Part 16
Cette page de Trézenik est d’une bonne écriture naturaliste. L’observation est exacte et ne fait grâce d’aucun détail, pas même l’arc-en-ciel laissé sur la chemise par l’humidité alcaline des aisselles. Mais, Huysmans, qui ne songeait guère alors à la _Cathédrale_, n’a-t-il pas consacré au «Gousset» un véritable poème en prose[422]?
Chez Maizeroy, la phrase elle-même semble devenir une caresse. Romancier des amants, comme nul autre, il sait peindre leurs jalousies et leurs angoisses. Il sait le pouvoir de ce linge qu’a porté la bien-aimée, il en sait le pouvoir, comme il en dit l’élégance:
«Au travers du lit, sur la courte-pointe d’un vieux rose éteint, se détache tout chiffonné le pantalon de batiste qu’elle a porté, si léger, si court avec des flots de valenciennes, des fanfreluches de ruban, un de ces pantalons qui ne dépassent pas les jarretières de dentelles, qui affolent un amant mieux que l’étal impudique de la nudité»[423].
Et l’amant se jette sur ces voiles abandonnés, les déplie et les inspecte, cherche à y retrouver le parfum qui l’affole et à leur arracher l’aveu de la faute:
«Je me suis jeté sur le pantalon, sur la chemise avec des mains raidies qui vacillaient, je les ai dépliés, je les ai respirés, j’ai cherché dans leurs dentelles, dans leurs radieuses blancheurs une déchirure, le griffonnement des doigts qui s’accrochent, une tache, un indice qui atteste la faute plus qu’un aveu»[424].
Ou c’est, dans _P’tit Mi_, au milieu des greniers de la préfecture, la silhouette dont on a abusé du «gamin effronté et vicieux». C’était gentil aux environs de 1889, lorsque les vers de M. Jean Rameau portaient encore sur les belles dames que le snobisme faisait monter au _Chat Noir_ et feindre de s’intéresser à la chose littéraire. Aujourd’hui, il semble terriblement vieux et rococo le gamin vicieux—pourquoi pas les pantalons de clergyman de Mme Dieulafoy? M. Henri Bordeaux lui-même n’oserait pas l’employer, si sa belle âme daignait s’abaisser à de pareils tableaux et il n’est échappée de couvent qui vous en fasse grâce avant de consentir à le retirer.
«C’était autour de ce corps souple et onduleux dont la grâce féline, les contours indécis d’une affolante sensualité eussent ravi quelque artiste décadent, la tombée successive du peignoir, du corset délacé, des pantalons fanfreluchés qui, un instant, lui donnaient l’air d’un gamin effronté et vicieux»[425].
C’est encore Minne, grande et mariée, conservant, dans ses essais d’adultère, à la poursuite d’un frisson lent à venir, ses dessous simples et démodés de pensionnaire:
«Il voyait Minne en pantalon, et qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de croupe pour évoquer la p’tite femme de Willette, pas assez de mollet non plus. Une pensionnaire fourvoyée, plutôt, à cause de la simplicité des gestes, de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière qui méprisait la mode, pantalon étroit qui précisait le genou sec et fin»[426].
Le décor change, mais Minne reste la même. Avec son impudeur ingénue et tranquille, elle se déshabille, offrant à Maugis, soudain devenu paternel, le royal provin de sa chair jeune et souple[427].
C’est aussi Flory Bruno, la fine diseuse, se rhabillant dans sa loge, devant son gigolo Georges Bonnard, sans se soucier de ce que la fente de ses culottes bâille peut-être plus qu’il ne convient:
«Bien qu’elle n’eût encore revêtu ni jupon, ni jupe, ni corsage, et qu’un petit bout de chemise s’évadât par la fente de son pantalon, Flory, la tête redressée, le bras tendu, les sourcils froncés, rayonnait d’une telle autorité que Georges, docilement, répondit...»[428].
Ah, l’amour!
Non, vraiment, on ne peut pas reprocher à Willy d’être égoïste. Il nous fait assister avec une bonne grâce charmante aux déshabillages de ses héroïnes. Rézi se rhabille aussi vite qu’elle se dévêt, que ce soit bien pour Renaud ou pour Claudine. Ses gestes sont exempts de tout embarras:
«Ah! je savais bien Rézi est là, elle est là, pardi, qui se rhabille ... En corset, en pantalon, son jupon de linon et de dentelle sur le bras, le chapeau sur la tête, comme pour moi»[429].
