Le pain dur: Drame en trois actes
Part 4
Louis, mon fils, ne me tue pas! Cela ne te servirait à rien. Tu n'auras pas ma fortune. Oui, je t'expliquerai! J'ai des arrangements avec Sichel, elle a tout, j'ai pris une assurance!
LOUIS--Ne me provoquez pas!
TURELURE--J'ai eu tort, j'ai fait le brave. Ce n'est pas ce que je voulais dire! Je me suis laissé entraîner.
Oui, j'ai eu des torts envers toi, laisse moi un peu de temps, je ferai ce que tu voudras!
Je ne suis pas brave. Tu verras comme on tient à la vie quand on est vieux! les jours comptent.
Ne me fais pas de mal, Louis!
LOUIS--Donnez-moi ces dix mille francs.
TURELURE--Je ne peux pas, Louis! Attends un peu! Aie pitié de moi, mon enfant! Cela ne m'est pas possible.
LOUIS--Savez vous une chose, mon père? Savez-vous ce qu'elle m'a dit?
Vous n'êtes pas libre, dites-vous, et je ne le suis pas non plus, et elle ne l'est pas davantage.
Il lui faut cet argent que vous avez et qui n'est pas à elle.
TURELURE--Tout ce que j'ai, si elle veut, est à elle.
LOUIS--Eh bien, soyez content, elle veut. Oui, si je ne lui rends pas ce dépôt dont elle est saisie,
Elle est prête à se laisser épouser.
TURELURE--Louis, c'est une bonne parole. A cause de cela, je te pardonne tout le reste.
Elle est si jeune et si gentille, c'est un rayon de soleil dans ma vie.
Et que ses bras sont blancs! j'ai vu ses bras à dîner, l'autre jour. Il me faut ces bras-là.
LOUIS--Et cela vous est égal de vous faire épouser par nécessité?
TURELURE--Nécessité engendre la crainte, qui est la moitié de l'amour chez une femme.
LOUIS--Et la moitié de la sagesse chez un vieux turlupin.
TURELURE--Louis, tu as eu tort de me dire qu'elle voulait m'épouser.
LOUIS--Elle veut. Vous avez touché son cœur.
TURELURE--Comment veux-tu que je fasse maintenant?
Je t'aurais encore donné cet argent, brigand, bien que ce soit dur.
LOUIS--C'est plus dur encore de mourir.
TURELURE, _avec un gros soupir_.--C'est vrai, c'est encore plus dur de mourir.
Mais il n'y a pas moyen de faire autrement.
LOUIS--Soyez sage.
TURELURE--Non!
Tu peux tout demander à un Français
Excepté de faire le chapon et de renoncer à une femme par contrainte.
Cela, c'est impossible! cela, non! Je suis Français et tu ne peux pas me demander cela.
Tu peux tuer ton père, si tu le veux.
LOUIS--C'est votre dernier mot?
TURELURE--Tue-moi si tu le veux...
Non, ne me tue pas, j'ai peur!
LOUIS--L'argent.
TURELURE--C'est impossible! Tu ne crois pas en Dieu, Louis?
LOUIS--Je n'y crois pas.
TURELURE--Je suis perdu, je ne suis entouré que de figures impitoyables!
Voici mon fils, et je me tiens au milieu de ces deux femmes qui me conduisent à la mort avec un sourire funèbre!
LOUIS--Est-ce que vous y croyez?
TURELURE--J'y crois! je suis le seul croyant et votre bestialité me fait horreur!
Tu ne comprends pas un homme du vieux temps.
J'y crois de tout mon cœur! Je suis un bon catholique à la manière de Voltaire!
Non, non, je ne ris pas! Mon fils, ne me tue pas! ne me tue pas, mon enfant!
LOUIS, _le couchant en joue avec les deux pistolets_.--L'argent!
TURELURE, _claquant des dents et essayant de tenir bon_.--Non. C'est impossible. Ne me tue pas!
LOUIS--L'argent, voleur!
TURELURE--Non!
LOUIS--Mon argent, voleur! mon argent, voleur! les dix mille francs, voleur!
