Le Pantalon Féminin

Part 21

Chapter 213,800 wordsPublic domain

On obéissait ainsi aux lois de la nature, tout en satisfaisant certains goûts que la Correctionnelle apprécie assez sévèrement et auxquels le Mauric’s-bar a dû son éphémère réputation.

Mais il n’est pas donné à toutes les femmes de donner à leur époux, à leur amant ou à leur client, l’illusion d’un «Jésus-la-Caille». A côté des «Damen-Beinkleider» et de la «culotte abbé Louis XV», il y a place pour différents systèmes de pantalons, que la langue allemande a différemment baptisés.

Tout d’abord, le «système normal»—breveté et contrefait combien!—du docteur.

Fait en tricot, l’objet descend jusqu’aux pieds, et affecte la forme soit d’un pantalon, soit d’une combinaison. La bottine à élastiques et à tirettes se met par dessus.

Ce n’est pas mal, mais, en fait de combinaisons, il y a mieux et il faut vraiment que l’on ait recours à la bêtise de 93 intellectuels allemands pour leur trouver des noms, des noms à coucher sous les ponts ou à finir dans un camp de concentration, et sans les retirer, encore!

On a ainsi le «Hemd-Rock-Beinkleid» (chemise-jupon-pantalon); le «Hemd-Beinkleid» (chemise-pantalon, la combinaison proprement dite); et l’«Untertaille-Rock u. Beinkleid» (cache-corset-jupon et pantalon).

Ces différents objets sont, on le voit, aussi composés que les mots qui les désignent... Les catalogues des maisons de confection allemandes en offrent divers modèles et ils se font en plusieurs qualités.

La qualité supérieure ne se contente pas d’être plus fine de tissu, plus soignée, plus élégante et plus courte de jambes. Un perfectionnement lui a été apporté, qui mérite d’être noté.

Moins que toute autre, la femme allemande ne peut songer à porter des pantalons et moins encore des combinaisons fermés. Les chopes de bière qu’elle ingurgite volontiers à la brasserie, à côté de son seigneur et maître, le lui interdisent formellement. Elle a, toutefois, une pudeur, ou mieux une pudibonderie relative et, pour pallier aux inconvénients de la fente généralement aussi béante que le sourire de l’héritier du trône d’Allemagne, elle a trouvé quelque chose, dont aucune Parisienne ne voudrait jamais, sans doute, affronter le ridicule.

La combinaison d’un modèle soigné est _à pont_.

Ce détail est très scrupuleusement représenté sur la figure du catalogue. C’est à la fois grotesque et inconvenant. L’on ne peut songer sans rire à la gymnastique à laquelle sont contraintes les malheureuses qui portent cette lingerie. Oh honte! au lieu de Bacchus ivre ou de Danaé surprise, Dorothée en train de baisser son pont ou Charlotte occupée à remonter le sien!

Et à l’heure des abandons, lors des petits jeux qui, dans la chambre tiède, où stagne le mélange cher du chypre et du tabac blond,—plus blond et plus savoureux que toi, Gretchen!—précèdent les soupirs et les mots entrecoupés de la bien-aimée, avoir à déboutonner le pont de sa combinaison, à moins qu’elle ne préfère le faire elle-même:

—Attends, chéri, que j’défasse mon pont.

Voilà qui, dans la langue du grand siècle, doit singulièrement vous monter le bourrichon!

C’est comme pour les armements. L’Allemagne ne pouvait naturellement s’arrêter en aussi belle voie. Les dessous de la femme allemande sont, ainsi que ses appas, de l’artillerie lourde. Le «Hemd-Rock-Beinkleid» représentant sur sa Krupp le 320 autrichien, quoi d’étonnant à ce qu’elle y ait joint un «kolossal» 420, sous la forme des «Reformbeinkleider».

Dans ce pays de la Réforme, où cependant l’on semble réformer si peu, quelque docteur à court de mélanges détonnants ou de torpilles sensationnelles—avec tous ses défauts, bien préférable la Môme!—devait songer à réformer le pantalon féminin. Il est vrai que, malheureusement, cela ne dut faire de mal à personne et bien peu gêner les plantureux séants qui, huit mois de l’année, ignorent totalement l’usage des pantalons.

