Part 9
Accoudés l'un et l'autre sur le parapet du pont, Édouard et Caroline s'enivraient de souvenirs; ils épuisaient une émotion qui ne parlait qu'à eux et qu'ils doublaient en la partageant. Ceux qui auraient savouré comme nous, par une soirée d'automne, les douceurs de leur solitude sur le pont du Grand-Canal, s'expliqueraient peut-être leur indéfinissable rêverie.
Une longue allée de peupliers borde les deux rives du canal dans la partie intérieure du château, et aboutit au pont, avec lequel elle forme une croix: cette eau et ces arbres divisent le parc. A droite les parterres, à gauche le canal. La ligne des peupliers, qui court d'orient en occident, cachait en ce moment la lune, et si complétement, que les parterres, la chapelle gothique, enfin la moitié du château était sombre comme à minuit, tandis que l'autre moitié était claire comme à midi. Point de nuance intermédiaire: on eût dit côte à côte une nuit de Rembrandt, une matinée du Poussin; deux tableaux se touchant par la bordure, et qui, au lieu de cadre, auraient pour baguettes des peupliers. Seulement dans la partie éclairée descendait parfois en tournoyant une feuille noire, et dans la partie obscure des gouttes lumineuses de rosée. Dans cet endroit, le canal est si large, qu'on y a bâti une île liée par un pont de voûte cintrée à la terre ferme. Cette île, toute chargée de vases, de petites statues, de petits bancs, n'a perdu que ses habitants: elle a gardé ses dieux, ses myrtes et son doux nom d'Ile-d'Amour. Autrefois, quand il existait une cour délicate et tendre, des pages de satin et des demoiselles y lisaient, à genoux, aux nièces du grand Condé, les romans de mademoiselle de Lafayette, ou les beaux vers de Racan.
--Qui dirait, Caroline, que ce point imperceptible a été le château des plus grands princes de la plus grande monarchie du monde? Vous l'avez sans doute visité quelquefois?
--Jamais; M. Clavier m'a toujours refusé ce plaisir.
--Il reste bien peu, Caroline, de ce palais; mais ce peu suffit pour comprendre la magnificence des anciens maîtres. La peinture surtout a éternisé, par des sujets allégoriques, l'histoire de leurs rivalités avec la cour. Watteau a été l'historien mordant des princes de Condé. Son pinceau a couvert de pamphlets les murs, les plafonds, les portes du château. Partout le régent de France et Louis XV sont immolés au vermillon et à l'azur dont Watteau raffolait. Mais, afin d'éloigner ces allusions, le grand peintre a caché la royauté, accusée de trop de faiblesses en amour, sous la peau ridicule d'un singe, qu'il montre à chaque panneau dans un acte particulier de la vie de cour. Ici le singe assiste à la toilette de son amante, ici il cueille des cerises avec elle; là il fait sa partie d'écarté en face d'elle; plus loin il l'emporte dans un char magnifique à travers la campagne. Autour de ces tableaux, les arabesques de l'Inde s'entrelacent et se croisent, et contribuent à présenter, comme un rêve d'artiste, une de ces satires qu'un prince du sang seul avait le droit de se permettre sans aller à la Bastille, et que Watteau seul, sous la protection d'un prince du sang, avait le talent de tracer.
--Quelle est cette lumière, demanda Caroline, là-bas, sous le bois de Sylvie, au-dessous du labyrinthe?
--C'est le hameau: comme il y eut un grand Condé bon, mais sévère dans ses moeurs, il y eut d'autres Condé, bons aussi, mais plus frivoles, exclusifs admirateurs de Watteau. C'est encore Watteau qui a donné l'idée du hameau. Le hameau a été le théâtre des fêtes dont le caractère d'originalité s'est perdu, et qui appartenait au temps, comme les excès dont on accuse ses fêtes d'avoir été le prétexte. Fatiguée de l'étiquette, du masque qu'elle impose, des habits massifs qu'elle attache aux épaules, la jeunesse de la cour de Louis XV venait réaliser au hameau, sous des costumes rustiques, les pastorales à la mode. Devenus jardiniers, des marquis, colonels de dragons, puisaient de l'eau, couronnés de roses, avec un oeil de poudre, et un petit chapeau de paille sur l'oeil de poudre. Ils soupiraient en arrosant des plates-bandes d'oeillets; s'arrêtaient pour en former un bouquet qu'ils liaient avec des faveurs, et ils chantaient, appuyés sur leurs bêches. Boucher leur avait donné des leçons de nature. Nécessairement les bergères étaient cruelles. Les bergères, c'étaient des comtesses. Vous distinguez d'ici la chaumière d'où elles sortaient en filant du lin et en chassant devant elles leurs agneaux; de vrais moutons blancs et peignés, ayant des sonnettes d'argent au cou. Ces moutons, nourris d'amandes, étaient baignés dans des eaux parfumées.
