Le Pantalon Féminin

Part 17

Chapter 173,799 wordsPublic domain

A cet «œil juif et cerné», à cette crapulerie, à ce cancan forcené, vite opposons la merveille des yeux de Mlle Polaire et la grâce troublante de sa danse. Ceci fera oublier cela.

«Polaire, ça vous représente d’immenses yeux fous dans un teint d’épi mûr, une taille invisible, des mollets dans un bouillonnement de dentelles, de la poésie de café-concert ou de la prose de _Claudine à Paris_.

«Oui, par le caractère de sa beauté qui n’est qu’à elle et qu’elle semble avoir inventée, cette petite femme symbolise toutes nos joies et nos rosseries, nos langueurs, nos désirs, nos nostalgies même»[449].

Les danseuses du bal de Solférino, au camp de Châlons n’en symbolisaient pas tant. Par contre, elles levaient volontiers la jambe dans des quadrilles où elles avaient pour vis-à-vis la fine fleur de nos cavaliers, et à défaut d’un «floconnement de dentelles», elles laissaient apercevoir sous leurs jupes troussées les jambes unies et longues de pantalons qui, pour se livrer à cet exercice, commençaient à devenir obligatoires.

Dans une de ses planches consacrées au camp de Châlons, le dessinateur Randon a, en effet, relevé cet avis amusant:

_Au Bal de Solférino_

Messieurs les cavaliers sont priés de ne pas fumer en dansant et de moucheter leurs éperons.

Les dames qui n’ont pas de pantalons sont priées de ne pas lever la jambe plus haut que la ceinture[450].

Ne me sentant aucun goût pour la profession assez décriée d’expert en écriture, je n’aurai garde de certifier l’authenticité de ce document, me bornant à constater que, même en dehors du Bal de Solférino, le pantalon entrait pour tout de bon dans les mœurs du camp de Châlons. Tels que les représente Randon, ils n’étaient pas jolis, jolis..., mais c’était la mode du jour.

Les quadrilles auxquels ces dames prêtaient la folie de leurs jambes devaient se ressentir de l’assurance que leur apportait la présence d’un pantalon sous leurs jupes: un an plus tard, alors que l’exposition de 1867 battait son plein, Bertall pouvait écrire avec justesse dans la _Vie Parisienne_:

«L’introduction du pantalon dans la toilette féminine a révolutionné la chorégraphie parisienne; il y en a de toutes espèces: brodés, soutachés, à guipures, à dentelles, ils n’ont jamais de sous-pieds»[451].

N’exagérons rien: ils n’avaient plus de sous-pieds, ils en avaient eu.

Voici donc la pudeur sauvegardée et le fâcheux délit d’outrage à la morale publique évité. La danse est toutefois devenue plus osée, bientôt les grincheux pourront se demander si ce vêtement protecteur qui voile plus qu’il ne cache, n’a pas ajouté quelque chose à la hardiesse des entrechats. Par ses dentelles, par sa transparence à travers laquelle apparaît le rose de la chair, n’est-ce pas un nouveau piment offert au palais blasé des curieux?

Ces blancheurs apparues, si professionnellement soient-elles dévêtues, attroupent, autour de la pastourelle, à laquelle se livrent, faisant les petites folles, des femmes pas toujours jeunes, bien des regards, que le pantalon et son contenu semblent plus intéresser que la danse elle-même.

Vrillant tous les yeux au défaut De leur pantalon hermétique[452].

Chez ces voyeurs circulaires, il y a un peu de la Bretonne regardant gambiller avec étonnement la _Môme Picrate_, et plus ardemment, ils prévoient sans doute et attendent l’accident possible:

—C’est-y possible de danser ainsi, si son linge venait à s’dachirer on y voirait sa nature!»[453]

Les septuagénaires auxquels sont, en principe, destinées ces exhibitions, n’en demandent pas tant il est vrai. Beaucoup de linge et un peu de chair leur suffisent.

«Dans les classes inférieures, la femme exprime sa déférence envers l’homme âgé en levant son pied à la hauteur de son œil. Ce geste est généralement accompagné d’une exclamation ironique ou injurieuse: mais le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal public, la police et la tradition veulent que la femme montre en même temps des dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales. L’habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n’aime que l’élégance de la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade: plus il y a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagénaire par ce salut de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces contradictions du goût français»[454].