_(Signe que non)._
_(LOUIS tire à la fois avec les deux pistolets. Les deux coups ratent. TURELURE reste un moment immobile et les yeux révulsés. Puis la mâchoire s'avale et il s'affaisse sur un bras du fauteuil._
_(LOUIS s'approche de lui, ouvre les vêtements, tâte le cœur, fouille dans les poches, prend l'argent, remet le corps en position. Lui-même, debout et les bras croisés le regarde fixement)._
_(Entre LUMÎR)_
SCÈNE IV
LUMÎR--Je n'entendais plus rien. Je suis entré.
LOUIS--Vous écoutiez à la porte?
LUMÎR--Oui.
_(A demi-voix)_
Tu as tiré?
LOUIS--Oui.
Les deux coups à la fois.
LUMÎR--Eh bien?
LOUIS--Tous les deux ont raté.
LUMÎR--Mais ton père...
LOUIS--... Est mort. Oui, il est mort tout de même. Il est bien mort. Son misérable cœur s'est arrêté.
LUMÎR--Cependant les amorces étaient fraîches, la poudre sèche et je sais charger.
LOUIS--Tu auras oublié de souffler dans la cheminée. Ce sont de vieilles armes.
LUMÎR--Tu lui as pris l'argent?
LOUIS--Je l'ai. _(Il lui donne l'argent)._ Voici les dix mille francs. Pas besoin de quittance entre nous.
LUMÎR--Louis, que faut-il que je te dise?
LOUIS--J'ai tué mon père.
LUMÎR--Tu l'as tué. C'est bien. Il n'y avait pas autre chose à faire.
LOUIS.--Il fallait. Je n'étais pas libre.
LUMÎR.--Je jure que cet argent était à moi et qu'il n'avait pas le droit de le garder, et que je n'étais pas libre de le lui laisser.
LOUIS.--Il n'y a qu'à ne plus y penser.
LUMÎR.--Comme il est jaune! comme il nous regarde avec ses vieux yeux rouges!
LOUIS.--N'aie pas peur, il ne te fera rien. Le vieux _gentleman_ est tout-à-fait tranquille et jamais il n'a eu l'air si respectable.
LUMÎR.--Louis!
LOUIS--Crois-tu que j'aie regret de ce que j'ai fait? C'est fini, cela n'est plus, il n'y a plus qu'à ne pas y penser.
Je n'étais pas libre.
LUMÎR.--Tu as tiré les deux coups à la fois?
LOUIS.--Oui, je n'aime pas les marivaudages.
Compte ton argent, et moi, j'ai à vérifier quelque chose.
_(Elle compte les billets, et lui pendant ce temps, dégageant la baguette d'une des armes, la plonge dans le canon du pistolet court et en fait tomber une balle: qu'il élève entre ses doigts)._
Lumîr,
Le premier pistolet aussi était chargé.
_(Elle se retourne vers lui et rit)._
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
_La même pièce qu'aux actes précédents. Au lever du rideau, SICHEL et LUMÎR, (Costume de femme) sont assises chacune à une table, écrivant sous la dictée de LOUIS qui se promène de long en large. Au milieu, à une autre table le notaire MORTDEFROID, disparaissant derrière des liasses et des dossiers, LOUIS dicte et parle à la fois à tous les trois._
_Deux jours ont passé depuis l'acte II._
LOUIS--Attention, Sichel! Notre plus belle écriture de chancellerie, ma fille! et ne gâtez pas cette feuille de papier à tranche dorée, s'il vous plaît, la dernière qui me reste. Nous y sommes?--Je continue:
«... Parmi les épreuves cruelles qui viennent de m'atteindre, je puise un grand réconfort...»
_(A LUMÎR)_. Vous y êtes, Lumîr?
«Keller, Boufarik.»
_(A SICHEL)_. C'est mon copain là-bas, une espèce d'associé.
_A LUMÎR_). «Mon vieux, ci-joint une traite de 2.000 francs sur Dumont, Zographos et Cie, sur laquelle tu paieras:
A la ligne.
Facture du 30 Juin, ci...»
_(A SICHEL)_. «... un grand réconfort dans ce témoignage de l'estime et de la confiance que Sa Majesté n'a cessé de montrer...»