Auprès de la chaumière s'élève le moulin. Costumés en meuniers, les pages du roi y apportaient le froment et en rapportaient la farine. Le roi aimait beaucoup à manger les gâteaux pétris avec la farine de ses meuniers de Chantilly. D'autres allaient soupirer dans les bois de Sylvie, et dire réellement leurs peines aux échos d'alentour. A midi, on déjeûnait à la laiterie, dont on a aussi respecté la frêle construction. Les siéges y sont en noyer, ainsi que le veut Fontenelle dans ses pastorales, et les vitraux peints en campagne. On mangeait à la laiterie des oeufs frais, en s'y disant des choses tendres entre bergers et jardinières, meuniers et laitières. Ces travestissements d'existence duraient jusqu'à la nuit, heure à laquelle la bergère redevenait une haute dame de Montmorency, et le tendre bûcheron du bois de Sylvie, Louis de France, roi très-chrétien.
Caroline recueillait avidement ces récits où étaient empreintes les diverses splendeurs de la noblesse française avec tout l'héroïsme qui la rendait redoutable, avec toute la grâce qui tempérait cet héroïsme pour le faire aimer. Édouard, en les animant par son accent passionné, Caroline, en les écoutant d'une oreille neuve et prévenue, s'unissaient de coeur bien mieux et avec plus de réserve que s'ils se fussent entretenus uniquement d'eux-mêmes. Qu'importent les mots et les idées qu'on emploie? L'amour n'est qu'une fraternité d'âme, et la parole est moins propre à le peindre qu'à l'exagérer.
--Comme vous me faites aimer et regretter ces temps, Édouard! Qu'avons-nous aujourd'hui qui les remplace?
Le cor avait cessé de retentir.
Un nuage, monté de la grande pièce d'eau, avait caché le disque de la lune.
Après être passé du vert foncé au sombre, puis au noir, le paysage avait disparu.
Caroline et Édouard furent plongés dans la plus épaisse obscurité.
--Vous me demandez, Caroline, ce qui a remplacé la noblesse? Demandez ce qui peut tenir lieu de cette clarté céleste que nous venons de voir s'éclipser; car la noblesse était aussi un astre, foyer de toutes les lumières et de toute fécondité, levé sur les âges et par lequel on comptait des jours d'honneur et des jours de vertu. Autour de la noblesse, les races gravitaient en ordre pour prendre rang dans l'humanité: elles avaient un nom; elles n'en ont plus. Vivre aujourd'hui, c'est couler comme l'eau, voler comme le sable, aller de l'inconnu à l'inconnu.
Les belles qualités de l'âme ne se perpétuent plus, ce qui les tue: le fils de qui n'a rien été n'est rien, ne sera rien. L'homme a perdu la moitié de l'immortalité en perdant la noblesse.
