Le Pantalon Féminin

Part 15

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Il n’est jusqu’à cette bête de Marie Belhomme, qui, à l’école, à Montigny, l’été, «ne portait pas de pantalon, pour sentir ses cuisses faire doux en marchant».

Au courant de cette particularité, ses «gobettes» d’amies, pour rompre l’ennui pesant d’un lourd après-midi, lui jouent la «méchante farce» de lui faire prouver jusqu’à l’évidence que... le capucin n’avait pas son capuchon:

«Nous étions quatre, une après-midi, assises sur un banc, dans l’ordre que voici:

Marie, Anaïs, Luce, Claudine.

«Après s’être fait dûment expliquer mon plan, tout bas, mes deux voisines se lèvent pour se laver les mains, et le milieu du banc reste vide, Marie à un bout, moi à l’autre. Elle dort à moitié sur son arithmétique. Je me lève brusquement; le banc bascule. Marie, réveillée en sursaut, tombe les jambes en l’air, avec un de ces cris de poule égorgée dont elle a le secret, et nous montre... qu’effectivement elle ne porte pas de pantalon. Des huées, des rires énormes éclatent; la Directrice veut tonner et ne peut pas, prise elle-même d’un fou rire; et Aimée Lanthenay préfère s’en aller, pour ne pas offrir à ses élèves le spectacle de ses tortillements de chatte empoisonnée»[391].

Ce serait pour certaines, un véritable bien-être que de pouvoir passer la journée chez elles sans pantalon, un bien-être dont on rêve:

«On assure que l’eau du bain est parfumée et qu’en sortant elle pourra s’étendre sur un canapé de soie brochée, en peignoir de soie et sans pantalon, bien à l’aise enfin...»[392]

Et en chemin de fer, donc, quand il faut passer la nuit en wagon. S’il en est qui ne perdent pas de vue la sonnette d’alarme, d’autres ne songent qu’à retirer leur pantalon, sans que les tentent en rien l’imprévu et les dangers d’une passade par trop brève:

«Ces dames, durant ce temps-là, avaient pour moi des regards obliques, lesquels voulaient dire certainement: sans cet animal-là, comme nous retirerions nos pantalons!»[393]

«Le pantalon, a dit justement Colombine, est difficile à enlever (et) difficile à remettre». Gauche et un peu embarrassée, une débutante aura peine à ne pas côtoyer le ridicule—sans compter celui du pan de chemise que laissera souvent échapper la fente—tandis que la femme qui n’en est pas à son premier déshabillé, saura trouver les gestes qui conviennent et leur prêter sa grâce.

Qui sait si cet intrus, qui, quand on le retire, vient toujours à l’envers et qu’il faut ensuite retourner avant d’en réintégrer la batiste, n’a pas maintenu dans l’étroit sentier de la vertu des hésitantes qui «sans l’ennui humiliant de sortir en détail de ses pantalons» se seraient volontiers attardées à grappiller les églantines du chemin, pour prendre goût ensuite au porto blanc des garçonnières?

Nous côtoyons là les bords fleuris et le tabac blond de l’adultère, revenons aux pantoufles et au scaferlati ordinaire du mariage. Il est également sujet à surprises et change bien des choses. C’est beaucoup de savoir plaire à l’époux et de savoir flatter ses goûts, aussi en verra-t-on se plier à la gêne du pantalon, qui, jusque-là n’en avaient pas porté, alors que d’autres en feront le sacrifice à leur initiateur, s’il a contre cette lingerie les préjugés et les préventions d’une autre époque.

Laissant à Mme Desnou et aux dames de Chauny ou de Villers-Cotteret de n’en porter que leurs jours de grande toilette, «aux grandes fêtes et au jour du saint patron de _leur_ mari»[394]: en général la femme de la bourgeoisie en porte et elle ne laissera jamais apercevoir, pour une raison ou pour une autre un peu haut ses jambes, sans qu’apparaisse timide le poignet ou le sabot du pantalon.

A Trouville, c’était la pêche aux équilles. Elle fournissait aux contemporaines de Bertall une excellente occasion de montrer leurs jambes si elles étaient bien faites et elles ne s’en privaient pas:

«La pêche aux équilles est la pêche favorite sur les plages de sable. C’est une pêche qui prépare adroitement les autres, et qu’affectionnent particulièrement les belles pécheresses, auxquelles les équilles servent de prétexte pour exhiber sous les yeux de jeunes pécheurs, et de pécheurs endurcis, les fines bottines à barrette à talons d’argent, les fins bas de soie à broderies de couleur, et les dentelles affriolantes des jupes nuageuses et des prestigieux pantalons»[395].

