Le Pantalon Féminin

Part 14

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CES DAMES

_Je me méfie toujours des femmes qui portent des caleçons: c’est la pudeur avec une enseigne._

COMMERSON.

_La première femme qui mit un pantalon fut tenue pour immodeste; l’immodestie, de notre temps, consisterait à s’en passer._

ANGÈLE HÉRAUD.

CES DAMES

Général pour les jeunes filles de la bourgeoisie, l’usage du pantalon ne l’est pas moins pour les femmes.

Quelques-unes, cependant, une fois mariées, le supprimeront avec plus ou moins de facilité, soit l’été, soit en toutes saisons: affaire d’habitude et de latitude.

Enfin, pendant longtemps, il fut des vieilles dames qui, n’en ayant pas porté dans leur jeunesse, ne purent jamais se faire à en porter, et moururent sans avoir sacrifié à cette mode.

Qu’elles reposent en paix.

La lingère parisienne ne se contente plus d’en donner des patrons au commencement de l’hiver ou de la saison des excursions; sœur Véronique et le sieur Pantalon ne sont plus seuls à en fabriquer. Le pantalon est devenu un rayon florissant de nos bazars parisiens. Certaines même de nos lingères se sont spécialisées dans sa confection. Le pantalon n’est pas seulement un art et une arme, il constitue aussi une industrie,—une industrie qui a, elle aussi, ses chevaliers.—Mais c’est, comme celui de Joseph Prud’homme, un sabre à deux tranchants, auquel la loi du «repos hebdomadaire» a parfois fourni à de joyeux quiproquos, telle cette enseigne relevée par le _Mercure de France_, rue de Châteaudun:

LINGERIE, CORSAGES, CHEMISES, PANTALONS.

FERMÉ LE DIMANCHE[360].

Ces deux lignes du «Sottisier» ont inspiré à Léonnec, dans le _Sourire_, un de ses plus joyeux dessins[361].

Suivant les quartiers, le pantalon s’étale plus ou moins à la devanture des lingères et des blanchisseuses de fin. Plus on monte vers Montmartre, plus son élégance croît et plus, comme un tableau de maître, il occupe la cimaise. L’on sent le voisinage de Tabarin et des restaurants où l’on soupe et où l’on danse: il en est de tout en dentelles, dont la fermeture trahit le côté professionnel. Ici, l’on vend des «cousus» pour un prix des plus abordables, là, ils sont ouverts, mais blancs ou roses, avec leurs volants et leurs dentelles, ils ne sont pas du tout pantalons de mères de famille, nullement «mère chrétienne».

Des pages entières des catalogues des magasins de nouveautés leur sont consacrées. Ce serait à croire que l’usage en est devenu absolument général, et que toute femme peut dire, comme Mme Claire de Chancenay: «Après le corset lacé selon les principes, nous avons d’abord à mettre notre pantalon, comme les Messieurs...»[362].

Non pourtant, en dépit de la mode, de la science, des amoureux et des hygiénistes, il est encore des femmes à n’en pas porter et combien, et des plus honnêtes, suppriment, l’été, «ces objets-là», les jugeant «chauds et encombrants».

Il n’y a pas trente ans, Ris-Paquot, dans son _Livre de la femme d’intérieur_, croyait devoir insister encore sur l’utilité du pantalon... et sur son peu de grâce:

«Le pantalon, pour les femmes, est un objet de lingerie de première utilité, et quelque laid et peu gracieux qu’il soit, il n’en rend pas moins de précieux services.

«Qu’il soit en madapolam l’été, et en flanelle l’hiver, outre qu’il tient chaud, il est d’une utilité incontestable»[363].

C’est faire bon marché de la coquetterie—madapolam et flanelle «non, merci!»—et se ranger carrément du côté des médecins. Ceux-ci sont unanimes et intraitables.

Dès 1816, conformément à l’avis des Drs Desessartz et de Saint-Ursin, le _Dictionnaire des Sciences médicales_ croyait devoir recommander, à l’article «fille»: «l’emploi des caleçons par les temps froids»[364]. Mais cet emploi est long à se généraliser, en 1845, le Manuel d’Hygiène du docteur Foy signale seulement, à titre d’exception: l’usage du caleçon, en cela d’accord avec le _Dictionnaire_ de Napoléon Landais, qui, cette même année, le décrit ainsi:

«Vêtement en forme de culotte, ordinairement d’étoffe légère, que les hommes portent sous le pantalon et quelquefois les femmes sous leurs jupons»[365]. Bescherelle exagérait donc quelque peu en ajoutant: «en France beaucoup de femmes ont adopté l’usage du caleçon» manquant[366].

