Part 10
M. Frédéric Lolliée, s’appuyant sur une lettre de la comtesse de Danrémont à l’ambassadeur Thouvenel, donne de l’anecdote une variante assez plaisante, suivant laquelle la haine du roi n’était que relative. Il en voulait au pantalon fermé des dames de Turin et non au «paradis ouvert» des Parisiennes:
«Au milieu d’un groupe il avisait une dame d’honneur de la souveraine, circonspecte et pincée, Mme de Malaret; et tout le monde écoutant, il lui déclarait qu’il aimait les Françaises parce qu’elles étaient aimables, parce qu’il s’était aperçu, depuis qu’il était à Paris, qu’elles ne portaient pas des pantalons comme les dames de Turin, et qu’avec elles, en vérité, c’est le paradis ouvert»[258].
Après un roi, un prince, un prince de la littérature, l’un des auteurs les plus fêtés et les plus aimés du Second Empire.
L’on connaît ses _Confessions_. Ce fut un de ces heureux de la vie dont la vieillesse n’a qu’à évoquer une suite ininterrompue d’aventures et de liaisons amoureuses, pour se rendre compte du temps passé; Casanova plus raffiné et avec plus de scrupules.
Pas plus que Victor Hugo, Arsène Houssaye—je vois d’autant moins d’inconvénient à le nommer, que l’aventure se renouvela souvent—n’aimait, ni n’admettait «Vénus en pantalon».
Il ne posait pas la même question que Victor-Emmanuel; ses mains la posaient pour lui. Parmi les jolies femmes qui venaient, dans le fastueux décor de la maison pompéienne, effleurer de leurs lèvres la coupe d’Anacréon, malheur à celles qui, sacrifiant à la mode du jour, portaient, comme Mme de Malaret, des pantalons.
L’ardeur du poète s’éteignait. Le beau rêve commencé s’achevait en un réveil brutal, et, tandis que découragée, sa dextre retombait sous la crinoline où elle s’était égarée, l’audience prenait vite fin.
Il fallait qu’une femme fût bien jolie, mais bien jolie, pour que, la reconduisant à la porte, l’hôte des redoutes lui glissât à l’oreille, tout en gantant la main d’un baiser:
—Eh bien! revenez une autre fois... mais, pas de pantalon, n’est-ce pas?... pas de pantalon!
L’horreur du maître pour cette inutile lingerie était connue de ses familières. Toutes ou presque lui en avaient fait le sacrifice. Pour d’aucunes, ce put être tout d’abord une gêne, mais l’habitude n’a-t-elle pas tôt fait de devenir, elle aussi, un maître?
En dépit de quelques timides valenciennes, on en était encore à l’aphorisme de Balzac, aujourd’hui si désuet et si faux:
«Toute notre société est dans la jupe;—ôtez la jupe à la femme, adieu la coquetterie! plus de passions. Dans la jupe est la toute puissance: là où il n’y a que des pagnes, il n’y a pas d’amour».
Octave Uzanne—toujours à citer quand il s’agit de la femme et de son élégance—s’est élevé comme il convenait et comme on pouvait s’y attendre, dans _Nos Contemporaines_, contre cet axiome du Tourangeau.
Ce qui pouvait sembler vrai, à son époque, ne l’est plus aujourd’hui, mais pas du tout:
«Vit-on jamais pareille méprise?—Si, en thèse générale, l’axiome se peut comprendre et soutenir, croyez bien que dans le sens même de la toilette de ce temps, l’hérésie est complète. Ne sentons-nous pas que le moraliste qui a ciselé cette pensée appartenait à l’époque où l’on se pâmait devant un bas bien tiré et à coins verts? Combien loin de nous nos honnêtes ancêtres!—Là où il n’y a que des pagnes, il n’y a pas d’amour!—voyez-vous ça?
«C’est à la vue du pagne, au contraire, que l’amour s’exaspère aujourd’hui, et il appartiendra du moins à cette fin de siècle d’avoir inventé un art incomparablement exquis, subtil, adorable, qui est la dernière expression mythologique de la femme. Je veux parler de l’art des dessous vaporeux et _olympiens_, du suprême goût des déshabillés, de la chemise, des bas, du corset, des jarretières, pantalons, petits jupons et peignoirs.