Pauvre gobette, elle avait joué avec le feu, et ignorait cette confession d’une jolie femme à qui ces fantaisies n’étaient pas tout à fait inconnues:
—Moi, c’est curieux,... après... c’est toujours du mari que j’ai envie!
Il n’est jusqu’à Claudine elle-même qui n’apparaisse en pantalon et, devant «cette petite en pantalon», son grand mari de voir rose:
—... Faites donc comme si vous étiez mon amant.
«Mon Dieu, il me prend au mot! Parce que je viens de relever, d’un pied leste, mon jupon de soie mauve tombé à terre, mon grand mari se mobilise, féru de la double Claudine réfléchie dans la glace.
—Otez-vous de là, Renaud! Ce Monsieur en habit noir, cette petite en pantalon, fi! Ça fait Marcel Prévost dans ses chapitres du grand libertinage[430].
Et ce qu’il prête, le misérable, avec ses dentelles et la complicité de sa fente, aux jeux,—pas si vilains que prétend le proverbe—de la main et du hasard.
C’est un peu au bois de la Gruerie que nous entraîne Jean Reibrach et je suis convaincu qu’il y aurait fait bonne besogne à la tête de sa compagnie:
«Elle riait, montrant, les deux pieds réunis dans des mules de satin, avec, au-dessus, des bas de soie rose.
—Ah! ça c’est gentil, dit Martiny.
«Sur le mollet une flèche noire, s’élançait perdue sous la broderie du peignoir. Martiny s’approcha. Sisine laissa tomber le peignoir, les jambes vite ramassées sous le canapé... Puis elle avoua que Vermelin faisait bien les choses. Elle alla à l’armoire à glace, montra des chemises, des pantalons. Un moment elle s’attarda, cherchant un pantalon de satin crême, le plus joli, pour lui faire voir; et tout à coup, elle parut se rappeler, éclata de rire:
—Suis-je bête? Je l’ai sur moi.
—Ça ne fait rien! dit Martiny, montrez tout de même!
«Elle se tordit de rire, devenue rose, refusant obstinément.
«Martiny, après une taquinerie sans but n’insista pas. De nouveau, il se déclara vanné, bâilla, puis se levant:
—Au revoir! Je vais faire un somme.
—Déjà!
«Elle l’accompagna jusqu’à la porte, lentement, attardée dans l’entrebâillement. Comme il descendait, elle le rappela:
—Écoutez!
—Quoi?
—Venez voir mon pantalon.
—Ah! je veux bien.
«Tous deux rentrèrent:
—Vous ne me toucherez pas, par exemple! Je vais vous montrer la dentelle. Asseyez-vous là! Soyez sage!
«Pourtant elle ne montrait rien, l’air craintif, tout à coup enfermée dans une pudeur. Il dut insister, finit par soulever le peignoir:
—Voyons! Je n’y toucherai pas! Rien que la dentelle!
«Comme il approchait la main, elle prit un air de bouderie, se ramassa sur elle-même. Non, elle ne voulait pas; il n’était pas gentil; pas de ces choses-là.
—Mais je ne vous touche pas, se récria Martiny.
«Il pesa sur son épaule légèrement pour lui faire lever la tête; alors comme si elle cédait à une violence, elle se laissa aller en arrière, se renversa sur le canapé, les bras sur le visage:
—Oh! non, geignait-elle; c’est mal! c’est très mal! Si Vermelin le savait!
—S’il savait quoi? Oh! non, ça vous pouvez être tranquille. La femme d’un camarade, jamais!
«Sisine rouvrit les yeux, abasourdie. Son imagination avait trotté; et elle le trouva debout, l’air très calme. D’un bond, elle se releva, hors d’elle:
—Alors qu’est-ce que vous faites à me renverser là-dessus? Vous mériteriez que je le dise à Vermelin. Comme si vous n’aviez pas assez de vos saloperies de femmes![431]
En attendant les jeux de mains meilleurs promis par la bienfaisante Anarchie, «Déesse aux yeux si doux», cela s’appelle l’_Occasion manquée_ et ne se pardonne guère.