_(A LUMÎR)_: ci. . . . . . . . . . . . . . 1.000 fr. 100 journées d'ouvriers à 2 fr. 50, ci 250 fr. Note Laparra . . . . . . . . . . . . . 380 fr. Frais divers . . . . . . . . . . . . . Mémoire.
_(A SICHEL)_. «... à mon père».
_(A LUMÎR)_. Faites le total.
LUMÎR--Vous avez tort de laisser tant d'argent à Keller. Il va tout boire.
LOUIS--Eh bien, qu'il boive à ma santé! On ne perd pas son père tous les jours!--ça va, Monsieur Mortdefroid?
MORTDEFROID--Ce n'est pas facile de s'y retrouver.
LOUIS--Pardon de vous avoir fait venir de si bonne heure, mais je n'aime pas que les choses traînent. Et le corps est levé à dix heures et demie sans faute, on va sonner à l'église dans un moment.
A vos pièces, Sichel!
«Veuillez agréer personnellement, Monsieur le Secrétaire, l'expression de ma haute considération et vous faire l'interprète auprès de sa Majesté...»
_(A LUMÎR)_. «Et quant à ce petit Maltais qui nous embête...»
_(A SICHEL)_--«... Des sentiments de reconnaissance, de dévouement et de profond respect avec lesquels je suis...» A la ligne, une ligne de blanc.
_(A LUMÎR)_. «... Si tu ne parviens pas à m'en débarrasser avant mon retour...»
_(A SICHEL)_. «... De Sa Majesté».
SICHEL--Cela fait deux fois Majesté.
LOUIS--Eh bien, ça lui fera plaisir!
_(Il envoie un baiser au portrait du Roi Louis-Philippe)._
_(A SICHEL)_. «... De Sa Majesté...» deux lignes de blanc, en lettres plus petites...
_(A LUMÎR)_. «... Tu es un porc».
_(A SICHEL)_. «... Le très humble et très obéissant serviteur».
_(A LUMÎR)_. «... Mon père est mort, j'ai l'argent pour l'échéance. Je serai là le 20.» Relisez.
Eh bien, Monsieur Mortdefroid?
MORTDEFROID--Ce que je vois n'est pas fameux, mais ce n'est vraiment pas facile de s'y reconnaitre.
Le défunt Comte avait la manie, des affaires et de la spéculation, auxquelles il ne s'entendait mie,
Défiant comme un vieillard, simple et plein de foi comme un petit enfant,
Tendant de toutes parts des fils où il s'empêtrait. Un vrai militaire!
Et cette crise qui se déclare à la Bourse!
LOUIS, _nasillard et bouffonnant_.--De sorte que si nous mettons d'un côté cette quittance et décharge générale de toutes les obligations, dettes, avals, participations, garanties et engagements quelconques,
Que mon père, le jour de sa mort, a reçus du père de Mademoiselle...
SICHEL--Plus cette somme de 20.000 francs en argent liquide que mon père lui avait versée.
LOUIS--... Que j'ai trouvée sur lui et dont je me suis permis de m'emparer, en ayant grand besoin.
MORTDEFROID--... Si, disons-nous, nous mettons d'un côté cette quittance... C'était une bonne pensée de sa part, pauvre comte! une espèce de pressentiment de sa fin. Le jour même de sa mort! Il voulait laisser une situation nette.
LOUIS--Si, d'autre part, nous faisons état de cette reconnaissance forfaitaire de trois cent mille francs à payer en deux termes de six mois, que mon dit père, le même jour, a signée en faveur du dit père de Mademoiselle...
MORTDEFROID--Je crois que les deux se balancent. Trois cent mille francs, c'est toutes les forces de votre actif. C'est une situation nette.
LOUIS--Pour net, c'est net. Fort bien, je m'y attendais.
_(A SICHEL)_. Je vous félicite, Mademoiselle. Donnez-moi tout cela que je signe.
_(Il signe les lettres de SICHEL et celles de LUMÎR)._
MORTDEFROID.--On peut tout plaider, naturellement. Il y a certaines choses suspectes: comptes fictifs, papiers antidatés, ce n'est pas difficile de donner du corps à un dossier. Les contre-lettres aussi.--Mais allez faire la preuve.
LOUIS.--Pas de preuve, Monsieur Mortdefroid! Je vous charge de tout vendre et de tout liquider.
