Le Pantalon Féminin

Part 18

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Elles avaient pour elles le sourire de la jeunesse. La Goulue restait gracieuse dans ses pires audaces et Rayon d’Or n’était pas sans charme.

On faisait cercle, alors, autour du quadrille et les premiers accords en étaient bienvenus. Aujourd’hui, les étrangers et les provinciaux sont seuls sensibles à ces expositions de lingerie faites pour la montre. Ces bouillonnements de dentelles et de jupons paraissent dater d’une autre époque.

Des dames que leur âge et que leur corpulence devraient rendre respectables, sous l’aveuglante lumière des projecteurs électriques manœuvrés par les pompiers de l’établissement, tournent, sautent, se troussent et automatiquement lèvent la jambe. Numéro vieilli, dont l’attrait semble depuis longtemps disparu, et qui a perdu tout imprévu et tout charme, c’est moins de la danse que du maniement d’armes.

Cela tient à la fois de la progression et du dernier salon où l’on... passe. On s’attend à entendre tomber les crosses et claquer les bretelles de fusils; on attend, aigrelet, le bruit d’un timbre.

De ce quadrille à son agonie, André Warnod a gravé une eau-forte très poussée. C’est une véritable épreuve d’amateur. Qu’il veuille bien me permettre de la reproduire comme un document précieux pour l’histoire de ce temps:

«Mais un timbre électrique résonne, assourdissant. A cette sonnerie, les grosses femmes, en robe de soie de couleur vive et en corsage de lingerie, s’agitent, se lèvent, secouent leurs jupons.

«Le chef d’orchestre a levé son bâton et l’orchestre qui, tout à l’heure, dévidait l’interminable écheveau des airs langoureux d’une valse viennoise, éclate de rire, fuse en feu d’artifice, et commence un refrain gaillard du grand Offenbach. Une projection électrique descend et trace un rond lumineux sur le plancher du bal... Comme des goélettes fendant les lames, les femmes du quadrille, toutes voiles dehors dans un bruissement de dessous éblouissants, fendent la foule houleuse.

«Les voici debout, chacune à leur place. Leurs jupes déjà s’agitent, on dirait que les dessous qu’elles retiennent captifs ont hâte de se déployer et ne veulent plus attendre. La grosse Nini tire la jarretière rouge qui retient son bas blanc; un peu de chair grasse et blonde apparaît entre ce bas et les dentelles du pantalon; une autre frotte la semelle de ses souliers sur la planche à colophane. Mais voilà qu’en avalanches, en roulements de tambour, en ronflements des cuivres, en appels stridents des trompettes, le quadrille commence, et tout change. Les grosses dames de tout à l’heure retrouvent une agilité dont elles ne semblaient pas capables; elles vont, viennent, tournent, tourbillonnent comme des toupies, lèvent la jambe plus haut que la tête et bondissent, comme fouettées par les rafales des cuivres qui éclatent, là-haut sur le balcon de l’orchestre.

«Elles sont à présent toutes les quatre sur la même ligne; leurs dessous déployés orgueilleusement ne font plus qu’une seule et même chose, qui semble animée d’une seule et même vie: les mouvements crapuleux des torses, des croupes et des hanches qui roulent mettent en mouvement toute cette masse de batiste et de dentelle, qui moutonne, frissonne, s’agite, s’enfle et s’amplifie. Les projecteurs électriques dardent leurs flots de lumière qui exagèrent cette blancheur, colorent les ombres de bleu et de mauve; les rubans des jupons montrent leurs couleurs vives, rouges ou vertes, et toute cette blancheur est soutenue par le rose de la chair, qui apparaît, chaude et dorée, toute baignée de lumière et voilée par les dentelles qui se retroussent aux mouvements de la danse.

«Ce sont les dessous magnifiques qui vivent et non plus les danseuses. On ne les voit plus, elles n’existent plus; on n’a plus devant soi que de grandes fleurs ardentes, fleurs de linge intime, qui s’étale impudiquement, avec, au centre, comme un pistil provocant, une jambe qui s’agite éperdument, jambe gaînée de blanc, de rose ou de vert, avec la jarretière éclatante, ou bien une jambe toute nue jusqu’à la chaussette noire, et toutes ces jambes dans un mouvement qui devient hallucinant, tournent, s’agitent et battent l’air, comme affolées par la musique infernale des cuivres et de la grosse caisse qui scande et marque la mesure.

