Part 19
Les étoiles peuvent y tenir—la dignité de leur Art (également avec une majuscule) l’exige, paraît-il. On n’en saurait dire autant des yeux. C’est banal et vieillot: on songe à de vieilles lithographies, la Taglioni et Fanny Essler; on se sent contemporain de gens très éloignés, on cherche la loge infernale et les élégances désuètes de la rue Le Peletier, pour ne contempler que les épaules d’Israël et que les diamants de Juda.
Ah! préférables combien, ayant supprimé ces garnitures de côtelettes ou de manches à gigot, les costumes de caractère des ballets modernes et le corps de ballet de l’ancien Eden donc! avec ses pantalons blancs et fanfreluchés et la ligne presque géométrique des bas noirs, cette innovation qui fit fureur et ne dura pas.
L’Art et la Pudeur, avec un non moins grand P, sont d’ailleurs des facteurs bien amusants et semble-t-il, souvent opposés. Ce sont les suprêmes arguments qu’emploient ces demoiselles, quand elles éprouvent l’irrésistible besoin de ne pas jouer un rôle, auquel se joint le non moins légitime désir de ne pas payer le dédit stipulé.
L’affaire vient devant les tribunaux et nos doux juges, s’ils ne s’embêtent pas, doivent être parfois bien perplexes.
Une ancienne pensionnaire des frères Isola, Mlle Sercy, menacée dans son maillot et dans son tutu, plaida ainsi contre ses directeurs et obtint gain de cause, faisant proclamer par la justice le droit d’un premier sujet du chant à ces accessoires.
Côté Art.
Par contre, une danseuse engagée au théâtre du Havre pour interpréter le rôle de _Phryné_ ne s’avisa-t-elle pas, de rompre son engagement, parce que son directeur trop exigeant avait voulu lui faire troquer son pantalon contre un maillot?
Côté Pudeur.
Évidemment, on est un peu comme le père Hugo et l’on ne voit guère Phryné en pantalon: mais si la dignité d’un premier sujet du chant réclamait la batiste de ces fourreaux flottants, alors que celle d’une étoile de la danse exigeait la soie d’un maillot et la mousseline d’un tutu?
Et l’on plaida.
Amusé, l’_Eclair_ prit soin d’éclairer et de corser le débat par quelques interviews qui ne furent pas sans saveur.
L’inoubliable créatrice du rôle, Mlle Sybil Sanderson, morte depuis si tristement, Mlle Jane Harding qui le reprit, Mlle Jeanne Andrée qui le joua à Toulouse et Mlle Subra furent interrogées. Toutes rirent et haussèrent les épaules aux prétentions extra-pudibondes de la Phryné normande.
—Faut de la pudeur, pas trop n’en faut, déclaraient Mlle Jeanne Andrée et Mlle Harding, résumant cette affaire de maillot, ajoutait avec un triomphant sourire:
—Toutes les femmes ne sauraient le porter. Il ne supporte pas les maigres[491].
C’était là sans doute le vrai dessous de cette question de dessous. Mieux que le maillot, le pantalon se prêtait aux «petits coussins bien mollets et délicats» que célébrait Brantôme.
A quoi tient la Pudeur!
Aux répétitions, la question ne se serait pas posée: le costume de répétition, mi de scène, mi de ville, ne comporte ni maillot, ni tutu: sous de courts jupons ballonnants, le tutu se trouve remplacé par un pantalon, rentré dans les bas.
Sa claustration à part, il ne diffère pas beaucoup des pantalons ordinaires.
Dès 1844, Albéric Second le décrivait ainsi dans ses _Petits Mystères de l’Opéra_:
«Le costume des danseurs et des danseuses à la classe ressemble beaucoup à celui de Paul et Virginie, tels du moins que je les ai vus représentés à l’Ambigu-Comique par M. Albert et par Mlle Eugénie Prosper. Les femmes sont coiffées en cheveux et décolletées; elles ont les bras nus, leur taille est emprisonnée dans un étroit corsage. Un jupon, très court, très bouffant, soit en gaze, soit en mousseline rayée, leur descend jusqu’au genou. Leurs cuisses se dissimulent chastement sous un large caleçon de calicot impénétrable comme un secret d’État[492]».