A la décharge de ces septuagénaires, il est bon d’ajouter qu’ils sont souvent étrangers et il n’était pas rare qu’ils portassent les lunettes d’or du herr professor: le herr professor, mis en goût par les croquis de Lossow, est très friand de ce genre de spectacles.

Les danseuses ne furent bientôt plus seules à montrer le plus qu’elles purent de leur linge, les chanteuses s’en mêlèrent et complétèrent avec entrain cette exposition. L’une d’entre elles, la rieuse Valti, s’attira même les foudres légères du _Courrier Français_, auquel ce rôle moralisateur convenait à merveille:

«Valti, par exemple—fi l’effrontée! n’en craint point et ne craint rien. Elle se trousse avec un élan d’habitude; et si haut, si haut relève ses jupes, que l’on aperçoit les attaches, à la taille, du rose pantalon. Paysage de femme, dirait Jean Ajalbert»[455].

Tout cela est bien loin et, devenue, peut-être, dame patronesse, Valti, ne songe sans doute plus guère, au fond de quelque province, à laisser voir aussi généreusement les boutons du fouillis de dentelles qu’étaient ses culottes.

La moralité du pantalon?... Le bon billet! Pilules d’Hercule, dragées des fakirs, ce sont tout au plus les cantharides autorisées pour donner aux provinciaux en bombe la passagère illusion d’un désir, qui, un instant les fera croire au réveil de leur virilité à jamais endormie.

—Que voulez-vous, il faut que vieillesse se passe! disait spirituellement une de ces aimables guêtres blanches que le boulevard dégoûte aujourd’hui, avec sa cohue de gens pressés courant à leurs affaires. A travers ces rimes joyeuses de Ponchon, on sent bien arder autour de ces transparences les sens ranimés des vieux:

Après un long réquisitoire, Maître Lagasse éloquement Parla bien quatre heures sans boire Et demanda l’acquittement.

Sans pénétrer dans l’atmosphère De ces messieurs; quand brusquement, Il entrevit la scène à faire; Il la fit, et voici comment:

Il prit la coupable guenille A conviction;—«mets-moi ça»— Dit-il à cette pauvre fille. Et la pauvre fille mit ça.

Ça c’était un peu de dentelle Et de batiste, un souffle, un rien... —«C’est un _pantalon_»,—disait-elle, Ah! l’effet sûr, le voilà bien.

L’effet sûr! Sitôt qu’ils la virent, La mignonne en son pantalon, Voici que les vieux tressaillirent Du cheveu jusques au talon.

Le gros surtout était en fête, Il en bavait, il en fumait; Les yeux lui sortaient de la tête, Il poussait des cris, s’enrhumait.

Il disait: «Mais elle est divine! Voyez donc, on ne voit plus rien. Et cependant tout se devine. Dites? N’est-ce pas que c’est bien?

Quant à moi, Dieu! qu’elle m’excite! Il faut nous dépêcher, messieurs, De déclarer le port licite De ce _pantalon_ gracieux[456].

«Les vieux, les vieux, sont des gens heureux!» chanta ou à peu près M. Béranger, l’autre: il suffit de peu pour les satisfaire. Il en est de même pour les très jeunes. Roquentins et cocquebins font cercle autour de ce souffle de dentelle et de ce rien de batiste. Pour un peu, ils feraient la ronde et chercheraient le furet.

Cette exhibition était à sa place à l’Élysée-Montmartre ou au Moulin-Rouge, où elle ne pouvait choquer personne: le public était venu pour ça et se réjouissait d’en avoir pour son argent. Par contre, le spectacle put paraître un peu exagéré, quand, un jour de Mi-Carême, un industriel avisé le fit donner, l’après-midi durant, aux parisiens attroupés, par la Goulue, sur un char réclame.

C’était un peu dépasser la note; non sans justesse, le _Gil-Blas_ put adresser par la suite, ce petit bleu à la danseuse:

_A la Goulue_,

«Je vous avouerai (comme il y a du monde, je ne me sers pas du tutoiement que vous avez assez facile) que je n’étais pas parmi ceux qui, une après-midi de mi-carême, se précipitaient auprès d’un char, gueulant vive la Goulue, chaque fois que vous leur montriez un bout de pantalon bien endentelé; j’étais même parmi ceux qui trouvaient ce spectacle un peu écœurant et surtout très attristant...