«Jusqu’alors la femme n’avait point absolument affiné ses sensations du vêtement intime; il lui a fallu des siècles pour pousser dans le dernier galant le goût délicat de ses voiles de la pudeur...»[259]
Des pages entières seraient à reproduire, bornons-nous à en emprunter la conclusion:
«Il n’est point de spectacle qui puisse valoir aux yeux d’un mari amoureux ou d’un amant passionné, doué du sens des chiffons, le spectacle du déshabillage de la femme aimée. Tous les mystères des Idoles antiques ne présentaient assurément pas dans leur symbole la troublante poésie des rites qui accompagnent le dévêtissement de nos élégantes divinités, à l’heure des apothéoses du désir, quand un à un tombent, légers comme de l’écume, les voiles qui froufroutaient autour d’elles»[260].
Certes, on n’en était pas là. Victor-Emmanuel très zouave,—ne lui avait-on pas décerné les galons honorifiques de caporal?—n’avait cure de la chanson des désirs et du poème des déshabillés. La possession lui suffisait, qui culbute et qui se repaît, les dessous lui importaient peu.
Encore que la chronique nous ait conservé le souvenir des «pantalons angulaires» de Cora Pearl, et que la photographie ait fixé sur la plaque sensible la silhouette non moins austère de «l’inexprimable» d’Alice la Provençale[261], nous savons peu de chose des demi ou quarts de mondaines du Second Empire.
Le «passage de l’inexprimable»[262] était bien devenu une des heures de la toilette des dames. Nombre d’entre elles, cependant, n’en portaient pas encore, leurs braves femmes de mères ne les ayant pas habituées à ces complications.
Grévin qui a semé tant de pimpants croquis de Parisiennes en chemise et en corset—la chemise longue et le corset court—pas plus que Gavarni, n’a esquissé sa silhouette en pantalon. Affaire de goût, sans doute, de sa part, car ses petites femmes portaient, elles aussi, des pantalons, deux de ses légendes en témoignent.
L’une est placée au-dessous d’un couple de canotiers, ces êtres, hélas! préhistoriques.
—Déjà la brise du matin...
Soulève de Nini la jupe frémissan... an... ante.
—Oui... mais Nini a des culottes»[263].
L’autre corse ce dessin intitulé: _Un engagement_.
—Avez-vous du galbe?
—Plaît-il?
—Avez-vous des jambes?
—...Je vous ferai bien voir... plus haut, mais j’ai un pantalon»[264].
Avoir du galbe ou avoir des dispositions, cela se vaut dans la bouche des directeurs d’agences théâtrales, ce sont toujours les jambes... un peu plus haut. Plus récemment, «le regretté» G. Albert-Aurier—ô Monna!—a donné dans son roman de _Vieux_ cette contre-partie à la légende de Grévin:
—Allons non... monsieur Thomas... non... pas de bêtises... allons, non, non, finissez... j’ai pas de pantalon, finissez...[265]
La crinoline avait imposé le pantalon. La cage disparaissant, saluée de quels quolibets son complément n’allait-il pas la suivre dans son hégire ?
Sous les jupes tombant droit, sans ballonner, son utilité devenait tout au plus relative. L’occasion pouvait sembler excellente aux femmes et aux jeunes personnes pour supprimer de leurs dessous cet objet qui avait eu tant de peine à faire accepter sa présence. Nombre d’entre elles le tenaient pour disgracieux ou gênant et il y en avait encore pour le juger indécent.
Il n’en fut rien.
Les mœurs n’avaient pas changé et n’étaient pas devenues meilleures. La simple vision d’un pantalon de femme suffirait à dissiper cette illusion. Mais, le pantalon lui-même avait changé et il devait moins le revirement dont il bénéficiait aux circonstances, dirai-je concomitantes, qu’à l’évolution qu’il avait subie.
Il avait dansé et avait plu.
De long et rébarbatif qu’il était quinze ans plus tôt, il était devenu presque court—je dis presque: aujourd’hui, il nous semblerait affreusement long—dépassant à peine le genou et avait gagné en élégance ce qu’il perdait en longueur et en largeur.
