehors de l’intimité, ne sauraient admettre ces blancheurs suspectes. Ne pouvant supprimer les bourrasques, ne s’en prendront-ils pas à vous une autre fois?

—Les bourrasques sont dangereuses non seulement pour la sécurité publique, mais aussi pour la morale. Donc, supprimer les bourrasques.

(Le _Frou-Frou_, 1901.)

Ironie des choses, l’accident peut se produire en passant devant le Sénat, ce dernier rempart de la Pudeur et de la saine gaîté de nos pères.

«Juste devant le Sénat... Ah! si M. Bérenger voit ça...

(Henriot: le _Charivari_, 1893.)

L’artiste semble affectionner ces effets d’orage.

TEMPÊTES.

—Heureusement que grâce à nos collets on ne peut pas voir notre figure s’écrie, dans le _Charivari_, une dame, dont, sous les jupes troussées, le pantalon apparaît jusqu’à la ceinture.

C’est le jour ou jamais d’avoir du linge blanc, dût la fente laisser échapper par derrière le drôle de petit tire-bouchon que l’on sait.

Prévoyante, une jeune fille de Doès rassure sa mère:

—T’inquiète pas, maman, j’ai changé de linge ce matin.

(Le _Rire_, 26 mars 1898.)

Le vent malin peut s’amuser à coiffer la figure postérieure de la dame du couvre-chef envolé de la tête d’un homme sérieux, professeur ou chef de bureau. Mieux eût valu, en vérité, le fond béant de la batiste dévêtue:

—Je crois qu’un impudent se sert de mon couvre-chef pour se couvrir... la tradéridéra. (_Die Bombe_, Vienne).

Et ce n’était pas le bord plat de feu Maugis.

La montée difficile d’une vieille dame en voiture n’est pas sans fournir un tableau du même genre, aggravé par le fait que c’est un vieux tableau:

—Voyons, Eusèbe, dépêchez-vous, vous allez finir par faire voir mon pantalon.

(Robert: le _Frou-Frou_, 1901.)

On le voit, en effet; mais la brave femme peut se rassurer, cette vue, si elle prête à rire, ne saurait éveiller aucun désir dans le cœur de l’animal qui sommeille. Elle inspirerait plutôt, ma chère, l’horreur du péché.

Depuis _Miss Helyett_—et même avant—l’alpinisme, le vent et les sentes roides de la montagne ont, de leur côté, provoqué pas mal de pochades dans lesquelles le pantalon joue naturellement son rôle.

Une vierge de Wély dont la lingerie est pour nous sans mystère a cette louable préoccupation.

L’ALPINISME.

—Ma robe qui s’envole... dis, m’man, est-ce qu’on voit quelque chose?

(Le _Rire_, 20 juin 1903.)

—Voui, ma gosse..., mais, n’t’en fais pas, on pourrait zieuter quelque chose de plus désagréable.

Bien que nous ne soyons plus aux temps lointains de Paul de Kock—on s’amusait de bien peu de choses, à commencer par les aventures de _la Pucelle de Belleville_ ou de _Gustave le mauvais sujet_—la balançoire a, après le vent, conservé la palme, presque académique, pour ces aimables retroussés auxquels sont restés sensibles les enfants de tous les âges.

Les hasards de l’escarpolette ont pu perdre de leur charme et de leur élégance: qu’importe? Est-il meilleur prétexte à dévoiler de jolies jambes et l’intimité de dessous dont il est rare de pouvoir faire aussi généreusement montre.

Nos ancêtres riaient de ces envolées qui, faute de pantalon, laissaient apercevoir le rose des cuisses, des nymphes qui ne semblaient nullement émues. Grâce à la Ligue et au vent moralisateur et délétère des tranchées pasteurisantes, nous faut-il rougir, aujourd’hui de ce spectacle auquel le fabuliste aurait pris, sans doute, autant de plaisir qu’à écouter conter Peau d’Ane?

LES DANGEREUX HASARDS DE L’ESCARPOLETTE.

—Et dire qu’il y a cent ans j’aurais pu regarder ça sans rougir!

(J. Wély: le _Frou-Frou_, 1901.)