Pas si impénétrables que cela, les secrets d’État: il y a des dossiers qui circulent et dont il ne fait pas bon à un journaliste d’avoir la copie en mains, surtout s’il est de l’opposition.
Ce pantalon est d’ailleurs envié par les figurantes qui croient s’élever à la dignité de danseuses en le revêtant. Le docteur Véron, qui était payé pour bien connaître le personnel de l’Académie de musique et de danse, a signalé cette faiblesse de ces dames de la figuration et l’a agréablement raillée.
«Pour peu qu’une figurante ait des prétentions à un avenir de danseuse et qu’elle soit dans une brillante position, elle a même, comme les premiers sujets, un costume de danse, caleçon en percale, tombant au-dessus du genou, bas de soie blancs, chaussons blancs ou couleur de chair, petite veste d’une coupe élégante en piqué blanc[493]».
Malgré que les pantalons aient perdu de leur largeur, le costume de répétition n’a cependant guère changé. Il apparaît sous la plume de Richard O’Monroy, encore à peu près tel que l’avait décrit Albéric Second:
«Dès neuf heures, Mlle Adelina Théodore commence sa leçon sous la coupole au neuvième étage. Les petites sont en tenue de travail: corsage de nansouk blanc, trois jupons de tarlatane blanche, ceinture en satin bleu, rose ou mauve, suivant la fantaisie de la fillette. Pantalon de percale roulé dans les jarretières pour bien laisser voir les genoux; bas et souliers roses»[494].
La fillette peut grandir et passer d’une classe dans une autre, le pantalon reste le même. N’ayant plus rien de l’enfant, ces demoiselles le conservent, quelle que soit leur hiérarchie dans le quadrille. Les planches du maître aqua-fortiste Renouard nous l’ont rendu familier, les illustrés en ont souvent esquissé la silhouette et, dans deux nouvelles, Carolus, Brio s’est plu à en évoquer le souvenir[495].
Sur des scènes moins officielles, le pantalon reste de mise pour les répétitions, mais la fantaisie de chacune peut en varier la couleur. Celui de Mlle Casciani, de la Gaîté-Rochechouart, était vert, mais sa fraîcheur laissait, paraît-il, à désirer, et ce fut l’objet d’un de ces petits procès que, dans le _Figaro_, Albert Bataille contait avec tant d’esprit.
On répétait la revue de l’année: _Tout à la Gaîté_.
«Tout à coup, une des artistes, Mlle Casciani, fait irruption sur la scène, en criant:
—C’est insupportable! On a encore fait des méchancetés à mon pantalon. Un pantalon de soie vert qui vaut 30 francs! Le voilà tout déchiré!
«Chœur des petites camarades de loge de Mlle Casciani:
—Votre pantalon! Ah! il est joli, votre pantalon! Il est tout usé, tout effiloqué, il a traîné partout. Nous y avons piqué une rose et nous l’avons exposé dans la loge pour nous faire rire.
«La querelle s’envenima. Mlle Nelly, dite Démeah, une toute petite femme pas plus haute que ça, que Mlle Casciani semblait prendre plus particulièrement à partie, riposta en traitant sa camarade de grande comtesse de la rue sans le sou!»[496].
Bref, cela finit par une de ces crépées de chignons qu’aurait chantée Homère et dont la butte sacrée semble avoir conservé le monopole. Mme Varlet, directrice de la Gaîté, dut intervenir; il fallut toute son autorité pour faire expulser la toute petite demoiselle Démeah, que la colère avait grandie à la hauteur de feue Hermione.
L’expulsion fut vive: l’enfant ne reçut point deux balles dans la tête, mais quelques bleus sur diverses parties du corps, dont elle offrit au tribunal de faire la preuve, en réclamant à son indigne directrice 2.000 francs de dommages-intérêts.
Hélas! nous ne sommes plus aux temps divins de Phryné. La onzième chambre n’offre que de lointains rapports avec le tribunal sacré des Héliastes. Mlle Démeah ne put se montrer, comme la Vérité, toute nue, et faute d’avoir pu produire cet argument, se vit condamner à payer à sa directrice l’amende qui lui avait été infligée. Le tribunal peu galant y joignit les frais du procès.
Moralité: il n’est pas bon de piquer le pantalon d’une femme, même avec une rose, et il convient encore moins de prêter à une de ses petites camarades une lignée qui ne descend pas même des mansardes.