_(A SICHEL)_. Nous ferons honneur à notre signature.--
C'est une bonne affaire pour votre étude.
MORTDEFROID.--Puis-je encore vous être utile en quelque chose?
LOUIS.--Nous recauserons après l'enterrement, si vous le voulez bien.
MORTDEFROID.--Serviteur, Monsieur le Comte!
_(Il sort)._
LOUIS, _à SICHEL_--C'est une belle dot, Mademoiselle, que mon père vous laisse.
SICHEL--Vous avez reçu votre part.
LOUIS--Ma part, rien de plus juste. Ces 20.000 francs providentiels et toute l'Afrique pour moi!
SICHEL--Et votre fiancée.
LOUIS--Et ma fiancée par-dessus le marché. C'est vrai, tonnerre! Je n'y pensais pas. Il y a de beaux jours pour nous.
Et maintenant, aux affaires sérieuses! Est-ce que votre père est réveillé?
SICHEL--Je ne sais. Je crois qu'il a passé une mauvaise nuit.
LOUIS--Pas réveillé?
Il faut qu'il se réveille. Tout le monde sur le pont! J'ai besoin de lui dans une heure. Et portez-lui ces lettres de faire-part. Dites-lui qu'il s'amuse à écrire les adresses en attendant. Voici la liste. Compris?
_(Il lui donne les papiers)._
_(Elle sort)._
SCÈNE II
LUMÎR, _posant sa plume_.--Il y a des choses que je ne comprends pas.
LOUIS--Il y a des choses que tu ne comprends pas? Qu'est-ce que tu ne comprends pas, mon petit ange?
LUMÎR--Ton père avait peur de toi. Comment a-t-il accepté ce tête à tête?
LOUIS--Il n'a pu faire autrement. Il n'a pas pu résister. C'était intéressant de s'expliquer à fond avec moi et de me voir vaincu et suppliant.
En outre, il me méprisait.
C'était intéressant de me braver en face avec cet argent dans sa poche qui lui chauffait le cœur.
LUMÎR--Et comment a-t-il pu signer cette obligation de trois cent mille francs?
LOUIS--Bah! Qu'avait-il à craindre d'Ali? Tous deux se tenaient par trop de liens et de communications. C'était une assurance à rebours. Il tenait à ce que nous l'aimassions pour lui-même. Rien que ces bons petits vingt mille francs dont il n'a pas eu le courage de se séparer.
LUMÎR--C'est une trouvaille de Sichel.
LOUIS--Elle lui fait honneur.
LUMÎR--Il pensait que s'il lui laissait toute sa fortune,...
LOUIS--D'une part cela m'ôterait tout intérêt à sa mort à lui....
LUMÎR--Et d'autre part, quand il viendrait à mourir,...
LOUIS--Cela m'encouragerait à l'épouser. Oui, c'est bien son genre de plaisanteries.
LUMÎR--Mais tu ne l'aimes pas, Louis, dis-moi?
LOUIS--Si fait, _contessina_, elle seule.
_(Il l'embrasse)._
Que votre joue est fraîche et vos mains sont glacées.
_(Il feint de vouloir l'embrasser de nouveau. Léger mouvement de répulsion)._
Je vous dégoûte, Lumîr?
LUMÎR--J'ai cru voir la figure cruelle et dévorante de votre père, le meunier naïf et méchant.
Non, vous êtes redevenu le même,--le même qu'avant.
LOUIS--Lumîr, je vous demande de ne plus me parler du vieux Monsieur.
C'est vrai, je l'ai tué, j'ai tué mon père, autant que la chose dépendait de moi. Le cœur y était.
Et pour ces souvenirs pénibles, cette action toutes les nuits lentement qui se prépare et qu'on recommence en rêve,
Je sais que c'est une question de fermeté, de patience et de temps.
LUMÎR--Quelles sont tes intentions?
LOUIS--Repartir pour l'Algérie, le plus tôt possible, une fois la liquidation mise en train par quoi tout est remis entre les mains du couple.
LUMÎR--Sans regret?
LOUIS--Des regrets? Qu'ils gardent tous ces biens! C'est un soulagement pour moi.
LUMÎR--Ainsi, rien ne s'est passé?