La percale et la batiste avaient remplacé le bazin et le madapolam, il ne finissait plus en tuyaux d’orgue et ses poignets commençaient à se garnir.
Bertall a ainsi décrit ce pantalon de la fin du Second Empire et des premières années de la République, ignorant encore, le plus souvent, des entre-deux et des valenciennes dont quelques rares élégantes appréciaient cependant déjà la saveur:
«Suivant que la dame qui porte le pantalon a la jambe plus ou moins heureusement tournée, le pantalon est plus ou moins long.
«Généralement, il s’arrête un peu au-dessous du genou.
«Celles qui possèdent une jambe bien faite, que dis-je? deux jambes bien faites, ornent avec plus de soin le bas du pantalon, soit d’une guipure, soit d’une broderie, soit de petits plis finement tuyautés. Il faut bien être prête pour les éventualités de la promenade, les ascensions ou les descentes de voiture, ou les fantaisies de la brise.
«Celles dont les jambes ne sont pas irréprochables donnent moins de piquant à la garniture du pantalon, afin de ne pas attirer les regards.
«Généralement elles mettent un soin méticuleux à laisser tomber les draperies de leur jupe, et l’on aperçoit le bord timide du pantalon que dans les circonstances exceptionnelles de vent indompté ou d’orage ruisselant»[266].
Évidemment, ce n’était pas encore le fouillis de dentelle qu’est aujourd’hui le pantalon d’une jolie femme, toutefois, ce n’était déjà plus le rempart de jadis, rempart pour rire, car une large brèche en avait depuis longtemps réduit à néant le système de défense?
Complice de toutes les coquetteries et les pires, impassible et inerte témoin de bien des abandons, pratiquant, avant la lettre, la libre doctrine du «laissez-faire, laissez-passer», de «l’inexpressible», de «l’inexprimable», de «l’indispensable», il était devenu tout bonnement le «pantalon», avant que de redevenir, pour nos coquettes la «culotte».
De son indécence, il n’était plus question, mais de son élégance et de sa joliesse.
Il n’effrayait plus les amoureux, mais les excitait. Vieux et jeunes commençaient à connaître le charme et le pouvoir d’«une culotte ornée de dentelles»[267], le voile devenait piment et le roman et la caricature en attendant la photographie, n’allaient point tarder à s’en emparer.
La crinoline pouvait disparaître, le pantalon lui survivrait et il aurait pour cela de bonnes raisons.
Outre l’habitude et la peur des chutes qui ne permettent pas à beaucoup de les supprimer quand elles ont accoutumé d’en porter, outre l’hygiène, la crainte du froid et de la poussière, outre la pudeur, ou, si l’on préfère la prudence, la femme avait pour rester fidèle au pantalon—on a la fidélité que l’on peut—une raison meilleure que toutes, sa coquetterie.
Court, large et ouvert comme il est, cuirasse percée en son milieu, le pantalon n’arrête pas plus l’insolence des mains qui se glissent que l’indiscrétion de la brise ou des bestioles, mais il est de mode d’en porter, il complète les dessous et corse les déshabillés. La silhouette de la femme en pantalon, si le fâcheux embonpoint ne le gagne pas, est amusante et charmante, et vous auriez voulu qu’elle renonçât à en porter, sous prétexte qu’elle abandonnait ses cages?
Le pantalon a été dans la toilette féminine non une révolution, mais une évolution, évolution qu’a chantée, sans en comprendre peut-être toute la grâce, un poète dont les qualités de sagace administrateur n’ont éteint ni la verve, ni l’esprit.
Les siècles passent, et la mode Ajoute au costume commode De nos ancêtres court-vêtus Des complications fâcheuses Et qui ne sont avantageuses Que pour les marchands de tissus.
Le mollet féminin se glisse Dans une enveloppe factice, Bas de soie ou bas de coton; Lorsque la jupe se soulève, La très pudique fille d’Ève Ne montre plus qu’un pantalon[268].
Oui, mais... elle sait fort bien, l’impudique, le prix et le pouvoir de ce qu’elle montre et, pour le «suiveur» ravi, ce prix est inappréciable, quand il n’est pas honnêtement tarifé.
Aussi, loin de disparaître, l’usage du pantalon s’est-il, depuis le proconsulat de M. Jules Grévy, singulièrement généralisé, je dirais même démocratisé, si le vocable ne me semblait malséant.
