Part 2
Deux siècles passeront ainsi. Pour qu’à notre époque il retrouve sa vogue et sa grâce anciennes, il faudra que chutes et scandales se soient multipliés; que la police, cette pure gardienne des mauvaises mœurs, soit intervenue; que par cinquante années de luttes enfin, il soit parvenu, la crinoline aidant, à s’imposer à la femme moderne,...à la ville et l’hiver tout au moins.
LE PANTALON FÉMININ
AU XVIe SIÈCLE
_Les dames portaient, sous la cage du vertugadin en tambour, le haut-de-chausses ajusté selon l’usage masculin._
RACINET.
_C’est pour désigner les chausses de dames que le mot caleçon fut créé._
QUICHERAT.
LE PANTALON FÉMININ AU XVIe SIÈCLE
Tandis que Cesar ecoutoit cecy, son laquais, qui despuis fut roy d’Espagne, estoit derriere luy pour avoir de la chair. Estant importuné, il se retourne et luy dit: Cap de biou, mon laquais, je vous donneray mornifle: et tout sert. Si tu veux de la chair, prends-toy aux fesses.
«BOECE.—Il a mis cela en effect et est cause qu’il y a tant de dames bossues, d’autant qu’il sçavoit en plusieurs lieux que celles qu’il attraperoit, il les happeroit aux fesses, comme estant les plus savoureuses et mieux faisandées; joint qu’il estoit assez aisé, parce qu’alors les dames n’avoient point de culotte. Il est vray, ouy; je ne dis point comme les autres fois, quand je mentois par oüy-dire. Je l’ay veu: c’est que, pour crainte que cela n’advint, plusieurs ont fait faire des caleçons, ou brides à fesses, afin de se garantir; et les autres qui n’avoient pas cette industrie, pour sauver leur cul, craignant la dent laquaisme, ont mis la chair de leurs fesses sur leurs épaules. Cela est donc la cause des bossues[19].»
Telle serait suivant Béroalde de Verville l’origine du pantalon féminin. Je la donne pour ce qu’elle vaut, substituant, bien entendu, d’après la sagace interprétation de Paul Lacroix Charles-Quint à César.
Bien que, dans des conditions analogues, des religieuses d’Outre-Rhin se soient, à la fin du XVIIIe siècle, confectionné à la hâte des caleçons à l’approche des troupes françaises, ce n’est là évidemment qu’une boutade du conteur.
Mais elle est intéressante en ce qu’elle signale la nouveauté de la mode qui commençait à sévir sous les jupes des dames et des demoiselles. Brantôme, Taboureau des Accords, Henri Estienne, confirmeront le dire de Béroalde et ne craindront pas de parler plus longuement des caleçons de leurs contemporaines.
Si les soldats de Charles-Quint ne furent pour rien dans cette petite révolution intime, Catherine de Médicis et les modes qu’elle importa d’Italie—sans compter sa façon particulière de monter à cheval—semblent, au contraire y avoir été pour beaucoup.
A effet semblable, cause semblable. De même que, sous le Second Empire, la crinoline et les cages devaient imposer et généraliser l’usage du pantalon, les _vertugades_, qui écartaient et faisaient ballonner les jupes, furent, vraisemblablement, sous Charles IX, son auxiliaire le plus puissant.
Il ne les accompagna pas tout d’abord, il est vrai. Au début du règne, les filles de Catherine—Brantôme est très affirmatif sur ce point—ne portaient point de caleçons. A défaut de ce correctif nécessaire, les pauvres dames commencèrent par aller quasiment nues sous l’énorme cloche de leurs jupes, et la _Complainte de M. le Cul_ les railla assez gaillardement:
Ces vertugalles ouvertes Laissent les fesses découvertes[20]
L’on ne tarda guère pourtant à y mettre bon ordre:
«Par-dessus le corps piqué fut mis un pourpoint auquel s’attachaient les chausses. Les femmes furent amenées par la mode des jupes écartées à s’approprier cet attribut tout viril. C’est pour désigner les chausses de dames que le mot caleçon fut crée» (Quicherat)[21].
Le mot n’aurait-il pas été imité, plutôt, de l’italien _calzone_, comme l’indique M. le professeur Nardi? l’objet, comme les vertugades, dont il corrigeait les écarts et l’indiscrétion, semblant venir d’Italie.