Ils ne se sont d’ailleurs pas fatigué les méninges, les intellectuels allemands, pour trouver ça: il y a vingt-cinq ans, bien des petites femmes, dont les agents de M. Lépine eurent peine à endiguer la rage réformatrice, en avaient fait autant. Les «Reformbeinkleider», c’est tout bêtement la culotte de bicyclette, sans bicyclette. Seulement, la ménagère allemande qui est à la fois économe et pudique à sa façon, la porte en flanelle, toujours pour économiser les frais de blanchissage et passe par-dessus une jupe. Elle est ainsi vêtue et protégée contre les surprises du froid, je ne parle pas de celles des sens. Pour elle, ils comptent peu. L’accouplement est pour l’Allemande une fonction plus qu’un plaisir et elle ignore généralement, malgré son penchant pour les bocks, «la froide majesté de la femme stérile».

Ce molleton ou cette flanelle se boutonnent sur les côtés par de petites fentes latérales et un élastique passé dans un coulisse les serrent autour du genou.

Non, vrai, on comprend, quand on a contemplé ces pauvretés, le rut qui, lorsqu’ils sont à Paris, pousse les représentants des diverses classes de la grande Allemagne à se ruer—_turba ruit ou ruunt_—vers Montmartre et vers les divers établissements où d’aimables enfants, ignorant, elles, l’infamie des molletons et des flanelles, montrent, pour aguicher ces clients de passage, beaucoup du blanc de leurs dessous et un peu du rose de leur chair.

Semblables au faucon désencapuchonné du divin Arétin, les verres de leurs lunettes d’or couvertes de buée, le visage rouge et la nuque guettée par la congestion proche, ils halètent de luxure. Un prurit leur monte au cerveau qui, à la sortie du music-hall, leur fera accompagner dans un garni voisin quelque pauvre fille, qui, à juste titre méfiante, aura soin de se faire bailler son petit cadeau, avant de livrer au Werther en vadrouille ou à l’Herman en goguette, son jardin cependant si peu secret.

Que Mercure, qui passe pour réparer les méfaits de Cupidon, soit propice à l’homme aux lunettes! Parfois, cela s’est vu, la fille profitera du sommeil du rustre pour soulager son portefeuille crasseux de quelques billets et il ira, le matin, tout penaud, las d’avoir marché dans son rêve entôlé, raconter sa mésaventure au commissaire de police.

Cet honorable fonctionnaire classera la plainte, comme il convient, et, à son tour, la laissera dormir. Quant à plaindre le professeur Knatschké plus souvent! il n’avait qu’à ne pas tromper madame son épouse ou sa fiancée aux cheveux de chanvre avec la première venue—hein! on est moral ou on ne l’est pas?—puis, c’est toujours autant de repris sur le bandit de grand chemin que cache tout Allemand.

Des «chiffons de papier,» après tout! Allons-nous leur accorder plus d’importance que M. le Chancelier lui-même?

Vraiment, ça sent mauvais. Ces gens-là laissent derrière eux un fâcheux relent de brôme et de chlore. Vite, brûlons du sucre et parlons de la Parisienne, la vraie, que la nécessité de payer sa logeuse et d’assurer la maigre pitance du lendemain, ne force pas à «marcher» avec tous les infidèles qui viennent chercher à Montmartre le paradis de Mahomet qu’Enver-Pacha, malgré ce nom prédestiné, est incapable de leur fournir.

Non moins que la professionnelle de la butte, elle ignore l’emmaillottement des molletons et des flanelles; malgré la méchante concurrence que lui fit, un moment, l’inesthétique culotte de jersey, le pantalon est resté pour elle un objet de première nécessité, dont elle aime à soigner particulièrement l’agencement.

C’est un peu le voile sacré qui, loin de cacher sa nudité attendue, se contente de la voiler et la rend plus désirable. Elle sait la toute puissance des dessous, si réduits soient-ils, et connaît l’entêtante griserie des déshabillés.

Aussi, les pantalons sont-ils, dans son trousseau, l’objet de soins tout spéciaux. Ils la touchent de trop près pour que l’étoffe, ô Tartuffe, n’en soit pas, plus que toute autre, moelleuse. Il n’est pas pour eux, de dentelles trop belles, ni d’entre-deux trop aguichants. La Parisienne connaît l’art des transitions: l’écrin, en s’entrouvrant, laissera apercevoir la radieuse nudité de son corps et la «consolante harmonie» de son ventre. Il faut donc qu’il soit digne de l’éternelle fleur de lotus, vers laquelle appareillent sans trêve les désirs des hommes.

