Le pain dur: Drame en trois actes
Part 2
TURELURE.--L'autre jour, nous n'étions pas au mieux avec votre souverain légitime,
C'est le Czar que je veux dire.
Une bonne petite conspiration à Varsovie... Eh, mon Dieu, il n'aurait pas été si mauvais de lui faire sentir la pointe.
LUMÎR--Et au besoin, on gagnait la reconnaissance de mon souverain légitime
En lui donnant quelques indications bienveillantes.
TURELURE--Comme vous dites. Eh bien! notre politique a changé. La Pologne ne nous intéresse pas. Ces gens-là ne sont que des émeutiers.
LUMÎR--Comme les héros des Trois Glorieuses!
TURELURE--Honneur à ces défenseurs de la Constitution!
LUMÎR--Vous respectez les lois?
TURELURE--Chacun son rôle. Le mien est de les faire.
LUMÎR--C'est bien. Il ne me reste donc plus qu'à partir.
TURELURE--Où cela?
LUMÎR--Là-bas. Il faut que je rende mes comptes, pour mon frère et pour moi.
TURELURE--Vous laissez ainsi votre fiancé?
LUMÎR--Il n'est pas mon fiancé tant que ça. Je me dois d'abord à d'autres.
TURELURE--C'est vous qui allez délivrer la Pologne, n'est-ce pas?
LUMÎR--Oui.
TURELURE--Le Czar n'a plus qu'à retenir une petite villa sur les bords du lac de Genève, quelque pension «_mit frühstück_». Voilà Mademoiselle qui se met en marche comme une armée.
LUMÎR--Le jour est venu.
TURELURE--C'est elle qui va venir à bout de trois Empires avec ses grands yeux bleus et ses petites mains dans son manchon en imitation de lapin.
_(Elle le regarde)._
Pourquoi me regardez-vous ainsi avec ces yeux qui n'expriment rien et qui sont parfaitement incapables de comprendre quoi que ce soit? On ne sait jamais ce que vous pensez.
LUMÎR--Rendez-moi cet argent.
TURELURE--Non!
LUMÎR--Croyez-vous que je n'aie pas assez d'ennemis sans vous?
TURELURE--Je ne suis pas votre ennemi.
LUMÎR--Non, je ne crois pas.
Monsieur le Comte, est-ce qu'il y a beaucoup de gens dans votre vie qui vous aient dit: Turelure, j'ai confiance en vous?
TURELURE--Ah, petite rusée! Comme tu sais trouver la place faible d'un vieux bonhomme!
LUMÎR--Dois-je vraiment partir?
TURELURE--Non!
LUMÎR--Comte, vous êtes riche et je n'ai rien, et le peu que j'avais n'était pas même à moi.
TURELURE--Ce Louis est un grand coquin!
LUMÎR--L'argent des femmes--ce sont des femmes qui l'ont ramassé,--l'avarice des mères et des veuves, la dot des jeunes filles, le pain des orphelins, les larmes et le sang des proscrits et des martyrs! Pas un sou qui ne soit poissé de sang.
TURELURE--Tout cela sert à défricher les jujubiers de la Mitidja.
LUMÎR--Il est lâche de me voler ainsi, abusant de ma faiblesse!
TURELURE--Je ne vous ai pas volée!
LUMÎR--... Comme un homme qui vole une petite fille, lui prenant sa tartine dans son petit sac!
TURELURE--Je ne vous ai rien volé, sacré bout de bois! J'ai aidé le capitaine tant que j'ai pu. A moi aussi, il me doit de l'argent.
LUMÎR--Rendez-moi mon argent à moi, Monsieur le mouton, et je vous tiens quitte du reste.
TURELURE--Mais il est ruiné dans ce cas et vous ne pouvez l'épouser.
LUMÎR, _baissant les yeux_.--Naturellement, je ne puis l'épouser sans argent.
TURELURE--Vous ne l'aimez donc pas?
LUMÎR--Ma vie est trop courte pour que je m'attache tellement à aucun homme.
TURELURE--Vous avez raison. Il ne vous aime pas. Il a trop d'idées dans l'esprit.
LUMÎR--Je suis si jeune, j'étais fière qu'il eût besoin de moi.