«Maintenant il n’y a plus qu’une danseuse toute seule dans la lumière brutale. Un grand chapeau rouge, empanaché et lourd, couvre ses cheveux jaunes, et son abondante poitrine qu’aucun corset ne soutient, suit les mouvements de la danse. Avec ses yeux peints et son sourire trop rouge, avec sa chair fatiguée et ses hanches de robuste gaillarde, elle évoque toute, les crapuleuses luxures.

«Elle a des bas noirs et des jarretières rouges, les pas qu’elle fait sont d’abord menus, sautillants, timides. La jupe est ramassée comme par un geste de pudeur, et puis, tout à coup, les dessous se déploient comme un étendard, la femme se renverse en arrière, et, la jambe dressée, commence sa danse éperdue, libérée de toute entrave, hors d’un pantalon trop court qui remonte pour qu’on voie de la chair nue... Et puis, dans un écroulement, le pied pointé tout droit se lance en avant et la femme s’abat dans un grand écart qui semble l’écarteler, tandis qu’autour d’elle les dessous frissonnent encore avant de s’apaiser.

«C’est fini, l’orchestre se tait. La danseuse se relève et, par une dernière impudeur, tourne le dos au public, se penche en avant et relève ses jupes par-dessus sa tête[473]».

Le geste n’est pas nouveau. Il était familier à la Goulue, qui, sous la transparente batiste de son pantalon, avait accoutumé de faire ainsi saillir le double globe de ses fesses. Il était connu des habitués de l’Élysée et un dessin de Heidbrinck le célébra dans le _Courrier Français_[474].

Ces exhibitions eurent à subir, durant deux ou trois hivers une rude concurrence. Aux retroussis de la danse, le music-hall, malin, avait opposé les _déshabillés_. Ils firent fureur et il n’y eut bientôt pas concert, dont une des pensionnaires, ne laissât, chaque soir, pour l’édification et la joie du public, tomber ses jupes, pour apparaître ensuite en pantalon, puis en chemise, à moins que ce ne fut le contraire. Le scénario variait peu.

On me voit d’abord en chemise Puis m’vêtir sans plus de façon. Si vous saviez comm’ je suis mise Et comme ce spectacle grise Le public un peu... polisson[475].

Le public s’en grisa si bien même qu’il ne tarda pas à s’en fatiguer, puis, vint le dégoût.

Avec son sens aigu et si vivant de l’actualité, Georges Montorgueil a consacré aux _Déshabillés au Théâtre_ un de ces délicieux volumes qui déjà font prime dans le monde des bibliophiles et que plus tard se disputeront les chercheurs et les curieux[476].

La _Revue déshabillée_, jouée en 1894 aux Ambassadeurs, avait permis à M. Clémenceau, chez qui le journaliste n’est pas inférieur à l’orateur, de faire joliment, dans _le Grand Pan_[477], le procès de ces amusements. Mais, pour qui veut étudier cette phase de notre décadence dramatique, l’étude de G. Montorgueil constitue un document sans pareil, auquel on ne peut pas ne pas se reporter. C’est une page amusante et pimentée à joindre à l’histoire des petits théâtres, des très petits théâtres, moins du boulevard que de Montmartre, car la petite fête avait commencé sur la butte, et, après un court hégire sur les scènes plus somptueuses des boulevards, elle vint y finir, comme toute fête qui se respecte.

Mlle Cavelli avait inauguré à Lyon ce genre de spectacle, puis, encouragée par le succès, elle vint le reprendre, rue des Martyrs, chez les époux Verdelet, les successeurs de Jehan Sarrazin au Divan Japonais.

La scène était simple, les dessous plus simples encore.

«Un piano joua à l’orchestre et une dame en toilette de ville, le chapeau sur la tête, silencieuse, entra. Sans une parole, avec une lenteur calculée, elle ôta son chapeau, dénoua sa voilette, se déganta. Elle regarda un portrait d’homme au mur, soupira, et sa pensée s’arrêta sur son corsage qu’elle dégrafa, pour le complètement retirer. Elle apparut en corset...