LOUIS--Rien ne s'est passé.
LUMÎR--Tu retournes en Algérie avec moi?
LOUIS--Avec toi, si tu le veux.
_(Elle rit, la tête baissée et fait signe que non)._
Non? Tu ne peux pas revenir avec moi?
LUMÎR--Non.
LOUIS--C'est en Pologne que tu veux aller?
LUMÎR _à voix basse, comme se parlant à elle-même_.--Oui ... en Pologne ... partir...
LOUIS--N'est-ce pas, de toutes manières, tu n'as jamais eu l'intention de revenir avec moi?
_(Elle secoue la tête.)_
Qui t'appelle dans cette Pologne?
LUMÎR, _comme si elle avait l'esprit ailleurs_.--Un parent qui est malade m'appelle.
LOUIS--Pourquoi essayes-tu de mentir?
LUMÎR--Pourquoi me poses-tu des questions?
_(Silence)._
LOUIS--Lumîr, qu'est-ce qu'il y a?
LUMÎR--Que ce lieu est horrible et cette pluie depuis huit jours qui n'en finit pas!
Cette grande maison ravagée, dépossédée de ses maîtres, morte...
Ce mur nu, ce Christ déposé, attendant que quelqu'un l'enlève, et tout cela pendant si longtemps qui fut toute la joie et toute l'espérance de l'humanité,
Maintenant descendu et déposé contre le mur. On l'a oublié là.
Et à la place de Jésus-Christ cette idole hideuse et luisante, ce vieillard colorié qui n'est que joues et toupet!
Que je suis seule ici! Grand Dieu, que je suis seule ici et que je m'y sens étrangère!
Tout, autour de moi, m'est hostile et je n'y ai aucune place. Les choses mêmes autour de moi, on dirait qu'elles ne me voient pas et que je n'y suis pas.
LOUIS--Viens avec moi. Rentre avec moi dans la vie et dans la réalité.
LUMÎR--La réalité est absente. La vraie vie est absente. Moi, du moins, je suis éveillée pour ce court moment.
LOUIS--La vraie vie est présente avec toutes ces choses que nous avons à y faire et qui attendent de nous l'existence.
Le passé est mort, la vie s'ouvre et le chemin devant nous est déblayé.
LUMÎR--Je n'ai point de goût à cette terre étrangère.
LOUIS--La chose qu'on a faite n'est pas une étrangère pour nous.
LUMÎR--Je n'ai rien fait autrement que par loyauté,
A mon frère, à mon père. Tous deux sont morts et j'ai récupéré cet argent.
Maintenant, je suis libre et déliée et toute seule dans ce vaste univers!
Unique et absolument seule.
LOUIS, _amer_.--Il y a la patrie là-bas.
LUMÎR--Sans père, sans patrie, sans Dieu, sans lien, sans bien, sans avenir, sans amour!
Rien autour de moi que la pluie sempiternelle, ou ce soleil blanc plus effrayant que la mort,
Qui ne me montre rien autour de moi que des figures aussi vaines que le sable, un peuple d'ombres nulles.
Le torrent qui passe et personne absolument de qui je sois connue,
Rien que la rumeur éternelle de ces bouches sans aucun sens qui parlent en une langue étrangère.
LOUIS--Lumîr, je t'ai aimée autrefois et je sais que tu le savais.
LUMÎR _(petit sourire)_.--Autrefois?
LOUIS--Je t'aime encore.
LUMÎR--Non, tu ne m'aimes plus et je suis déjà partie.
Tu n'as pas trop de toute ton âme pour penser à ce que tu fis avant-hier.
LOUIS--Pour cette Lumîr.
LUMÎR _(elle étend la main pour le toucher)_.--C'est vrai. Ah, pauvre ami, ah, frère, que j'ai de peine pour toi!
LOUIS--Et c'est parce que tu m'aimais que tu m'as dressé cette embûche?
LUMÎR--Tu parles de ce petit mensonge que j'ai fait, et de ce premier pistolet qui, effectivement, était chargé à balle?
LOUIS--Tu voulais la mort certaine pour mon père et pour moi le crime et l'échafaud.
LUMÎR.--Je suis plus jeune que toi et tout cela est ma propre part bientôt.