Je ne sais si ce sont des équilles que l’on cherche aujourd’hui aux Roches-Noires, mais la qualité des pécheresses semble avoir terriblement baissé. Plus de dentelles affriolantes, de jupes nuageuses, ni de prestigieux pantalons, oh! nullement prestigieux, par contre, ils sont ouverts et leur fente bâille parfois bien indiscrètement.

Edmond de Goncourt a noté d’autre part ce dîner à la campagne, précédant une partie de pêche aux écrevisses, qu’il devait utiliser dans _Chérie_[396]:

(1878) «Samedi 3 août.—Mon cousin Marin a invité les femmes de la magistrature d’ici (Bar-sur-Seine) à une pêche aux écrevisses, à la tombée de la nuit. On doit pêcher au-dessus de Polisot, et la pêche est le prétexte d’un dîner-souper en plein air. On monte en voiture par une pluie battante, et, au bout d’une heure, on est à destination et on se met à table.

«La nuit est venue. Huit torches, fixées à huit piquets, sont allumées, éclairant le repas de leurs lueurs balayées et fuyantes. Un grand feu flambe au milieu du pré, où, de temps en temps, les trois femmes vont sécher les semelles de leurs bottines mouillées, montrant des bas écossais et des pantalons brodés, en se soutenant par la taille, avec des gestes de caresse; groupe au milieu fait par la charmante Mme G..., dans une de ces blanches toilettes anglaises, que Gravelot donne, en ses vignettes, à ses héroïnes de romans»[397].

La femme ne pêche pas, en effet, qu’aux flambeaux. Supprimez l’adultère et vous supprimerez du coup le roman contemporain. L’électricité remplace, pour l’ordinaire, les torches de Bar-sur-Seine, mais le rôle du pantalon n’est pas moindre, au contraire. Les déshabillés extra-conjugaux ne sauraient se passer de ce piment. Les soigneuses, comme Mme de Gromance le plient, après l’avoir retiré; les impulsives le laissent, elles, traîner, à demi retourné, où il est tombé: un de ces riens par lesquels se trahit la femme.

Celui-ci une fois enfilé et attaché sur une agrafe du corset de soie «en pantalon de foulard rose à fleurs, elle allait, se baissant, se levant, se baissant, encore agile et prompte, par la chambre, à la recherche de son jupon perdu dans la chiffonnerie de ses vêtements épars»[398].

Ce spectacle donne au jeune mâle satisfait de graves pensées guère coutumières à sa cervelle d’oiseau.

Il a allumé une cigarette et se souvient:

«Après avoir longuement noué sa cravate devant la glace et allumé une cigarette, il s’amusait à suivre des yeux les mouvements de Mme de Gromance, dans ce costume qui exagérait joliment tout le féminin de ce corps de femme. Il ne savait pas si c’était gracieux ou ridicule. Il ne savait pas s’il fallait trouver ces aspects-là vraiment pas beaux, ou en éprouver une toute petite joie d’art. Sa perplexité venait de ce qu’il se rappelait une longue discussion soulevée à ce sujet, l’hiver précédent, chez son père, un après-dîner, au fumoir, par deux vieux connaisseurs, M. de Terremondre qui ne savait rien de plus adorable qu’une jolie femme en corset et en pantalon, et Paul Flin qui plaignait au contraire la disgrâce d’une dame à ce point précis de sa toilette. Philippe avait suivi la dispute qui était amusante. Il ne savait à qui donner raison. Terremondre avait de l’expérience, mais il était vieux jeu et trop artiste; Paul Flin, passait pour un peu bête, mais très chic. Philippe inclinait, par malveillance naturelle et affinités électives, au sentiment de Paul Flin, quand Mme de Gromance mit son jupon rose à fleurs roses»[399].

Drame ou comédie, que le quatrième acte tourne au Bernstein ou au Courteline, il n’est jusqu’à la table des pièces à conviction—Thémis, à toi la pose!—où le pantalon féminin ne vienne jeter sa blancheur tragique ou comique.