Fût-il très simple, blanc et uni, honnête et bourgeois, à peine orné d’un feston ou d’un volant, il aura encore pour un amoureux tout son charme et même ce parfum de mystère que comporte la cueillaison du rêve que l’on va cueillir. Sous son sabot se détache, au-dessus du bas, en une ligne rose et lisse, la chair des cuisses, et voici, que plus haut, dans l’«envergure harmonieuse» que chanta comme nul autre le bon Théophile Gautier, germe, à travers la fente béante de la batiste ou de la percale

..... la mousse blonde ou noire Dont Cypris tapisse ses monts.

Les pudibonderies bêtes de jadis sont abolies. Foin de l’«inexpressible», de l’«indispensable» ou de l’«innomable», la Parisienne n’a pas plus peur du mot que de la chose. Elle dit simplement, sans songer à mal, son «pantalon» et le vocable évoque aussitôt à l’esprit quelque chose de très féminin et de très charmant. La forme peut varier: pantalon-jupon ou jupon-pantalon; ces orphelins, vêtus de blanc ou de rose, se ressembleront comme des frères. Parfois, conséquence des jupes étroites de ces dernières années, ils affectèrent une forme plus masculine, et plus bravement encore, celles qui les portaient disaient, amusées, leur «culotte».

Les magasins de blanc avaient même lancé un moment un mot et un objet nouveaux qui, d’ailleurs, ne firent pas fortune; le pantalon «couche-culotte».

Chères gosses!

LE PANTALON ET LA CARICATURE

_Finis désormais les nus rayonnants et sans malice du premier Empire et de la Restauration, finis les visions engageantes, les aperçus de cuisses avec lesquels l’imagerie de 1830 raccrochait les passants._

J. GRAND-CARTERET.

LE PANTALON ET LA CARICATURE

Il y aurait là, semble-t-il, matière à un chapitre assez amusant à ajouter à l’histoire du pantalon féminin. Des caricatures anglaises dans lesquelles le pantalon apparut sous les jupes des premières ferventes, non de la pédale,—elle n’existait pas encore—mais de la draisienne, aux suggestives combinaisons de Fabiano, ce serait rappeler, par le dessin et par les légendes qui l’accompagnent, les étapes du pantalon.

En même temps que son usage se généralisait et s’imposait, la hardiesse des dessinateurs croissait et ne tardait pas à en indiquer les moindres détails. Au lieu de sa silhouette esquissée à grands traits, ils ne reculent plus maintenant devant le réalisme de sa fente et devant la note gamine du pan de la chemise qui s’échappe, quand ce n’est pas un coin de chair qui apparaît.

La Parisienne en corset—le corset noir de Mme Moraines—et en pantalon: n’est-ce pas un peu la Montmartroise de Willette, cet être exquis, chiffonné et charmant, destiné à révéler à nos neveux une Butte sacrée qui déjà n’existe plus, si jamais elle a existé. Le talent et l’imagination de l’artiste a, en effet, poétisé et synthétisé toutes ces échappées du Moulin de la Galette et de tous les moulins où l’on danse, pour en faire sa Colombine, chantant, mieux que toute autre, la bonne chanson des vingt ans et des libres amours. Le prisme de Pierrot leur a prêté les couleurs de l’arc-en-ciel.

Mais, laissons cela. Cette petite femme en pantalon, qu’elle soit de Boutet, de Forain, de Gerbault, de Préjelan, de Guillaume, de la Nézière ou de Vallet, nous entraînerait trop loin. Maison de rendez-vous, hôtel garni ou garçonnière, l’aventure, pour amusante qu’elle puisse paraître, ne laisserait pas d’être banale et se terminerait à la manière accoutumée.

Fantaisies, épidermes, phrases dépourvues de suite, brusque sursaut hors du lit, eau tiède, animal triste... ou gai: gardons-nous d’«évoquer les minutes heureuses» et bornons-nous à étudier la place prise par le pantalon dans les légendes des caricaturistes.

Pour éviter l’ennui d’une redite, je ne reviendrai pas sur les légendes de Hadol, de Randon, de Bertall ou de Grévin, qui ont trouvé place dans les chapitres précédents.

