Le Pantalon Féminin

Part 20

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La femme, parfois forcée de s’y reprendre à plusieurs reprises, avait déjà assez de peine, à relever sa jupe, quand il était nécessaire, pour ne pas affronter la gymnastique qu’exigerait dans ces conditions, un pantalon fermé pour le baisser et pour le remonter.

Elle n’est pas un athlète complet; nous ne songeons guère à le lui demander, puis, aurions-nous, nous-mêmes, la force et la fougue désirables pour «essarter», en un coin de fenêtre ou ailleurs, ses culottes, si, comme la Môme Picrate, elle avait le mauvais goût de les porter fermées?

«Mais à peine dans la chambre, il s’anime, et miraculeusement rajeuni, fond sur la danseuse, l’enlace, la culbute:

«—Môme adorée!

«—Tiens! y a qu’une minute, t’étais pas si pressé. Mon pantalon? Attends. Attends donc! Tu vas l’dachirer, et on me voira ma nature»[516].

Le pantalon est donc forcément ouvert et nul, au surplus, ne se fait illusion.

L’_Intermédiaire_, toujours curieux, s’est demandé si la vertu avait quelque chose à gagner à la vogue du pantalon et, très sagement, a conclu à la négative:

«Est-ce un retour à la vertu? Je voudrais le croire, mais j’en doute, et notre questionneur me paraît bien ignorant de la forme de ces pantalons, s’il croit qu’ils apportent le moindre obstacle aux surprises des sens; les porteuses y ont mis bon ordre, car (comme disait à cette occasion certaine grande dame) on ne sait pas ce qui peut arriver»[517].

Ou plutôt, on le sait très bien et on ne veut pas qu’une barrière, si légère soit-elle, se puisse opposer à cette déesse fantasque qu’il faut toujours saisir par où l’on peut: l’occasion.

A la devanture des lingères et des blanchisseuses de fin, ce sont, accueillants et rieurs, les «pantalons de femme en faisceaux légers, demi-transparents, si drôles avec leur longue, longue fente qui n’en finit plus»[518].

A la sortie du lycée, des potaches déjà grands regardent et songent au lendemain, cependant que des hommes, dont les cheveux grisonnent, évoquent, mélancoliques, le passé.

Il en était de même, il y a cinquante ans. A part un dessin marquant les débuts—ou plutôt le retour—des pantalons ouvrant sur les côtés par de petites fentes latérales, la _Mode Illustrée_ ne donne pas, de 1860 à 1863, un seul modèle de pantalon fermé.

Ils étaient même terriblement ouverts, comme ceux que portaient sous leurs jupons courts les «jeunes bergères d’Arcadie» de la «Brasserie du Divorce»[519], comme ceux de la petite Augusta[520], de la grande Virginie[521], lors de la fessée classique de l’_Assommoir_ ou comme celui de Nana, avec le naturalisme qui sembla à l’époque constituer une audace sans nom, de la chemise qu’en laissait, par derrière, échapper la fente: «par derrière, son pantalon laissait passer encore un bout de sa chemise»[522].

Ah! oui, le pan, ce «fameux pan», si difficile—impossible même, confessèrent quelques-unes—à éviter, qui semble, pour beaucoup une conséquence forcée de l’ouverture du pantalon. Amusant parfois, amusant et impertinent, quand il se montre à peine pour être aussitôt rentré d’un geste familier, il est le plus souvent ridicule et gâte facilement un ensemble qui, sans lui, serait charmant.

Il est lié de très près, ce pan, à l’iconographie de la femme en pantalon et les caricaturistes en ont volontiers abusé.

Elles font bien ce qu’elles peuvent, les pauvres, pour tâcher de le retenir, mais peu y parviennent. On a beau ramener et croiser la chemise entre les cuisses, croiser par derrière, comme le préconise Mme Schultz, les bords de la fente, au besoin, si la chemise est garnie, en fixer la dentelle, au risque de la déchirer, à l’agrafe du corset, il n’y a pas moyen de retenir le fugitif. Ou c’est, chez de très rares, la traîtresse épingle anglaise: mais elle est dangereuse et gênante.

Cela tient, à peu près, quand on vient de s’habiller: aussitôt qu’on a marché, descendu ou monté un escalier, c’en est fait de cette harmonie si péniblement obtenue. La chemise commence par pointer, puis ne tarde pas à pendre en plein.

