Part 11
Le pantalon fermé de l’institutrice, la fessée qu’elle reçut et le procès qui suivit; l’aventure eut à l’époque son heure de vogue et de gaîté. _Le Figaro_ même souleva les voiles,—les jupes seraient plus exactes,—de la demoiselle. Après avoir joliment conté la chose, M. de Rodays concluait en ces termes:
«Maintenant, notons un bien joli détail. Il faut avouer que M. Veinard a une certaine dose de chance. Le fait d’avoir frappé publiquement un adversaire au visage constitue le simple délit de voies de fait; mais le fait d’être allé chercher sa vengeance dans des profondeurs plus cachées, plus intimes, et sur un champ de bataille plus étendu, constitue le délit fort grave d’outrage aux mœurs.
«Or, admirez cette circonstance merveilleuse: la main irritée du pharmacien d’Olivet avait rencontré un de ces vêtements que la pudeur anglaise empêcherait de nommer. Bref, l’institutrice portait... un pantalon. Ce qui fait que devant ce rempart de toile fine, tuyauté en bas, bien serré à la taille et hermétiquement clos de partout, les yeux indiscrets de l’assistance en furent absolument pour leurs frais.
«C’est à ce vêtement providentiel[278] que le prévenu a dû de n’être renvoyé devant le tribunal de son pays que pour simple délit de voies de fait et d’en être quitte à bon marché: une amende de deux cents francs»[279].
Il n’arrive pas tous les jours d’être fessée en public. Ces deux exemples n’auraient donc sans doute pas suffi à décider les hésitantes, si la coquetterie et les impériales d’omnibus—encore une source d’indiscrétions disparue—ne s’en étaient mêlés.
L’ouvrière d’un rang un peu plus élevé—robes, confections, modes, demoiselles de magasin, la rue de la Paix et le Métro de l’Opéra—semble, en effet, à ce point de vue, comme à d’autres, former une transition entre le peuple d’où elle sort et le monde galant auquel, souvent, elle aboutit.
Nombre de ces enfants, mises avec un chic et une élégance qu’ignorait totalement Berthe à l’époque où elle filait, sont attendues à la sortie de l’atelier, par leur petit homme, quand ce n’est pas le fâcheux micheton, qui les emmènera dîner et passer la soirée à Montmartre. Menant parallèlement les travaux de l’aiguille et de l’amour, en attendant de sacrifier les premiers aux seconds, elles se trouvent amenées à soigner davantage leurs dessous.
Le pantalon reparaît—certaines n’en portaient plus—et se garnit; les chemises s’écourtent et se dentellent. Les déshabillés sont prévus et attendus.
Elles feront bien, pourtant, les chères gosses, si elles ne sont pas sûres de la discrétion de leur amant, ou si, au cours d’une visite au Louvre ou au Bon Marché, elles n’ont pas la force de résister à quelque tentation mauvaise, de ne pas cacher dans leur inexpressible le fruit de leurs économies ou de leurs larcins.
On ne saurait croire jusqu’où va l’indiscrétion de certains gigolos et des inspecteurs des grands magasins. On a appelé cette opération la fouille et le mot fait image.
Mlle Joséphine (avenue Jean-Jaurès) en fit la cruelle expérience, et tout comme le renard, jura mais un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus. Ayant imprudemment livré à un prévenant jeune homme, M. Maurice, la clef de son cœur et de sa chambre, elle s’aperçut au bout de quelques jours avec effroi, de la disparition de l’objet aimé et de ses économies.
«Elle les cachait dans la ceinture de son pantalon, mais elle avait commis l’imprudence de lui laisser deviner sa cachette»[280].
Le gentilhomme écaillé avait disparu entre deux eaux et les économies n’avaient pas dû faire long feu aux comptoirs des bars de Belleville.
Quant à Pauline H... et à Berthe L... deux comparses, des verseuses de bocks et d’illusions auxquelles Eros avait fait ceindre, jadis, le tablier blanc et la sacoche des brasseries, elles durent à une bien malheureuse distraction (deux mantilles et de la lingerie) de figurer dans les _Grands Bazars_ de M. Pierre Giffard et sur les bancs de la Correctionnelle:
«Elles dissimulaient les objets volés dans leurs pantalons et entre les jambes. (Cette opération prudente se fait dans les cabinets d’aisances.) Quand on a voulu leur faire avouer le vol, elles ne se doutaient pas qu’on allait les déshabiller, et elles ont nié jusqu’à ce qu’on les eût mises entièrement nues»[281].