Taboureau des Accords donne, cependant, une étymologie, très française, si française même que sa gauloiserie me force à la passer sous silence. C’est de la linguistique: les premières lignes suffiront à donner le ton du morceau. Elles ont, également, le mérite d’établir la nouveauté du mot et de la chose:
«On dit que quand les dames de la Cour commencèrent à porter des hauts-de-chausses, elles firent une convocation générale pour sçavoir comment elles les nommeroient, à la différence de celles des hommes: Enfin, du consentement de toutes, elles furent surnommez de ce nom _caleson_...»[22].
Henri Estienne, signale en moraliste, ou peu s’en faut, cette mode nouvelle.
Il y a, avec de l’esprit et du gai savoir en plus, du Père la Pudeur dans ses appréciations:
«CELTOPHILE.—Or ça, les vertugales ou vertugades qui avoyent la vogue de mon temps, sont-elles demeurées?
PHILOSAUNE.—Ouy, mais elles ont depuis commancé à porter aussi une façon de haut-de-chausses qu’on appelle des calçons; et comme elles portent des hauts-de-chausses, aussi portent-elles des pourpoints: tellement que vous en verriez maintenant beaucoup en chausses et en pourpoint, aussi bien que les hommes.
CELTOPHILE.—De mon temps cela eust esté trouvé fort estrange.
PHILOSAUNE.—Elles ont toutesfois quelque excuse honneste à ceste sorte d’habillement, je ne dis pas simplement Excuse honneste, comme on parle ordinairement, mais regardant à l’honnesteté qu’elles allèguent.
CELTOPHILE.—Comment?
PHILOSAUNE.—Qu’elles usent de ces calçons, pour ce qu’elles ont l’honnesteté en grande recommandation. Car outre ce que ces calçons les tiennent plus nettes, les gardans de la poudre (comme aussi ils les gardent du froid), ils empeschent qu’en tumbant de cheval, ou autrement, elles ne mostrent _ha cryptein ommat’ arsenωn chreωn_: pour user des mots d’Euripide, où il parle de l’honnesteté de Polyxène, alors mesme qu’elle allet tumber du coup de la mort.
CELTOPHILE.—I’enten bien ces mots d’Euripide, Dieu merci.
PHILOSAUNE.—Ces calçons les asseurent aussi contre quelques ieunes gens dissolus, car venans mettre la main soubs la cotte, ils ne peuvent toucher aucunement leur chair. Mais comme l’abus vient en toute chouse encore que l’invention ne soit pas abusive, quelques-unes de celles qui au lieu de faire lesdits calçons de toile simple, les font de quelque estoffe bien riche, pourroyent sembler ne regarder pas aux chouses que nous avons dictes: mais en se mettant en chausses et en pourpoint, vouloir plustost attirer les dissolus que se défendre contre leur impudence»[23].
Donnant à cette nouveauté une raison moins honnête, le regretté Henri Bouchot, mettait en jeu, dès le début, dans ses _Femmes de Brantôme_, la coquetterie bien plus que la pudeur:
«Les maigres ont imaginé mille supercheries pour sauver les apparences; elles portent des caleçons rembourrés à la façon des hauts-de-chausses masculins, on a dit par pudeur en dansant la volte, mais en réalité pour mouler la jambe à leur gré. Du Billon dans son zèle excessif, mettait au compte de Sémiramis cette invention biscornue, «tant pour se garder du vent de bise que de la main trop légère des mignons»; mais le caleçon ne dépendait ni de l’une ni des autres comme de bien entendu, il était un objet de luxe, une tromperie. Que de fois la main légère s’égarait sur des tailles robustes et souples où des cartons élastiques suppléaient aux vices de nature. Tout est postiche à la cour de France, il n’y a guère que les dents qu’on ne sache remplacer encore; les patins laissent croire à l’élégance, les caleçons arrondissent les jambes grêles, les cheveux rapportés augmentent la chevelure naturelle détruite par les pommades et les cosmétiques»[24].