Ma foi non, je ne rougis pas et je confesserai même contempler assez volontiers les formes que révèle généreusement cette petite femme de Mirande:

L’ESCARPOLETTE.

—Quand je me balance avec toi, tu vois, j’y mets des formes...

(Le _Rire_, 30 juillet 1904.)

Mieux que des formes, un véritable panorama:

—N’est-ce pas que d’ici on peut embrasser un joli panorama?...

(P. Balluriau: le _Rire_, 2 mai 1908.)

Que ces demoiselles ne s’y fient pas: c’est là par ces temps malsains, un jeu dangereux; voici un homme à favoris gris, qui s’avance, qui pourrait la trouver mauvaise et se laisser aller, lui aussi, à de fâcheux courroux:

L’ESCARPOLETTE.

Encore un grand plaisir pour les Parisiennes. Les hommes font cercle. On voit les mollets et quelquefois aussi... mais chut! Baissez votre jupe, mademoiselle! Monsieur Bérenger s’approche.

(George Edward: la _Chronique amusante_, 24 août 1893.)

Évidemment, comme Max Blanc:

—Voilà comment j’aimerais voir les dessous de la politique.

(_L’Indiscret_, 1902.)

Au Panama—que c’est vieux déjà!—je préférerais le panorama ainsi révélé, presque la Terre promise. Mais, ne nous frappons pas, n’est-ce pas comme dit l’autre, des balançoires?

UN SAGE.

—Dans la vie, vois-tu, il ne faut jamais s’occuper du voisin, et se dire que tout ce qu’on voit, au fond, c’est des balançoires.

(_L’Indiscret_, 1902.)

Il est bon, parfois, de détacher ces regards de la terre et de regarder plus haut: c’est un coin de ciel entrevu, ce paradis ouvert que vantait Victor-Emmanuel et que Mahomet n’a point promis à Von der Goltz pacha:

—Tout ce qui se passe sur la terre, mon fils, c’est de la balançoire. Portez vos regards vers le ciel...

(Rouveyre: le _Rire_, 14 juillet 1900.)

Et vous, les michetons et les jaloux, les punais de l’amour, ne faites pas tant de foin et laissez vos petites amies faire aux pauvres bougres qui ne les entretiennent pas l’aumône de leurs jambes et la charité de leurs dessous. Il n’est pas bon d’aller troubler dans son sommeil le chat qui dort et vous pourriez vous faire griffer, messeigneurs:

LES JOIES DE L’ESCARPOLETTE.

—Fais donc attention! On voit ton pantalon!

—Impossible! Je n’en ai pas!

(Ch. Laborde: le _Rire_, 16 août 1913.)

La balançoire, combien qu’on en puisse douter, prête à réflexions philosophiques. Ces gosses, au milieu de leurs jupes envolées, vous font la Nietzche.

Ainsi parlaient les _Wiener Caricaturen_:

—Avec la balançoire, c’est comme dans la vie. Il faut savoir ce que l’on montre et ne pas perdre l’équilibre[551].

Au tennis, il n’y a pas seulement celles dont le rattrapage difficile d’une balle un peu «raide» laisse apercevoir assez haut le pantalon sous l’envolement de la jupe, il y a aussi les bonnes raquettes. Celles-là, quand elles jugent une balle impossible à reprendre, préfèrent feindre le plus lamentable des accidents, le pantalon défait qu’il faut rattacher, plutôt que d’avouer leur défaite:

AU LAWN-TENNIS.

Fait semblant de perdre son pantalon pour ne pas avouer qu’elle a manqué la balle. O coquetterie!

(La _Fin de Siècle_, 14 octobre 1894.)

Bouton qui saute, cordon qui se dénoue ou qui craque, le pantalon se perd, en effet, quelquefois.

—Tu fais comme mon pantalon, tu me lâches...

(Le _Boudoir_, 1880.)

Plus souvent il se quitte et, parfois, il s’oublie.

De Gerbault, cette exclamation d’une parisienne assise en chemise, tandis que gît à ses pieds son pantalon retiré, étalant sur le parquet la large ouverture de sa fente:

—Comment il faut aussi que je retire ma chemise! Alors, c’est ça que vous appelez faire mon profil?