La fillette déjà grande à laquelle sa mère aura l’inclémence de les faire porter fermés, fera bien, après se les être fait déchirer, dans les bois, de Saint-Cloud, par son compagnon de promenade devenu son ami de cœur, de ne pas le retirer pour le jeter dans un fourré.
L’objet retrouvé par un promeneur solitaire ne manquera pas de prêter aux plus déplorables suppositions. L’imagination fertile des reporters et le flair bien connu de la police feront le reste: nouveau scandale, nouveau satyre, nouveau Soleilland: tout cela pour un «pantalon blanc de fillette, très étroit, déchiré d’avant en arrière et sur lequel on remarque... de nombreuses taches suspectes»[282].
Cela jusqu’au jour où, mi-riant, mi-pleurant, deux pauvres gosses, Charles Cognand et Joséphine Dessers, viendront murmurer à mi-voix, sur un air connu, dans le cabinet du commissaire:
C’est une idylle dans le goût De Théocrite et de Virgile, C’est une idylle et voilà tout...
La Cour d’Assises avait vraiment d’autres... chiens à fouetter. Infortunée Joséphine, elle était assez punie pour ne pas avoir à répondre à la relative justice des hommes: au cours de cette escapade, n’avait-elle point perdu ses cheveux blonds, son pantalon... et sans doute quelque autre chose encore?
Avant que les temps fussent venus du benzol et des éclaboussures des autobus, les impériales d’omnibus, devenus accessibles aux femmes eurent leur part également dans la diffusion de l’usage du pantalon.
Nombre de jolies filles et de fines enfants du faubourg ne détestaient évidemment pas que l’on aperçut leurs jambes, si elles étaient bien faites, en descendant l’étroit escalier. Encore fallait-il que les Messieurs de la plate-forme, des voyageurs d’une espèce particulière, ne poussassent pas leurs investigations plus haut que le genou. D’où nécessité de se munir d’un pantalon, dont, timide, apparaissait parfois le poignet, à moins que la jupe s’étant accrochée, ce ne fût une soudaine exposition de blanc.
* * * * *
«Pas souvent suggestive, déclarait Vallet, la descente de _l’impériale_, bottines fatiguées, jupons d’alpaga, pantalons de flanelle rouge... à moins qu’il n’y en ait pas»[283]. Mais non, toutes les bottines n’étaient pas fatiguées, les pantalons de flanelle étaient heureusement l’exception, et quand il n’y en avait pas du tout, je me suis laissé dire que ça n’en était pas plus désagréable.
En Allemagne, où tout est sujet à règlements, on songea, paraît-il, lorsque l’impériale des omnibus fut, à Berlin, devenue accessible aux femmes, à rendre le pantalon obligatoire pour celles qui voulaient procéder à cette ascension.
C’était un nouveau poste et un nouveau mot composé à créer, inspecteur-des-pantalons-des-dames-des-impériales-d’omnibus; mais les difficultés du contrôle firent, sans doute, rejeter la proposition du docteur Hancke, tendant à ce que le «pantalon sous-jupe» fût imposé aux voyageuses de l’impériale et la police se borna à exiger que l’escalier fût large et masqué du côté du public[284].
La bousculade qui y sévit et les petits jeux qui s’y pratiquent, ne rendent pas non plus le pantalon tout à fait inutile dans le métro.
Écoutez plutôt la mère des demoiselles Jouarre:
— Oui, parlons-en! c’est plein d’hommes qui vous pelotent. Il n’y en a pas un pour céder sa place, et cinquante pour vous peloter les fesses! Croiriez-vous que pas plus tard qu’avant-hier, je me suis trouvée à côté d’un sale type, que si je n’avais pas eu de pantalon...[285]
Mais, une personne de votre éducation aurait-elle pu, chère Madame, n’en pas avoir?
La pluie, enfin, l’ennuyeuse pluie, qui rend les trottoirs gras et boueux et force tout ce petit monde à dévêtir sous les jupes haut relevées, la gamme des bas et la ligne amusante des jambes, n’est pas, certains jours du moins, sans faire passer un pantalon, en s’habillant, à d’aimables personnes, qui, s’il faisait soleil, s’en passeraient volontiers.