Jour affreux, celui où cette séparation se fit. Esclave révolté, le serf entra dans ce château que la nuit nous voile, et il en chassa les maîtres. Les tours de cinq cents ans tombèrent dans les fossés; les vieux chênes sur les chemins: des coups de canon furent tirés à bout portant sur la statue de bronze du connétable, qui mourut ainsi deux fois: ce n'était pas trop pour un Montmorency. On égorgea les dames du château avec des couteaux de chasse, comme les biches et les faons de la forêt: on gratta avec les ongles les murs qui retraçaient les batailles du grand Condé; de celui qui avait vingt fois sauvé la France et ne l'avait trahi qu'une; puis on se lava les mains dans les eaux du canal, toutes colorées de Rocroy, de Denain, de Maëstricht, de Valenciennes: le sang, la couleur et l'histoire ruisselèrent. On blessa les statues; on trancha la tête à ces divinités silencieuses et bonnes comme des femmes qui ornaient le parc et le labyrinthe; on ne respecta ni les frais asiles où Bossuet écrivait l'oraison funèbre de mademoiselle Henriette de France, ni la pierre où Fénelon pleura sa disgrâce, ni le banc de gazon où Vauban médita ses fortifications de la France: on lâcha des moutons dans le parc, qui broutèrent tout.
L'urne d'argent même qui renfermait les sept coeurs des Condé fut brisée; et les coeurs, jetés par-dessus un mur, restèrent pendant plusieurs jours accrochés aux branches d'un arbre, balancés par les vents.
Voilà comment on a remplacé la noblesse!
Ces jeunes gens blasphémaient.
S'ils avaient pu se tourner et voir flamber, à l'extrémité du canal, une cheminée colossale remplissant l'air de fumée et de feu, éclairant la moitié de Chantilly; s'ils avaient pu se demander pourquoi cette bouche d'incendie poussait ainsi sa gerbe grondante vers le ciel; s'ils s'étaient rapprochés de cette lueur, phare au milieu de la brume du canal; s'ils avaient aperçu la presque population du bourg, laborieuse et infatigable, occupée à broyer des rochers, à les pulvériser, à les cuire, à les réduire en pâte pour les durcir de nouveau, mais transformés en coupes ciselées, en vases étrusques où s'épanouiront des fleurs, en pendules dorées, alors peut-être quelques-uns de ces Prométhées, qui créent des merveilles avec de la boue et du feu, leur auraient dit: Nous sommes les fils de ces vassaux, jadis gardes-chasse, vide-bouteilles, serdeaux, valets de chiens de messeigneurs de Condé; nous ne possédions qu'une terre aride, nous l'avons creusée avec nos ongles et nous en avons fait jaillir de la porcelaine; nous serions serfs, nous sommes ouvriers; nous n'avons gardé que nos droits de tous ces biens conquis un instant par nos pères. Le château était aux Condé, il est aux d'Orléans: que demandez-vous au peuple?
Mais Édouard et Caroline ne virent ni la fabrique de porcelaine ni sa superbe aigrette de flamme; pleins de mille pensées où le souvenir et la douleur occupaient plus de place que le raisonnement, ils gagnèrent à pas lents le bourg de Chantilly par le chemin qu'ils avaient pris en allant.
Il était à peu près résulté de leur entrevue qu'ils partiraient clandestinement, qu'ils quitteraient la France.
Ils se dirent adieu à la porte de la chapelle du château.
Une heure sonna.
Caroline rouvrit la porte du jardin; mais, en traversant l'allée de vignes dont les feuilles empourprées par l'automne lui effleuraient le visage, elle éprouva une profonde amertume à rentrer dans sa solitude. Avec l'intelligence de sa haute condition, la tristesse lui en était venue; elle rougissait pour la première fois de sa place chez M. Clavier.
Sortie pauvre et simple fille, elle rentrait comtesse de Meilhan.
X
Nous avons connu un Irlandais, homme d'esprit original, qui, possesseur à vingt ans d'une fortune considérable, l'avait consacrée à voyager à travers les quatre parties du monde, dans l'unique but de vérifier s'il était vrai que les événements prissent quelque part, quelquefois, la forme et le caractère du drame.
Sa vie entière l'avait convaincu que sa recherche avait été de la plus grande inutilité; que les plus belles combinaisons de tragédie ou de comédie, appartinssent-elles à Shakspeare ou à Molière, ne s'étaient jamais offertes à qui que ce fût dans le monde réel. Deux principes résumaient sa doctrine d'observation à cet égard: le premier, que les hommes ne provoquent jamais les événements; le second, que les événements n'ont ni logique, ni moralité, ni esprit. César est tué en sortant du sénat; mais César était attendu par les conjurés: il n'y a pas là de drame, c'est un brutal événement. Si César eût tué les conjurés, le contraire aurait eu lieu; il y aurait eu alors surprise, moralité, drame.