Ce qui était vrai lorsque Littré publia son Dictionnaire ne l’était pas encore lors de la première édition du Bescherelle, et Littré, citant Montaigne, se borne à évoquer la «richesse des calessons de la signora Livia»[367], sans entrer dans de plus amples détails.

Le premier Larousse, généralisant l’affirmation de Bescherelle définissait ainsi le pantalon féminin: «Vêtement que les femmes portent sous leurs jupons, et qui est analogue au pantalon des hommes, mais plus court»[368], tandis que le _Nouveau Larousse_ se montre descriptif: «Culotte de lingerie ou de flanelle, fendue ou se boutonnant sur les côtés, que les femmes portent sous leurs jupons»[369].

La _Grande Encyclopédie_, par contre dans le long et consciencieux article qu’elle consacre au _Costume_ (Tome XII, p. 1151-1170) fait à peine allusion aux «chausses désignées sous le nom de caleçon»[370] des contemporaines de... Charles IX et ne souffle pas un mot du pantalon actuel.

Les médecins n’avaient pas désarmé, cependant. En 1877, tout en ne sachant trop «recommander aux femmes l’usage des caleçons de toiles,» le Dr Becquerel constatait avec plaisir que cet usage «commence très heureusement à se répandre et même à se généraliser»[371].

Ce qui n’empêchait pas, quinze ans plus tard, le Dr de Soyre d’écrire avec mélancolie:

«Je sais bien que de nos jours l’habitude est prise par beaucoup de dames de porter des pantalons; mais, comme j’en connais encore qui n’ont pas souscrit à cette nouvelle mode, je suis obligé de déclarer que toute femme en temps ordinaire comme pendant sa grossesse, devrait toujours porter un pantalon»[372].

Ces médecins sont de terribles hommes. Il ne leur suffit pas d’ordonner aux femmes de porter un pantalon, encore faut-il qu’il soit en flanelle[373] ou en futaine, ou encore «en tissu anglais, laine et coton»[374]: à cette condition seule, ils lui permettront d’«être fendu largement, comme le pantalon; seulement comme il s’applique étroitement sur la peau, il maintient la chemise bien croisée en avant»[375].

Sans quoi, tout en constatant que la «plupart des femmes, au moins celles des villes, portent aujourd’hui des pantalons»[376], ils voudraient, aussi bien le Dr de Soyre que le Dr Olivier ou qu’Ernest Monin[377], que ceux-ci soient fermés. Les pantalons tels qu’ils sont portés, «étant très largement ouverts, laissent passer l’air et les nombreux microbes qu’il contient»[378].

L’air n’est pas seul à contenir des microbes. Vous aussi, vous en contenez, chères âmes, et ce qui est pis, vous en répandez. Les chimistes, ces gens-là sont, comme les médecins, sans pitié, ont étudié les microbes que contenait un pantalon de femme, après avoir été porté. Ils sont innombrables et redoutables. Ceux qui constituent les poisons les plus violents ne viennent pas de l’air, mais de vous, Mesdames.

Lisez plutôt cette chronique documentaire d’Émile Gautier. Je lui en laisse toute la responsabilité:

«N’allez pas croire que ce soit là (le poison sudural) le triste apanage de la plus vilaine moitié du genre humain! Vous-même, sauf votre respect, charmante lectrice, dont la peau fraîche, élastique et veloutée semble un poème d’ivresse et d’extases, vous logez, sans vous en douter, à non moins scabreuse enseigne.

«Quelqu’un s’est procuré, sans doute à prix d’or, non pas le gilet de flanelle, mais... comment dire cela?—mais... la lingerie la plus intime... le pantalon (ça y est!) d’une jeune et jolie personne, retour du bal. Eh bien! mis à tremper, encore tièdes et humides, dans l’eau bouillie, ces capiteux «dessous» ont donné des produits terribles, qu’on a essayés—non sans rosserie—sur des lapins. Les lapins en sont morts tout comme le chien du professeur Arloing, mais leur agonie fut différente. Au lieu de la dépression comateuse constatée chez le chien, les lapins furent en proie à une sorte de névrose hystérique, avec contorsions, satyriasis, danse de Saint-Guy, tout le saint tremblement, bientôt résorbé dans le suprême effondrement de la paralysie générale.