TURELURE--D'autres peuvent avoir besoin de vous!
LUMÎR--Alors, laissez-moi le moyen de les aider.
TURELURE.--Un autre qui n'est pas loin.
LUMÎR--Qui?
TURELURE--Pourquoi parler de vicomte; et toutes ces images héroïques et funèbres,
Qui font tant de plaisir aux petits enfants? Que diable! C'est bon, la vie!
LUMÎR--Je ne puis rester que si mon argent part à ma place.
TURELURE, _sévère_.--Lumîr, répondez-moi. Aimez-vous réellement votre pays?
LUMÎR--Je ne sais. C'est une question que je ne me suis jamais posée.
TURELURE--Eh bien, tout de même, vous valez plus pour votre pays que dix mille francs! Il y a autre chose à faire dans la vie que d'être honnête!
Il y a autre chose à faire de la vie quand on est jeune que de mourir bêtement comme dans les versions latines, ou autrement de se laisser mettre les fers aux pieds.
Quand vous vous serez laissé enterrer toute vive à Boufarik, au milieu d'un grand champ de poireaux,
Croyez-vous qu'on n'avait pas autre chose à faire de vous?
LUMÎR--On ne me demande pas davantage.
TURELURE--Louis n'est pas de notre race. Ce n'est pas un Coûfontaine! Il n'a jamais su ce que c'était qu'un Coûfontaine! Il ne pense qu'à ses échéances.
Moi, je vous comprends, Mademoiselle. Mon vieux sang s'échauffe quand je vous entends. Que diable! C'est nous qui avons fait la révolution!
LUMÎR--C'est la Révolution qui vous a faits.
TURELURE--Je ne dis pas non. Mais la chose ne m'amuse plus autant. Et pourtant, faut le dire, parole d'honneur, il y a de bons moments.
Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement du tambour, entouré de toute sa cour et des représentants de la Propriété Française, ah, c'est un beau spectacle!
On voit se coudoyer des régicides, des nobles renégats, des raffineurs, des magistrats jansénistes, une douzaine de vieux cornards de l'Empire échappés à tous les champs de bataille, Victor Cousin,
Et au milieu, Monsieur le Roi des Français lui-même qui nous préside avec la dignité d'un chef d'institution et le sourire d'un banquier qui n'est pas absolument sûr de ses chiffres.
C'est un demi-siècle d'histoire qui s'avance! Sa Majesté elle-même y est pour quelques anecdotes.
Ça vaut les Revues Consulaires de l'an X, sur la Place du Carrousel!
LUMÎR--C'est vous qui êtes la France?
TURELURE--C'est vrai, pour le moment, c'est moi qui suis la France, pourquoi pas?
LUMÎR--Et moi, je suis la Pologne, sans aucun ami.
TURELURE--Ne dites pas çà, Mademoiselle! morbleu, vous me faites de la peine.
LUMÎR--Le seul ami que j'avais m'est retiré.
TURELURE--Il ne tient qu'à vous d'en retrouver un autre à la place, mon petit soldat!
LUMÎR--Je ne vous entends pas.
TURELURE, _larmoyant_.--Écoutez-moi, Mademoiselle. Je suis vieux. J'ai besoin d'un sentiment. Pardonnez à mon émotion.
LUMÎR--Que vous êtes drôle! _(Elle sourit)_
TURELURE--Je suis comme la France. Personne ne me comprend!
LUMÎR--Mais pourquoi voulez-vous que je vous comprenne?
TURELURE--Est-ce ma faute si je suis Pair de France, et Comte, et Maréchal, et Grand Officier de je ne sais quoi, et Président de ça, et Ministre de ceci, et le diable sait quoi!
Croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre chose?
Ce n'est pas moi qui suis fort et méchant, c'est les autres qui sont si bêtes et si tristes, et qui vous donnent tout avant qu'on leur demande!
C'est une comédie où l'on n'a qu'à jouer son rôle avec aplomb et l'on peut tout se permettre quand on connaît les planches.
Mais il y a autre chose à faire que de jouer la comédie! croyez-vous que je n'aimerais pas mieux autre chose?
C'est comme la France quand elle se jetait sur Versailles ou sur le Louvre.