* * * * *
Messire Loys Guyon, Dolois, sieur de la Nauche, que nous aurons occasion de retrouver au sujet d’une jeune fille qui, comme les Catayennes, n’en portait pas, dit et vante, d’autre part, la richesse de ces caleçons:
«Les femmes et filles de par deça semblent avoir opinion que les hommes désirent qu’elles ayent les fesses et les cuisses grosses et rebondies, comme les Catayens[25] par ce qu’elles s’estudient à persuader cela aux hommes, par leurs amples vertugadins qu’elles portent. Davantage, elles font plus que icelles Catayennes, d’autant qu’icelles avoyent les fesses et cuysses sous leurs vestemens nües, et les femmes de par deça revestent ces parties de calçons, non pas de petite estoffe, comme de toille, ou de futaine, mais de satin, taffetas, veloux toille d’or et d’argent, qu’on ne leur fait monstrer; au contraire, par nos loix, celles qui les monstrent librement, et sans raison, sont infames: il eust été bien plus seant aux Catayennes de porter des calçons de ces riches estoffes, pour encore adiouster de la grâce et allechement à ces parties, pour estre recherchées des hommes, pour les avoir à mary, que non pas à celles de par deçà, comme j’ay dit, qui ne leur est permis de les monstrer, encor moins de se laisser toucher. Ce qui donne occasion à plusieurs, de penser telles femmes, qui usent de ces façons de faire n’estre chastes»[26].
Une finale qui ressemble fort à celle d’Henri Estienne. L’on sait si les héroïnes de Brantôme se gênaient peu pour montrer leurs caleçons et les laisser toucher. Mais qui songea, jamais, à les taxer de pruderie?
Tous les historiens du costume, Racinet, Challamel, Ary Renan et autres ne manquent point de mentionner, avec plus ou moins de détails, cette intrusion du haut-de-chausses dans la toilette féminine.
Racinet et Challamel se montrent, toutefois, moins affirmatif que Quicherat:
«Les dames portaient sous la cage du vertugadin en tambour, le haut-de-chausses ajusté selon l’usage masculin; on lui donnait le nom de caleçon, mais il ne différait pas de celui des hommes; il était attaché à un pourpoint mis par-dessus le corps piqué, ou corset à armature; les bas de soie de Naples ou d’Espagne étaient attachés au caleçon avec des aiguillettes ou retenus sous la jarretière comme on le faisait pour le haut-de-chausses; leur couleur était intense, on les portait rouges, violets, bleus, verts, noirs»[27].
Culotte d’homme plutôt que pantalon féminin. Ce travesti rappelle les courtisanes italiennes bien plus que les honnêtes dames du seigneur de Bourdeilles, «chose italienne», dont Racinet nous fournit cet autre exemple:
«Peut-on généraliser l’étrange alliance du costume féminin et du costume masculin dont l’exemple, particularisé par Vecellio et Bertelli, se rencontre ici? On voit par les gravures d’Abraham Bosse qu’au moins cette mode bizarre ne s’était point propagée parmi les courtisanes du nord de l’Europe pendant la première partie du XVIIe siècle. Quant aux grandes dames françaises, l’habitude que Catherine de Médicis leur fit prendre, selon Brantôme, de chevaucher en mettant la jambe dans l’arçon, au lieu de continuer à être assises sur leur monture en ayant les pieds posés sur la planchette, pouvait bien avoir contribué à leur faire adopter par-dessous leurs jupes le complément du costume masculin; leur corsage clos, avec les épaulettes et le mancheron, se rapprochait déjà fort du pourpoint.
«Tous les visiteurs de l’Exposition du costume organisée aux Champs-Élysées, en 1874, par l’Union centrale, ont pu y voir le portrait en pied, de grandeur naturelle, contemporain de l’époque dont nous nous occupons, représentant une dame richement vêtue, qui porte la culotte descendant aux genoux, transparaissant sous une jupe de gaze des plus claires. Le cas est certes rare, mais il ne paraissait pas que cette dame fût une courtisane[28]».
Pour Robida, la jambe passée dans l’arçon donna lieu à cette autre innovation:
«Les femmes empruntèrent au costume masculin une espèce de pourpoint à hauts-de-chausse qui se mettait sous la robe. Ces caleçons, ainsi s’appelaient-ils, permettaient, malgré les larges jupes, d’enfourcher plus commodément les arçons[29]».