A part les chauds juillet et les brûlants août où tant, et des plus honnêtes, les suppriment, à l’affût d’un peu de fraîcheur, il n’est petite des Modes et Confections qui n’en porte aujourd’hui. Que diriez-vous de cette lingerie biscornue, Mimi Pinson et, vous, Francine, chères âmes qui jamais ne songeâtes à en compliquer vos dessous si sommaires.
Ils semblaient, dépassant à peine le genou, courts à Bertall; ils le sont devenus bien plus et l’on ne peut,—l’on doit cet hommage à la sainte Ligue—parler de la Parisienne, sans parler de ses dessous et de ses pantalons.
«Passons à l’inexpressible, écrivait, il y a trente ans, Violette. Celui-là, du moins, s’il n’est pas toujours gracieux a le mérite de sa personnalité. Ce n’est pas comme la chemise-pantalon un objet neutre et hermaphrodite.
«Le pantalon désormais ne descend pas au-dessous du genou. Qu’il soit orné par un ruban, de forme zouave avec un plissement de dentelle jabotant sur la jarretière ou bien tout droit, achevé par une neige de plis, d’entre-deux et de dentelle, sa longueur est marquée. Il doit être inapparent: à peine si le bord léger flotte sous le petit jupon court, le seul que l’on porte aujourd’hui»[269].
Mieux encore, Mlle Marguerite d’Aincourt semble en avoir apprécié la grâce et s’est efforcée de la rendre:
«Ce n’est plus l’horrible gaine d’autrefois, on le fait adorable et coquet, pour qu’il ne trouble pas d’un accord discordant le délicieux poème qui s’appelle la toilette intime de la femme et qui semble écrit par ce grand et incomparable poète: l’Amour. Il n’y a que les Anglaises gourmées qui n’osent parler du _pantalon Chérubin_, si joli avec sa jarretière de ruban qui se serre au genou, sous lequel s’agite et frissonne un long volant de dentelle.
«En voici un autre, qui aurait dû recevoir le baptême et que nous nommerons _le Charmeur_, de notre autorité privée. Vîtes-vous jamais chose plus gracieuse, que cette multitude de volants de dentelles dont il est formé, volants que relèvent et serrent les sept rangs de rubans étroits qui le garnissent en long.
«Vous voyez que cet objet de toilette correspond par son élégance, à toutes les autres parties de notre costume, et qu’il n’est plus besoin de lui assigner un coin caché dans les tiroirs»[270].
Pour clore ces citations par une prose d’une autre qualité, qu’il me soit permis de citer à nouveau Octave Uzanne.
Qui pouvait mieux chanter le secret de nos vierges en fleurs et chanter la louange de leurs pantalons «assortis aux chemises... non moins variés, jolis et ingénieusement combinés en pongis ou en étoffe de soie vaporeuse, avec des flots de dentelles aux genoux, des entre-deux sur la hanche et des enrubannements inexprimables»[271]?
«Les moralistes, conclut d’autre part Octave Uzanne dans _Nos Contemporaines_, qui ne sont aucunement des «féministes», et plus rarement encore des sensitifs et des artistes, s’élèveront encore contre le luxe effréné et scandaleux de la toilette; ils protesteront contre ces recherches dans la confection du corset, du jupon, de la nuageuse chemise, et contre cette préciosité des _tuyaux de modestie_,—ainsi que les demoiselles de couvent nomment leur pantalon;—mais ces sophistes ne seront point écoutés davantage aujourd’hui que naguère»[272].
En vérité, il faut savoir gré au pantalon des transformations successives qui, depuis plus de vingt ans, laissent la jambe, svelte ou forte, trop longtemps uniformément vêtue de noir, saillir dans l’harmonie de sa ligne, hors de la fallacieuse et illusoire batiste, sans quoi, mêlant ses regrets à ceux du Pont-Royal, il faudrait emprunter à Bertall un peu de sa cendre et regretter avec lui le temps passé:
«Le vent n’a plus de ces révélations indiscrètes dont s’amusaient nos pères, et dont les dessins d’Horace et de Carle Vernet nous ont conservé le souvenir. En ce temps, certains gourmets et curieux faisaient station sur le Pont-Royal à l’affût de quelque bourrasque révélatrice.