«Il n’y a plus d’erreur possible avec ce système-là, et les Anglais des deux sexes, qui ne trouvent jamais, au Jardin de Paris, les jambes assez levées et les pantalons assez ouverts, sauront où aller, quand ils verront briller sur votre tête les lettres de votre nom»[457].

Le pauvre et cher Jouy, dont la verve ne laissait échapper aucune actualité, avait, d’ailleurs, consacré dans le _Paris_, sa chanson du lendemain à cette exhibition.

J’en détacherai ces deux couplets. Un gosse «fin de siècle» parle:

Tout le jour avec les copains, J’ai suivi d’Montmartre à Montrouge L’char où c’te dompteuse de lapins L’vait la jamb’, comme au Moulin-Rouge. La pauvr’ fill’! Vrai, c’est épatant Ce que l’soir a d’vait êtr’ moulue! C’est égal, je suis rien content: J’ai vu l’pantalon d’la Goulue.

Enfin! j’suis donc un homm’ complet! La bonne à papa, Joséphine, Pour voir s’il y reste du lait, Ne m’pinc’ra plus l’nez d’sa main fine. Du curieux livre d’Amour, La premièr’ page je l’ai lue. Aux femmes j’m’en vais faire la cour: J’ai vu l’pantalon d’la Goulue[458].

Jules Jouy a fait beaucoup mieux, certes, et je n’aurais pas cité ces vers, s’ils n’avaient pas eu un véritable intérêt documentaire.

La Goulue! Son nom, ses cheveux blonds et sa chair superbe de flamande, les audaces de sa danse et le tortionnement de ses déhanchements, l’admirable bête d’amour! et comme elle incarnait bien, entre le bal où elle dansait et l’Américain où elle aimait à souper, la fête et la vie parisiennes telles que se l’imaginent les étrangers, tous ceux qui ne connaissent de Paris que le champagne des restaurants de nuit, et ignorent tout du «vieillard laborieux», de ses «travaux» et de ses «outils».

Félicien Champsaur en a tracé, dans son _Amant des Danseuses_, un crayon d’un réalisme peut-être outré[459]. Je préfère lui opposer les demi-tons atténués de cette esquisse du _Gil Blas_. Puis, elle a l’avantage de ne pas se montrer dure pour une femme dont la danse nous a réjouis, les uns et les autres et qui, depuis, a su se montrer brave devant le danger et dans l’adversité.

«Le piment des Rops comme le charme des Willette réside évidemment dans ces demi-mesures; la Colombine retroussée est plus aguichante que si son anatomie ne disparaissait pas, mystérieuse et inatteinte, sous un fouillis de dentelles, et ce fut aussi la raison du succès jadis de cette désirable créature qui avait un nom bien réaliste: la Goulue; les yeux s’allumaient quand, d’un geste rapide de faucheuse, elle ramassait ses jupes et dansait en pantalon, le décolletage de sa gorge attirait moins les regards que l’entre-deux cousu et marqué de sueur.»[460].

Ou c’est, sous la plume de Georges Montorgueil, ce très joli portrait de Louise Weber. Ne fut-elle pas, dans son genre, mêlée de très près à _la Vie à Montmartre_?

«On a voulu que Louise Weber ait été repasseuse: elle n’a guère que passé et repassé devant les bastringues jusqu’au jour où, gamine effrontée, à l’âge équivoque et sans sexe, elle osa en franchir le seuil. Quel fruit de belle santé! Appétissante et vermeille, blonde d’un blond soyeux, et la toison abondante. Le regard libre, la bouche petite et bien dessinée, le nez un peu épaté, mais aux ailes mobiles des voluptueuses et des sensuelles. Provocante et hardie, splendide de chair, évocatrice des flamandes de Rubens, dont la kermesse met le corps en folie, elle n’attendit pas d’être femme pour exprimer la synthèse de la bête de luxure et de plaisir. Elle fut bacchante du premier jour où la musique éveilla la lascivité de ses pas. Ivre de cadence, elle dansa, effrénée, par une obscène intuition du rythme. Ses hanches se tortionnaient comme si la brûlaient les tisons des stupres. Elle était populaire et canaille, ordurière même, quand son esprit s’arrêtait à mi-corps, et qu’elle tendait nue, dans l’audace d’un violent retroussis, sa croupe de nerveuse et blanche cavale»[461].