Ainsi, au lendemain du drame fameux qui par delà l’azur de la Méditerranée passionna à un si haut point l’opinion publique et dont M. Paul Bourget ne sut tirer qu’un médiocre parti, put-on voir les dessous de Mme G., chemise, corset et pantalon, livrés aux regards du public et aux mains pataudes des jurés[400].

Pauvre femme, n’aurait-on pu lui éviter cette suprême honte?... et Henri Chambige fut condamné: il coûte moins cher d’aller vider son browning à bout portant sur un journaliste sans défense, dont le seul tort fut de recevoir, par galanterie, une femme venue pour tuer.

Le vaudeville n’est pas moins révélateur. Qui se souvient de l’affaire Humbert, cette gigantesque escroquerie, à laquelle notre jobardise nationale dut d’être une fois de plus citée comme exemple.

Pourtant tout ce joli monde, la grande, ou plutôt la grosse Thérèse, son frère Raymond Daurignac, la sœur Maria, aussi effacée que le mari, et la fille Ève, défila devant un tribunal auquel on n’était pas parvenu à le soustraire, et l’on rit jusqu’aux larmes. L’épargne française avait bu un bouillon sérieux, mais, en revanche, on lui offrait une pinte de bon sang plutôt tassée.

Après tout le linge sale du ménage lavé en public, ce fut le tour du linge propre d’être vendu à l’hôtel Drouot, défroques dont quelques pièces avaient «un caractère fort suggestif, pantalons de dentelles à entre-deux, chemises de soie à jour, etc.»[401]. Thérèse ne prévoyant pas le très sommaire trousseau de la maison centrale, en vérité se mettait bien.

La vente eut un succès à la fois d’argent et de gaîté. Les enchères furent poussées, les chemises se vendirent bien et les pantalons se tinrent fermes. J’emprunte au _Journal des Débats_ ces détails oubliés. Que tout cela semble déjà loin de nous:

«L’on attendait avec impatience la mise aux enchères de la lingerie et ce furent de francs éclats de rire, quand apparurent les chemises et les pantalons. Tout le monde voulut voir et toucher ces reliques intimes. Consciencieusement le commissaire étalait les dessous de formes et de tailles diverses.

«Notons quelques chiffres. Sept chemises en dentelles, 465 fr.; sept matinées, 347 fr.; un pantalon, une chemise, 294 fr.; etc.»[402].

Ce fut pour Abel Faivre l’occasion d’un bien amusant croquis dans le _Journal_.

Toutefois, les pantalons sont, loin de fournir à la Préfecture de Police (bureau des objets perdus), un contingent aussi considérable que les corsets. Si en taxi, ces Cythères roulantes, «garnis» des petites bourgeoises qu’effraient, à leurs débuts, l’hôtel et le sourire obséquieux et sournois du garçon, ces dames retirent volontiers leur corset, elles conservent pour l’ordinaire leur pantalon. Plus ou moins froissé ou mis à mal, c’est toujours autant de sauvé.

Pourtant, cela peut arriver de perdre son pantalon, même en plein concours hippique—n’est-ce pas Nelly?[403]—voire sur le warf de Tanger la bleue, sans que l’on puisse attribuer aux frères Manessmann ou au champion de Mamers cette rupture de cordons, ou même à une première de Romain Coolus au Théâtre Antoine.

Deux faits divers; ils ont leur saveur:

«Une jeune femme, sans rêve, sans passion, une bonne petite bourgeoise d’épouse débarque à Tanger. A son premier pas un crac significatif lui annonce une avarie (oh! Madame!) dans une partie de sa toilette, et soudain sur ses bottines, son pantalon vient choir. Que faire? Le remettre en plein warf, il ne fallait pas y songer. Marcher tout de même? Cela risquait de devenir grotesque. D’un geste sec, la jeune femme arracha la légère batiste et l’envoya par-dessus bord»[404].

Une façon de jeter son bonnet par-dessus les moulins à laquelle n’avait certainement pas songé Mimi Pinson.

Cela n’explique pas le mystère du Théâtre Antoine: il n’y avait pas de pas au plafond, mais un pantalon de femme oublié aux fauteuils d’orchestre. A quels tripatouillages, ô Caliban, avait donc donné lieu la pièce nouvelle de Coolus?