Ces dames de la Porte Saint-Martin auraient été bien embarrassées, certain soir de la saison 1841-1842, de piquer quoi que ce soit au maillot de Lola Montès. Préludant à ses excentricités bavaroises et aux coups de cravache qui la rendirent fameuse au pays de Louis II, l’artiste ne s’était-elle pas avisée, ce soir-là, de danser sans maillot.
Outre que c’était une manière délicate d’imposer son nom et sa personnalité—point rebelle à la réclame—au Tout-Paris de l’époque, Lola avait vu là un moyen de «réduire au désespoir un amant qui, le matin, avait rompu avec elle»[497].
Je ne sais si le volage se consola de cette rosserie qui aurait pu surtout être une roseraie, mais ce fut pour Alfred Delvau l’occasion, vingt-cinq ans plus tard, d’un accès de pruderie assez inattendu.
Que diable, au _Théâtre de la rue de la Santé_[498], dont il a passé pour l’historiographe[499], la feuille de vigne n’existait guère qu’à l’état de légende et son _Dictionnaire de la Langue érotique_ semblait plutôt célébrer la feuille à l’envers.
Triste, égrotant ou simplement vieilli, Delvau, revenu des dialogues assez audacieux de l’_Enfer de Joseph Prud’homme_ du bon Monnier écrivait donc, en 1867, dans ses _Lions du Jour_:
«L’année 1841-1842 ne fut pas précisément une année calme: de grosses tempêtes politiques la bouleversèrent d’un bout à l’autre et empêchèrent qu’on ne prit au fretin des événements l’intérêt qu’on a l’habitude d’y prendre à Paris, où les petites choses occupent plus que les grandes, où l’on s’occupe plus de l’apparition d’un clown que d’une déclaration de guerre à l’Autriche. Aussi ne faut-il pas s’étonner de l’accueil relativement tiède que les Parisiens de cette époque firent à une danseuse excentrique de la Porte Saint-Martin,—dont l’excentricité consistait surtout à danser sans maillot.
«Sans maillot! _Proh pudor!_ O dieux immortels! Qu’aurait dit le très vertueux M. de La Rochefoucauld, lui qui faisait rallonger d’un pied les jupes des danseuses de l’Opéra?[500] Ce qu’il aurait dit, je n’en sais rien; d’ailleurs, s’il avait été directeur de l’Opéra, il n’était pas directeur de la Porte Saint-Martin,—et c’est à la Porte Saint-Martin qu’avait eu lieu cette contravention aux réglements de police et aux plus simples lois de la décence»[501].
Lola semblait, au surplus, avoir atteint le but qu’elle poursuivait. On parla d’elle.
«On parla pendant quelques jours de cette révolutionnaire du corps de ballet, on se passionna pour et contre elle, tant et si bien que son nom, inconnu la veille, franchit la rampe, puis la salle, et rebondit comme un volant sur toutes les raquettes du boulevard. C’était sans doute tout ce que voulait Mlle Lola Montès»[502].
Eh bien! non, M. Sosthène de La Rochefoucauld, s’il avait encore eu voix au chapitre, n’aurait rien dit, ou plutôt aurait souri d’aise, car ce n’était là que du «chiqué», comme on dit dans les derniers promenoirs où la boxe éveille encore quelques frissons. Si Lola n’avait pas de maillot, elle avait, me suis-je laissé dire, un pantalon... Le prédécesseur de M. Bérenger et de M. Dujardin-Béaumetz n’en demandait pas davantage, c’était même exactement ce qu’il avait prescrit.
QUESTIONS DE FORMES
_Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée._
A. DE MUSSET.
QUESTIONS DE FORMES
Soudain, harmonieuse et plaintive comme la vibration chevrotante d’une chanterelle qui se brise, une voix murmura:
—J’étais la pudeur des femmes et la sauvegarde des maris qui savaient leur honneur suffisamment cadenassé dans la prison de ma batiste. Toutes les agaceries des bas chavireurs de vertu et des jupons semeurs de désirs venaient piteusement échouer devant le «tu n’iras pas plus loin» de ma citadelle inexpugnable. Le canapé lui-même ne pouvait rien contre moi. Il fallait la complicité du Lit pour me vaincre. Le Lit c’est-à-dire la chute préméditée et résolue, c’est-à-dire cette décision qui n’habite jamais l’esprit flottant des femmes _la première fois_. Mais, un jour, une perverse survint qui, d’un large coup de ciseaux, troua mon bouclier.