Ce n'est pas du pain qu'elle demandait, un peuple ne vit pas que de pain!
C'est de la mitraille et du plomb et de grands coups de pied dans les côtes!
Un cheval comme la France, c'est jeune, c'est amoureux, ça aime à rire, ça aime à sentir son maître!
Il faut avoir du genou quand on a l'honneur de tenir une pareille bête entre les jambes, c'est pas un veau.
Mais ce gros Louis qu'elle avait sur le dos,
A peine avait-elle commencé à danser un petit peu qu'il tombait par terre sans aucun mouvement ou bruit, comme un gros boulot de coton.
Qu'est-ce qu'il restait d'autre à faire que de lui couper la tête? Je vous en fais juge.
LUMÎR--Mais que voulez-vous que je vous dise?
TURELURE--Il faut dire: c'est bien.
LUMÎR--C'est bien, Monsieur le Comte, c'est tout à fait bien.
TURELURE--Bon. Où en étais-je? Ah oui, ma femme.
Ma première femme, la seule, car Sichel, c'est pas vrai. Ah, c'était une sainte, Dieu ait son âme!
LUMÎR--Sygne de Coûfontaine.
TURELURE--Répétez un peu, comment avez-vous dit cela?
LUMÎR--Sygne de Coûfontaine.
TURELURE, _baissant la voix_.--Sygne de Coûfontaine. Cela a une drôle de sonorité dans cette pièce.
Ah, nous fûmes des époux bien accordés pendant tout le temps de notre mariage.
Trop court, hélas! Onze mois en tout, dont neuf séparés. Jamais un mot entre nous. Quelle douceur toujours dans ses manières,
Et quel mépris dans ses yeux quand elle consentait à me voir!
LUMÎR--On m'a raconté certaines choses.
TURELURE--Elle était meilleure que moi, ce n'est pas une raison pour me mépriser.
Ces gens qui ne savent que mépriser, à quoi cela sert-il? Le mépris est le masque des faibles.
Un homme fort ne méprise rien. Il a usage de tout.
LUMÎR--Eh bien, c'est qu'elle était la plus faible, vous le lui avez bien fait voir.
TURELURE--Il ne faut pas être le plus faible avec moi. C'est mauvais.
LUMÎR--Je vais le dire à Sichel.
TURELURE--Ah, elle voudrait bien être la plus forte, mais elle ne peut pas, dont elle rage!
Dès que je la regarde d'un certain œil, elle se trouble et se dérobe.
LUMÎR--Moi, je n'ai pas peur de vous!
TURELURE--Je le sais, c'est délicieux. Il n'y a place que pour un sentiment dans votre petit cœur fervent et dur, dans votre petite âme loyale.
Ce que vous ont dit les gens de votre race, le père, le frère,
Cela seul existe pour vous, et ceux qui ne sont pas de la Race Sacrée,
Ils ne comptent pas l'un plus que l'autre. C'est vrai?
LUMÎR--Les pauvres restent entre eux.
TURELURE--Eh bien, les gens de la Race Sacrée, ils s'entendaient si tellement bien entre eux autrefois
Que pour leur imposer la paix il leur fallait aller chercher au dehors quelqu'un qui fût absolument incapable de les comprendre. Jamais un Polonais n'a pu venir à bout de la Pologne.
LUMÎR--Que signifie cet apologue?
TURELURE--Donnez-moi votre main, et je vous offre mon bras.
LUMÎR--C'est encore une plaisanterie.
TURELURE--Oui, c'est une plaisanterie, mais une plaisanterie sérieuse.
Vous voyez à vos pieds l'homme d'affaires de la nation Française.
Le Maréchal Comte de Coûfontaine, Président du Conseil des Ministres.
Faites-en usage.
LUMÎR--Quel honneur pour moi, Monsieur le Comte!
TURELURE--Savez-vous ce qui me plaît en vous? c'est la tranquillité que je lis dans vos yeux bleus,
La chasteté d'une foi si pure qu'aucune contradiction n'y touche, la stupidité délicieuse de la jeunesse!
Grâces à Dieu, je ne suis pas encore mort!
Il est encore temps de faire une grande bêtise avant de mourir et d'engager mes cheveux blancs au service de mon capitaine!