La femme ne prévoit pas en général ces pannes d’allumage, aussi tient-elle à conserver le souvenir des dessous qu’elle avait pour un premier adultère, du pantalon principalement, ce parvis du temple, condamné souvent au rôle de témoin, quand il n’est pas la première victime d’un sacrifice parfois trop hâtif.
«Notons bien, pour me le rappeler plus tard, quelle était la toilette de mon adultère:
«Ma simple petite robe de drap vert... parce que le corsage en est divinement réussi... et des dessous à m’en émotionner moi-même, une mousse de dentelles embaumées! Je m’amusai à me regarder longtemps dans ma glace, en simple pantalon, avant de passer le reste, et ceux qui disent qu’une femme n’est pas charmante en pantalon sont des imbéciles... Je les invite à venir se rendre compte! Pauvre petit pantalon!... léger, léger, tout court, presque tout en dentelles, avec ses hautes échancrures liées par trois flots de ruban, pauvre petit pantalon si joli... il est tout déchiré maintenant»[432].
Sans arriver à ces accidents suprêmes, l’amusante Floche du _Voluptueux Voyage_, nous initie à l’économie de ses lingeries les plus intimes, de ses genoux et de son carnet de blanchissage:
«Quelles pensées avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si causante d’ordinaire, regardait devant elle d’un air préoccupé. Elle songeait à ses malles, à son linge, à son blanchissage sans doute, car son premier mot, en sortant, fut:
—Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonné, poussiéreux... Pourtant je n’ai pas à me plaindre. Il faut vraiment venir à Venise pour ses dessous. Imaginez qu’ici mon pantalon de huit jours est propre! A Paris, je suis obligée d’en changer deux fois par semaine pour le moins, car, comme je les porte fermés et que je suis cagneuse, c’est tout noir entre les genoux»[433].
Peut-être ne saisira-t-on pas très bien pourquoi, fermés, ils se salissent davantage entre les genoux? Enfin... Une Bruxelloise faisait, d’ailleurs, un jour, devant moi, le même reproche aux pantalons ouverts; à Paris, les bords de la fente devenaient tout de suite «noirs», tandis que, là-bas, chez elle, un pantalon lui faisait facilement huit jours.
Non plus un _Voluptueux Voyage_, mais un départ précipité, celui de l’institutrice Irma—les voilà bien les progrès de l’instruction primaire!—à qui la posture fâcheuse dans laquelle elle s’est laissée surprendre avec le vicaire du lieu, a rendu la situation impossible dans le patelin où elle étalait ces élégances:
«Les armoires dénudées bâillaient mélancoliquement, éventrées d’un tas de nippes qui s’éparpillaient sur le parquet: des bas roulés en poings, des pantalons comme des cuisses aplaties aux hanches bouffantes, des taies d’oreiller, des carrés de mouchoirs...»[434]
Hélas! que sont les cuisses de ces pantalons, quand, par leur finesse même, ils exagèrent ces redoutables amoncellements de chairs, l’arrière-train des dames trop mûres.
Jean Lorrain, dont l’observation était exacte et cruelle, a tracé cette silhouette de _Mme Monpalou_ en corset et en pantalon. C’est plutôt un épouvantail:
«La scène se passait dans une grande chambre au premier de l’hôtel des Trois-Fontaines. Madame Monpalou l’arpentait à grands pas, les épaules nues, en pantalon et en corset; sa formidable croupe ballonnant sous la batiste d’une lingerie de luxe, sa forte taille embastionnée dans un «Léoty» de satin ponceau de la même nuance que la chair de ses joues, de sa poitrine et de ses bras»[435].
Le musée des horreurs! Aussi conçoit-on l’effroi d’un brave bourgeois de Pont-sur-Yonne à voir les charmes blets de son épouse arborer ces coûteuses et voyantes lingeries:
—Comment!... sa femme faisait faire pour deux mille francs de pantalons et autres balançoires?... C’était raide!...[436]
Des fantaisistes ont, je le sais—ces êtres-là sont adorables—chanté le los de la grosse dame en pantalon, et ce qui est pis, en pantalon de flanelle. Le paradoxe est amusant et mérite d’être reproduit:
—Oh! me disait un jour un de ces sincères amis du beau, quel inoubliable moment que celui où l’un après l’autre, sont tombés les voiles! Ses bras énormes avaient un air bon enfant sous la chemise de toile commune. Elle négligeait ces recherches des femmes habituées aux aventures. Tout chez elle était naturel et sincère, jusqu’aux vêtements de dessous. Sous le genou de tendres jarretières bleues à boucles d’acier les plus larges qu’ait jamais vendues le magasin de Pygmalion, faisaient pour ne pas éclater un effort désespéré. Enfin, quand enveloppé dans le pantalon de flanelle rouge, m’apparut l’énorme développement de ses formes, ce fut une vision de poète oriental!»[437]
L’esprit excuse tout et _la Vie Parisienne_ en a assez pour qu’on ait tôt fait de lui pardonner cet étrange plaidoyer; mais, éloignez de nous, Seigneur, ce calice et chassez loin aussi l’ombre falote de Mme Péruwels, la «chaleureuse Belge» de l’Hôtel de Fontenoy et ce «truculent pantalon de flanelle rouge qu’elle porte du 15 octobre au 20 mars, jour du marronnier».