«Et la femme fut perdue.
—Qui donc es-tu, toi qui te lamentes? s’enquit le Canapé qui ne ricanait plus...
«Et la voix répondit, plaintive et mélodieuse, comme la vibration chevrotante d’une chanterelle qui se brise:
—Je suis l’âme du pantalon fermé[503].»
Cette légende, contée par Léo Trézenik, est charmante, comme toutes les légendes; mais, ce n’est qu’une légende, et il n’y faut point chercher quelque chose ressemblant, même de loin, à la Vérité. La Vérité n’a jamais porté de pantalons et la femme les a rarement portés fermés.
Sans remonter aux «caleçons de toile d’or et d’argent» du règne de Charles IX et au maillot de Notre-Dame de Thermidor, le pantalon, tel que l’imposa la crinoline, semble avoir été généralement ouvert. Les patrons de la _Lingère parisienne_ et les dessins de la _Mode illustrée_ indiquent même qu’il l’était terriblement.
Les petites fentes latérales permettant d’en limiter la fente et, au besoin, de les porter fermés, n’apparurent que plus tard. A ses débuts, sous le Second Empire, le pantalon était entièrement ouvert par derrière. C’était, au surplus, sa seule ressemblance avec celui de nos contemporaines.
La princesse de C... se rendant à un rendez-vous avec un pantalon fermé fut et restera heureusement l’exception.
L’«inexpressible» avait déjà assez de peine à se faire admettre dans la toilette des dames, pour ne pas aller les indisposer davantage encore contre lui par les inconvénients résultant de sa claustration.
Bien peu eussent alors consenti à s’embarrasser de la gêne d’un pantalon fermé. De nos jours même, combien préféreraient s’en passer, plutôt que d’en supporter la tyrannie?
Il peut être utile—et de règle dans certains couvents—sous les jupes courtes des fillettes, mais, le plus généralement, il disparaît, à mesure que s’allongent les jupes.
Le jour où il s’ouvrira, comme ceux de la mère et des sœurs aînées, n’est pas attendu avec moins d’impatience que, jadis, le jour où on devait le quitter. Ce jour-là, la gamine se sent presque femme: c’est pour elle un peu la robe prétexte, et que d’excellents prétextes pour les porter ouverts.
Même enfants, beaucoup les ont toujours portés ainsi. Il y a cinquante ans, _la Mode illustrée_, ne les prévoyait pas autrement pour les fillettes. Le pantalon fermé ne vint que plus tard et la bourgeoisie seule en a adopté l’usage.
Si sa claustration est parfois obligatoire, il y a bien des pensionnats où cette règle draconnienne est inconnue: la plupart des élèves, quel que soit leur âge, les portent fendus, et les curieuses—je n’ose écrire les vicieuses—profitent de ce «large coup de ciseau» pour se livrer entre elles à de menues comparaisons et à de petits concours, que la morale ne saurait pleinement approuver.
A Montmartre qui, cependant, oublie vite, on se souvient encore de Pierrette Fleury, cette jolie fille, qui trouva dans l’éther le suprême sommeil, et dont Antonin Reschal avait fait le prototype de son héroïne. Pierrette confesse, dans le roman, à son père ce détail de mœurs et lui demande de substituer à ses culottes ouvertes des pantalons fermés. Ces jeux de l’école ne lui disent rien encore:
«J’ai eu aujourd’hui la visite de papa. Cela m’a rendu de belle humeur. Il y a si longtemps qu’il n’était venu. Il avait ses poches pleines de bonbons et de chocolats qui vont faire notre bonheur, à Eve surtout, pendant au moins... quarante-huit heures. A un moment il m’a demandé avec tendresse, en me prenant sur ses genoux, si je ne manquais de rien, ne désirais aucune autre chose... Aussitôt, je lui répondis, car je l’aurais oublié:
—Oh! si mon petit père, je voudrais bien que tu m’envoies des pantalons fermés.
—???