«A présent, elle enlevait son jupon, et, sans gêne, par le théâtre, allait et venait en pantalon, grimpait sur une chaise, griffonnait un petit billet.

«La lingerie n’était point de fantaisie; la chemise était tout bonnement une chemise; le corset servait tous les jours, et le pantalon était celui que Mlle Cavelli avait mis pour venir à la répétition...

«L’action se développait suivant des règles très anciennes qui existaient déjà peut-être avant Aristote: la belle enfant ôtait son pantalon, et comme il est d’usage, une jambe d’abord, l’autre ensuite. Elle empoigna l’armature du corset qui lâcha prise et délivra la taille. Elle eut le geste traditionnel, sous les seins, qui caresse l’épiderme affranchi.

«Elle était en chemise, maintenant; là, comme chez elle, sans plus de façons, sans une excuse d’art, sans une recherche de costume, sans un fanfreluchage conventionnel; sans rien qui atténuât la vulgarité de son dévêtement. Il lui restait ses bas; elle s’en défit, chaussa de petites mules et, contre une chemise de nuit, troqua ouvertement sa chemise de jour. Ainsi parée, fit quelques mines, agacée, violenta l’oreiller, souffla la bougie, et la toile tomba...»[478]

Perplexe et un peu troublé, un censeur avait assisté à la répétition. Le lendemain, à la première, la voix un peu cassée d’un voyou prit soin de rappeler à l’artiste, avant qu’elle se couchât, un détail omis:

—Et pipi?

Mlle Cavelli fit mine de ne point entendre.

La qualité des dessous ne changea guère sous le proconsulat de Maxime Lisbonne. Mais, tout Paris étant monté à Montmartre pour assister au _Coucher d’Yvette_, le Coucher—une politesse en vaut une autre—à son tour descendit à Paris.

A l’Alcazar, Mlle Holda, une brune, puis Mlle Lidia, une blonde, se déshabillèrent en plein air, sous les regards allumés du public qu’enchantait une pareille aubaine.

Des adolescents frissonnaient et de vieux messieurs ruminaient des stupres.

C’était toujours le _Coucher d’Yvette_, mais ce n’était plus l’honnête lingerie de petite bourgeoise dont le mari fait ses vingt-huit jours, de Mlle Cavelli.

Effrayée par le naturalisme du linge exact, la Censure, cette péronnelle, avait imposé aux jolies déshabillées le mensonge du linge de soie, ses plis lourds et cassants.

Qui dira jamais les torts de la rime?

Ceux du linge de soie ont été dits, et souvent.

Déjà, dans le _Courrier Français_ que cette enquête amusait,—et nous donc—Mlles Valti et Camille Stéphani, avaient déclaré lui préférer «la batiste avec des dentelles»[479], «du linge léger, fin, blanc, mais pas excentrique, _honnête_»[480]; Yvette Guilbert avait spécifié le tissu de ses pantalons: «les mêmes toujours, en toute saison, de la batiste»[481] tandis que Mlle Léonie Gallay avait pour la soie un mot d’une amusante brutalité:

—C’est bon pour les femmes qui ne se lavent pas![482]

M. Georges Montorgueil a provoqué, de la part des plus spirituelles déshabillées de l’époque, des confessions non moins piquantes. Les résultats de l’enquête restèrent les mêmes, la condamnation du linge de soie au profit de la batiste.

Non vouée encore aux mystères de la carburation et à la protection des pures amours—on se gare comme on peut—Mme Bob Walter, dont le pauvre Lorrain connut surtout le trousseau de clefs, livrait ainsi la clef de son trousseau:

«Monsieur,

«J’aime la chemise et le pantalon en fine batiste avec entre-deux et volants de valenciennes bien teintée dans la nuance ivoire, avec, sur les épaules et au bas du pantalon, des nœuds assortis au jupon qui devra être de même étoffe que le corset; beaucoup de froufrous sous le jupon que je trouve joli en taffetas Louis XV avec des volants en mousseline de soie et le corset garni de dentelle très écrue, avec des trou-trous dans lesquels on passe de la comète qui forme au haut du corset un chou très léger et gracieux.

«Pour compléter la Parisienne, chaussez et gantez-la d’une façon irréprochable, jetez-lui une robe de rien du tout qui la moulera et... laissez-la marcher comme elle seule en a le secret.

«C’est le bijou que le monde nous envie.