Mais Géronte, qui se blottit dans un sac et se laisse rouer de coups par Scapin, le prenant pour l'homme qui le cherche dans l'intention de lui couper les deux oreilles, n'est-ce pas l'exemple retourné de César? n'est-ce pas là du drame, de la surprise? sans doute. Mais cela est-il arrivé? non,--et qu'importe? la scène est admirable.--Je n'en conteste pas le mérite; ce n'est pas de quoi il s'agit ici; elle sera sublime, si l'on veut. Dites seulement si, en 1660, cette erreur a pu être commise, écartant même l'invraisemblance de la galère turque, de la place publique au milieu de laquelle un citoyen connu de la ville se fait battre?
Notre Irlandais, très-insinuant, très-poli, avait interrogé, dans l'intérêt de sa recherche, des femmes de toutes les conditions, de toutes les contrées, afin de savoir d'elles si le drame était peut-être dans l'amour. On avait confié à sa naïveté des histoires d'infidélité, de poison, d'effrayants récits de meurtre; mais quand, arrivant à son système, il demandait: «Cette infidélité, madame, l'avez-vous cachée avec la ruse infernale de la comtesse Almaviva? Ce poison a-t-il été versé entre deux embrassements? Ce meurtre, dicté par l'offense, l'avez-vous servi au milieu d'un festin à Ferrare, comme pour rendre une politesse reçue à Venise?» Et l'Irlandais attendait toujours en palpitant le fait dramatique. Pauvre curieux!--«L'infidélité, lui avouait-on en rougissant, avait été consommée à l'occasion d'une jarretière arrêtée un peu trop haut, devant un homme qu'on ne savait pas là; le poison avait été mêlé à deux sous de crème; une heure auparavant, on ne pensait pas au poison; et le meurtre ne s'était exécuté que par le concours fortuit d'un mot grossier et d'une vrille oubliée sur la table. L'amant avait dit:--Tais-toi, insolente!--La femme lui avait répondu par un coup de vrille dans l'artère.»
--Événements! événements! répétait toujours notre Irlandais désolé, nulle part du drame!
Il alla vivre avec les voleurs de grand chemin: c'était remonter à la source du drame. «N'avez-vous pas rencontré, s'informa-t-il d'eux, parmi les gens que vous avez détroussés, des femmes que vous aviez aimées, des jurés qui vous avaient condamnés; et, dans ces rapprochements si peu agréables pour eux et pour elles, ne vous êtes-vous pas montrés, par cette singularité d'esprit dont la nécessité des contrastes littéraires vous revêt, bons à l'égard des uns, dignes et respectueux envers les autres?»
--Jamais!
--Pas de drame, mon Dieu, s'écriait l'Irlandais, même parmi les voleurs!
Il visita l'Inde, le Japon, la Tartarie, et non-seulement il ne découvrit pas le drame chez les peuples de ces pays bizarres, mais il ne fut, lui, si étrange au milieu d'eux, l'accident personnel d'aucune scène de drame.
Ce qui lui était constamment arrivé avait été le résultat du hasard ou de la force des choses; on n'y sentait point une intelligence suivie, des scènes, un progrès, un dénoûment, enfin un tout raisonnable qui, reproduit dans le même ordre devant des spectateurs, les aurait satisfaits. Il avait vu des ponts s'écrouler, mais dans ce moment ils n'étaient traversés par personne, ou si quelqu'un y passait, ce n'était pas une jeune fille allant rejoindre son amant, ou un scélérat se rendant sur les lieux d'un crime. L'événement, toujours l'événement... jamais le drame.
Il aurait craint de montrer trop de simplicité s'il eût cherché le drame dans la société européenne, telle qu'elle est aujourd'hui en France, en Allemagne et en Angleterre; c'est à peine dans cette société si l'événement y arrive. Dans cette société, il y a peu de fortes passions, beaucoup de lois pour prévenir, pour réprimer, punir ces passions; quand ces lois sont muettes, s'avancent les moeurs, jurisprudence où le jury c'est tout le monde, le bourreau chacun; et quand il n'y aurait ni ces lois ni ces moeurs, le drame n'existerait pas davantage, car il n'y aurait plus d'obstacles, et tout arriverait comme de raison.