(_L’Indiscret_, 1902.)

Cela rappelle un peu la tenue de rigueur des femmes du monde pour feuilleter, dans sa garçonnière, les cartons d’un Monsieur qui collectionne les Rops.

La femme a vraiment toutes les charités. Un modèle—la tenue de notre mère Ève, moins la feuille de vigne—pour venir au secours de la détresse du bon peintre, lui offre l’illusoire aumône de son pantalon. Un chiffon, non de papier, ô chancelier, mais de batiste:

LE PORTRAIT.

—C’est un sénateur qui vient pour faire faire son portrait. Je n’ai plus de toile; pas un rond pour en acheter; quel guignon!

LE MODÈLE.—Et ça, est-ce que ça serait assez grand?

(Carlègle: Le _Rire_, 24 octobre 1908.)

Mais pourquoi l’artiste vieilli, conservant sous ses cheveux blancs l’amour des gamineries de rapin, a-t-il la fâcheuse manie de subtiliser le pantalon de ces enfants?

—Allons, ne faites donc pas le Jacques, rendez moi mon pantalon.

(Poulbot: Le _Frou-Frou_, 1905.)

Ou c’est le pantalon que, bien qu’ouvert, on a pour des raisons qu’il ne convient pas d’approfondir, cru devoir retirer, un jour de ballade à la campagne. L’arrivée malencontreuse du garde champêtre—vrai ou faux—a brusquement interrompu l’entretien. L’enfant, abdiquant son extase, (en voulez-vous du Mallarmé?) dans sa hâte de fuir, déjà docte, par chemins, a négligé de réintégrer ses culottes. Huit jours plus tard, le couple les retrouve, suspendues, dépouilles opimes, au même arbre. Là ils furent heureux et connurent d’ineffables minutes; la Grande Nature les invite à recommencer, avec la complicité amusée de toutes les bestioles répandues parmi les champs, «champ d’amour brutal», eut, comme Goudeau, spécifié Richepin, à l’époque où les _Gueux_ et leurs ivresses tenaient dans son cœur une place accaparée, depuis, par les cousines et les abonnées des _Annales_.

LES PREMIERS BEAUX JOURS.

—Enfin, nous y sommes: regarde ta culotte de dimanche dernier.

(Mirande: Le _Rire_, 22 avril 1911.)

Les peintres ne sont pas seuls à se livrer à des plaisanteries qui dénotent une aimable familiarité bien faite pour tromper l’ennui des villégiatures estivales. Il y a des maisons où l’on ne peut recevoir une femme à déjeuner ou à dîner, sans qu’on lui «fasse» son pantalon ou son corset:

L’AFFAIRE DU COLLIER.

—Ben quoi? elle va déjeuner en ville et on lui chauffe ses perles! Moi, c’est bien rare que je boulotte chez des amies sans qu’on me fasse mon corset et mon pantalon...

(Métivet: Le _Rire_, 1er août 1908.)

Retiré dans le salon d’un Monsignore—encore un salon où l’on passe, si l’on y cause peu—le pantalon d’une visiteuse peut se retrouver parmi l’inutile paperasse des dossiers d’une commission d’enquête. La politique est un grand bazar auquel les jeux de l’amour ne sont pas interdits et ces dentelles peuvent constituer pour quelque arrondissementier obscur et farouche une révélation toujours pénible:

A la commission d’enquête Montagnini—N... de D... un pantalon de ma femme!

(Le _Rire_, 4 mai 1907.)

La caricature est vraiment bonne fille. Elle nous rafraîchit la mémoire: qui, sans elle, se souviendrait, même à la Chambre, de cet abbé Montagnini, que l’on expulsa comme un vulgaire correspondant austro-boche, et dont quatorze vers n’ont pas permis de soupçonner le secret?

Le pantalon de sa femme! C’est lui également que rapporte, dans cette amusante page de Caran d’Ache, la _Vie de château_, cet animal fidèle, mais gaffeur, auquel le _Petit musée de la Conversation_[552] assurerait qu’il ne manque que la parole.