Pour d’aucunes, c’est une préoccupation. Il en est que la crainte de ce maudit pan empêchera, plus que toute autre considération, de se laisser voir en pantalon. D’autres ne se déshabilleront pas avant d’avoir remis subrepticement un peu d’ordre dans leurs dessous et fait réintégrer à la chemise la prison trop ouverte du pantalon. Ce sont les soigneuses, celles qu’intimident ou qu’effraient le rire du mari ou le sourire de l’amant.

De plus nombreuses, hélas! par une négligence coupable, semblent ne pas avoir cure de ces contingences. Leur chemise pend, elles la laissent pendre, sans même la rentrer et chercher à l’emprisonner, quand elles en ont occasion.

Certaines, même, convaincues qu’elle s’échappera aussitôt, négligent, en s’habillant, de rentrer dans la batiste du pantalon le pan, qu’en l’enfilant, aura laisser tomber la complicité de la fente.

—Que voulez-vous? c’est forcé..., répondront-elles avec une petite moue drôle, si on les plaisante. Et, pour peu qu’on insiste, elles ajouteront, philosophes, en manière de consolation:

—Bah! avec ça que ça ne pend pas à toutes?

Sans doute... Il en est même, qui, sans chercher plus loin, le laissent pendre, ce pan, pour rien, pour le plaisir, parce qu’elles le trouvent amusant. Ça leur donne un air gamin qui ne leur déplaît pas.

Prenez garde, Mesdames: je sais bien que vous ne commencez pas à grossir, mais souvenez-vous de ce couplet au gros sel, adressé aux Fédéralistes, qui eut son heure de vogue dans les salons de la Restauration:

Renfermez dans vos culottes Le bout d’chemis’ qui vous pend; Qu’on n’ dis’ pas qu’ les patriotes Ont arboré l’ drapeau blanc[523].

Les «duchesses les plus délicates et les plus charmantes femmes du monde»[524] chantonnèrent ces méchants vers et en rirent aux larmes. Si misérable fut-elle, au moins elles avaient une excuse: ne portant pas de pantalons, elles n’avaient point à craindre semblable accident.

Que la fente soit ou ne soit pas close et que la chemise apparaisse plus ou moins, les heures sont courtes et passagères qui permettent de répondre à une grande fillette que sa mère veut empêcher de faire des «tourniboiles» sur l’herbe, comme les garçons:

—Mais maman, on ne verra rien, j’ai un pantalon fermé[525].

Laissez quelques rares jeunes femmes s’entêter à les porter ainsi, prétendant, la bouche pincée, que «c’est plus intime», qu’«on est mieux chez soi» et soyez convaincues qu’elles sont l’exception, l’exception, ajouterait la sagesse des nations, qui confirme les règles. Toutes les autres, effrayées par la gêne du pantalon fermé, les portent ouverts. Celles même qui, à la scène, se voient forcées, dans certains rôles, d’affronter l’ennui du pantalon officiel, s’empressent, à la ville, de le troquer contre son frère plus conforme aux lois de la nature. D’où cette anecdote dont Louise Balthy fut l’héroïne et que Jean Lorrain contait dans l’_Echo de Paris_, avec tout son esprit.

Dans un salon du faubourg Saint-Germain, malgré l’insistance de tous, elle refusait «de dire la fameuse ronde du _Moulino de la Galettas_, cette cachucha chantée où l’artiste se révéla si impayable; à quoi la chanteuse, requise tout à trac:

—Mon pas espagnol, ici, impossible, mon p’tit; j’ n’ai pas de pantalon fermé[526].

Qu’un trop timide amoureux ne s’effraie donc pas trop si, sous les jupes de l’aimée, ses mains viennent à rencontrer, ce qu’il devait prévoir, la batiste tiède d’un pantalon et surtout qu’il n’ait pas une exclamation de désappointement et de mauvaise humeur. C’est là un passage et non un obstacle, et toutes les femmes n’ont pas pour tant d’innocence, la suprême indulgence de Marguerite:

«On entendit un léger bruit étouffé presque aussitôt; le nom de Raoul prononcé plusieurs fois, puis cette énergique exclamation:

—Ah! sacrebleu! un pantalon!