LOUIS--Tu voulais me faire mourir?
LUMÎR--Fallait-il que je te laisse à cette femme?
LOUIS--Je ne veux pas épouser Sichel.
LUMÎR--C'est ce qu'elle veut qui est la chose importante.
Et tu vois qu'elle a tout l'argent.
LOUIS--Que m'importe l'argent?
LUMÎR--Beaucoup. Nous avons vécu trop durement, toi et moi, pour ne pas savoir ce que vaut l'argent.
LOUIS--Je t'ai rendu le tien.
LUMÎR--Oui, tu es quitte avec moi. Nous sommes quittes tous les deux.
LOUIS--Tu m'as fait commettre ce crime et maintenant, tu m'abandonnes.
LUMÎR--Non pas, tu n'as qu'à venir avec moi où je vais.
LOUIS--Tu sais bien que je ne puis pas, toutes ces choses que j'ai commencées m'attachent.
LUMÎR, _doucement_.--Est-ce que c'est triste que je parte?
LOUIS--Non, ce n'est pas triste.
LUMÎR--Bien vrai, ce n'est pas triste? Ah, n'essaye pas de feindre! Je vois ce regard enfantin dans tes yeux, qui me fait tant de plaisir, et ce trouble qui me rend confuse, et ce petit sourire malheureux!
LOUIS--De cela aussi, je viendrai à bout.
LUMÎR--Louis, est-ce que tu tiens tellement à vivre sans moi?
LOUIS--Ne me mets pas en colère! Ne me regarde pas ainsi de cet air de compassion et de mépris! J'aime mieux ton indifférence.
LUMÎR--Non, je ne reviendrai pas avec toi.
LOUIS--N'est-ce pas un malheur de s'entendre parler ainsi par un bout de femme qu'on tordrait entre ses deux mains?
Tu sais bien que je suis le plus fort. Alors, pourquoi est-ce que tu ne veux pas faire ce que je veux? Ce n'est pas juste.
LUMÎR--Non, je ne reviendrai pas avec toi.
LOUIS--Lumîr, il y a tant de choses devant nous!
LUMÎR--Non, il n'y a pas tant de choses devant nous.
LOUIS, _doucement_.--Reste, je ne puis me passer de toi.
LUMÎR, passionnément.--C'est vrai que tu ne peux te passer de moi?
Dis-le encore! C'est vrai que tu ne peux te passer de moi? Pour de bon? ah, ce n'était pas long à dire!
C'est une chose courte mais elle tient tout le bonheur que je pouvais avoir. Un bonheur court.
LOUIS--Il sera long si tu veux.
LUMÎR--Je ne suis pas très belle. Si j'étais très belle, peut-être cela vaudrait la peine de vivre.
Je ne sais pas m'habiller. Je n'ai aucun des arts de la femme.
J'ai toujours vécu comme un garçon. Rien, que des hommes autour de moi.
Regarde comme tout tient sur moi. C'est foutu on ne sait comment.
LOUIS--C'est bien ainsi.
LUMÎR--Cependant, je ne suis tout de même pas si mal. J'aurais voulu une fois que tu me voies avec une belle toilette. Une toilette toute rouge.
LOUIS--Je t'aime comme tu es, _moj Kotku!_
LUMÎR--Bon, il y a mille femmes comme moi, ce n'est pas la peine de vivre.
LOUIS--Il n'y en a qu'une seule pour moi.
LUMÎR--C'est vrai qu'il n'y en a qu'une seule pour toi? Ah, je sais que c'est vrai! Ah, dis ce que tu veux! Il y a tout de même en toi maintenant quelque chose qui me comprend et qui est mon frère!
Une rupture, une lassitude, un vide qui ne peut plus être comblé.
Tu n'es plus le même qu'aucun autre. Tu es seul.
A jamais tu ne peux plus cesser d'avoir fait ce que tu as fait, (_doucement_) parricide!
Nous sommes seuls tous les deux dans cet horrible désert.
Deux âmes humaines dans le néant qui sont capables de se donner l'une à l'autre.
Et en une seule seconde, pareille à la détonation de tout le temps qui s'anéantit, de remplacer toutes choses l'un par l'autre!
N'est-ce pas qu'il est bon d'être sans aucune perspective? Ah, si la vie était longue.