Cet Irlandais, qui avait vieilli à chercher le drame sous toutes les latitudes, dans les pays les plus ardents, dans ceux ou la religion, la politique et les moeurs s'établissent à coups de fouet et se maintiennent à coups de poignard, et qui n'avait jamais été témoin que de la logique tronquée du hasard, jamais de celle du théâtre, mourut d'une tuile dont il fut frappé à la tête. Essayez d'en finir ainsi avec un personnage de roman.
En poussant la porte du pavillon, toujours avec les mêmes précautions, Édouard ne fut pas peu étonné d'apercevoir Léonide accoudée sur la table; elle lisait.
Elle tourna la tête, et, sans s'émouvoir davantage, elle dit en souriant à Édouard:--Vous avez bien tardé, monsieur. Sans doute la chasse que vous avez faite au clair de la lune nous indemnisera de la longueur de votre absence. Quel beau gibier rapportez-vous?
--Oui, répondit Édouard, confus, contrarié de la présence de Léonide dans le pavillon, cherchant vingt mensonges avant de risquer une réponse qui ne fût pas une défaite, déposant son chapeau, puis ses armes sur la table, les désarmant, s'essuyant le font; oui, j'ai violé la promesse--et j'ai eu tort--que je vous avais donnée de ne pas sortir la nuit, de ne pas rentrer si tard au pavillon; mais, afin de me distraire du chagrin causé par les mauvaises nouvelles que j'ai apprises ce soir, je suis sorti, j'ai prolongé ma promenade, je me suis égaré, et d'ailleurs, je ne prévoyais pas vous trouver ici au retour... Vous lisiez, je crois. Édouard tendit le cou, regarda furtivement, craignant que Léonide, le secrétaire étant resté ouvert, n'eût remarqué le portrait de Caroline roulé auprès du sien.
--Je lisais une lettre de mon mari.
--De Maurice, parti ce soir pour Paris, absent depuis neuf heures?
--Vous ne comprenez pas. C'est une lettre adressée à mon mari et que j'ai ouverte.
--Vous partagez donc avec lui les secrets de la correspondance?
--Non, et voilà pourquoi j'agis ainsi.
--A son retour, que pensera-t-il?
--Rien, si la lettre ne lui est pas remise, et ce qu'en tous les cas il aurait pensé si je la lui rends exactement recachetée.
--Quelle finesse!
--Quel devoir! dites plutôt. Approchez et lisons ensemble.
--Je vous en prie, ne lisez rien. Confirmez-moi dans cette persuasion que je n'ai pas le droit d'être de moitié dans la confidence.
--Qu'en savez-vous?
--Comment cela serait-il autrement? Je suis caché chez vous, nul ne me sait ici.
--Alors vous ne me croyez pas... c'est bien. Brisons là-dessus, je vous en prie.
Léonide s'était brusquement levée pour sortir; mais, arrêtée au passage par Édouard, elle retourna s'asseoir auprès du secrétaire, et précisément devant le rouleau qui renfermait le portrait de Caroline. Un souffle de vent de la porte, un mouvement involontaire de Léonide eussent suffi pour tout révéler. Heureusement la lampe était posée sur la table à quelque distance du secrétaire. Édouard, lui prenant la main qu'il baisa avec la chasteté du pardon, lui dit, afin de l'éloigner au plus vite du voisinage du portrait:--Venez et lisez-moi cette lettre, bien que je prévoie ce qu'elle contient: d'abord elle est anonyme?
--Non.
--On vous y fait part de quelque prétendue infidélité de Maurice?
--Encore moins.
--Mes prévisions sont à bout: je vous écoute.
--C'est bien heureux.
Édouard avait, pendant ce court dialogue, ramené Léonide à la place qu'elle occupait lorsqu'il était entré, et d'un mouvement qui cessait d'être suspect, car il devenait indifférent, il ferma le secrétaire et s'assit ensuite pour écouter avec résignation la lecture de la lettre.