Quant à M. Augustin Challamel—sans appuyer son dire sur aucun texte—il se contente de considérer le caleçon des dames de la cour comme l’exception et non comme la règle:
«Quelques-unes portèrent des caleçons par-dessous leurs robes. Mais cette mode ne fut pas généralement adoptée, parce qu’elle ne s’accordait guère avec les accessoires du costume»[30].
L’_Histoire de la Mode_ peut avoir été écrite pour les jeunes filles, ce n’est pas une raison pour ignorer à ce point l’œuvre de Brantôme.
Elle fourmille de détails précieux pour qui veut décrire les élégances du passé: malgré l’encre bleue que devait l’auteur à ses lectrices, elle ne lui aurait point permis de se montrer aussi affirmatif.
LES HÉROINES DE BRANTOME
LES COURTISANES DE VENISE ET DE ROME
_Cette curiosité qu’elle avoit d’entretenir sa jambe ainsi belle faut penser que ce n’estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux callessons de toille d’or et d’argent, ou d’autre estoffe, très proprement et mignonnement faits, qu’elle portoit d’ordinaire._
BRANTÔME.
_La richesse des callessons de la Signora Livia._
MONTAIGNE.
LES HÉROINES DE BRANTOME
LES COURTISANES DE VENISE ET DE ROME
Toutes les héroïnes de Brantôme, ou presque, portent, en effet, des pantalons. Parfois même, ils sont de toile d’or ou d’argent; volontiers, elles les laissent voir, soit pour montrer leur jambe qu’elles savent belles, soit sous l’effort de quelque main malhonnête, friande de rondeurs et d’intimités plus haut placées.
Ces caleçons, un satirique anonyme cité par Pierre de l’Estoile, les chansonnera:
Pour les dames et damoiselles Sont cent mille modes nouvelles; Pignouers, tabliers et calessons, Coiffures de cinq cents façons[31]...
Brantôme n’a garde, en attendant, d’omettre de détailler les dessous de ses amoureuses. Il célèbre le luxe de leurs culottes ou dit si elles n’en ont pas.
Deux grandes dames—sans doute élevées dans un pensionnat de Lesbos—apparaissent ainsi, «toutes retroussées et leurs caleçons bas», à un écolier, qui, l’œil collé à un trou de la cloison, suit avidement cette leçon de choses...
Ce bon monsieur de Bourdeilles décrit même assez gentiment la scène; mais les mœurs sévères qui nous régissent m’empêchent de suivre son exemple. Baudelaire fut poursuivi pour moins et je serais inconsolable de faire condamner à mon tour la grande Sapho et de faire une peine même légère à ces enfants fidèles au «rite inventé».
Je préfère renvoyer l’«hypocrite lecteur» que «ces choses» peuvent amuser au premier discours des dames galantes où elles sont décrites par le menu[32].
Telle autre, une Espagnole, qu’un compagnon du conteur connut à Rome dans un sens à satisfaire pleinement l’Écriture, avait vis-à-vis de son serviteur des exigences un peu déconcertantes:
«Quand il l’accostoit elle ne vouloit permettre qu’il la vist, ny qu’il la touchast par ses cuisses nues, sinon avec ses calsons»[33]...
Singulière pudeur, dira-t-on, et des âmes naïves pourront se demander si c’était la conséquence d’un vœu?
Non pas: la dame avait simplement une cuisse plus maigre que l’autre.
Mais on peut conclure de cette anecdote que les pantalons de ces «cinq à sept» étaient forcément ouverts, tandis que ceux du petit ménage, qui, de nos jours, eût si volontiers fréquenté le Hanneton, étaient fermés comme ceux de Claudine ou de la Môme Picrate.
Le caleçon ne se contente pas de voiler: il supplée, corrige et rembourre au besoin. Rien n’est nouveau sous le soleil, ni même sous la lune, et le coton n’avait pas attendu la création de notre Académie nationale de musique et la divine aventure de Cléo de Mérode, pour jouer dans les ballets et la figuration le rôle que l’on sait.