«Un silence suivit... une petite voix le rompit en murmurant ces mots:

—Il est fendu![527]

Bien que Maugis ait prétendu, à un thé,—à qui se fier, vraiment?—qu’elle les portait fermés, celui de Marthe Payet n’était pas moins ouvert, au cours du petit raid intime qui, à Bayreuth, la fit surprendre par sa belle-sœur à califourchon sur les genoux du critique.

«...Mais qui donc parle dans la chambre de Marthe?

«Ce murmure qui ne cesse pas, ponctué d’un rire tranchant ou d’une exclamation de ma belle-sœur... Une étrange conversation à coup sûr.

«Soudain! un cri. Une voix d’homme profère un juron, puis la voix de Marthe irritée:

—Tu ne pouvais pas caler ton pied? Un peu plus je me blessais!...

«J’ai saisi le loquet. J’ouvre, je pousse le battant de toutes mes forces, un bras devant le visage comme si je craignais un coup...

«J’aperçois, sans comprendre tout de suite, le dos laiteux de Marthe, ses épaules rondes jaillies de la chemise. Je vois aussi ses petits pieds vernis, qui pointent à droite et à gauche, écartés comme ceux d’un homme qui monte sans étriers... Elle est... elle est... assise sur les genoux de Maugis, de Maugis rouge, affalé sur une chaise, et tout habillé, je crois..... Marthe crie, bondit, saute à terre et démasque le désordre de l’affreux individu. Une espèce de plainte—sanglot? nausée?—m’échappe; et je détourne les yeux de ma belle-sœur.

«Campée, debout, devant moi, en pantalon de linon à jambes larges et juponnées, elle évoque irrésistiblement, sous son chignon roux qui oscille, l’idée d’une clownesse débraillée de mi-carême. Mais quelle tragique clownesse, plus pâle que la farine traditionnelle, les yeux agrandis et meurtriers... Je reste là sans pouvoir parler.

«La voix de Maugis s’élève, ignoblement gouailleuse:

—Dis-donc, Marthe, maintenant que la môme nous a zieutés, si qu’on finirait cette petite fête... Qu’est-ce qu’on risque?[528]

Ce brave Maugis, il ne doute de rien. C’est presque la réplique de la phrase connue du commissaire, après le constat d’adultère, la femme en larmes et en chemise et le complice, un peu gêné, trouvant qu’il y a, dans la vie, des petites comédies qui se terminent bien mal:

—Maintenant, continuez!... si vous pouvez.

Ah! Marthon, combien préférables les soirs de villes d’eaux, où, les petits chevaux aidant, il vous était loisible de retirer votre pantalon et où nul incident fâcheux ne venait vicier l’arrivée:

«Elle est venue dans ma chambre, toute gaie; il lui a suffi de retirer son pantalon pour oublier la culotte qu’elle venait de prendre»[529].

_Lucie, fille perdue et criminelle_, assiste, de sa cachette, à une reprise de manège très analogue à celle de Bayreuth. Le cadre seul diffère, quoique il ne soit pas davantage noir. Là encore, contrairement à la légende de la gravure des petits pieds, «tout (ne) se passa (pas) à l’ordinaire».

Naturellement, le pantalon d’outre-rein était ouvert, lui aussi:

«...Ils en étaient passés à l’action! Et Maucroix tenait la duchesse sur ses genoux, la duchesse qui avait jeté tous ses vêtements, et qui, grasse, en pantalon, les fesses débordantes dans un balancement, toute la peau à nu presque, écrasait ses belles chairs laiteuses contre cet homme, lequel commençait à frémir, à s’énerver, à tâter de tout cela d’un air éperdu»[530].

Ouvert également le pantalon de Virginie Chômel, dont les dentelles avaient choqué, peu de temps auparavant, la receveuse des postes, une femme à principes, qui s’était trouvée «seule avec elle dans un endroit intime».

Cette fois, l’enfant s’est laissé surprendre dans le cabinet de toilette de M. Le Vergier des Combes; elle n’est pas sur les genoux, mais aux genoux du vieil homme, qui semble n’avoir rien perdu de sa dignité. Son attitude est presque patriarcale:

«Je n’ai, d’abord, vu que de jolis petits pieds chaussés de bas à côte et ajourés qui montraient des talons hauts et des semelles fines, posés gentiment, comme à confesse, dans un énorme encadrement de chemises, de jupes bordées de dentelles et de culottes, bâillant juste assez pour offrir à l’air un double croissant de peau rose, le tout coiffé, couronné de cheveux châtains répandus en boucles, en mèches, en touffes, en queue,—crinière de cavale plutôt que chevelure de fille, sur laquelle une main sèche et autoritaire comme un sceptre s’appuyait avec autorité»[531].