Cela vaudrait la peine d'être heureux. Mais elle est courte et il y a moyen de la rendre plus courte encore.
Si courte que l'éternité y tienne!
LOUIS--Je n'ai que faire de l'éternité.
LUMÎR--Si courte que l'éternité y tienne! Si courte que ce monde y tienne dont nous ne voulons pas et ce bonheur dont les gens font tant d'affaires!
Si petite, si serrée, si stricte, si raccourcie, que rien autre chose que nous deux n'y tienne!
Va, qu'est-ce que cette Mitidja et cette moisson qui s'en va toute en poussière ne laissant qu'un peu d'or entre les doigts et toutes ces choses à qui nous n'avons pas de proportion?
Viens avec moi et tu seras ma force et ma solidité.
Et moi, je serai la Patrie entre tes bras, la Douceur jadis quittée, la terre de Ur, l'antique Consolation!
Il n'y a que toi avec moi au monde, il n'y a que ce moment seul enfin où nous nous serons aperçus face à face!
Accessibles à la fin jusqu'à ce mystère que nous renfermons.
Il y a moyen de se sortir l'âme du corps comme une épée, loyal, plein d'honneur, il y a moyen de rompre la paroi.
Il y a moyen de faire un serment et de se donner tout entier à cet autre qui seul existe.
Malgré l'horrible nuit et la pluie, malgré cela qui est autour de nous le néant,
Comme des braves!
De se donner soi-même et de croire à l'autre tout entier!
De se donner et de croire en un seul éclair!--Chacun de nous à l'autre et à cela seul!
LOUIS--Que veux-tu de moi?
LUMÎR--Je veux que tu m'accompagnes où je vais.
LOUIS--En Pologne?
LUMÎR--En Pologne et plus loin que la Pologne. La patrie de tristesse, Ur de Chaldée, la source des larmes dans le cœur de celle que tu aimes. Dans ce pays avec moi qui est plus près que la Pologne.
LOUIS--Non, Lumîr.
_(Silence)._
LUMÎR--C'est bien. Épouse la maitresse de ton père.
LOUIS--Tu y tiens?
LUMÎR--Ne lui as-tu pas fait tort? Ne l'as-tu pas privée de ce Turelure auquel elle avait droit?
Toi aussi, tu es un Turelure.
Va, je te connais à fond. Tu es un Turelure. Tu es un vrai Français.
Est-ce qu'un Français peut se passer de femme?
LOUIS--Je puis me passer de toi.
LUMÎR--Elle t'aime. Tu serres les dents?
LOUIS--Ce n'est pas une chose agréable à entendre dire.
LUMÎR--Elle t'aime. J'ai vu comme elle te regarde aussi tendre et vibrante sous ton œil qu'une corde à violon. Elle te collera au corps avec ses yeux noirs! Elle t'entrera dans le corps comme de la ficelle, le lierre dans du bois de chêne.
LOUIS--C'est bien. C'est tout de même moi qui suis le plus fort.
LUMÎR--Vis heureux.
LOUIS--Heureux ou non.
LUMÎR--Adieu donc, frère!
LOUIS--Ah, ne souris pas ainsi, avec ce sourire qui dégoûte d'être vivant!
LUMÎR--Vis. Je ne veux pas de toi...
LOUIS--Penses-tu sauver la Pologne?
LUMÎR--C'est la moquerie que vous me faites tous, Ali, Sichel, ton père, tous les Juifs autour de nous.
LOUIS--Tu ne peux pas susciter ton pays à toi toute seule.
LUMÎR--Non.
_(Elle regarde le crucifix)._
LOUIS--Si Dieu existait, il sauverait la Pologne.
LUMÎR--Ce n'est pas de la sauver qu'il s'agit.
LOUIS--De quoi s'agit-il donc?
LUMÎR--De quitter Turelure et les siens.
LOUIS--N'est-ce pas! Il faut donner tort à Dieu une fois de plus? Il faut ajouter une injustice de plus au compte de la Pologne!
_(Silence)._
Il faut interrompre la prescription? Il faut donner de l'occupation une fois de plus à ses bourreaux?
_(Silence)._
Les bourreaux de la Pologne, tu ne dis rien?