Sous la plume de Palémon, le _Figaro_ a gaîment conté ce menu fait de la vie parisienne:

«Un incident des plus singuliers et des plus inattendus a donné à la première représentation de la nouvelle pièce de M. Romain Coolus, au théâtre Antoine-Gémier, une note comique infiniment pittoresque, et qui d’ailleurs n’a nui en rien à cette belle œuvre, puisque le fait se produisit après le baisser du rideau.

«Tandis que la salle se vidait lentement, un spectateur découvrit devant un fauteuil d’orchestre un chiffon d’élégante lingerie finement brodée, délicatement ajourée, un de ces vêtements légers qui semblent se faire gloire d’être inutiles. Un mouchoir? Non pas. Une écharpe? Pas davantage. Une mantille? Point du tout.

«C’était ... il me faudrait pour nommer ce coquet accessoire de l’ajustement féminin les ressources du lyrisme le plus discret et de la poésie la plus intime... c’était... ce vêtement auquel l’un des plus célèbres personnages de la comédie italienne a donné son nom... c’était... mon Dieu, il faut bien l’appeler par son nom... c’était un pantalon.

«Ce fut dans la salle un immense éclat de rire et tous les spectateurs qui venaient d’être violemment émus par les belles situations de _Cœur à cœur_ connurent là quelques instants de gaieté folle... irrésistible...

«D’où venait ce sournois, cet imprévu, cet incroyable pantalon? comment était-il là? quelle main irrévérencieuse ou maladroite l’avait jeté à cette place? Distraction? fumisterie? On ne sait... ne le saura jamais. Il y a ainsi de petits mystères qui ne seront jamais éclaircis. Celui-ci est parmi les plus irritants. Les ouvreuses interrogées ne purent donner aucun renseignement; ce genre d’objets ne relève point de leur vestiaire.

«Je sais bien que Béranger, considérant le pantalon comme l’un des signes du développement de l’esprit républicain en France, s’écriait au lendemain d’un événement réactionnaire:

Les anciens préjugés renaissent, On va quitter les pantalons.

«Mais il ne semble point que ces deux vers d’une médiocre envolée, puissent ici trouver leur application.

—Et dire, soupirait un spectateur, qu’elles ne veulent pas retirer leur chapeau!»[405]

Un bouton, sans doute, qui avait sauté ou un cordon qui avait craqué,... à moins que la défaillance due à une émotion trop vive, ait fait craindre à une pauvre dame de s’enrhumer, si elle conservait sur elle le témoin bon à tordre, ou plutôt la victime, d’un oubli de quelques secondes.

Dans un cas comme dans l’autre, il faut admirer l’adresse et les ruses dont on avait su user une femme pour dépêtre, en pleine salle de théâtre, ses jambes de l’importune lingerie et la retirer.

Mauvais présage d’autre part, pour une jeune mariée de sentir, le jour de la cérémonie, craquer son pantalon, en montant les marches de l’église. Le ménage est appelé à craquer, lui aussi. «Petite superstition française» a soin d’ajouter Maurice Donnay, dont _Le retour de Jérusalem_ nous a révélé ce détail de mœurs assez ignoré—des hommes, tout au moins:

—J’ai une amie, le jour de son mariage également, en montant les marches de la Trinité, son pantalon a craqué. Elle s’est dit: Ça y est, je tromperai mon mari.[406]

Non moins mauvais pour une pauvre petite femme venue dans un ministère pour y appuyer le Mérite Agricole ou les Palmes de son époux, d’oublier dans le cabinet du chef du bureau compétent, son pantalon que l’examen attentif des titres du candidat lui aura pu faire retirer. Les hommes sont si mufles que, quelques jours plus tard, le mari pourra le recevoir avec, épinglés, la carte du bureaucrate et un compliment de sa façon.

Il n’en faut pas plus pour jeter le trouble dans un ménage parfaitement uni: les hommes comprennent si rarement le dévouement de l’épouse.

Il vaut mieux qu’il soit perdu tout à fait en voyage de noces. La jeune femme n’en est pas à cela près, puis cela a si peu d’importance au milieu des roucoulements de la première semaine.

Après un long arrêt qu’ils ont mis à profit pour dîner en cabinet particulier, les tourtereaux sont remontés en wagon. Monsieur semble fatigué, presque triste, et Madame est encore très rouge. Le train vient de repartir. (Auteur du scénario: Auguste Germain):

M. OMER (_très tendre_).—Cette fois, j’espère que tu n’as rien oublié?

ALEXANDRINE.—Oh! non!