Si le gosse de Jouy avait vu le pantalon de la Goulue, d’autres plus heureux, la virent, en effet, danser sans pantalon et ses efforts pour dépouiller cette... culotte de Nessus, ou pour la détacher au moment propice ne se comptent pas.

Auprès du Père la Pudeur qui intervenait et morigénait, elle s’excusait balbutiante, avec humilité presque:

—Mais je te dis, mon petit Père la Pudeur, que c’est un accident[462].

Au premier bal des Quat-z’Arts, trouvant d’un insuffisant ragoût le triomphant cortège auquel Sarah Brown prêtait sa beauté et sa quasi-nudité, n’offrit-elle pas aux organisateurs, pour corser le spectacle, sûre, elle aussi, de ses formes, de «laisser tomber son pantalon?»[463]

Des quadrilles où elle brilla et dont elle fut pour ainsi dire l’âme, les descriptions foisonnent. Crainte de me répéter, je n’ose emprunter au _Courrier Français_ l’abondante moisson qu’il me pourrait fournir, cette page de M. Rodrigues me paraît préférable. Elle est bien venue et rend bien une vision qui fut jadis à beaucoup familière:

«Ses bras se lèvent, insoucieux des indiscrétions de la bretelle tenant lieu de manche, les jambes fléchissent, bringueballent, battent l’air, menacent les chapeaux, entraînant sous les jupons les regards; ces regards voleurs, qui cherchent là l’entrebâillement espéré, mais toujours fuyant, du pantalon brodé.

«Suivant la progression des figures du quadrille, aux provocantes saillies de son ventre, succèdent les déhanchements lascifs de ses reins; ses bouillonnés, lestement enlevés, dévoilent l’écartement des jambes à travers la mousse des plissés, soulignant, en la chute rapide des valenciennes, au-dessus de la jarretière, un petit coin de vraie peau nue. Et de ce morceau de chair vermeille jaillit, jusqu’aux spectateurs haletants, un rayonnement torride d’acier en fusion. Alors, dans une feinte de délire canaille, la bacchante du ruisseau, brusquement troussée jusqu’au ventre, offre en pâture, au cercle qui s’est resserré sur elle, l’apparition de ses rondeurs si peu voilées par la transparence des entre-deux de dentelles, qu’à certain point se révèle, par une tache sombre, la plus intime efflorescence.»[464]

Tout finit en France par des fonctions, sinon par des chansons. La surveillance de ces dessous chaque soir dévêtus, souvent fautifs et parfois absents, devait donc donner lieu à la création d’un emploi nouveau. Aux gardes municipaux de service fut adjoint un inspecteur spécial.

Les habitués de l’Elysée-Montmartre—et non du Luxembourg—eurent tôt fait de lui descerner un surnom sous lequel il ne tarda pas à être universellement connu. Ce fut le Père la Pudeur.

Brave homme, «avec ses yeux en boules de loto et ses cheveux blancs, une tête de gendarme terrible et soiffeur[465], il s’appelait Durocher de son vrai nom, comme le barde breton, et, à ses moments de liberté exerçait la profession de photographe.

Il eut son heure de célébrité et il lui dut de ne pas échapper à l’interview qui guette nos plus notoires contemporains, quand ils ne le font pas éclore. Sur la vie, il avait les aperçus d’un vieillard qui a beaucoup vu, son verbe était empreint d’une certaine tolérance et sur la seule question du pantalon ses aphorismes étaient sans pitié.

Influence du bord plat de Maugis souvent entrevu, c’est tout juste si au commerce de la plaque sensible il ne joignait pas celui des à peu près. Interrogé par _l’Éclair_ au lendemain de la fermeture de l’Elysée-Montmartre, philosophe indulgent, il saluait, par ce mot de la fin, celle du bal où tant d’irréductibles avaient longtemps redouté son œil investigateur:

«Chaque époque a l’Elysée qu’il mérite. Nous étions joyeux et simples, nous ne jetions pas de bombes, nous avions l’Elysée-Montmartre: nos fils sont mornes et compliqués, ils préparent des mélanges détonants dans des marmites, et ils ont l’Elysée Reclus»[466].