Le café-concert a chanté assez pauvrement ces brèves visions et sans s’attarder aux «petits vieux bien propres» auxquels sont familiers le trottoir de la rue de la Paix, je dirai un mot rétrospectif de cet objet aboli, la culotte cycliste.
Avant même que la bicyclette ait achevé de tourner au «bienfait social» et que la «petite reine» soit devenue la populaire bécane, la culotte avait disparu, remplacée par la jupe-culotte, puis, par la jupe, plus élégante sans doute, mais beaucoup moins pratique.
Mais, que voulez-vous? la mode l’ordonnait ainsi.
La culotte zouave avait cependant un grave inconvénient, que partage, d’ailleurs, la culotte marquise portée sous la jupe: il y avait des moments où elle devenait terriblement gênante. Aussi, ne faut-il pas s’étonner qu’un tailleur intelligent ait un jour songé à donner à la culotte de nos petites camarades le quelque chose qui lui manquait pour en faire l’égale de nos pantalons «un rien ce quelque chose; mais un rien qui compte terriblement en de certaines minutes au cours des longues étapes cyclistes.
«Quelques cyclowemen, émues des souffrances de leurs sœurs, ont pensé qu’il y avait une révolution à tenter sur ce terrain et, résolument elles ont ouvert une brèche dans le préjugé de la culotte cycliste,—entr’ouvert serait mieux dire, et combien discrètement.
«C’est à cette généreuse tentative que nous devons la CULOTTE PETIT-PONT ingénieuse autant que décente, et aussi commode qu’élégante»[286].
Je ne sais si la culotte petit-pont a survécu aux «longues étapes cyclistes», mais l’idée n’est pas morte avec elles. Plus récemment, un catalogue s’adressant au monde de l’automobile, me révélait l’existence, avec dessin à l’appui, pour les femmes pour lesquelles l’auto est un sport, de la «culotte à pont, se porte sous les jupes de sport, satin de Chine ou Jersey».
Aux jours heureux et déjà lointains de la bicyclette, il y avait des débutantes qui ne cherchaient pas si loin et se contentaient, à la campagne, de retirer leur jupe et leurs jupons, pour enfourcher, en corsage clair et en pantalon, un cadre d’homme:
«Rencontré dimanche soir, près d’Auvers-sur-Oise, une très réaliste mais par trop shocking jeune femme qui pédalait en pantalon de batiste... pas même fermé par une feuille de vigne.
«Ohé! Monsieur le sénateur! si vous enfourchiez votre bécane pour savoir son nom et son adresse?
Ce filet emprunté au _Vélo_ ne doit pas être étranger à l’amusante nouvelle que M. Carolus Brio publiait quelques mois plus tard dans le _Courrier Français_. Elle n’aurait pas fait mauvaise figure dans les _Tribunaux comiques_ de Jules Moinaux, et les motifs de la remise à huitaine par le juge de paix méritent d’être cités:
«Attendu que la nature de l’étoffe, si légère soit-elle, dont est fait le pantalon d’une bicycliste ne saurait constituer le délit d’outrage aux mœurs;
«Qu’en l’espèce, il y a lieu de rechercher si le vêtement dont il s’agit offre des solutions de continuité, le rendant impropre à l’usage spécial qu’en fit la délinquante;
«Qu’un supplément d’enquête par suite est nécessaire:
«Par ces motifs,
«Invitons Mme Laminette à soumettre à l’examen du tribunal le pantalon incriminé.
«Renvoyons la cause à huitaine pour les opérations d’expertise et de jugement»[287].
Par contre, si hostile que l’on puisse être à la culotte cycliste et même au pantalon en général, c’est pour une femme une grosse imprudence de monter à bicyclette sans pantalon. Il n’y a pas seulement à Paris de vieux messieurs pour veiller à la décence des rues et des music-hall: les farouches agents du préfet de police, ce tigre à face humaine, verbalisent, eux aussi, parfois, et une pauvre petite femme, Mlle Lanjallée, dut à un procès-verbal de ces sbires de comparaître non plus devant la justice de paix, mais devant la correctionnelle et de se voir octroyer huit jours de prison.