«Ce qui tendrait à établir que l’_odor di femina_ se caractérise par quelque chose de convulsivant et de tétanique.

«N’insistons pas de peur de dire des bêtises et de glisser sur la planche savonnée de l’inconvenance»[379].

Bref, la vengeance du pantalon sur le «lapin», et quel admirable moyen pour les femmes implacables et jalouses de se débarrasser de leur seigneur et maître: ni arsenic, ni bouillon d’allumettes, mais un bon bouillon de pantalon, et ce sera la paralysie générale après une nuit d’amour, une de ces nuits sensationnelles qu’une femme n’oublie pas.

Tandis que le pantalon rencontrait en Europe de telles résistances, il est amusant de constater l’enjouement enfantin dont il a été, au contraire, parfois l’objet, sous d’autres latitudes.

Ainsi, dans ses _Souvenirs de Birmanie_, lady Dufferin, marquise d’Ava, femme de l’ancien vice-roi des Indes, qui fut quelque temps ambassadeur à Paris, note ce souvenir d’un des caprices de la reine Soopaya Lât, épouse du roi Theebaw:

«Ces dames (des religieuses françaises) travaillaient aussi beaucoup à l’aiguille pour la reine. Elle découvrit, par exemple, que le pantalon est un vêtement indispensable dans la toilette d’une femme: aussitôt les sœurs se mettaient à l’ouvrage et confectionnaient des pantalons pour toutes les dames de la Cour»[380].

A Madagascar, il y eut mieux: les femmes howas «n’ont jamais dû voir de pantalons d’européennes, car elles n’en portent pas», disait, dans une conférence M. Landeroin, l’un des frères de l’ancien interprète de la Mission Marchand[381]... Pas du tout! m’a affirmé un officier supérieur, longtemps attaché à l’état-major du général Galliéni, elles en portent, de finement dentelés, même, et dont elles ne se séparent jamais, pas même la nuit car, ouverts, ou fermés, ils ne les gênent en rien, seulement,... ils sont tatoués.

Malgré l’appui sérieux que lui a apporté le clan des hygiénistes, le pantalon n’a cependant pas vu en France désarmer tous ses adversaires.

«Je me méfie toujours des femmes qui portent des caleçons: c’est la pudeur avec une enseigne», écrivait Commerson[382], pour qui la chose était nouvelle encore.

Sans aller aussi loin, c’était, pour le pauvre Dubut de Laforest «l’odieux inexpressible qui donne à nos Parisiennes des airs de maternité... honteuse[383] et n’était-ce pas le procès du pantalon que le journal _le Sport_,—oui, mais... Suzanne se déshabille mieux—citait à sa barre:

«Le pantalon a parfois sa raison d’être dans l’ordonnance d’une toilette de femme, mais il n’y saurait entrer à titre d’élégance. Il est nécessaire, mais il n’est jamais gracieux...

«En voyage, c’est un détail d’habillement presque indispensable. Il peut l’être aussi au point de vue hygiénique. Le choix de l’étoffe dont il est fait est alors subordonné au goût de la personne elle-même ou à une appréciation thérapeutique. Au bal, le pantalon est utile pour une femme lorsqu’elle aime la valse à trois temps, la belle et poétique valse à trois temps, et qu’elle s’y livre, parce qu’alors, on le sait, les longues robes, dans l’emportement rapide du mouvement de rotation qui leur est imprimé, finissent par perdre de leur aplomb; elles se relèvent, laissant dans certains élans, la presque totalité de la jambe à découvert».

Non, mais, le journal _le Sport_ aurait-il spécialement étudié la valse à la Galette, chez l’ami Debray, ou à la salle Wagram? Ce n’est pas «la belle et poétique valse à trois temps», qu’il évoque, mais le spectre décharné de Mélanie Waldor:

Quand Madame Waldor à Paul Foucher s’accroche, Montrant le tartre de ses dents Et dans la valse en feu, comme l’huître à la roche, S’incruste à ses membres ardents; Quand sous ses longs cheveux flagellant sa pommette, De son épine osseuse elle crispe les nœuds, Coudoyant les valseurs, pareille à la comète Heurtant les astres dans les cieux...