M. OMER.—Tu n’avais plus rien à perdre, d’ailleurs.

ALEXANDRINE.—Oui.

M. OMER.—Tes cartons à chapeaux sont à Paris; ton sac, ton ombrelle et ton parapluie à Chartres. Notre voyage se finira tranquillement.

ALEXANDRINE.—Oui.

_Mais tout à coup elle s’agite, blêmit, ses yeux deviennent hagards, ses mains tremblent._

M. OMER.—Qu’est-ce que tu as?

ALEXANDRINE.—Dans le restaurant, à Saintes.

M. OMER.—Quoi?

ALEXANDRINE.—J’ai oublié mon pantalon[407].

A TRAVERS LE ROMAN CONTEMPORAIN

_Les maîtres de l’archet subtil et titillant dans l’art de bien exciter et bien dire._

JEAN LORRAIN.

A TRAVERS LE ROMAN CONTEMPORAIN

Le coude sur la longue planche où elle repassait, il considérait avidement toutes ses affaires de femmes étalées autour de lui, les jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons à coulisses, vastes de hanches et qui se rétrécissaient par le bas»[408].

Cette vision des pantalons d’Emma Bovary et la délectation morose du petit Justin devant ces intimités féminines tout à coup révélées à sa jeune curiosité, semblent, après _la Pucelle de Belleville_ et _le Confessionnal des Jésuites_, constituer les débuts du pantalon dans le roman contemporain.

Depuis, on en a abondamment usé, abusé même.

Accessoires nécessaires des déshabillages prévus, «difforme pantalon blanc» ou «pantalons hospitaliers»[409], parfois il a fourni prétexte à nouvelles, sinon à roman.

Trois nouvelles de Carolus Brio lui sont consacrées: _Flagrant délit_,[410], _Leurs sales bicyclettes_,[411] et _Le pantalon de Luce_[412].

L’excellent sociétaire de la Comédie-Française M. Maurice de Féraudy a fait jouer _le Pantalon de la Baronne_ et quelle place n’occupe-t-il pas dans l’œuvre diverse et documentée autant que pimentée de Willy?

Que Suzette remette le sien dans le décor connu du home de la rue de Courcelles, la «frissonnière» de Maugis, dont tant ont fait volontiers leur «petit home», ou que, chez la Triple Veuve, elle le retire, déchiré et tombé dans ses jambes, elle aura eu le temps dans l’intervalle, de chercher à «lâcher» l’obèse, chauve, libidineux et spirituel philosophe[413].

Willy en est un, à sa manière, et entre le pantalon dont on noue les cordons et celui que l’on quitte, il y a bien place pour une tranche de vie.

Avec _le Pantalon de Mme Desnou_, d’Henri Beauclair, c’est le roman à la fois bourgeois et ancillaire, toute la lyre! Enfin, la Jeanne d’Adoré Floupette a sur d’autres la supériorité d’avouer et même de démontrer péremptoirement au tribunal qu’elle porte sous ses jupes le pantalon de la notairesse[414].

Il n’en était pas de même à Solignac (Haute-Vienne) dont la chasse et mon homonyme l’antiquaire Dufay ont révélé à beaucoup l’existence. En présence des dénégations de la délinquante, une des servantes de l’auberge, la mère de la plaignante, se vit élever par le brigadier de gendarmerie—sans pitié, mais non sans pudeur—à la dignité de matrone et dut faire sous les jupes de la fille les recherches qui amenèrent la découverte de la flanelle populacière et peu close de sa progéniture.

Quand on n’est pas couvert par l’autorité de ce corps d’élite, c’est une plaisanterie assez risquée de vouloir, avec nos humoristes nationaux, constater à un dîner de noces, si la mariée a ou n’a pas un pantalon.[415]

Mieux valent—hantise des dessous—les «souvenirs» ou «visions» du _Gaga_, par lui crayonnés à foison: «corsets», «pantalons blancs», «chemises même»[416]. Ce sont des petits jeux qui ne font de mal à personne, en attendant que la paralysie générale y mette un terme.

Cette hantise, pas un de nos romanciers ne semble y échapper.