LUMÎR--C'est sérieux, ce que vous dites?
TURELURE--Qu'en pensez-vous?
LUMÎR--Oui, je crois que c'est sérieux.
TURELURE--Quel meilleur adieu à faire à mon temps et à cette Sainte-Alliance des Saintes Monarchies
Que de leur lancer avant de mourir ce gentil petit brûlot!
Une femme, n'importe laquelle, quand elle vous a une idée dans la tête,
Celui qui sait s'en servir, il peut bouter le feu aux quatre coins du monde avec!
LUMÎR--Dites-moi, je ne suis pas pour vous n'importe laquelle?
TURELURE--Non, Lumîr. Ah, regardez-moi ainsi! Dieu, que vous êtes jeune! Jeune et dangereuse en même temps, mais c'est ce danger que j'aime.
Faites-moi oublier la mort! Faites-moi oublier le temps! Faites-moi trouver intérêt à quelque chose hors de moi!
Utilisez en moi ce qui était fait pour servir et à quoi personne n'a jamais cru.
Faisons une étroite alliance entre nous!
LUMÎR--Et vous me rendrez mes dix mille francs?
TURELURE--Le lendemain de notre mariage!
Avec tous les intérêts mon petit ange, _(chantant)_: Les intérêts composés, mon petit morceau de beurre en or!
LUMÎR--Et que dira Sichel?
TURELURE--Je n'ai pas peur de Sichel!
_(Il lui prend la main)_
_(Entre SICHEL)_
LUMÎR, _regardant SICHEL et gardant la main de TURELURE, qui voudrait l'ôter, avec un aimable sourire, à demi-voix_.--Que vous êtes vieux! Que vous êtes vilain!
Ah, j'aimerais mieux mille fois mourir que d'être à vous!
Ne pensez pas me faire peur.
SCÈNE IV
SICHEL--Monsieur le Comte...
TURELURE--Vous étiez là?
SICHEL--Monsieur le Comte, l'aubergiste du Pot d'Étain, à Fismes...
TURELURE--Qu'il aille au diable!
SICHEL--... Dit Qu'il a reçu un télégramme de Paris. Quelqu'un qui veut venir vous voir. D'urgence. On lui retient une voiture.
TURELURE--Qui a signé le télégramme?
SICHEL--Interrompu par le brouillard.
TURELURE--Ce ne serait pas Louis, par hasard?
SICHEL--Non, qui l'aurait prévenu?
TURELURE--Prévenu de quoi, je vous prie? Il n'y a à le prévenir de rien.
LUMÎR--Louis arrive! Quel bonheur!
TURELURE--Non, Mademoiselle, je vous demande pardon, ce n'est pas un bonheur du tout.
SICHEL--Grossoleil l'aubergiste, n'avait pas de chevaux libres. J'ai pensé bien faire d'envoyer notre voiture.
TURELURE--Vous avez très mal fait. Le cheval est vieux et se passerait bien de ces quinze kilomètres sous la pluie.
SICHEL--Réellement, vous devriez en acheter un autre.
TURELURE (_sombre_)--Je suis vieux aussi.
LUMÎR--Adieu, je vais faire préparer la chambre de Louis.--Adieu, Monsieur le Comte!
_(Elle sort)_
SCÈNE V
SICHEL--Charmante enfant! Quel joli page! Je vois avec plaisir que vous êtes en termes excellents.
Elle a obtenu ce qu'elle voulait.
TURELURE--On obtient toujours de moi ce qu'on veut.
SICHEL--Lorsque l'on sait s'y prendre.
TURELURE--Qui a dit à Louis de venir?
SICHEL--Mais je ne sais pas s'il vient.
TURELURE--J'espère que non. J'ai horreur des scènes et des violences! Il n'y a rien de si dangereux pour moi.
SICHEL--Avez-vous peur de lui?
TURELURE--Je suis vieux et je n'aime pas les violences.
SICHEL--Que craignez-vous quand Lumîr va au-devant de lui avec ces bonnes nouvelles?
TURELURE--Ma fille chérie, crois-tu vraiment que je me suis laissé ainsi entortiller?