Les éditeurs des œuvres complètes d’Alfred de Musset n’ont pas recueilli cette rosserie et ont eu tort. Pour revenir au _Sport_:

«Le pantalon, en un mot, concluait-il, est un vêtement d’homme de même que le gilet, et, à cause de cela, les femmes qui ont la véritable intuition de l’élégance de leur sexe s’en abstiendront toujours».

S’il ne se montrait pas moins catégorique, M. Ernest d’Hervilly avait le mérite d’être moins dogmatique et plus drôle:

«Je ne parle pas des pantalons, je les hais.

«C’est utile, je le sais bien. La poussière, etc. C’est égal, c’est hideux.

«N’en mettez jamais à la campagne. Les femmes s’imaginent que tous les insectes en veulent à leurs charmes. Elles ont tort: leurs charmes n’ont pas une valeur entre-insectes.

«Et un pantalon... oh! que c’est terrible! n’est-ce pas Messieurs? Le madapolam est une frontière.

«Plus de douanes!»[384]

Enfin, Colombine,—c’était, je crois, M. Henry Fouquier—a publié dans le _Gil-Blas_ un réquisitoire d’une trop jolie venue pour que, malgré sa longueur apparente, je ne croie devoir le reproduire dans son entier. Partisans et adversaires de cette coquette inutilité m’en sauront gré.

PANIERS ET PANTALONS

«Ma spirituelle confrère Étincelle qui possède, comme eût dit Eugène Chapus, _la compétence vestimentaire_, vient d’annoncer une nouvelle qui, pour nous autres femmes, a une importance capitale.

«Au risque de plonger dans le désespoir mon excellent ami J.-J. Weiss, dit-elle, je lui apprendrai qu’on va reporter des paniers.

«Pour celles d’entre nous qui ne sauraient pas ce que vient faire dans la question le docte normalien, le sous-secrétaire d’État d’Émile Olivier, l’ancien conseiller d’État et le directeur politique de Gambetta, nous leur apprendrons qu’il n’a pas toujours été l’ermite d’aujourd’hui, le philosophe retiré dans sa bibliothèque de Fontainebleau.

«Il y a quelques années, J.-J. Weiss était un mondain, il fréquentait le salon de la princesse de Brancovan; il était assidu des fameux mardis de la baronne Caruel de Saint-Martin et des samedis de la duchesse de Bellune. Là, entouré de jolies femmes qui buvaient ses paroles, il regardait de ses petits yeux, un peu clignotants, le défilé de nos modes.

«Or, son idéal, au point de vue de l’esthétique, était le style grec. Une tunique drapée toute simple et à plis tombant droit, laissant le torse libre et accusant les hanches, lui paraissait le costume le mieux fait pour mettre en valeur toutes nos séductions plastiques.

«Et voilà pourquoi les paniers vont le désoler, les paniers qui coupent la ligne, défigurent le chef-d’œuvre du Créateur, refont des torses artificiels et, qui sait, nous ramèneront peut-être par des gradations successives à la crinoline, la terrible crinoline de 1860.

«Et c’est alors que surgit à nouveau, fatale et inexorable, la question de cet objet de toilette, appelé par nos voisines pudibondes un _inexpressible_, et par nous autres,—plus souples et moins prudes—un pantalon.

«Nos arrière-grand’mères, ces aimables vieilles, qui firent les beaux jours de l’Empire, même nos aïeules—ces sexagénaires d’aujourd’hui—ignoraient absolument l’usage du pantalon. Dans ce temps, les jupes tombaient toutes simples sans ficelles, sans complications; il ne fallait pas hérisser d’obstacles la voie devant des héros qui n’accordaient à l’amour que quelques minutes entre deux campagnes et n’avaient que le temps de passer et de vaincre.

«Mais avec la crinoline, avec tout l’imprévu des coups de vent, des montées en voiture, des chutes possibles, etc., il fallut forcément protéger notre... pudeur contre les regards trop indiscrets; et les maris, goguenards après avoir vu leur épouse se barder de fer, se palissader de baleines et de tissus indéchirables, se mirent à rire dans leur barbe en pensant qu’ils avaient peut-être un peu défendu leur front.