Le pantalon est un objet dont il n’est pas bon pour une débutante de s’embarrasser, quand elle va soumettre à un directeur ses «dispositions», ou du moins, faut-il qu’il soit très court et très... ouvert.

La scène est prévue d’ailleurs. Elles relèvent leurs jupes avec la facilité que d’autres mettent à se coucher ou à s’agenouiller. Le négrier en blanc devant lequel elles montrent le plus possible de leurs jambes vise parfois à l’esprit et joint à sa rosserie celle du mot.

—Je vois ce que c’est... tu auras du succès dans les levers de rideau, fait dire à l’un d’eux, J. Wély, dans un de ses dessins du _Rire_ (29 février 1908).

Les dessous de leurs pensionnaires les intéressent, il est vrai, bien plus que leurs couplets. On connaît cette réponse faite à une artiste et que nota Ibels dans sa _Traite des Chanteuses_, par le directeur d’une de ces agences où le chantage semblait se pratiquer plus que le chant:

—Hé! je me fous pas mal de vos chansons, c’est votre répertoire de pantalons qu’il me faut![544].

Depuis une vingtaine d’années surtout,—conséquence probable de la campagne de la ligue contre la licence des grues,—le pantalon a pris autant de place, sinon plus, dans la légende des dessins, que sous les jupes de celles qui les portent.

Nos humoristes ont fait bon marché (rayon de blanc) de la pudibonderie bébête qui, longtemps, avait imposé son p’tit cadenas à leur crayon et à leur plume. Le pantalon apparaît dans leurs légendes et dans leurs dessins, depuis le moment où on l’achète jusqu’à celui où on les quitte.

L’ordre semble on ne peut plus logique. Pourquoi ne le point suivre?

De Tézier, dans le _Charivari_, cette Parisiennerie. A un comptoir d’un grand magasin, une belle dame marchande:

—Bien cher, tout cela.

Et, la bouche en cœur, sur les lèvres le sourire stéréotypé qui fait partie de son office, le vendeur de riposter par cette observation empreinte d’une philosophie que n’aurait point reniée Renan:

—Madame sait bien que ce n’est pas sur les dessous qu’il faut économiser; c’est ce qui se voit le plus.

Les maris sont seuls à en douter, et, contrairement à la légende de Gavarni, ils ne font pas toujours rire:

—Vois, mon chéri, je me suis acheté un pantalon et une chemise tout en dentelles.

—C’est de la folie. Dépenser tant d’argent pour ça!... Qui le verra?

—Eh bien!... toi pour commencer.

(J. Plumet: le _Rire_, 7 mars 1914.)

De M. de la Nézière, l’un des fervents du vieux Montmartre, dont il a su joliment respecter l’harmonie et le charme, en y faisant construire le plus délicieux home qui soit, non plus le comptoir de blanc, mais le salon d’essayage d’une lingère en renom:

En pantalon, la dame essaie.

—Notre nouvelle création est légère et charmante et madame pourra faire remarquer à tout le monde combien le tissu est agréable au toucher. Madame en recevra partout des compliments.

(L’_Indiscret_, 1902.)

Il n’est pas bon, pourtant, d’aller offrir de ces fanfreluches à quelque vieille fille échappée de la sacristie la plus voisine, dont la silhouette rappelle assez heureusement celle d’un fourreau de parapluie.

Comme l’a si bien dit notre poète national Blaise Petitveau:

Cette respectable personne Pourrait ne pas la trouver bonne Et se laisser aller à de fâcheux courroux.

—Non, mais, dites donc, est-ce que vous me prenez pour une impure?

(Abadie: le _Rire_, 20 août 1910.)

La petite femme de B. Gautier, encore que rappelant par trop les Parisiennes de Grévin, est vraiment bien préférable et autrement moderne:

—C’est égal, avec des dessous comme ça, une femme peut passer la tête haute.

(Le _Charivari_, 12 juillet 1893.)

Les trousseaux, la hantise de la lingerie et des dessous! Tout ce qui touche, et de très près, la femme, comme tant d’autres, Catulle Mendès l’avait eue un peu. Aussi, loin de prévoir alors (1902) la mort affreuse du poète de _Philoméla_, l’_Indiscret_ lui avait consacré un dessin plutôt méchant:

«M. Catulle Mendès (en extase... devant... ou plutôt derrière une jolie mondaine).

—O Providence! Faites que moi, qui crois à la métempsycose, je devienne, après ma mort, pantalon de femme.