En vérité, l’appréciation par Laurent Tailhade du geste de Vaillant témoignait de plus culture et d’un autre courage: mais, le Père la Pudeur se souciait peu de la beauté du geste, pourvu que le pantalon fut fermé.

Le Père la Pudeur ne sévissait pas seulement à Montmartre, sous la forme du vieil inspecteur à la «tête de gendarme terrible et soiffeur»: la Ligue, à laquelle nous devons tant de manifestations et de poursuites ridicules et odieuses, avait, elle aussi, ses inspecteurs et, si bénévoles fussent-ils, ce n’étaient pas les moins redoutables.

Un jour, un de ces oisifs ne s’avisa-t-il pas de remarquer que quatre petites blanchisseuses de Vaugirard, Mlles Vaux, Picard, Pierre et Gibert, qui n’avaient pu résister, rue de la Convention, à la tentation d’esquisser un quadrille des plus enlevés, n’étaient pas munies du fameux pantalon cher aux habitués des grands bastringues.

Elles en blanchissaient, mais n’en portaient pas. Le vieux zieuta ces cuisses jeunes, un petit frisson fit tressaillir ses derniers cheveux, haletant, il s’essuya le front, racola comme témoin un gosse qui se trouvait là et n’avait pas perdu une miette du spectacle et incontinent fut quérir un agent et lui fit dresser procès-verbal.

En foi de quoi les pauvrettes furent traduites devant les tribunaux que tant d’ingénuité ne fut pas sans attendrir[467].

Comme le Président leur reprochait de ne pas porter de pantalons pour se livrer à cet exercice:

—Oh! Monsieur le Président, ça coûte trop cher, répondirent-elles, rougissantes, en chœur.

Malgré la déposition de l’indésirable avorton qui, conformément à la déposition qui lui avait été soufflée, déclara qu’il leur avait «tout vu»,—mes compliments à sa famille!—le tribunal, comme le commissaire se montra bon enfant, et condamna seulement les quatre écervelées à un mois de prison,... avec application de la loi Bérenger.

Naturellement.

En vérité, la dame au cabas, dure pour ses semblables et bonne pour les animaux, est moins dangereuse. Les charretiers contre qui elle fait verbaliser sont si peu intéressants!

Là-haut, sur les hauteurs sacrées, la vigilance du Père la Pudeur, était pourtant, au dire des meilleurs auteurs, parfois en défaut.

Non pas le gendarme, mais les courtiers en danseuses ou réputés tels—encore une profession dont Privat d’Anglemont n’avait point prévu l’exercice et les bars—pouvaient en sachant s’y prendre, juger _de visu_. S’ils avaient eu des écailles jusque sur les yeux, elles seraient du coup tombées.

«Mais une ne veut pas lever ses jupes, elle rit à en sangloter et les autres se tordent autour d’elle. Ce n’est pas la pudeur qui la retient, c’est plutôt le Père la Pudeur. Vous comprenez elle n’en a pas... et profitant d’une seconde où elle ne se sent pas surveillée, d’un mouvement vif elle se trousse...

—Oh! s’écrie le courtier ébloui»[468].

A la Galette, sous l’ombre tutélaire du Blute-Fin, aux ailes duquel le brave Debray paya de sa vie, en 1814, la belle résistance qu’il avait opposée aux alliés[469], les choses se passaient plus simplement et nul, pas même Rodolphe Darzens, ne songeait à s’en formaliser:

«C’est pourquoi, jalouses de ces pures gloires, des gamines en cheveux, aussi vicieuses déjà que leurs sœurs aînées, y rivalisent entre elles, lèvent la jambe, montrent, dans le retroussis des jupes, le plus qu’elles peuvent de chair blanche, ombrée à l’aine d’un duvet un instant entrevu...[470]»

Frère, que l’espérance de cette chair blanche et de ce duvet un instant entrevus ne te fassent pas seule monter rue Lepic, tu risquerais d’être déçu: ces excentricités ne sont plus de mise à la Galette, par contre, tu y verras de jolies filles, jeunes, dansant pour leur plaisir et sans souci du levage à faire. La gaîté y règne et est contagieuse; l’Argentin n’y sévit pas et le Brésilien y est rare, puis on jouit sur Paris, malgré l’insolente escalade des gratte-ciel environnants, d’une vue admirable.