—Oui, papa chéri, ai-je continué, parce que quand nous jouons avec mes petites camarades, dans le jardin ou en promenade, à faire des dessins sur le sol ou autres amusements, groupées en rond, elles montrent toutes leur «petit Jésus» sans rougir, se regardent et se jettent du sable dessus. N’est-ce pas que c’est sale? Et puis encore lorsqu’elles vont au petit endroit, toujours par deux ou trois, elles s’alignent le long d’un mur ou d’une haie, les jupes relevées, et c’est à celles qui enverront le jet d’eau le plus loin[504]...
«En me couvrant de baisers, il m’a promis de m’envoyer six pantalons hermétiquement clos.»[505]
Dans le peuple et à la campagne, où elles sont seules à en porter, les gamines ignorent la gêne du pantalon fermé, et c’en est une fameuse, me suis-je laissé dire, par d’aimables femmes, qui, moins heureuses, y avaient été longtemps assujetties.
Incommode jusqu’à quinze ou seize ans, le pantalon fermé, dont elles ont conservé le plus désagréable souvenir, n’est pas tolérable pour une femme. Le rendez-vous hâtif, la folie qu’il ne faut pas contenir des mains qui s’égarent, l’occasion, la mousse des bois ou la profondeur des divans, la femme ne saurait les porter ainsi. Puis, comme disait une autre, non sans sourire, avant que de fausser compagnie à son cavalier, à la lisière d’un petit bois, où, preste, elle disparut: «la nature a certains besoins, n’est-ce pas?»
Délicieuse enfant, elle tenait le milieu, peut-être plus juste que sage, entre le libre parler de Mmes de Choisy et de Cavoye[506] et la coupable pruderie de certaines jeunes femmes, qui préfèrent souffrir et risquer la gêne et l’ennui d’«un accident», plutôt que de confesser une de ces faiblesses dont l’amante la plus irréprochable n’est pas exempte.
Et quel ennui d’avoir à relever ses jupes on ne sait jusqu’où—quand elles étaient entravées, c’était même quasi-impossible—pour aller chercher les boutons du pantalon et avoir à le baisser ensuite! C’était là un terrible embarras, sinon un danger: la femme peut être «pressée» et il y en a qui attendent toujours la catastrophe imminente pour se décider à obéir aux lois de la nature.
Au reste, si la pudeur semble conseiller aux fillettes l’usage du pantalon fermé, pour éviter d’en laisser trop voir, dans leurs jeux, sous leurs jupes courtes, on peut se demander si l’hygiène et la pudeur marchent de pair à ce point de vue?
Aux inconvénients qu’on lui connaît, le pantalon fermé en joindrait, paraît-il, un autre, qui ne serait pas sans rappeler les caleçons de laine et les esprits vitaux du recueil de Corona.
Moraliste plus qu’on s’y devrait attendre, Jean de Villiot signale cette particularité dans sa _Maison de Verveine_:
«Le contact, on le sait, est le plus grand ennemi de la chasteté de la femme.
«Qu’elle porte des vêtements amples et son tempérament restera calme.
«Les religieuses ne portent point de pantalons[507].
«Les paysannes, qui sont en somme assez chastes, n’en portent pas non plus, et quand elles se penchent on voit leurs cuisses nues par dessus leurs bas sans jarretières[508].
«Au contraire, toutes les femmes de plaisir—professionnelles ou autrement—portent des pantalons et les plus élégants qui soient, tandis que la vieille fille prude, les plus hideux possible, et souvent n’en a pas.
«Je connais une dame qui non seulement ne veut pas de ce vêtement pour elle, mais encore ne permet pas à ses filles d’en porter.
—C’est immodeste, dit-elle.
«Cela rapproche la femme par certains côtés du sexe contraire[509].
«Quand le pantalon est fait de toile et fendu, il est ainsi féminisé, si je puis dire, à un point qui neutralise les dangers auxquels je fais allusion»[510].
Les médecins et les hygiénistes s’élèvent au contraire contre les dangers et les méfaits des pantalons ouverts et conseillent sans pitié à la femme la claustration absolue de ses charmes secrets, pour lutter contre l’indiscrétion et l’invasion des microbes[511].
La doctoresse Schultz qui est femme, connaissant les inconvénients du pantalon fermé, en conseille bien l’usage, mais a trouvé une solution élégante qui consiste à les porter... ouverts:
«Question de décence chez les petites filles, à robe courte, c’est pour les femmes adultes une question d’hygiène: les pantalons fermés seuls protègent les parties intimes du corps contre les poussières soulevées par les jupes et les jupons.