«L’introduction du pantalon féminin a supprimé définitivement cette source d’indiscrétions, il ne stationne plus de curieux _ad hoc_ aux abords du Pont-Royal»[273].
O mélancolie des choses!
TROTTINS ET MIDINETTES
_Ah! l’exquise exhibition De pantalons blancs et de cottes, De mollets et de bas à côtes, Prenant jour sans ambition._
TH. HANNON.
TROTTINS ET MIDINETTES
Ménagère ou paysanne, la femme du peuple ne porte généralement pas de pantalon.
Pendant longtemps, les fillettes le quittaient en même temps que l’école. Le dimanche seulement, il fait, à la campagne, une timide apparition sous les jupes des jeunes filles.
Il est ainsi devenu pour quelques-unes un accessoire qu’elles croient obligé, non de la demi, mais de la grande toilette. Il accompagne les chapeaux empanachés et les corsages criards des demoiselles de Bracieux ou de Nouan-le-Fuzelier.
—Ah! que j’ai-t-y du goût!
Laissons-là les culottes des pêcheuses des Sables-d’Olonne et d’Arcachon: elles sortent de notre cadre, et bornons-nous à constater qu’en Bretagne, elles s’en passent le plus souvent.
Quant aux pantalons des Sablaises, professionnelles de la plaque sensible et de la carte illustrée, on ne le connaît que trop. Jambes croisées, parties d’âne ou de campagne, tout lui est bon pour être exhibé. Article d’exportation.
La fille de campagne ne porte guère de pantalon que lorsqu’elle l’a quittée pour la ville. Deux raisons semblent l’amener à adopter cet accoutrement: l’imitation de la dame chez qui elle sert et la galanterie.
La galanterie surtout, car, au dire des maîtresses de maison, auxquelles leur livre de blanchissage ouvre les yeux, combien parmi les bonnes n’en portent que leur jour de sortie.
Parfois même, il les gêne tellement, que, leur premier soin, une fois rentrées, est de le retirer, ce qui fait que survenant à l’improviste, le dimanche soir dans leur cuisine, on le trouve bouchonné dans un tiroir, voisinant avec les couteaux et les livres du boucher et de l’épicier.
Les bourgeoises économes veillent d’ailleurs à ce que leur domesticité ne salisse pas trop de linge: comme dans les couvents, elles ont droit à un pantalon par semaine, et Madame élève la voix quand Justine en a dû mettre deux au sale.
—Une fille qui porte des pantalons est une fille qui se conduit mal.
Ce fut un axiome longtemps admis et ne m’a-t-on pas cité cette phrase restrictive, jointe, il y a une cinquantaine d’années, par une brave bourgeoise, aux renseignements qu’elle fournissait sur une de ses anciennes bonnes:
«C’est une excellente et brave fille, que je crois honnête; mais, je dois vous prévenir qu’elle porte des pantalons».
Très, trop enjolivés même, souvent, au goût des vieilles dames de province restées fidèles aux tuyaux d’orgue et aux trois petits plis de leur jeunesse, les dentelles des pantalons de leurs femmes de chambre les scandalisent:
—De la dentelle, à des pantalons!
—Sans doute, Madame, et d’une domestique encore.
Si la maîtresse n’a pas atteint un âge canonique lui permettant de s’indigner de ces gentillesses et si elle partage ce faible pour la lingerie, on pourra, lors du départ brusque d’une soubrette qui a cessé de plaire, assister à cette scène amusante empruntée au _Fin de Siècle_:
«A la suite d’une observation non motivée qui lui a valu une riposte un peu vive, Madame a donné ses huit jours à Justine.
«Justine a accepté son congé sans sourciller. Le jour de son départ, elle range soigneusement sa malle, puis soudain observe:
—Il me manque encore trois pantalons! Je ne partirai point avant d’avoir visité l’armoire de Madame.»
Les rôles renversés, on n’est pas plus fin de sexe.
Pour quelques-unes, frileuses ou coquettes, le pantalon devient ainsi une habitude, mais c’est l’exception. Il en est de même dans le peuple.