«A quoy pour suppléer, telles dames sont coustumières de s’ayder de petits coissins bien mollets et délicats à soustenir le coup et engarder de la mascheure; ainsy que j’ai ouy parler d’aucunes, qui s’en sont aydees souvent, voire des callesons gentiment rembourrez et faits de satin, de sorte que les ignorants, les venans à toucher, n’y trouvent rien que tout bon, et croyent fermement que c’est leur embonpoint naturel: car, par-dessus ce satin, il y avoit des petits callesons de toille volante et blanche; si bien que l’amant donnant le coup en robbe, s’en alloit de sa dame si content et satisfait, qu’il la tenoit pour très bonne robe[34]».
Cela faisait, si je ne m’abuse, deux caleçons au lieu d’un et ce «coup en robbe» induit non moins à supposer qu’ils étaient ouverts l’un et l’autre.
Quelques-unes, pourtant, avaient déjà la fâcheuse habitude de les porter fermés, et, non plus une petite amie, mais le Balafré, suivant M. Lalanne, de déchirer de sa main brutale, dans une embrasure de fenêtre, cette malencontreuse lingerie:
«L’autre frère, sans cérémonie d’honneur ny de parole, prit la dame à un coing de fenestre, et, luy ayant tout d’un coup escerté ses calleçons qui estoyent bridez, car il estoit bien fort, luy fit sentir qu’il n’aimoyt point à l’espagnole, par les yeux, ny par les gestes du visage, mais par le vrai et propre point et effet qu’un vray amant doit souhaitter; et ayant achevé son prix fait s’en part de la chambre[35]».
Ouverts ou fermés? grave question dont la solution était déjà soumise, comme on voit, au gré et à la fantaisie de chacune. Il est de petits plaisirs passagers auxquels il n’est pas bon d’opposer, si illusoire soit-il, l’obstacle d’une toile d’or ou d’argent. Celles que ne tentent pas l’imprévu furent toujours l’exception: elles seules les portaient «bridez» et le conteur prenait soin de le noter.
Comme Béroalde, comme Taboureau, comme Estienne, Brantôme signale la nouveauté de cette mode. Vingt-cinq ou trente ans plus tôt, on n’en portait pas encore. C’était le cas des filles de Catherine de Médicis, qui, au début du règne, ignoraient ce travesti sous la jupe et la reine de prendre à leur endroit, ou mieux à leur envers, des privautés auxquelles l’éducation anglaise et quelques vieux messieurs sont seuls restés fidèles:
«Aucunes fois sans les despouiller, les faisoit trousser en robe, car pour lors elles ne portoyent point de calsons, et les claquetoit et fouettoit sur les fesses, selon le sujet qu’elles lui donnoyent ou pour les faire rire, ou pour plorer[36]».
Ces dames n’avaient point attendu que Colombine eût prêché, dans le _Gil-Blas_, l’Évangile des dessous, pour les simplifier quand il leur plaisait, et pour supprimer, l’été, le pantalon, pour éviter le surcroît de chaleur qu’il leur apportait. Brantôme exulte à cette vision de nymphes demi-nues et en véritable amant de la femme, semble, attacher, cette fois, plus de prix aux somptuosités de leur corps qu’à celles de leur lingerie.
«Mais le meilleur fut que la dame, parce que c’estoit en esté et faisoit grand chaud, s’estoit mise en appareil un peu plus lubrique que les autres fois, car elle n’avoit que sa chemise bien blanche et un manteau de satin blanc dessus et les calleçons à part[37]».
Ou encore,—l’été était très chaud, paraît-il:
«Ce n’est pas par contraire, par son contraire se guarir, ains semblable par son semblable, bien que tous les jours elle se baignast et plongeast dans la plus claire et fraische fontaine de tout un païs, cela ny sert, ny quelques légers habillemens qu’elle puisse porter, pour s’en donner fraîcheur, et qu’elle les retrousse tant qu’elle voudra, jusques à laisser les callessons, ou mettre le vertugadin dessus eux, sans les mettre sur le cottillon, comme plusieurs le font[38]».
Passage peu clair, comme le faisait judicieusement remarquer M. Bouchot, qui ne fait remonter qu’à 1577 ou environ la mode des caleçons.