«Ainsi soit-il.

«Bob WALTER.»

«La réponse, aux nuances près, fut de tous côtés identique. La batiste et le linon réunirent les suffrages à l’unanimité contre la soie dans la chemise. «Du linge de fille», m’écrivit Renée de Presles, dont le mépris s’afficha en termes, il m’en souvient, encore plus colorés. Elle spécialisait ses habitudes dans le pli qui ajuste la chemise et dans l’échancrure du «pantalon à jabot» son triomphe.

«Linge fin, souple et blanc, répondit Suzanne Derval; le transparent n’est pas pour me déplaire. Mais entendez ce transparent qui simplement se rose au contact, comme si timide, il rougissait des frôlements voluptueux. Les rubans dans les bleus éteints mouraient avec grâce, m’a-t-on dit, dans le fouillis discret de mon déshabillé, et Chaplin, pour ses Rêves, mettait à mon cou, quand ma gorge était nue, la largeur d’un collier de satin.

«Mais Angèle Héraud s’étonne de cette question:

«Une formule? Il y en a donc? Ce qui est chose de mode est vrai ce soir. Sera-ce vrai demain? Je n’aurais pas le temps de vous dire la couleur de mon jupon que ma coquetterie, obéissant à je ne sais quelles lois inconstantes, sa couleur en sera déjà changée. J’ai l’horreur des bas blancs mais parce qu’on porte des bas noirs. Si l’on portait des bas blancs, j’aurais horreur des bas noirs.

«Mes chemises sont de façon berthe, c’est que j’ai la gorge évasée;—ce n’est pas un axiome de toilette, ce n’est qu’une application. Et du reste, suivant mon goût qui est mobile, il ne me déplaît pas que l’ensemble apparaisse honnête, encore que l’embarras soit grand d’y sûrement arriver.

«La première femme qui mit un pantalon fut tenue pour immodeste: l’immodestie de notre temps consisterait à s’en passer. La puce qui m’obligea une centaine de fois à un déshabillé sommaire a livré tout le secret de mes dessous. Ils trahissaient mon état d’âme autant que la dominante de la mode; les jours de chagrin, vous ne me feriez pas mettre une chemise rose pour tout l’or du Transvaal. Quant à mes jarretières, elles ont leur langage: mais c’est un langage chiffré dont je ne donne pas, Monsieur, la clef à tout le monde.

«Angèle HÉRAUD»[483].

Et les déshabillés se succédèrent. Aux Folies-Bergère, Mlle Renée de Presles, cette jolie fille, morte, un jour de juillet, de la poitrine, comme une grisette sentimentale, une sentimentale grisette de jadis, incarna le _Lever de la Parisienne_.

Une légère interversion: elle s’habillait.

Louise Willy—un nom qui porte bonheur—la fit se baigner et mérita, dans le _Coucher de la Parisienne_, d’être donnée, par un digne ecclésiastique, comme exemple de modestie à ses pénitentes.

«Elle conçut en pensionnaire qui joue aux Oiseaux ces scènes légères et plut par le piquant de ce contraste. Ambitieuse de jouer le Chérubin du _Mariage de Figaro_, dont elle avait la physionomie vive et délurée, elle était d’une chasteté mutine dans son coucher d’épouse.

«L’œil n’allait pas aux avant-scènes quêter le loyer du nu dont elle n’était au reste que peu prodigue, industrieuse à retirer sa chemise, sans maillot de corps, les seins libres, et pourtant si discrète qu’elle se laissa conter—et ce fut la satisfaction la plus heureuse qu’elle éprouva—qu’un curé d’une paroisse mondaine conseillait à ses jeunes pénitentes d’aller à l’Olympia prendre auprès d’elle des leçons de modestie.

«Elle avait envisagé toutes les nuances de ce rôle divers. Trop froide, on eût crié au _Maître de Forges_; trop amoureuse, son impatience n’aurait pu qu’être blessante. Elle choisit un moyen terme qu’elle définit par cette nuance paradoxale: «Je me déshabillais, dit-elle, comme pour un mari[484].»

L’atelier du peintre devait fournir également excellent prétexte à ces exhibitions. _On demande un modèle_, à Trianon, et _Le choix du modèle_, aux Décadents, eurent leur heure de vogue. A son tour, Suzanne Derval fut applaudie dans le _Portrait_, et, et à la recherche de sa _Puce_, Angèle Héraud se révéla parisienne jusqu’aux jarretières.