SICHEL--Plus que tu ne penses peut-être, mon vieux Toussaint!
TURELURE--Quand il me tuerait, il n'aura pas un sou de moi.
SICHEL--Va, donne lui ces dix mille francs.
TURELURE--Quand il me tuerait, il n'aura pas un sou de moi!
SICHEL--Il ne songe pas à tuer son père.
TURELURE--Nous verrons bien qui crèvera le premier.
SICHEL--Tout de même vous êtes le plus vieux.
TURELURE--Pas si vieux qu'il croit.
_(Il rit sèchement)_
SICHEL--Allons, parle, vieux loup, et ne fais pas l'idiot.
TURELURE--Tu as entendu ces dernières paroles qu'elle disait?
SICHEL--Oui, et elles étaient peu flatteuses, quoique vraies.
TURELURE--Je pense que c'est pour toi qu'elle les disait. Il me semble qu'elle me serrait quelque peu les doigts en même temps.
SICHEL--Alors, c'est ton mariage que tu m'annonces avec elle?
TURELURE--Qui sait?
_(Il rit)_
SICHEL--C'est cela ce que tu vas mettre dans la main à ton fils?
TURELURE--Ou peut-être lui écrire, quand il sera parti.
SICHEL--L'âge rend les gens imbéciles.
TURELURE--Une certaine imbécillité n'est pas inutile à l'agrément de l'existence.
SICHEL--Non, tu en as ta part!
TURELURE--Cette union immorale avec une Juive coûtait à ma conscience.
SICHEL--A ta conscience?
TURELURE--A ma conscience. J'ouvre les yeux enfin.
J'ai eu des torts envers vous. Je vous ai séduite.
SICHEL--Il est vrai. Je n'ai pas su vous résister.
TURELURE--Moi non plus. J'ai brisé votre carrière d'artiste.
Ah, j'ai eu de grands torts envers vous! Le meilleur moyen pour moi de les reconnaître est de ne pas essayer de les réparer.
SICHEL--C'est un coup bien sensible pour moi.
TURELURE--Vous m'en voyez transpercé.
SICHEL--J'ai bien dit que l'âge t'a rendu idiot.
TURELURE--Peut-être qu'il te rendra polie.
SICHEL--Tu vivras toujours, n'est-ce pas?
TURELURE--Je l'espère de toutes mes forces. L'expérience m'apprend que je survis à tout le monde.
SICHEL--Ce n'est pas l'avis de ton médecin.
TURELURE--J'en prendrai un autre.
SICHEL--Ni de ton fils sans doute.
TURELURE--Faudra bien qu'il s'y accoutume.
SICHEL--Si tu meurs, ayant épousé cette petite,--si tu meurs, dis-je...
TURELURE--J'ai bien entendu! ce n'est pas la peine de répéter.
SICHEL--Je dis que si tu meurs...
TURELURE--Non, je ne mourrai pas.
SICHEL--Tu laisseras une riche héritière.
TURELURE--Il ne peut pas l'épouser. Le Code le lui défend.
SICHEL--Bah!
TURELURE--Je n'aime pas les conjectures qui ont ma disparition pour point de départ.
SICHEL--Je suis sûr que vous n'avez pris aucunes dispositions.
TURELURE--J'ai bien le temps d'y songer.
SICHEL--Tout revient en ce cas à votre fils.
TURELURE--Non, ça serait trop bête!
SICHEL--Ou bien alors vous laissez tout à votre épouse, dernière survivante.
TURELURE--J'aurai un enfant d'elle.
SICHEL--Peut-être.
TURELURE--J'en aurai trois. J'ai lu cela dans ses yeux.
SICHEL--Oui dà!
TURELURE--Ce ne sera pas une hybridation comme la nôtre.
SICHEL--Ne lui donne pas trop d'intérêt à ta disparition.
TURELURE--C'est pourquoi je veux me couvrir.
SICHEL--Ne te mets pas à sa merci.
TURELURE--Je crois que je me ferai aimer de cette petite.
SICHEL--... D'elle et de son amant.
TURELURE--Va-t-en au diable!
SICHEL--Que tu es simple! Ce voyage, n'est-ce pas? c'est une chose toute naturelle?