—La femme honnête?... Mais, on la reconnaît à ce qu’elle a les genoux sales! me déclarait, un jour avec une brutalité toute médicale, un interne de mes amis.
Si ces constatations n’étaient par trop macabres, on n’aurait qu’à feuilleter les renseignements fournis par l’administration de la Morgue au lendemain des grandes catastrophes, pour se rendre compte de l’ignorance où la plupart vivent, dans le peuple, de ce vêtement.
Mais la Morgue ne saurait convenir à ces notes. A ces données posthumes, l’aventure de l’infortunée Élisa est préférable. Elle tenait du vaudeville et non du drame, ce qui n’empêcha la pauvre fille de donner aux gamins enchantés une preuve frappée encore plus que frappante de son manque de pantalon.
Rue de Maubuée, Elisa avait rencontré un de ses anciens amants. Peu galant, celui-ci, avait tenu en dépit de la présence des badauds, à profiter de l’occasion qui s’offrait de régler avec elle un ancien compte resté en suspens: la troussant à pleines mains, il lui avait appliqué une de ces magistrales fessées qui font époque dans la vie d’une femme. Les passants amusés, sans oublier le mitron et le télégraphiste de rigueur, avaient fait cercle autour du groupe. Des agents survinrent, firent circuler, comme il convenait, dressèrent procès-verbal et invitèrent les deux champions du match à les suivre au poste.
M. Duranton présidait alors aux destinées du commissariat auquel ils furent amenés, et à la proposition assez inattendue de la victime de cette attaque brusquée, sut opposer une aimable fin de non recevoir. Le commissaire ne se contente pas d’être bon enfant, il est souvent galant homme:
«M. Duranton interrogea le sieur F..., qui avoua son _forfait_. Quant à la fille Élisa, pour accabler son indigne adversaire, elle offrit au commissaire de lui prouver qu’elle avait été bel et bien _dévisagée_ par le public, vu qu’elle ne portait pas de pantalon.
«M. Duranton a galamment refusé de faire la constatation demandée. Quant à F..., il a été gardé à sa disposition sous l’inculpation d’attentat à la morale publique»[274].
_Renouvelé de l’Assommoir_, spécifiait l’_Intransigeant_, en tête de ce filet que nous lui empruntons. Oui, au pantalon près, car la grande Virginie en portait: et Gervaise dut en débarrasser la fente pour lui administrer une correction aujourd’hui devenue aussi classique que le récit de Théramène:
«Dessous il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l’arracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues...»[275]
En faisant porter un pantalon à la grande Virginie, Zola ne s’est nullement écarté des données très exactes de son observation: c’est une fille bien plus qu’une ménagère. Il lui est familier ainsi qu’à ses semblables et semble faire partie de la profession.
C’est un des accessoires de leur trousseau par quoi s’avère les progrès de leur galanterie, elle en marque pour ainsi dire les étapes. Non moins juste est cette observation de Jean Reibrach:
«A mesure, elle s’amusait, faisait des allusions, en femme tenue au courant des histoires par le luxe croissant des dessous depuis l’arrivée des officiers; les chemises s’affinant, gardant des parfums; les pantalons se garnissant de dentelles peu à peu»[276].
Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir cette gobette de Luce, aussitôt qu’elle est entrée dans la voie du mâle, se faire offrir par son vieux malpropre des chemises et des pantalons Empire, dont elle fait les honneurs à Claudine, laissée, à vrai dire, assez indifférente par les splendeurs et les anachronismes de cette lingerie:
—... As-tu vu mes chemises? viens voir mes chemises! J’en ai six en soie, et le reste Empire à rubans roses, et les pantalons pareils...
—Des pantalons Empire! Je crois qu’on n’en faisait pas une consommation effrénée, dans ce temps-là...
—Si dà, à preuve que la lingère me l’a dit qu’ils sont Empire!...[277].
Plus heureuse qu’Elisa, certaine institutrice d’Olivet, près Orléans, (pépiniéristes, bal, fritures) en portait, et, comme Claudine même, les portait fermés, circonstance favorable auquel le pharmacien Veinard, ce nom prédestiné, dût de comparaître devant la justice de son pays pour le simple délit de voies de fait et non sous l’inculpation beaucoup plus grave d’outrage aux mœurs.