La congestion menaçante et, sans avoir été Maurice de Saxe, c’est ainsi que finit le beau rêve que fut la vie pour certains privilégiés.

A la scène même, et en court, Mossieu! combien d’autres que Nana les portent ouverts. C’était le cas de Pimprenette, et, dans le beuglant de province où elle débutait, elle eut, pour faire... face au chahut qui, de l’orchestre, montait vers elle, le geste de mépris auquel la Mouquette dut le plus clair de sa réputation. Il est vrai que la pauvre fille n’en portait d’aucune sorte.

«Sur quoi, Pimprenette exaspérée eut un de ces gestes qui déchaînent les révolutions... Elle se retourna prestement et, d’un geste canaille, troussant jusqu’aux reins sa jupe déjà si courte, ne permit à personne d’ignorer qu’elle portait un pantalon fendu»[532].

Allons, ne vous excitez pas, pâle voyeur. Vous ne vous figurez pas que je vais vous introduire dans la loge de Pimprenette de Folligny, en passe (un mot qui lui convient très bien) de devenir une des étoiles de nos plus éphémères music-hall. Vous ne verrez rien, mais il vous sera permis d’écouter ce dialogue aussi suggestif qu’un film non visé par la censure et n’y revenez pas:

—Ah! zut! Et mon pantalon! c’est ça qui va m’enlever mon blanc! Faut-il que je sois bête! Comme si je n’aurais pas dû y penser.

—Ben, n’en mets pas, voilà tout.

—Non! mais tu ne voudrais pas, tout de même! Pense donc que je n’ai qu’un sarreau d’écolière et pas de maillot... Ma vieille, ça serait un coup à se faire emboîter!

—C’est bien ça les hommes, grommela Hortense, philosophiquement, ils ne viennent que pour voir de la peau, et quand on leur en montre, ils gueulent! Enfin... je vais te le tenir tout ouvert, tu n’auras qu’à glisser les jambes sans frôler...[533]

Si ouvert qu’il lui fût présenté, le pantalon de Pimprenette ne devait pas être «fendu», ce soir-là.

La combinaison, cet objet bâtard, tenant à la fois de la chemise et du pantalon qui nous est revenu d’Amérique affublé de ce nouveau nom, est non moins ouverte et... c’est forcé.

Déjà, en 1863, la _Mode illustrée_ dont l’initiative en matière de dessous ne fut pas toujours heureuse, avait soumis à ses abonnées un bien singulier modèle de pantalon. Par devant, un tablier retombait sur la fente pour la masquer. Cela devait donner à celles qui le portaient—si jamais aucune en porta—un faux air de Vénus hottentote, tandis que, par derrière, la fente se boutonnait, comme une brayette[534].

C’était hideux et mille fois plus inconvenant que le pantalon, malgré l’énormité d’une solution de continuité qui aurait fait fuir bien loin le petit diable de Papefiguière.

En 1866, elle fit mieux, et bravement, sans songer à lui infliger un baptême et le «patent» d’une importation des U. S., lança un modèle de chemise-pantalon, auquel était jointe cette glose:

«Nous cherchons toujours à donner à nos abonnées, outre les objets pour ainsi dire _classiques_, ceux qui nous semblent concilier le progrès avec l’utilité. Nous plaçons par conséquent sur notre planche, consacrée au linge et à la lingerie, un modèle encore inconnu, mais destiné à obtenir, croyons-nous, un véritable succès; nous l’appelons la chemise-pantalon, parce qu’il _résume_ ces deux objets, jusqu’ici distincts l’un de l’autre»[535].

Chemise et pantalon n’étaient guère jolis à cette époque—une bonne à tout faire refuserait de s’en affubler, aujourd’hui, ses jours de sortie, pour aller... cueillir la violette avec le pompier de ses rêves—leur résumé ne l’est pas davantage naturellement. Il est difficile de concevoir quelque chose de plus laid que la grand’mère de la combinaison.