En attendant que s’en mêlât le bas commerce des cartes illustrées—elles n’avaient même plus à être transparentes—et des cinématographes de poche, au _Coucher de la mariée_, ce titre fleurant bon le XVIIIe siècle et ses polissonneries à la bergamote, succédèrent celui de la _Môme_ et la brutalité de son réalisme.

Ce n’était plus la femme du monde qu’aurait voulu être Holda à l’Alcazar, point davantage la parisienne incarnée par Renée de Presles aux Folies-Bergère, point même la petite bourgeoise, corsetée au Géant des Mers et empantalonnée à Pygmalion ou à la place Monge, que, sur ces mêmes planches avait été Mlle Cavelli.

Lamentable, minable, pitoyable; fleur de chlorose, fleur de fortifs; puberté à peine éclose et déjà fanée, au hasard des accouplements vagues; fille du trottoir et du faubourg; gigolette dont les lèvres, gercées sous le badigeon du rouge qui les ensanglantait, évoquait la mélancolie d’un refrain d’Eugénie Buffet: parée du nom joli et prétentieux à la fois de Myrtil, elle semblait synthétiser, pâlotte silhouette qui s’affalait, les rancœurs de la faim, l’odeur rance des garnis, un relent d’évier et de cuvette, toutes les détresses de la Ville, refluant du ruisseau débordé jusqu’à la rampe, qui, comme à regret, éclairait ces pauvretés.

Le luxe était aboli des surahs et des dessous aguicheurs. Ni soie joyeuse des jupons, ni froufrous soyeux des pantalons. Lorsque tombait la jupe de mérinos élimée par l’usage et lavée par la pluie et que la Môme apparaissait, en son impudeur tranquille de vendeuse de spasmes au rabais—sa fonction de toutes les heures—une indicible tristesse poignait et serrait le cœur.

Hors de la chemise, brûlée par l’eau de Javel des lessives, et du corset, lâche et déformé, dont, par places, la satinette, brillante d’usure, laissait apercevoir les baleines, les seins saillaient, jeunes encore et déjà blets, mous et incapables de se tenir.

Tout ce corps trahissait la fatigue, l’éreintement professionnel; le ventre semblait las, la croupe harassée.

Des bas troués, l’article des déballages, vrillonnaient autour des jambes maigres. Aux genoux cagneux, une faveur déteinte accoutumée à accrocher le regard de l’éventuel client, plaquait de sa tache les poignets du pantalon trop long, fripé et souvent porté, dont, mal close, la fente bâillait.

Ce n’étaient plus la débauche aimable et les somptueuses lingeries des arrivées de l’amour, mais, son prolétariat dans ce qu’il avait de plus navrant et de plus angoissant, un coin subitement dévoilé du Crime social.

Pour une fois, l’outrecuidance de Lisbonne porta juste et eut cette vertu: guéri de ces spectacles, le couple Prudhomme cessa d’y mener sa progéniture.

Des inquiétudes lui étaient venues pour ses fils quand ils auraient... trois francs.

LE TUTU

_Un petit jupon de batiste ou de mousseline cousu au milieu pour détacher les jambes: hauteur 30 centimètres, pas de garniture._

LA VIE PARISIENNE.

LE TUTU

Le mot est amusant et drôle. Il flatte l’oreille et éveille la curiosité.

Pour le gros public, il a l’attrait de quelque chose de mystérieux—il ne sait au juste quoi—touchant de près les danseuses et les protégeant contre l’insuffisance et les indiscrétions du maillot.

Souvent on le confond avec les jupes de gaze qui le recouvrent. Le Larousse, trop hâtivement consulté, autorise cette confusion et saurait-on demander aux journalistes d’en savoir plus long que le Larousse?

Citons d’abord la Loi et tâchons de ne pas tomber dans les erreurs de ses prophètes:

«Garniture de mousseline qui se faufile en haut du maillot des danseuses, de manière à leur former une sorte de caleçon bouffant.—Se dit aussi, par extension des jupes de gaze, courtes et flottantes des danseuses»[485].