A la première heure, le gentilhomme campagnard, couvert d’une chaude pelisse et son cigare déjà allumé, est sous les fenêtres de l’invité:

—Allons, debout!... le paresseux, venez faire le tour du propriétaire.

Sans enthousiasme, celui-ci l’a rejoint dans le parc, et tandis qu’ils s’éloignent, ce dialogue s’engage:

—Faites comme moi: toujours debout à six heures!

(Cette phrase pourrait non moins figurer dans le recueil de Castigat et Ridendo, qui, d’ailleurs, ne corrigera rien).

L’INVITÉ:—Brr! ça pique, et moi qui ai oublié mes gants...

—Oh! qu’à cela ne tienne! Tom, ici!

Et Tom s’étant avancé, la queue basse devant ce ton de commandement:

—Donnez-lui votre main à sentir. Là! Vous allez voir: dans trois minutes il vous rapportera la chose.

En effet, une minute...

Deux minutes... Et

Trois minutes après, Tom rapportait la chose!![553] cependant que, derrière lui, une femme de chambre courait de toute la vitesse de ses jambes, et que, en une banderolle, s’échappaient de sa bouche ces mots imprécatoires:

—Tom! veux-tu laisser ça! Tom!... Tom!... Oh, la sale bête... Tom!... Tom!...

Ça, c’était, naturellement, le pantalon de la châtelaine, qui au passage, avait conservé un peu du parfum des mains de l’invité et dont les jambes flottaient au vent.

Encore que la sienne ne fut pas galonnée, M. le comte était digne de porter la casquette du «chef de gare.»

Cercles mixtes, tripots, Enghien et autres lieux où fleurissent «le verbal _neuf_ et _huit_ diminutif» (Goudeau), les pontes y attrapent tant de culottes, peut-être parce que les habituées de l’autre sexe y perdent les leurs:

LES JEUX DE L’AMOUR ET DU HASARD.

—Quel tripot! Et on y pelotait ferme...

—C’est donc ça qu’on y ramassait tant de culottes!

(Cardona: Le _Rire_, 26 janvier 1907.)

Les pantalons se quittent, se perdent... et se salissent. Le livre de comptes de Mme Irma de Montigny, égaré au passage de la Bérézina et communiqué, depuis, à l’institut, par M. Salomon Reinach, en même temps qu’il lavait la marquise de... Mithylène, des méchants bruits répandus sur ses habitudes par quelques amies délaissées (musique de Gounod), n’est pas seul à nous renseigner sur la facilité avec laquelle le haut de chausses féminin gagne la tache, la fameuse tache qui constitue une des trente-six situations chères aux dramaturges et que ne dédaigne pas davantage les gentilshommes sans préjugés acculés à la dure nécessité du mariage.

Taches d’encre, marques de doigts... et d’autres encore: le pantalon va souvent chez la blanchisseuse. Mais, il ne convient pas qu’il subisse, avant d’être mis, les approches de l’homme.

Ce serait risquer de la salir avant la lettre:

—Laisse ça, tu me salis tout mon linge. Voilà un pantalon qui, avant que je le mette, a déjà des marques de doigts!

(Le _Rire_, 8 avril 1905.)

Dans l’atmosphère surchauffée de l’atelier de la blanchisseuse de fin, ce sont, chez les ouvrières, de philosophiques et mélancoliques réflexions tout en promenant le fer sur les trou-trous et les entre-deux:

—C’est dur, tout de même, de penser qu’on gagne tant à la salir et si peu à la nettoyer.

(Henri Boutet: Le _Frou-Frou_, 1901.)

Hélas! c’est la tentation proche. Quelque lundi, la petite blanchisseuse, s’attardera plus qu’il n’est nécessaire pour compter chemises de jour et de nuit, faux-cols et manchettes des «pratiques paresseuses.» Quand on nettoie tant le linge d’autrui, on peut bien risquer de salir un peu le sien.

Elle ne guette pas moins les filles de la campagne qui, aux mois de vacances, étendent sur des cordes les pantalons courts et froufroutés des belles madames en villégiature:

—J’ai envie de changer de métier, on m’a dit qu’on gagnait plus à les chiffonner qu’à les blanchir.

(G. Meunier: Le _Rire_, 9 août 1902.)