«Sa prière fut exaucée; mais, comme sur terre il avait sans compter prodigué ses faveurs..., après sa mort il fut amèrement puni.»

Devenu pantalon, le poète recouvre, en effet, le puissant et énorme fessier de quelque bas bleu hors d’âge, le dernier ponton.

Le Parthénon! Au-dessous de ces hauteurs, c’est la ville et son négoce. Devenus calicots, alors que l’agriculture passe pour manquer si désespérément de bras, des déracinés, pommadés et cravatés de clair, vendent à de jolies acheteuses que ces indiscrétions n’effraient pas les parties les plus intimes de leur toilette, et vantent leur marchandise.

Écoutez celui-ci de Guillaume. Il a toute la sottise et toute la suffisance de l’emploi et doit y joindre l’accent redoutable de Béziers.—On se fait redouter comme on peut:

—Madame préfère les pantalons fermés?

—Oui.

—Madame a bien raison. On est bien plus chez soi.

(Le _Frou-Frou_, 1901).

Le _Frou-Frou_ semble tenir à cet «on est plus chez soi» qu’un beau jour me servit une jeune femme qui, du moins, avait l’excuse d’être une jeune mariée, une de ces lunes de miel auxquelles le divorce a pu seul mettre un terme. Quatre ans plus tard, on y pouvait lire cette légende, très proche parente de celle de Guillaume, mais moins fine:

—Que penses-tu de mes nouveaux pantalons fermés?

—Exquis, ma chère!... et puis, au moins, on est plus chez soi!

(25 novembre 1905).

Malgré leur élégance et leurs dentelles, les pantalons sont un peu comme la ceinture dorée. Bonne réputation vaut mieux que culotte trop garnie. La tapageuse lingerie bonne à épater les provinciaux en vadrouille, la tournée des faux ducs, ne saurait valoir à sa propriétaire un attachement sérieux (par ses mensualités). Ce sont des nuances que n’ignore point le cœur d’une mère. D’où cette observation d’une matrulle de Forain à sa progéniture, à la suite d’une rentrée tardive:

—Tu ne me feras jamais croire que tu vois des gens comme il faut avec c’ pantalon-là!

(Le _Courrier français_, 19 juillet 1891)[545].

Ces dessous-là ne sont pas davantage indiqués pour aller obtenir d’un créancier un délai _sine die_, à moins que, pour employer une expression qu’affectionnaient nos grands-pères, on ne le sache porté pour «la bagatelle».

—Je vais aller le trouver ce sale créancier..., on verra un peu s’il a le cœur de poursuivre une honnête femme qui a mère et enfants à sa charge.

—Bien, alors, tu aurais dû mettre une chemise plus simple, ç’aurait l’air plus sérieux.

(Radiguet: le _Rire_, 20 août 1898.)

Il est, par contre, des parties de campagne et des visites qui commandent impérieusement à la femme de soigner ses dessous. Le linge uni serait, ces jours-là, déplacé.

D’un amant prudent et peu jaloux:

—Tu sais, mets du beau linge, Nini, toutes les fois qu’on va à la campagne chez Georges, on ne sait pas avec qui on couche.

(Conrad: le _Frou-Frou_, 1901.)

Le fin du fin: savoir prévoir. Il y a, il est vrai, de bien drôles de maisons:

—Mâtin! Quel pantalon!

—Tu sais bien que chez les X..., où nous dînons, on vaccine tout le monde au dessert...

(G. Meunier: le _Rire_, 22 mars 1902.)

Et ce sont les gendelettres, ces naïfs, les journaleux du petit reportage, virtuoses du chien écrasé ou ténorino de l’interview, ceux qu’étonnent et emplissent d’admiration le très moderne vieux Rouen d’un bidet souvent enfourché et les fausses valenciennes de linges qui ne demandent qu’à être retirés.

THÉATREUSES

—Quels dessous suggestifs!

—Dame, mon cher, c’est mon jour de réception des journalistes.

(Hil: _Paris-Galant_, 1910.)

Les maladroits ils ont des stylos qui fuient ou leur hâte de noter ces splendeurs sur leur block-notes leur a enlevé le libre exercice de leurs mains, car sur ces blancheurs point mûres encore pour la blanchisseuse, voici des _taches d’encre_, qui n’ont point l’excuse de provenir de l’écritoire de Maurice Barrès:

—Ça ne m’étonne plus que le monsieur qui est venu hier ait cru que madame connaissait des journalistes: madame a des taches d’encre sur son pantalon.