«La 8e Chambre correctionnelle a condamné hier à huit jours de prison, devant se compenser avec la prison préventive subie, Mlle Lanjallée poursuivie pour outrage public à la pudeur, dans des conditions toutes nouvelles: c’est l’application de la bicyclette au délit correctionnel, car cette jeune personne, dont la magnifique chevelure crêpée entoure la tête comme d’une auréole, n’avait rien trouvé de mieux à faire que de parcourir la distance qui sépare le quai Malaquais de la place Saint-Germain-des-Prés, juchée sur une bicyclette, les jupons retroussés, sans pantalon, avec aux jambes, de simples chaussettes.
«Me Lenoble, son défenseur, a plaidé que sur des plages et dans les bals privés, les femmes les plus honnêtes en montraient bien davantage. Mais cet argument n’a pas convaincu le tribunal»[288].
Huit jours de prison pour montrer ses jambes et un peu de ses cuisses, c’est cher, vraiment; et quelques jours plus tard, M. A. Ménard pouvait écrire avec raison dans la _Lanterne_:
«Faut de la pudeur; pas trop n’en faut. Ou bien dressez des procès-verbaux aux statues du Luxembourg, aux danseuses en rupture de tutu, à tout ce qui montre un coin de peau, et fourrez six mois de prison à une infortunée qui, ayant bu un verre de cidre, se laissera aller à mettre au coin d’un mur sa lune en plein air»[289].
Qui vous dit, ô doux juges de la 8e Chambre, que cette enfant n’allait pas à un premier rendez-vous, et les casuistes sont d’accord pour juger que la femme pêche non moins gravement ce jour-là en s’affublant d’une culotte cycliste (_mortaliter peccant_...), que si elle avait revêtu le pantalon fermé de la princesse C...:
«Non, mille fois non! Allez-y en voiture! La culotte de zouavette, c’est charmant, mais ça _n’est pas_ un costume d’adultère à ses débuts. Combien de fois je l’ai maudite, cette jolie culotte de zouavette! Et encore elle était portée par des femmes qui ne faisaient pas de manières pour l’enlever. Croyez-m’en, madame, prenez votre voiture, mettez une robe, des jupons non empesés et un pantalon ouvert. Votre hôte sera très sensible à ces marques de courtoisie»[290].
La culotte cycliste ressemblait trop, d’ailleurs, aux vêtements de l’autre sexe pour que le _Dictionnaire des cas de conscience_ ne lui fût point contraire.
LE GRAND ET LE PETIT TROTTOIR
SUZANNE
LINGERIE—TROUSSEAUX
_On essaie._
LE GRAND ET LE PETIT TROTTOIR
Par M. Paul Bourget, dont la prose et les pensées édifiantes, ne faisaient pas, à cette époque heureuse, concurrence à celles de M. Henry Bordeaux, nous connaissons depuis longtemps les corsets noirs de Mme Moraines.
Les bas noirs et le corset noir, ah oui! des souvenirs plus lointains encore que ceux de la bicyclette, et que gardera de l’oubli le crayon divin de Willette.
Mais, ne nous émotionnons pas; laissons à nos aînés le regret du bas blanc et de tout ce qui fit l’élégance des femmes de la Restauration et du Second Empire.
Poussant l’indiscrétion plus loin que l’auteur de _Mensonges_, enquérons-nous auprès des romanciers des dessous de la Parisienne.
Mondaines, quarts de mondaines, mannequins ou simples trottins, ils n’ont point manqué de déshabiller leurs héroïnes. Nous connaissons le tissu de leurs chemises et la forme de leurs pantalons; la plupart en portent; et si, d’aventure, elles n’en ont pas, nos maîtres n’auront garde d’omettre ce détail.
Brève revue du roman contemporain à laquelle manqueront la bousculade et les parlementaires de Longchamp—qui s’en plaindra?
Mon vieil ami Jean Ajalbert—l’ordre alphabétique l’ordonne—prendra la tête de défilé et j’en suis convaincu, saura ne pas perdre le point de direction.