Sans être de ces vicieuses, il peut arriver à une femme d’oublier qu’elle n’a pas de pantalon et entraînée par le démon de la danse, plus dangereux évidemment que celui de Socrate, de laisser constater le nu de ses cuisses, dans un cavalier seul auprès duquel la pyrrhique n’était qu’un très petit hydromel.

Ce fut le cas de la Sabotine de Jean Reibrach et il fallut l’arrivée du municipal au milieu des rires et des huées que soulevait la simplicité de ses dessous pour la rappeler à la réalité et la faire souvenir que, dans les fêtes foraines, certains musées sont visibles pour les hommes seulement!

«Un rire formidable s’éleva, courut la galerie de proche en proche. Sabotine n’avait pas de pantalon; dans sa fureur de danser elle l’avait oublié, lorsque le garde républicain de service se montra, gesticulant, sans pouvoir se faire comprendre. Elle comprit, s’éclipsa subitement»[471].

Sans aller jusqu’au laisser aller lourd et canaille des chahuteuses berlinoises de Lossow, ce sont les restaurants de nuit, où succède au quadrille officiel les entrechats des intimités.

Le Père la Pudeur n’a guère voix au chapitre une fois que le Moulin et que Tabarin ont fermé leurs portes. Les pantalons peuvent ne plus l’être, ou même ne plus être du tout. Si la pudeur n’y gagne pas, les étrangers pour lesquels le champagne des boîtes de nuit n’est jamais assez sec ne songent pas à se plaindre, et, curieusement regardent et notent:

«Les danseuses de haute marque,—qui, tout à l’heure, au bal, m’ont appris, par leur trémoussement et leur mimique que le cancan et le chahut ont été rejoindre les vieilles lunes et m’ont montré—des lunes nouvelles... les danseuses sont presque toutes en possession d’un Sigisbé dont elles semblent peu se soucier. Elles entament des colloques d’un bout de la salle à l’autre; ou bien, prises d’un vertige, elles quittent subitement leur chaise et recommencent leur pas, leur fameux pas, que l’Europe civilisée nous envie, ce pas qui consiste à tenir d’une main le gros orteil de leur jambe droite, tandis qu’elles sautent en cadence sur le pied de la jambe gauche. Elles tournent ainsi sur place à la façon des derviches, exhibant le fouillis de leurs dessous de batiste... Je remarque que certaines pour ménager les valenciennes authentiques de leurs pantalons _officiels_, en ont passé un autre et que _proh pudor_! cet autre est ouvert! Enfin, il en est qui n’ont pas de pantalon du tout et le prouvent jusqu’à l’évidence!!! J’en demeure consterné. Mon étonnement étonne mes voisins qui me prennent sûrement pour un provincial.

«A mes côtés, un ménage anglais—un vrai—regarde la scène. Ce cabaret leur a été indiqué par le gérant de leur hôtel, comme un des dix endroits curieux de Paris. Aussi les solides jambes et les pantalons absents ne les effarouchent pas. L’Anglais sourit aux pyrrhiques réalistes; l’Anglaise les contemple sérieusement avec son face-à-main... _Shocking perhaps, but amusing certainly_»[472].

Depuis, le bal Tabarin, qu’illuminent de leur gaîté les panneaux de Willette, le peintre par excellence de la Montmartroise en pantalon, semble avoir rénové l’art de la danse. La valse lente y règne en maîtresse, mimée plutôt que dansée. La matchiche y triompha, puis vinrent le tango et la furlana...

Les temps de la Goulue ne sont plus. Pourtant le quadrille naturaliste a subsisté et sévit encore. Fidèles à la tradition, les directeurs n’ont osé rompre avec le passé et sacrifier ce laissé pour compte de l’ancien Élysée-Montmartre, où, du moins, les danseuses semblaient prendre quelque plaisir à cette gymnastique et oublier qu’elles gagnaient leur cachet.