Mise en goût par cette création, la _Mode illustrée_ le conçut, cependant: ce fut la chemise de nuit-pantalon.

Pourquoi pas la chemise à trou?

Je doute que l’objet ait obtenu, à l’époque, le succès qui lui était prédit. Il fallait, pour qu’il l’obtint, beaucoup plus tard, qu’il eut, comme le pantalon et comme la chemise, singulièrement modifié sa forme et que les Américaines s’en soient mêlées.

Américaines et Anglaises professent volontiers, en effet, contre la chemise, les préventions des Merveilleuses du Directoire. Ses plis sont «ondulants et maladroits. Voilà plus de deux mille ans que les femmes portent des chemises, cela était d’une vétusté à périr»[536].

La chemise ne remonte pas, à vrai dire, aussi haut dans l’histoire de nos mœurs; ce ne fut pas une raison, quand vint la mode des jupes collantes, pour ne point la supprimer, grâce à la _combinaison_, le nouveau nom de la chemise-pantalon, qui, pour reprendre le mot de la _Mode illustrée_, résumait les deux articles.

La vogue de la combinaison fut grande et immédiate. Elle sévit jusque dans les pensionnats de jeunes filles; en Angleterre, paraît-il, les jeunes filles qui en portaient auraient seules été longtemps dispensées d’avoir à baisser leur pantalon pour recevoir la vieille cinglade britannique.

Si la combinaison sévit encore, je veux croire, en ces temps d’entente cordiale, que la cinglade, malgré son antiquité, a cessé de sévir, si elle a jamais sévi autrement que dans l’imagination d’Hector France, qui fut un fantaisiste aimable, et des collaborateurs anonymes dont le pseudonyme de Jean de Villiot couvrait le... fonds social.

En France, la combinaison ne fut pas cependant sans rencontrer, tout d’abord, des résistances analogues à celles qu’avait rencontrées le pantalon lui-même.

Toutefois, elles durèrent moins longtemps.

En 1885, dans son _Art de la Toilette_, Violette croyait pouvoir porter contre elle un jugement sans appel:

«Je n’ai point voulu parler de cette sorte de maillot de batiste qui réunit en une seule pièce la chemise et le pantalon, sous prétexte de ne point grossir la taille sous le corset. On a tenté cela; mais échoué dans le quart de monde, ce ballon mort-né, frappé à l’avance d’une piqûre fatale, n’a pu s’élever dans les sphères d’une élégance plus pure: cela manquait à la fois de grâce et de chasteté»[537].

Il est peu de jugements qui ne soient sujets à révision. Je ne sais si la combinaison argua d’un «fait nouveau» pour faire casser l’arrêt de Violette, mais il semble, sans avoir eu à subir les conclusions de Maître Labori, avoir eu devant la cour suprême que composent nos contemporaines, tous les honneurs de la cassation.

La Parisienne a fait, il est vrai, une concession aux chers usages auxquels nous devons les gestes jolis et classiques de la femme qui se déshabille. Le plus souvent, elle n’a pas sacrifié la chemise à la mode nouvelle: la combinaison, portée sur le corset, tient lieu de cache-corset et de pantalon, ou de cache-corset et de jupon. Dans ce dernier cas, on l’a affublée d’un nouveau nom: c’est la _combinaison-marquise_.

Les catalogues des magasins de nouveautés et les étalages des lingères suffiraient, s’il en était besoin, à marquer la place qu’a prise en France, depuis trente ans, la combinaison. La concurrence de la «petite culotte Louis XV»[538] et du «pantalon-cuirasse», dont Mme Claire de Chancenay vantait, en 1891, les avantages aux lectrices du _Figaro_[539], n’ont rien pu contre sa vogue chaque jour grandissante. Les journaux de modes, comme les femmes, se sont prononcés pour la combinaison et il n’est jusqu’à la _Mode pratique_ qui n’en ait célébré les bienfaits.