Tout d’abord cette jolie fille, Marcelle, qui lui a fourni le thème d’un de ses meilleurs romans, _En Amour_:
«Il la hissa tout à fait sur ses genoux, la main aventureuse par les bas tièdes, les dentelles du pantalon...»[291]
Mais, crainte de faire rougir les roses de la Malmaison, passons à la fille de l’hôtesse des amoureux à Olivet, encore une qui, à Paris, a trop bien tourné:
«Ah! elle en avions des frusques, elle aussi, et des pantalons et des jupons et de la dentelle, et des ci et des là, comme sur c’te chaise... Et des chemises et des fines, sauf vot’ respect, qu’on y voit l’cul à travers, comme j’y disais»[292].
D’un autre poète, Théodore Hannon, cette traversée, un jour de pluie, par les petites Bruxelloises, que n’avait point encore écrasées la botte prussienne:
Ah! l’exquise exhibition De pantalons blancs et de cottes, De mollets et de bas à côtes, Prenant jour, sans ambition[293].
Laissant à Mlle Lhomme ses « culottes de flanelle[294], restons fidèles au pantalon blanc et à son charme ambigu. Albert Tinchant et Léo Trézenik, deux disparus, dévêteront pour nous ces blancheurs secrètes.
«Cependant qu’il allumait deux bougies et tirait les verrous, elle s’était déshabillée, sans trouble, énigmatique, gardant encore,—une dernière révolte de pudeur, sans doute,—son corset clos et son pantalon très blanc sur ses bas noirs»[295].
Léo Trézenik s’est plu, lui, à rajeunir le sujet très vieux et familier aux estampes du XVIIIe siècle, de la jarretière défaite et qu’il faut rattacher.
«Puis, résolûment, comme pour en finir, elle troussa ses jupes, découvrant ses jambes jusqu’au feston du pantalon, et, posément, sans précipitation, en femme qui se sait comprise, elle tira son bas et boucla sa jarretière»[296].
Des modes, passons, si vous voulez, aux modèles. En ce qui les concerne, une distinction s’impose.
D’une part, l’Italienne; un souillon généralement, ignorant, sous le clinquant de ses oripeaux, l’art des déshabillages. Ses vêtements enlevés en paquets, tout d’une pièce, elle retirera sa chemise par-dessus sa tête, sa nudité allant en remontant, des bas de coton à côtes aux seins trop lourds. Point de dessous ou, tout au plus, au cœur de l’hiver, le hideux emmaillottement d’un pantalon de flanelle rouge, ballonnant autour des cuisses et tombant à mi-jambes. L’exhibition brusque de son corps, la tenue de travail dans un métier dont, au dire de certaines, les repos sont surtout fatigants.
Ce sera le contraire de la Parisienne. Quelques soient ses origines et les contingences de la vie qui l’auront amenée à poser, elle restera femme avant tout.
Tandis que le déshabillé de la Transtévérine, vieille et déformée avant l’âge, le plus souvent, chair vague condamnée à d’obscures besognes, chairs veules tôt dévêtues sur un signe du maître, aura quelque chose de celui d’un goujat ou d’un garçon boucher devant le conseil de révision, la Parisienne, que Montmartre ou que Montrouge aient souri à ses premiers ébats, n’aura point oublié et chantera, dans sa grâce et suivant le rite consacré, le poème divin des déshabillés.
Nulle hâte à se montrer nue, à faire, comme l’Italienne, valoir sa marchandise; au lieu des nippes arrachées plutôt qu’enlevées, souplesse et rythme des mouvements, les gestes classiques et prévus de la femme qui, peu à peu se déshabille. Après le corsage brusquement retiré, la chute déjà plus lente de la jupe; un jupon qui semble hésiter avant de laisser, en tombant, apercevoir l’androgynat amusant du pantalon; le manège compliqué de la femme, pour s’en dépêtrer; les jarretelles dont il faut détacher les «pressions»; le corset à dégrafer et dont la chute laisse apparaître, nue, l’orbe jolie des seins: tous ces riens charmants qui, pour les véritables amants de la femme, rendent certaines minutes particulièrement heureuses et sont comme une introduction écrite par quelque impérissable artiste, à la vision sacrée de son corps, au lotus apparu de son sexe.
Pudeur spéciale, tandis que le modèle ne songera pas à rougir de sa nudité, souvent,—rideau ou paravent,—il se cachera, tant pour se déshabiller que pour se rhabiller.
Son corps, soit, c’est son métier. Mais son déshabillé lui appartient, ou appartient à celui à qui elle a fait don de sa jeunesse et de sa chair, que l’amour ou que la fantaisie la guident.