Afféteries poudrerizées, réalisme brutal, élégances perverses, cantharides et piments, fruits verts ou déjà presque blets, c’est, blanche et rose, ou bleue, la chanson des dessous; «ce sont les secrets des dames» non plus «défendus à révéler», mais que l’on se fait gloire d’étaler abondamment aux yeux.

L’auteur y prend autant de plaisir que le lecteur. Avec la machine à écrire, on n’a pas à tenir le papier: on peut écrire d’une main.

Certes, dans ce dialogue à la manière de Droz et dans le ton de la _Vie Parisienne_, on ne prévoit guère les puissantes hardiesses du _Mâle_ et du _Happe-Chair_. Camille Lemonnier, alors à ses débuts, signa pourtant ce tableautin et rien n’est plus convenable. La scène se passe entre mari et femme, les amusements tolérés des oarystis, les bagatelles de l’alcôve:

«Ma femme (_riant_).—Devant! Tu as des idées vraiment... Devant! tu n’y penses pas, on aurait l’air... Tiens, prends mes jupons... mais certainement l’air... Attends: je vais te passer mes pantalons... Ah, mon Dieu! voilà ma jambe qui ne veut pas sortir... (_Elle me jette ses pantalons_) Enfin! Attrape![417]»

Bien bourgeois, bien honnête, bien Second Empire, ce déshabillage, ce devait être du madapolam et nous n’en sommes pas encore aux pantalons de _Mme Lupar_, ces «pantalons de transparente batiste, une ondée laiteuse, qui coulait par-dessus le rose des cuisses jusqu’à l’agrafe d’or de la jarretière»[418].

D’Ernest Leblanc, le causeur charmant, si plein d’anecdotes et de souvenirs, ce joli déshabillé nuptial dans sa _Dépravée_.

«Elle enleva complètement le corsage, tandis que le murmure de la soie accompagnait chaque mouvement de ses bras renversés. Et elle apparut droite, la poitrine en avant, avec ses bras nus et ses épaules superbes qu’encadraient, un peu bas, les fantaisies capricieuses et transparentes de la Valenciennes.

«Puis ce fut le tour des jupes. Il y eut un grand froufrou. Gaëtan ferma à demi les yeux et détourna la tête. Décidément, l’idole allait apparaître.

«A peine eût-il repris courage qu’il se retourna vers elle. Il crut à quelque transfiguration.

«Du flot des jupes entassées émergeait, avec mille ondulations charmantes, une sorte de jeune garçon, un peu replet d’ici et là, dont le costume ressemblait à ses costumes d’été lorsqu’il était enfant et qu’il portait des pantalons brodés. Il n’osait plus lever les yeux. Il était embarrassé. Il se sentait rougir»[419].

L’élégance du pantalon s’est affirmée et affinée en effet. Foin du madapolam, des jambes droites et des trois plis bêtes: c’est, au lendemain d’un bal, traînant sur le tapis, la batiste chiffonnée et froissée, «avec sa multitude de volants serrés par les rubans étroits en soie mauve qui se festonnent dans sa longueur»[420].

Si cette batiste contient des microbes, elle conserve plus encore des parfums, «corrompus, riches et triomphants». L’atmosphère est tiède et irritante, une odeur forte de blonde à laquelle les muscs des dessous mêlent leur gamme, y persiste et monte à la tête. Il y a de quoi vraiment troubler la virilité d’un adolescent.

«Mme Brière ajouta après une courte hésitation:

—Tu peux entrer.

«Louis poussa la porte; et sitôt dans la chambre, dont les deux fenêtres étaient fermées ainsi que la porte qui communiquait au dortoir des garçons, il fut pris au cervelet par l’odeur de femelle qui se concentrait dans la pièce ainsi hermétiquement close. Une odeur âpre de blonde, aiguisée du mélange des parfums irritants dont Gabrielle, depuis quelques semaines, aromatisait ses dessous. Et ces dessous faisaient des tas pêle-mêle; les bas par ci à côté de la chemise qui affaissait son rond blanc sur le parquet, très chiffonnée de mille petits plis fins et mouillée sous les bras, avec un recroquevillement de la dentelle, sur laquelle la robe avait déteint en plusieurs couleurs; la jupe par là, avec les jupons au centre encore à moitié ballonnés, et le pantalon dégonflé aplatissant ses jambes fripées»[421].