L’excellente femme aime à le «dévoiler comme par hasard», le matin, dans la chambre de ses locataires: «Ça la débarbouille...»[438] Elle n’est point notre hôtesse et nous n’avons souci de ses ablutions, si intimes soient-elles.
Les romanciers étrangers, dans le Nord s’entend, où l’usage du pantalon est constant, n’ont pas plus que les nôtres, échappé à la contagion et ont eu soin d’en faire porter à leurs héroïnes.
Dans sa douloureuse autobiographie, _le Plaidoyer d’un fou_, Strindberg a peint, lui aussi, un départ, un départ qui est en même temps une rupture et une femme ne rompt pas sans compter et emporter son linge:
«Dans le salon tout annonce la dissolution du ménage. Du linge traîne sur les meubles, des robes, des jupons, des habits. Sur le piano, là j’aperçois des chemisettes à entre-deux que je connais si bien. Sur le bureau s’élève toute une pile de pantalons de femmes et des bas, mon rêve de naguère, mon dégoût d’aujourd’hui. Elle va et vient, remuant, pliant, comptant, sans vergogne, sans honte.
—Est-ce moi qui l’ai en si peu de temps corrompue? me dis-je en contemplant cette exhibition des dessous d’une femme honnête.
«Elle examine les hardes et met de côté ce qui peut encore aller au raccommodage. Elle prend un pantalon dont les cordons sont arrachés et le pose à part. Tout cela avec un calme parfait.»[439]
Au cours d’une nouvelle de Peter Nansen, _Marie_, dont M. Gaudard de Vinci, a publié la traduction dans la _Revue Blanche_, c’est un déshabillage et sa psychologie. J’en détache ces lignes:
«Les rubans se dénouent et se dégrafent des agrafes, les jupons glissent et le corset sur le plancher. D’où vient cette gentille personne en pantalons se blottir sur ma poitrine.
«Qu’elle est petite en petit garçon, la grande jeune fille de tout à l’heure»[440].
Le «petit garçon» n’est pas tout à fait un inconnu, toutefois, il marque moins que le «gamin vicieux» et il faut savoir gré à M. Peter Nansen de nous avoir évité cette redite.
Encore que le pantalon lui soit à la fois un objet d’horreur et d’envie, il n’est jusqu’à Armand Silvestre qui ne lui ait consacré une nouvelle entière: _le Pantalon d’Héloïse_.
Puis, c’est, à la garden-party offerte par Mme Hackel-Cadosch, l’accident qui, sous ses jupes, embarrasse fort Suzanne de Lizery et auquel l’infortunée cherchait à remédier, lorsque survinrent le fâcheux Napoléon-Démosthène et Rebecca elle-même.
—Oh! mon vieux Maugis, soupira Mme de Lizery... Ne vous moquez pas de moi... Il m’arrive la plus terrible chose qui puisse arriver à une femme, surtout dans le costume que je porte.
—Le plus grand malheur qui puisse arriver à une femme?... Vous perdez votre pantalon? dit Maugis avec une sombre certitude.
—Vous l’avez dit! Que faire, mon Dieu... je ne puis pourtant pas le laisser glisser et s’abattre à mes pieds...
— C’est bien dommage... Mais ne nous frappons pas, Suzette! Nous voici près du perron. Franchissez-le et gagnez le cabinet de toilette de Mme Hackel-Cadosch... Courez, patinez-vous! Kouropatkinez-vous même... je couvrirai votre retraite.