Bertall, avec raison, donnait de l’objet une définition plus précise et avait le bon goût de ne pas étendre le sens du vocable:

«Les danseuses portent en outre par-dessus le maillot, pour servir d’intermédiaire à la jupe de dessus, un autre petit pantalon, très court, excessivement léger, en délicate mousseline, qui est destiné à tromper le regard et à nuager délicatement les formes au moment des effets de pied et des vertigineuses pirouettes.

«Ce pantalon se nomme un _tutu_»[486].

Ou un _cousu_ (mais le mot est moins drôle). C’est moins, à vrai dire, un pantalon qu’«un petit jupon de batiste ou de mousseline cousu au milieu pour détacher les jambes: hauteur, 30 centimètres, pas de garniture»[487].

Ernest Feydeau a même consacré au _Cousu_ une nouvelle à laquelle ne semble pas étranger le souvenir de la Nina et du comte Ricla. J’en détache cette définition de ce petit vêtement bizarre qu’à coup sûr ne portait pas la _demoiselle de bonne famille_ dont il a, sur le tard, rédigé les mémoires:

«Les ordonnances de police, très sévères en ce qui concerne le personnel féminin de l’Opéra, exigent que toute danseuse, en entrant en scène, quel que soit d’ailleurs son costume, porte sous sa courte jupe d’étoffe quatre jupons superposés en mousseline blanche, dont le premier doit être cousu entre les cuisses, d’où le nom de _cousu_ que lui donnent les demoiselles du corps de ballet, pour le distinguer des trois autres.

«Cette précaution, qui est appliquée même aux premiers sujets de la danse, est prise pour éviter que les accidents qui peuvent arriver au pantalon de soie couleur de chair qui s’attache autour de la taille de la danseuse, et dont la couture passe entre ses jambes, n’exposent les charmes les plus intimes de celle-ci à la curiosité du public».

Évidemment, ce n’est pas de la prose de Flaubert. Mais au souvenir de Casanova se mêle un parfum à peine atténué de la phraséologie de Sébastien Mercier. On y reconnaît comme de vieilles connaissances, dont le pantalon couleur de chair n’est pas la moins marquante. On ne retrouve pas davantage dans ces vers consacrés au _tutu_ par M. Maurice Magnier la superbe de M. José-Maria de Hérédia ou la manière de Mallarmé.

Tutu de mousseline blanche, Ajusté plus bas que la hanche Pour ne rien perdre du contour De la taille ou de la poitrine, Tu viens voiler, je m’en chagrine, Bien des charmes vus tour à tour[488]

Tutu, tutu pan-pan; tambourin ou mirliton, cela peut continuer longtemps ainsi, et dire qu’il y a des utopistes, après Louis XIV, pour prétendre qu’il n’y a plus de périnés.

C’est même pour les masquer qu’a été créé le tutu et son utilité est bien moins contestable que celle du pantalon proprement dit. A moins de revenir aux véritables caleçons dont le vertueux Sosthène de La Rochefoucauld[489] tenta d’affubler les ballerines, le maillot peut craquer—au bon endroit, toujours—et révéler les plus secrètes efflorescences, auprès desquelles la mousse des aisselles, quand l’épileuse n’y a pas mis bon ordre, semblerait à peine le persil de Jenny l’ouvrière. Le public a des curiosités qu’il ne faut pas satisfaire et il n’est pas bon d’aller vérifier sur une scène subventionnée le bien fondé d’un axiome souvent chanté. Puis, sans aller jusqu’à célébrer, comme le trompette de garde la couleur des charmes de la cantinière, le maillot peut trop plaquer, faire des plis et, nonobstant la chemise très spéciale des danseuses,—non la demi, mais le quart de chemise—dessiner des sinuosités, avoir, en un mot, la hardiesse qu’eut Houdon en modelant sa Diane..., encore un méfait de M. de La Rochefoucauld[490]!

Ces messieurs de l’orchestre ne se plaindraient pas, c’est évident, mais la Morale, la fameuse Morale, avec un grand M, y trouverait, oserai-je dire, un cheveu.

Le tutu peut donc sembler un complément nécessaire du maillot.

Il fait partie de cet ensemble qui constitue le costume de danse classique, ces jupons de gaze qui ne sont pas sans donner à celles qui les portent un faux air d’abat-jour.