«Et ce n’était pas tant l’obstacle matériel qui décourageait les impertinents, mais la suggestion morale n’y était plus. Comme me l’expliquait un jour M. Nisard—encore un directeur politique—autrefois quand on apercevait, ne fut-ce que la cheville d’une femme, l’imagination grimpait le long de cette cheville jusque dans les réduits mystérieux et touffus où se célèbrent les sacrifices chers à la blonde déesse; mais alors même qu’on apercevrait la jambe jusqu’au genou, si l’on sait que ce bas bien tiré aboutit à un entonnoir de batiste, l’inspiration s’envole à tire d’aile.

«Je sais bien que nous avions fini par réduire ce pantalon au strict minimum, tellement qu’il n’était plus pour ainsi dire... qu’une expression géographique. Descendant à peine sur la cuisse, formé de tissus délicats et diaphanes, partagé en deux sections par une de ces larges voies stratégiques qui permettent le régime du laissez-faire et du laissez-passer (je ne sais si je me fais bien comprendre), le pantalon était devenu plutôt un ornement qu’une défense proprement dite.

«Et pourtant celles d’entre nous qui ont étudié le dix-huitième siècle, qui connaissent _l’Embarquement pour Cythère_, de Watteau, _l’Escarpolette_, de Fragonard, avec son envolement de jupes zinzolin et ses aperçus polissons, savent bien le charme étrangement attractif produit sur les nerfs exacerbés du mâle par la vue de belles jambes, émergeant blanches et satinées à travers les froufroutements des linons et des dentelles, se profilant au hasard des renversements imprévus, nues et sans obstacle, l’envers du jupon en satin rose, avec une ligne coupée seulement par quelque jarretière franfreluchée.

«Celles-là étaient dans le vrai; aussi profitant des modes dernières, des costumes tailleurs, collants et tout simples, des robes fourreaux, beaucoup d’entre nous avaient carrément supprimé le pantalon, au moins du 1er avril au 1er octobre, époque légale pendant laquelle on ne fait pas de feu dans les bureaux des ministères. Cette suppression pouvait indiquer la saison et la température, absolument comme les moines barométriques annoncent le temps probable en coiffant ou en supprimant leur capuchon.

«Quelques arriérées pourtant tenaient bon même en été, donnant des raisons d’hygiène, de poussière, de chaleur... comme si la bonne eau du bon Dieu n’était pas la grande purificatrice, arguant de promenades en mails avec obligation de monter sur l’échelle de Jacob; mais la masse intelligente—j’en étais—avait bravement aboli cette partie du costume au moins inutile, ce pantalon qui n’empêche pas grand’chose, je le concède, mais qui n’aide à rien, ce qui est déjà un grand tort.

«Or, si Étincelle a raison—et Étincelle a toujours raison—si les paniers reviennent à la mode, malgré le désespoir de J.-J. Weiss, le pantalon doit rentrer en triomphateur, comme un accompagnement indispensable; ceci amène cela, et en songeant à l’hospitalité écossaise, nous pouvons dire: ceci tuera cela, car si l’hospitalité écossaise jouit d’une renommée spéciale, c’est qu’en Écosse le pantalon est aussi inconnu que les brosses à dents en Bretagne ou, pour être plus poétique, que les éperons à Venise.

«Je ne sais si nos maris et nos amants sont précisément, en cette fin de siècle, à une de ces époques héroïques où, comme Guzman, on ne connaît pas d’obstacle. Je ne sais s’il est intelligent, s’il est politique de notre part d’accumuler les difficultés, de revenir aux anciennes entraves et de remplacer par le système protecteur celui du libre-échange, qui semblait donner d’excellents résultats. Et cela précisément au moment où M. Lagneau constate, par des rapports éplorés, que la population diminue dans une inquiétante proportion. Ne serait-ce pas au contraire le moment de faire feu sinon des quatre pieds, du moins... des deux jambes et de réveiller les sens endormis par une recrudescence de séductions et d’aperçus cantharidés, par une exhibition suggestive rappelant la belle phrase du divin prophète: «Laissez venir à moi les petits enfants.»