«Mme de Lizery se hâta de suivre ce sage conseil. Quand elle parvint dans le cabinet de toilette il était temps... ou plutôt il n’était plus temps. Malgré tous les efforts qu’elle faisait pour la maintenir à deux mains à travers sa robe, l’enveloppe intime, où tenait le bonheur de quelques aimables gentlemen, glissa le long de ses jambes et tomba sur ses bottines blanches.
«Les chevilles empêtrées dans cette entrave de dentelles, Suzette s’activait à la recherche des indispensables épingles, tout en maugréant contre la trahison de ses dessous...»[441]
CES DEMOISELLES DE LA DANSE
_L’introduction du pantalon dans la toilette féminine a révolutionné la chorégraphie parisienne._
BERTALL.
CES DEMOISELLES DE LA DANSE
Viens au bal ce soir? Qu’est-ce qui te manque?
—Un pantalon[442].
Mais le temps des débardeurs est passé et le bal Gavarni que donna le Moulin-Rouge ne l’a pas fait revenir.
Le manque de pantalon ne saurait donc être pour beaucoup un empêchement d’aller au bal, ni même d’y lever la jambe, si elles l’ont agile.
D’ailleurs, à quoi serviraient sans cela _le Père la Pudeur_—le vrai, ou mieux ses successeurs—et les gardes municipaux.
C’est leur principale raison d’être dans les bals que l’Europe encombre, si elle ne les envie pas. C’est peut-être la seule.
Il s’agit bien entendu des bals où règne le chahut. Dans les autres, la garde ne veille pas aux barrières des jupons des danseuses. Le pantalon peut également y paraître utile en cas de chute, mais il n’est nullement indispensable, et femmes honnêtes, grues, midinettes ou gigolettes, son absence n’empêchera aucune d’entre elles de bostonner une valse, ou plus prosaïquement d’«en suer une», si le cœur ou l’occasion lui en disent.
Quant à ce qu’il fut jadis convenu d’appeler le quadrille naturaliste, le pantalon est pour celles que guette ce genre d’épilepsie, un accessoire obligatoire. La prudence et la pudeur en conseillent l’usage; la préfecture de police l’ordonne.
Cette prescription draconnienne semble relativement récente. Le pantalon n’était pas encore entré dans les mœurs aux beaux temps de la Chaumière et de la Closerie des Lilas: on n’aurait donc su exiger des célébrités de ces deux temples de se montrer plus royalistes qu’on ne l’était généralement aux Tuileries.
La plupart de ces dames n’avaient pas de pantalon et n’en levaient pas moins la jambe. La pudeur pouvait ne pas y gagner, mais la grâce de la danse y gagnait certainement: le chahut était alors une danse gaie, chacune cherchait à s’amuser et donnait libre cours à sa fantaisie. Ce n’était pas cet exercice à la prussienne, semblant commandé au sifflet, où le grand écart lui-même semble appartenir au maniement d’armes et où il s’agit de montrer le plus possible de blancheurs parfois douteuses.
Il en fut longtemps ainsi à Bullier. En dehors de quelques tristes professionnelles, auxquelles faisait pour l’ordinaire vis-à-vis un homme déjà vieux, que des générations successives avaient baptisé «mon oncle», avant que cette appellation fut devenue la propriété exclusive de Francisque Sarcey, l’oncle incarné, le pantalon des danseuses, quand elles en avaient, était un pantalon de ville, comme on le peut croire, nullement clos. D’autres n’en avaient pas du tout.
Aussi, quand on errait aux alentours d’un quadrille, alors que l’orchestre en attaquait les premières notes, pouvait-on entendre de ces phrases:
—J’peux pas: j’ai pas d’pantalon!
Ou, plus explicitement:
—Non, j’peux pas: j’ai un pantalon ouvert!
Au fond, ce n’était pas une raison. Les timides se rassuraient et les hésitantes ne tardaient guère à se décider. Le cercle n’en était que plus serré autour des délinquantes dont le pantalon brillait par son absence ou dont la fente bâillait par trop. Étudiants à peine inscrits aux cours de première année, boutiquiers des environs venus là, pour voir, avec leurs épouses, provinciaux et étrangers, c’était un genre très particulier de badauds. Nul ne songeait à s’indigner, des rires s’élevaient et des faces se congestionnaient: une blonde venait de laisser apercevoir que la chanson ne mentait qu’à moitié.