D’une part, les unes supprimaient le pantalon, «comme plusieurs le font», ajoute Brantôme et d’autres sembleraient, en mettant le vertugadin sur le caleçon, sans _le_ mettre sur le cotillon, conserver le pantalon, mais supprimer le jupon, ou son équivalent, comme il a été longtemps de mode. Mais alors, il faudrait lire _le_ et non _les_; au reste, le bon Brantôme était-il à un lapsus de langue près?
Dames et demoiselles avaient, au surplus, une singulière façon de se vêtir pendant la canicule, et l’on comprend si elles devaient faire bon marché de ces inutilités.
Bois d’amour ou bois sacré, le déshabillé de Mlle de Sainte-Beuve[39], entre autres, eût pu paraître charmant. Dans une église, il avait lieu d’étonner:
«Les _Mémoires sur l’Histoire de France_, t. I, p. 272, disent qu’elle se laissa mener par le bras à travers l’église de Saint-Jean-en-Grêve, seulement couverte d’une fine toile et d’un point coupé à la gorge pour être muguettée et attouchée, au grand scandale de plusieurs qui assistaient de bonne foi aux processions; les _Notes sur la Satire Ményppée_ disent la même chose[40]».
Sans doute... les «Enfants de Marie» nous ont habitué à une autre tenue... pourtant sur les sculptures des chapiteaux, on en voyait bien d’autres. Il eut été de mauvais goût de se scandaliser par trop.
Était-ce bien là, pourra-t-on se demander, le véritable pantalon féminin ou de ces hauts-de-chausses bâtards, sortes de culottes de bicyclette avant la bicyclette, dont parle Racinet?
Parfaitement, c’était bien là le pantalon féminin et il avait déjà son charme ambigu et un peu pervers. C’étaient, par-dessus les coussins rembourrés corrigeant les cuisses défectueuses, de véritables pantalons «de toile volante et blanche».
Pantalons de femmes également, encore que d’un luxe un peu douteux, quoique royal, que n’eût point, en son beau temps désavoué Mlle Otéro, ceux qu’avait accoutumé de porter Catherine de Médicis.
«Et par ainsi, sur cette curiosité qu’elle avoit d’entretenir sa jambe belle, faut penser que ce n’estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux callesons de toile d’or et d’argent, ou d’autre estoffe très proprement et mignonnement faits, qu’elle portoit d’ordinaire: car on ne se plaist point tant en soy que l’on en vueille faire part à d’autres de la veue et du reste[41].
Pantalons de femmes encore, ceux de l’infortunée Marie Stuart qu’ils fussent en toile de Hollande: «sept aulnes de Ollande pour faire six paires de callesons à la royne» (_Inventaire d’Edimbourg_, 1563) ou plus prosaïquement en futaine, comme le jour de son supplice.
Ah, nous sommes loin des toiles d’or et d’argent de la Florentine. Quelle femme de chambre consentirait à porter aujourd’hui, au-dessus des «bas de soye bleue», retenus par des «jarretières de soye», ces «caleçons de futaine blanche» de la reine martyre?[42]
De la futaine, fi! ma chère.
En Italie, au contraire, d’où le caleçon, comme la vertugade était originaire, il semblait plus se rapprocher du haut-de-chausses que du pantalon.
Les «onze pantalons de coton» que relève M. E. Rodocanachi[43] dans l’inventaire de la célèbre courtisane romaine Tullia d’Aragona (23 avril 1556) paraissent avoir été l’exception.
Ces demoiselles se plaisaient, le plus souvent, à revêtir de véritables chausses masculines, bouffantes et tailladées, qu’elles étaient à peu près seules à porter.
Pietro Aretino, ce divin Arétin[44], si peu connu et si mal jugé en France, sur la foi des mauvaises reproductions des planches de Marc-Antoine, sera, si vous le voulez bien, notre introducteur auprès de ces rouées personnes qui venaient faire antichambre dans son palais.
On ne saurait choisir meilleur guide, encore qu’une bourse bien garnie eût pu paraître suffisante. Après les _Dames galantes_, les _Ragionamenti_:
Tout d’abord dans l’_Éducation de la Pippa_, ces conseils de la Nanna à sa fille:
«Renonce d’abord à ta fierté, renonces-y te dis-je, parce que si tu ne changes pas de façons, Pippa, si tu n’en changes point, tu n’auras pas de braye au derrière (_non havrai brache al culo_) »[45].