«La femme est charmante en chemise,—on me l’a souvent dit et à vous aussi, mesdames? Regardez plutôt au musée du Louvre la statue de la jeune Lacédémonienne, vêtue seulement d’un tissu transparent commençant sous les seins et laissant les jambes entièrement découvertes. Elle conserve, dans ce costume primitif et biblique, toutes les grâces provocantes de son sexe. Un bas à passer, la chevelure à relever, une épingle à ramasser motivent immédiatement des mouvements de Diane au bain, évoquent le souvenir des Muses de Raphaël, des Aurores du Guide, des Grâces de Jean Goujon ou des Nymphes de Carrache. En pantalon, au contraire, la vraie femme, celle qui n’a rien de commun avec la poupée de Jeanneton, qui, en un mot, a des rondeurs, des saillants et des rentrants, paraît toujours basse sur pattes et ridiculement callypige. Le pantalon est difficile à enlever, compliqué à remettre, et, posé sur un fauteuil, produit l’effet le plus piteux. Il faut donc absolument le condamner avant, pendant et après.

«Et, quant à moi, je ne serai satisfaite que quand J.-J. Weiss pourra chanter triomphalement à Étincelle:

Adieu paniers, vendanges sont faites,

air auquel je répondrai par ce simple vers d’un opéra connu:

Bonsoir, monsieur Pantalon!»[385]

L’on ne saurait mieux dire.

Le _Journal des Demoiselles_ trouvait jadis le pantalon inconvenant pour une première communiante. Il en est de même—mais les raisons diffèrent—pour une femme, quand elle porte des chaussettes.

«Les jours où on met les chaussettes, édicte Jo, (ce ou plutôt cette Jo ne fut jamais ministre que de nos plaisirs), ces jours-là, petite Lo, on ne met pas de pantalons»[386].

La chaussette est en effet bien masculine, le pantalon exagérerait le travestissement. Jo était dans le vrai et la jeune américaine qui refusait au cher Alphonse Allais de bostonner avec lui le «Washington Post», la «new dance» qui allait faire fureur, partageait cette théorie et la pratiquait:

—Et vous, miss, vous ne dansez pas ce soir?

—Non, pas ce soir.

—Pourquoi cela, miss?

—Parce que j’ai des chaussettes et pas de pantalon.

—Quelle blague!

—Voyez plutôt, répondit-elle en souriant[387].

Sans aller jusqu’aux chaussettes qu’une connaissance imparfaite de la langue fait prendre à d’aimables enfants que la comparaison effraie, pour le féminin de chausson, combien, et tout ce qu’il y a d’honnêtes, ne portent pas de pantalon l’été, simplement parce que c’est trop chaud et qu’elles éprouvent un bien-être indicible à n’en pas avoir.

C’est l’Évangile de Colombine mis en pratique et ses disciples sont innombrables.

«Il y a tant de Parisiennes, en cette saison, déclarait le _Fin de Siècle_, qui se passent de pantalon»[388].

Ce qui était vrai au déclin du XIXe siècle, ne l’est pas moins au XXe. Conteurs et romanciers ne pouvaient omettre ce détail nouveau de nos mœurs et ont eu soin de le noter.

«Eliane, qui était une personne vertueuse, portait toujours des pantalons, de jolis pantalons en toile fine avec un frémissement de dentelles sur le rose des jarretières. Mais, ma foi, elle était chez elle, et il faisait une chaleur si étouffante, vraiment, qu’elle avait cru pouvoir supprimer sans inconvénient ce vêtement intime»[389].

Mme de Ponticello, une héroïne de Richard Cantinelli est dans le même cas. Seulement elle n’est pas chez elle, comme Eliane, mais à la campagne, où elle suit à la lettre, la chaleur aidant, les conseils d’Ernest d’Hervilly, et offre ainsi à l’innocent Pamphile un tableau d’une simplicité antique:

«Le bruit de ses pas était assourdi par le tapis continu dont les aiguilles tombées des pins couvraient le sol. Il crut entendre un léger murmure de source, il se pencha, regarda et vit rose. Jamais fut-ce à Bruxelles, jamais artiste n’avait imaginé un aussi audacieux, réjouissant et troublant motif de fontaine. Mme de Ponticello, qui ce jour-là, à cause de la chaleur n’avait pas de pantalon, sentit ce regard ardent sur sa nudité d’une minute. Elle tourna la tête, aperçut Pamphile...»[390]