Après avoir montré en gigotant, «troussée jusqu’au ventre,.... sous le blanc madapolam de ses culottes», le nu de ses cuisses, une d’entre elles éprouvait parfois le besoin de remettre un peu d’ordre dans l’économie de ses dessous, et c’était, en un coin, ce tableau entrevu par Huysmans à la Brasserie européenne:
«A l’écart, Ninie rattachait avec des épingles son pantalon dont la fente bâillait, et de larges plaques de sueur couraient sous ses dessous de bras et gagnaient la gorge»[443].
Temps heureux! âge d’or des pas de caractère et des cavaliers seuls hasardés. Les pantalons d’Alice la Provençale, dont M. Grand-Carteret a exhumé pour notre instruction, la longueur et la largeur,[444] avaient vécu et ce n’était pas encore la tapageuse lingerie, que la Goulue aimait à dépouiller, quand elle le pouvait faire et qui, à Tabarin, constitue le grand équipement de ces dames.
«A Bullier, le prix de la danse c’est le plaisir; danse qui veut, et qui s’estime à ce compte assez payé. Il s’en suit que les danseuses ont de pauvres dessous; misère que les audacieuses cachent en supprimant les dessous tout à fait»[445].
Il en était sensiblement de même dans les bals de Montmartre. De jolies filles se contentaient—cela se faisait encore naguère au Moulin—de ramasser et de ramener leurs jupes entre leurs cuisses, pour apporter ainsi, lorsqu’elles levaient la jambe, un complément à l’insuffisance de leurs culottes.
C’est alors qu’intervenait, parfois, l’épingle traîtresse, l’épingle fixant à la ceinture le bas des jupes. Mais, il est des confidents trompeurs, et c’est au moment où elle aurait dû tenir le mieux, que l’épingle se détachait, donnant à la galerie une vision de nu, à faire rêver toute une classe de rhétoriciens.
Une des habituées de l’ancienne Reine Blanche,—de Castille, non!—Nini la belle-en-cuisses, dut même à cet accident le surnom sous lequel elle était connue.
Charles Virmaître, que l’on pille souvent et que l’on cite rarement, a raconté tout au long l’aventure. Le mieux est de la lui emprunter:
«Une des filles les plus en réputation de _la Reine Blanche_ était Nini, la belle-en-cuisses; elle n’avait pas de rivale pour marcher sur les mains. Quoique pas républicaine, elle était sans culottes; aussi, pour ne pas offenser la pudeur du municipal, chargé nonobstant de faire respecter la morale, elle ramassait ses jupons entre ses jambes, les fixait à la ceinture avec une épingle, et en avant deux.
«Un soir, les jupons, mal attachés, tombèrent; elle ne s’en aperçut pas et fit la culbute. Oh!... le municipal, qui n’en perdit pas une bouchée, ne put s’empêcher de crier:—N... de D... les belles cuisses!
«Le nom lui resta»[446].
Comme pour les bourgeoises du temps, c’était presque, pour une danseuse, se faire remarquer, que d’avoir un pantalon. Thomas Graindorge,—le futur académicien M. Taine—entraîné par ses amusantes _Notes sur Paris_ dans un bal public, croyait, quelques années plus tard, utile de faire remarquer, à deux reprises, que Mlle Mariette, l’étoile du lieu, portait ce qu’il appelait des caleçons:
«Teint bistré, une grosse taille, maigre pourtant, mais tout en muscles... elle danse en relevant ses jupes à pleine poignée. (J’ai déjà dit qu’elle avait des caleçons, mais j’ai besoin de le redire)»[447].
Sans nous fixer sur ce point de doctrine, les Goncourt ont consacré une jolie page à la notation d’un de ces bals. Elle complète heureusement les impressions de Thomas Graindorge.
«Contre l’orchestre s’est formé un quadrille, que de suite entoure tout le monde, attiré par la vue de la seule jolie femme du bal, une Juive, une jeune Hérodiade, une fleur de la perversion parisienne, un merveilleux type de ces fillettes éhontées qui vendent du papier à lettres dans les rues à la brume. Et pendant qu’elle levait toute droite la jambe et que l’on voyait, un instant, à la hauteur des têtes, une pointe de bottine recourbée et un bas de mollet dans un bas rose, son danseur faisait apparaître, en un cancan forcené, toute la crapulerie de la plèbe du dix-neuvième siècle»[448].