Et c'est une chose toute naturelle aussi, cette irruption du militaire, comme dans les comédies, l'arme au poing qui se présente à point nommé.
TURELURE--Je me demande ce qu'il vient faire ici.
SICHEL--Il vient réclamer ses dix mille francs,
Plus dix autres mille dont il a un besoin pressant.
TURELURE--Juste ce que j'ai reçu de ton père.
SICHEL--Qui l'a prévenu, je me le demande?
TURELURE--Toi, poison!
SICHEL--Peut-être. Mais je crois que c'est plus simple.
TURELURE--Tu penses que l'affaire est montée entre eux?
SICHEL--Oui, Monsieur le Comte, je suis portée à le penser.
Il veut sa part tout de suite et le reste plus tard.
TURELURE--Eh bien, je lui donnerai ses vingt mille francs.
SICHEL--Oui, mais alors elle est libre et peut se passer de vous.
TURELURE--Eh bien, je ne les lui donnerai pas!
SICHEL--Mais alors vous le poussez à bout et ce n'est pas sans danger!
TURELURE--Eh bien, je ne l'attends pas et je pars pour Paris.
SICHEL--C'est impossible. J'ai envoyé la voiture à Fisme.
TURELURE--Je suis pris! Il ne me reste plus qu'à faire tête.
SICHEL--Et procéder à ces choses que je vais vous dire.
TURELURE, _ricânant._--Sois tranquille, tu seras dans mon testament.
SICHEL--Il ne s'agit pas de testament, mais d'une espèce d'assurance.
_(Silence)_
TURELURE--A ton profit, je commence à comprendre.
SICHEL--Supposez que nous trouvions un moyen de faire passer toute votre fortune à mon nom?
TURELURE--Il y a une idée.
SICHEL--Otez leur toute raison de désirer votre disparition.
_(Silence)_
TURELURE--Sichel, penses-tu qu'il veut me tuer?
SICHEL--Que feriez-vous à sa place?
TURELURE--Je n'aime pas sa figure. Je désire qu'il soit mort.
SICHEL--Rendez-lui donc sa femme et son argent.
TURELURE--Non, je ne les lui rendrai pas.
SICHEL--Défendez-vous en ce cas.
TURELURE--C'est une chose effrayante que de mourir!
SICHEL--Mais non, c'est une chose très simple.
TURELURE--Tu ne sais pas ce que je sais.
_(Roulement de voiture au dehors)_
SICHEL--Il me semble que j'entends la voiture.
TURELURE--J'ai peur de la mort.
ACTE DEUXIÈME.
SCÈNE I
_La même pièce, le lendemain.--Une table est dressée autour de laquelle TURELURE, le CAPITAINE, ALI, SICHEL et LUMÎR achèvent de dîner. Bien qu'il fasse jour on a fermé les volets et deux flambeaux brûlent au milieu de la table._
TURELURE, _versant du vin à son fils_.--Capitaine, mon Capitaine, que dites-vous de ce vin de Bouzy?
LOUIS--Je le reconnais. J'en ai bu bouteille avec vous le jour de mon départ pour Alger.
TURELURE--C'est le vin de la montagne de Rheims dont Jean de La Fontaine buvait avec Monsieur Pintrel, seigneur de Villeneuve.
Il a encore du degré et fait des jambes sur le verre comme le Bourgogne.
Ça ressemble à un gros bourgeois qui a tout de même de la finesse.
LOUIS--A votre santé, mon père!
TURELURE--A la santé de ces dames!
_(Ils boivent tous deux)_
LOUIS--Quelle joie de se retrouver dans son pays! Vous avez bien fait de fermer les volets, mon père. On est plus entre soi.
TURELURE--A mon âge un verre de vin vaut la peine d'être tranquillement dégusté. On ne sait jamais s'il y en aura un autre qui suivra.
C'est pas non plus que je crache sur le Beaune, mais c'est un vin qu'il faut boire seul à mon âge.
Une de ces solennelles vieilles bouteilles qu'on vous apporte après dîner et que l'on met deux heures à finir judiciairement,
Plein d'idées et de souvenirs puissants.
ALI--Pour moi, je ne reçois que de l'eau, c'est le médecin qui le veut.