«En hiver, ils tiennent plus chauds.
«Mais les pantalons fermés boutonnés sur le côté ne sont pas très commodes pour les femmes, gênées dans leurs mouvements par le poids et la longueur de leurs jupes et jupons.
«Dans ces cas, on peut adopter un pantalon fermé, mais à dispositif différent du modèle courant; par exemple, _un pantalon à fermeture croisée_»[512].
Mme Schultz donne en note la description de ce pantalon, et, à la lire avec un peu d’attention, on a tôt fait de s’apercevoir que ce n’est autre chose qu’un pantalon ouvert, d’un modèle un peu différent, voilà tout:
«Ce pantalon fermé sur les côtés et aussi dans sa partie supérieure en avant, est ouvert en bas et en arrière. Les deux côtés de l’ouverture sont assez amples pour pouvoir se croiser l’un sur l’autre et, de la sorte, se superposer.
«Pour ouvrir le pantalon sans le défaire, il suffit de faire glisser le fond du derrière sur la coulisse, en amenant le bord vers la hanche de son côté».
C’est-à-dire que, par devant, la fente ne commence qu’à environ 16 centimètres du biais formant ceinture, alors qu’elle s’en ouvre généralement à 3 ou 4 centimètres, quelquefois moins, laissant les jambes presque indépendantes l’une de l’autre, tandis que, par derrière, elle se continue jusqu’à la coulisse.
Ce pantalon peut donner, par devant, l’illusion d’être fermé, mais il est parfaitement ouvert. Des jeunes femmes qui les portaient ainsi n’ont jamais, que je sache, songé à en nier l’ouverture et cherchaient par le croisement des bords de la fente, non à éviter les microbes, dont elles se souciaient peu, mais à empêcher, ce dont elles se souciaient beaucoup, la chemise de s’échapper par derrière et de former pan.
C’était, confessèrent quelques-unes, l’unique moyen qu’elles eussent trouvé d’éviter cet «horrible pan» et elles n’y étaient jamais arrivées avant de porter des pantalons entièrement ouverts, dont les bords de la fente pussent croiser par derrière.
«Le pantalon, écrivait Bertall, s’attache sur le corset, soit à l’aide d’un ruban-ceinture, soit à l’aide de boutons disposés pour cela»[513].
Longtemps, il n’en fut plus ainsi.
Espérant s’amincir et se faire la taille plus fine, beaucoup de femmes se mirent à les porter non _sur_ le corset, mais _sous_ le corset. Ce fut un genre. Puis, à certains moments, il leur semblait appréciable de pouvoir enlever leur corset, sans avoir à défaire leur pantalon.
Un corset dans lequel on étouffe ou une barbe de la veille chez le partenaire, il n’en faut souvent pas davantage pour gâter le plaisir le plus fugitif et enlever tout son charme à la fantaisie d’une jolie femme?
Il y eut mieux: d’autres, pour éviter de chiffonner leur «chemise garnie», enfilèrent le pantalon, non seulement sous le corset, mais sous la chemise. Des théâtreuses et des professionnelles de déshabillés lancèrent cette mode; les femmes du monde n’eurent garde de ne pas la suivre et, si éphémère qu’elle ait pu être, des spécialistes des dessous, comme Mlle Marguerite d’Aincourt, préconisèrent ce «soin qu’il ne faut pas négliger et que prennent toutes les femmes de goût»[514].
Qu’il fût porté sous le corset ou sous la chemise, comment eut-on voulu qu’un pantalon fut fermé?
Une indiscrétion me fit connaître l’embarras d’une Pierrette qui, à un bal travesti, avait cru devoir revêtir sous ses jupes courtes un pantalon fermé et avait eu l’imprudence de le mettre sous le corset: il fut terrible. La pauvre femme dansa pour oublier. Put-elle ne pas s’oublier?
Et ce fut la mode des corsets longs et des jupes collantes, quand elles n’étaient pas entravées. Le pantalon reprit d’autant plus la place que lui assignait Bertall que souvent, le plus souvent même, il tint lieu de jupon. Mais, monté sur biais, n’ayant plus de ceinture, «les fentes de côté, les boutons, les boutonnières sont supprimés»[515], le pantalon n’en restait pas moins ouvert.