(Carlègle: le _Rire_, 10 novembre 1906.)

Annette, vous croyez donc encore aux tares professionnelles, mon enfant?

Enfin, taches pour taches, celles-là ne sauraient être suspectées et soumises à l’examen des médecins légistes. Elles ne sauraient même empêcher le riche «mariage», pour peu que le michet ait le désir de se créer des relations dans le monde des demi-lettres.

Le michet! Les plus belles et les plus troublantes lingeries lui sont réservées aussi bien à Vienne qu’à Paris.

Au-dessous d’un dessin de Roystrand, une sujette de François-Joseph, le seul et véritable «Increvable» ainsi que le qualifia heureusement le _Matin_—de se munir en conséquence:

—Le vieux comte doit venir me trouver aujourd’hui pour que j’engage son fils à me quitter! Il s’agit d’avoir du linge capiteux[546].

Qu’il soit «Falstaff ou bien Hotspur», le monsieur s’extasie devant ces élégances, cependant que la poule glousse d’aise et ayant insuffisamment suivi la laïque, lisse ses plumes et ne comprend pas:

—Un prince, oui, ma chérie, un vrai!... Il m’a même dit qu’il aimait mieux mes dessous que ceux de lady Plomatie... une grande dame de sa cour, sans doute... tu parles!

(G. Meunier: le _Frou-Frou_, 1901.)

Les femmes du monde ne sont pas sans envier, on peut le croire, à ces enfants chères le luxe de leurs lingeries. Il y a comme ça des ambitions qui sont faciles à satisfaire et on leur fait tant de plaisir.

De Gerbault, cette «Ambition de femme du monde». Le dessin et la légende sont charmants:

—Alors vous trouvez que j’ai des dessous de cocotte? Bien vrai? Vous ne dites pas ça pour me faire plaisir?

(Le _Frou-Frou_, 1901.)

Oui, mais que la femme qui soigne ainsi son linge, les jours de ses cinq à sept, se méfie des belles-mères et des maris jaloux. Ces êtres-là sont terribles et ne sont dupes ni des dentelles, ni des pantalons roses:

—Ugène... méfie-toi! Ta femme met son pantalon rose.

(L’_Assiette au beurre_, 15 septembre 1902.)

Autre suspicion, celle-là signée Guillaume:

—C’est pour aller chez le photographe que tu mets un pantalon rose?

(Le _Rire_, 24 juin 1905.)

Encore un qui est près de se douter que, chez le photographe, le pantalon est le plus généralement inutile.

Puisque les caricaturistes tiennent au pantalon rose, il vaut mieux pour la femme que le mari joue aux courses: ce pantalon porto-veine sera pour lui le fin tuyau et lui permettra de ponter sur les grosses côtes:

—Ma femme met son pantalon rose?... Je cours à Auteuil et je joue un louis sur le tocquard.

(Samanos: le _Rire_, 16 décembre 1911.)

Des raisons analogues nous feront retrouver ce tocquard. C’est là une façon charmante d’utiliser une situation particulière au mieux de ses intérêts sans prêter le... front à la médisance.

Ah! les philosophes qui ne chantent pas la chanson du browning et que laissent froids les papiers et la procédure des avoués.

Le fiancé lui-même, ce bon jeune homme si réservé et un peu godiche, s’enhardit parfois et la fantaisie lui prend de vouloir photographier, avant la lettre, sa fiancée en pantalon.

La blanche brebis a des scrupules et les confie à sa femme de chambre:

—Mon fiancé voudrait me photographier ainsi, en pantalons; ne croyez-vous pas, Catherine, que, pour la fille d’un sénateur, ce serait tout de même un peu risqué?...

(Almanach du _Sans-Gêne_, 1904.)

De quoi vous plaignez-vous, Mademoiselle, cela prouve que votre fiancé vous croit de jolis pantalons et non de ces horribles madapolams qui interdisent aux filles sans dot d’espérer lever, à la mer ou dans les villes d’eaux, l’amant sans relâche attendu.

LES DÉPARTS.

—Non, mais, maman, crois-tu que c’est avec des pantalons pareils que je vais trouver un mari?

(Le _Frou-Frou_, 1901.)