LOUIS--Ça ne fait rien! à votre santé, Monsieur Habenichts!
ALI--A votre santé, mon Capitaine!
_(Il boit son eau)_
LOUIS _la main sur le cœur_.--_Wohl bekommen!_ A la santé de mon bienfaiteur!
ALI--Toujours à votre service.
LOUIS--Et ne craignez rien. Vous serez, payé à l'échéance.
ALI--J'en suis sûr! J'en suis sûr!
TURELURE--Tout va bien! rien de tel qu'un bon dîner pour mettre les gens d'accord.
Quant à moi je suis le plus heureux des hommes entre mon quasi-beau-père et ma quasi-belle-fille.
ALI--Vous avez commencé vos travaux?
TURELURE--Nous sommes en train de faire la fosse pour la roue,
En plein dans le cimetière des moines.
Ce que nous avons enlevé d'os, ça n'est pas à croire! Deux charrettes et il y en a encore un tas.
Et au milieu, il y avait une espèce de puits Romain que nous avons curé, c'était déjà une espèce de puits sacré, vous savez, où on élevait des serpents.
Et dans le fond, nous avons trouvé un Mercure de bronze.
ALI--Il faudra me montrer ça. Je suis amateur de tous ces bons dieux.
LOUIS, _montrant le Christ_.--Vous devriez bien nous débarrasser de celui-ci.
Ce n'est pas une chose à avoir chez soi.
LUMÎR--Si j'avais un bien comme celui-ci, je n'en ferais pas une usine.
LOUIS--Pourquoi donc? Il faut être de son temps.
SICHEL--Lumîr a raison. On peut faire une usine partout. Mais un complexe comme celui-ci...
ALI--On ne dit pas un complexe.
SICHEL--C'est drôle, je ne peux pas vous voir sans parler allemand.
Enfin une chose comme celle-ci, ces cloîtres, ces caves, ces greniers,
On n'en fera pas une autre. C'est dommage de tailler là-dedans.
Ça impressionne. C'est comme dans les romans.
Tout est de l'époque. On ne travaille plus comme ça aujourd'hui.
ALI--_Also!_ On me dit rien que les plombs une fois déjà aussi que vous avez arrachés,
Vous en avez eu pour dix mille francs.
TURELURE--C'est faux.
_(Il boit)_
LOUIS--Voilà le chemin de fer qui va toucher Coûfontaine.
Il n'y a plus qu'à raser la baraque et à tout bazarder.
Quelle stupidité de tenir tellement à cette vieille terre, quand il y en a d'autres, toutes neuves et toutes chaudes, qui vous rapportent ce que vous voulez!
ALI--Des dattes.
TURELURE--Des dettes.
LOUIS--C'est gras, c'est fondant! Une fois que vous avez extirpé les palmiers nains et toute la saloperie,
La charrue entre là-dedans sans aucun bruit, comme un sabre au travers d'un marchand de cacaouettes! On n'en voit pas le fond.
Ça vous donne du blé comme du plomb zéro et des raisins à tous les ceps comme des paquets de boyaux.
TURELURE--Il n'y a pas d'autre terre que la terre de France.
ALI--Un an de blé, un an de betteraves. Blé, betteraves. Reblé, rebetteraves. Et encore du blé, et encore des betteraves. Et toujours du blé et sempiternellement des betteraves.
Trois pour cent dans les bonnes années. Tous les impôts à payer, toute la sacrée boutique du Gouvernement sur votre dos.
Ce n'est pas vous qui avez la terre, c'est la terre qui vous tient par les bottes, une betterave entre les autres.
TURELURE--Pourquoi donc est-ce que vous avez tellement envie de ma terre de Dormant?
SICHEL--Il n'y a pas de spectacle plus désolant qu'un champ de betteraves.
LUMÎR--Ça fait butter les chevaux.
LOUIS--Vous avez raison, père Ali! Eh, disons-le, sambleu, il n'y a de vraie propriété que celle qu'on a volée, parce qu'on en avait tellement envie!
Un bien qu'on a conquis les armes à la main et qu'on défend à coups de fusil!
Une putain de terre qui vous fout la fièvre et dont vous êtes déterminé à faire ce qu'elle ne veut pas!