Dans un article trop long pour être reproduit, Mme de Broutelles va jusqu’à faire ressortir l’économie de blanchissage que représente la combinaison[540]. Le linge sale demande à être lavé en famille; préférons-lui, plutôt, ces indiscrétions assez amusantes touchant les Américaines et leur manière de porter la chemise... quand elles en portent:

«Les Américaines qui ont voyagé en Europe portent assez volontiers une chemise, mais sans renoncer pour cela à leur petit tricot qu’elles appellent en français un _veston_. Celui-ci se porte directement sur la peau, par-dessus elles agrafent directement leur corset, mettent leur pantalon, et c’est après tout cela qu’elles endossent une chemise, qui tient lieu à la fois de corsage de dessous et de petit jupon; une chemise qui est une sorte de robe de dessous»[541].

D’autres que les Transatlantiques ont porté, nous l’avons vu, le pantalon sous la chemise, mais cette chemise qui tient lieu à la fois de corsage et de jupon ressemble bien plus à la combinaison qu’à la chemise. C’est, dans toute sa simplicité, la combinaison-marquise.

La _Mode pratique_ avait bourgeoisement vanté les économies de blanchissage que permettait de réaliser la combinaison. La _Nouvelle Mode_, elle, leur substitua les avantages que la mode nouvelle présentait au point de vue de l’hygiène[542].

Je n’insisterai pas et j’en aurais fini avec la combinaison, à laquelle, pour être franc, j’avouerai préférer, comme Violette, le pantalon, si, à ce sujet, l’Allemagne ne nous fournissait quelques mots composés de la plus belle venue.

On ne peut pas toujours composer des mélanges asphyxiants, rédiger de fausses dépêches, bombarder des cathédrales ou mutiler des femmes et des enfants: il faut alors se rejeter sur les mots composés, ce qui, comme on sait, remplacent, sur les bords de la Sprée, les chansons à Montmartre.

Sans avoir eu, le plus souvent, la mauvaise curiosité d’aller y voir, on connaît l’inélégance des dessous de la femme allemande:

«Des jupons de flanelle, des pantalons de flanelle rouge, des corsets en coutil mal faits, des chemises bien hautes en grosse toile, des bas tricotés bien courts, finissant au-dessous du genou»[543].

M. Grand-Carteret a beau, après cette citation, crier à l’exagération—ce n’est pas «moche» c’est «boche»—cette description ne semble pas mentir à la réalité. Une aimable femme, que son commerce a fait séjourner à Berlin, a bien voulu me donner à ce sujet des détails amusants et y a même joint des catalogues et des échantillons à leur manière suggestifs.

En dehors des clientes de l’abbé Kneipp, auxquelles l’hygiène interdit de porter des pantalons; dans la classe moyenne, la plupart des femmes n’en portent pas davantage, l’été. Uniquement destiné à tenir chaud, long et large, tombant à mi-mollet, caleçon plutôt que pantalon féminin, il n’est guère en usage que l’hiver et alors apparaissent sous les jupes des femmes et des filles des herr professor, outre le classique madapolam, le croisé, le molleton, la flanelle, rouge parfois et plus souvent grise—c’est moins salissant.

La bourgeoise n’a pas besoin de posséder dans son armoire un jeu complet de pantalons. Elle n’en porte que l’hiver et en change rarement. Deux ou trois, et même moins, suffisent.

Le feutre noir est particulièrement apprécié. Un pantalon de feutre se porte toute la saison. En avril ou en mai seulement, on l’envoie chez le dégraisseur, pour ne le reprendre qu’au commencement de l’hiver suivant.

Pouah! voilà qui peut satisfaire la louable économie domestique de l’Allemande; mais ces détails suffiraient sans doute à assagir les mains de nos «poilus» les plus entreprenants et les moins raffinés.

Ce sont pourtant les modèles de «Damen-Beinkleider»—ne traduisez pas par caleçons de bain pour dames—les plus courants.

Dans le grand monde et dans le demi—ils se touchent toujours de très près et en matière de dessous et de déshabillés sont généralement tangents—le haut persil berlinois enfile, il est vrai, sous la jupe tailleur, une «culotte abbé Louis XV» de satin ou de surah noirs, doublée de liberty clair, qui, collante des hanches, est serrée au genou par une boucle d’acier ou d’argent.

Ce fut là, ces dernières années, le dernier bateau pour les grandes élégantes. Cette culotte tenait lieu de jupons. Puis, dans l’entourage du Kronprinz-Monseigneur, où l’on passait pour ne pas mépriser les hommes de la garde, quel ragoût devaient avoir les plus notoires déshabillées, quand leurs jupes tombées, elles apparaissaient travesties de la sorte.