Les rapins les plus chevelus de Montmartre et les esthètes les plus largement cravatés de Montparnasse n’effraieront pas son nu triomphant, mais que le facies niais de Bouvart ou que le masque glabre de Pécuchet ne viennent pas s’encadrer au seuil de l’atelier. Quel cri d’oiselle effarouchée saluerait l’apparition de l’éternel prototype du mufle et comme elle aura vite fait de disparaître on ne sait où, ou de couvrir, on ne sait de quoi, l’holocauste vivant de son corps.
Celle-là, généralement porte des pantalons. Un des meilleurs dessins de Boutet, nous les montre même très fanfreluchés, tandis que, arc-boutée, elle écoute, à la porte, vaticiner en descendant l’escalier un créancier impayé ou quelque représentant de la détestable et redoutable corporation des huissiers[297].
Parfois, même, on profite de la séance de pose pour les leur cacher, d’où, quand elle a pris fin, cette légitime protestation:
—Ah! vous pouvez bien rire tous les deux. N’empêche que ce n’est pas chic d’avoir caché mon pantalon»[298].
Il en fut même à les porter fermés; elles furent sans doute l’exception. Enigmatique et bras ballants, Yvette Guilbert, non sans charme, chanta _le Petit Modèle_:
Ell’ n’voulait pas avant l’mariage, Quitter ses pantalons fermés; Ça vous prouv’ bien qu’elle était sage, Sa mère ayant su la former[299].
Il y en a toutefois à n’en pas porter. Les unes jeunes, les autres vieilles,—ou tôt vieillies, car les années de champagne comptent double: les chevaux de retour de la pose, ces malheureuses qui, malgré leur empâtement, ne peuvent se décider à l’abandonner, et qui, lamentables, s’en vont, par les ateliers, traîner à la recherche d’une ébauche longue à venir.
L’une d’elles a fourni à Paul Dollfus le récit de la séance improvisée, qui permit à la pauvre femme d’établir aux yeux d’un des maîtres du crayon combien ses dessous ignoraient la complication de l’empantalonnement.
Rebutée à droite et à gauche, d’atelier en atelier, elle finit par aller frapper chez le peintre Bayard, qui, lui avait assuré un fumiste, était, en ce moment, à la recherche de femmes, posant le dos et les reins.
Quel dos, quels reins, et, surtout, quelle chute de reins!
«Quand elle se présenta, il y avait plusieurs personnes dans l’atelier.
—Monsieur Bayard? demanda-t-elle.
—C’est moi! fit le peintre.
«Alors, sans mot dire, elle lui tourna le dos... puis soulevant ses jupes et sa chemise—elle n’avait pas de pantalon—elle cambra la croupe, et, triomphante, s’écria:
—Comment trouvez-vous le bouillon?[300].
Nous côtoyons le trottoir. L’hiver seul semble en chasser les tristes créatures, qui lasses, sans doute, d’avoir ouvert leurs draps aux hommes, viennent, dans la _Femme-Enfant_, mendier quelque emploi dans la figuration.
Non des théâtreuses possédant la tapageuse lingerie de Raymonde de Nevers ou de Christiane de Pontijou, mais le veule troupeau, qui jamais ne possèdera chignon sur rue ou place au prône, des vendeuses d’amour au rabais, celles qui, quand on leur dit de s’asseoir, se couchent ou s’agenouillent.
Quelques-unes se déshabillent pourtant, d’autres se contentent de trousser leurs jupes.
Leurs pantalons? «ceux que l’on met tous les jours, de flanelle ou de madapolam, serrés au jarret, non d’un ruban, de quelque cordon à double nœud, sans rosette»[301].
La flanelle toujours:
«Sous les jupes et les pantalons s’enflaient et ballottaient à l’aise des rondeurs proéminentes jusqu’à la difformité, ou s’effilaient sans mensonge de rembourrages ni d’étoffes bouffantes des éthicités de squelettes»[302].
Pas faite pour la montre cette «flanelle ballonnante du pantalon»[303] ni pour pimenter l’angoisse des déshabillés. Elle ne songe pas même à garantir la femme contre la folie des mains qui s’égarent, mais simplement à la protéger du froid.
Le bienfait social, sous une autre forme.