--Cette lettre est de Compiègne; c'est Jules Lefort qui écrit à mon mari. Vous lui avez entendu quelquefois parler de Jules Lefort?
--Jamais.
Cette discrétion de Maurice fit impression sur Léonide. Elle se recueillit pendant quelques minutes, et, après avoir déposé la lettre de Jules Lefort sur la table, elle commença un récit de famille dont le lecteur a déjà pris connaissance. Seulement Léonide mit une continuelle partialité à faire ressortir les torts de sa cousine Hortense, qu'elle représenta comme une femme au coeur faux, et comme s'étant mariée sans amour, uniquement pour partager la fortune de Jules. Les faits que'lle avoua, parmi de nombreux qu'elle fut obligée de taire, étaient d'autant plus altérés, qu'elle glissa sur la passion romanesque que lui avait inspirée Jules Lefort, cause principale de sa haine pour Hortense.
--En tout ceci, répliqua Édouard, je ne vois que des événements peu graves et que vous jugeriez vous-même sans importance, si vous n'aviez pas le tort de vous les rappeler,--permettez-moi de vous le dire,--trop souvent et hors de propos. Vous êtes heureuse dans votre ménage, votre cousine l'est dans le sien, à quoi bon se souvenir d'un passé qui ne doit plus vous être contraire?
--Si c'est au nom du passé que vous voulez qu'on oublie, voyez si la haine est éteinte entre elle et moi, et dites quelle est, de nous deux, celle qui la ranime. Arrivons à la lettre de son mari.
«Mon cher Maurice,
»Il se prépare à Senlis, pour les premiers jours de Carnaval, un bal masqué qui aura lieu à la sous-préfecture. Mémorable solennité pour toi et pour moi, n'est-ce pas? Que je te céderais volontiers ma place aussi volontiers que tu me gratifierais de la tienne, si je n'étais convaincu que le plus grand plaisir de l'un serait d'y rencontrer l'autre! Mais ce bonheur-là ne nous est plus guère permis, Maurice, et pas plus au bal où notre humeur ne nous attire guère que partout ailleurs. Enfin, point d'élégie à propos de bal.
»Depuis six mois mon Hortense a ma parole que je la mènerai à cette fête, que je pourrais appeler de famille, car tout le canton s'y réunit chaque année, à jour fixe, tu le sais. C'est une véritable fête pour Hortense qui sort peu, qui passe sa vie, ainsi que moi, à acheter des moutons et à en revendre la laine. Il dépend de toi, mon ami, que cette satisfaction lui soit donnée: je te fais grâce de tout préambule pour t'expliquer pourquoi cela dépend de toi. Il est pénible de nous répéter que ta femme et la mienne ne peuvent être en présence dans le monde sans éprouver de la gêne, une contrainte dont nous n'avons été que trop souvent témoins, toi et moi. Tu n'as pas oublié l'événement de l'an passé au bal de Senlis; d'autres même s'en sont aperçus, et nos deux ménages, dans la personne de nos femmes, n'ont plus été sacrés. Nous ne sommes pas de ces fous, Maurice, qui mettent leur bonheur à se raidir contre l'opinion. Vouloir ce que veut le monde, c'est obtenir en compensation de cette faiblesse les quelques joies qu'il procure: nous n'en sommes pas ennemis. Or, ta femme, pour revenir au pénible sujet de cette lettre, sera aussi invitée à ce bal. Penses-tu qu'il soit convenable que Léonide et Hortense y aillent toutes deux? Que la sagesse en décide. Avant tout, consulte le désir de Léonide. Si elle n'en montre pas un bien vif d'aller à ce bal, Hortense profitera du refus de Léonide. Si, au contraire, ton excellente femme est assez franche pour ne pas consentir à un pareil sacrifice, eh bien, qu'elle s'amuse, laisse-la aller à Senlis; mais, dans l'un et l'autre cas, réponds-moi sans contrainte, sans complaisance. Encore une fois, consulte ta femme: je garantis l'obéissance de la mienne. Son bonheur est dans ma volonté.
»Il m'eût été plus doux de t'écrire que nous y serions tous quatre, heureux de faire un peu enrager les jeunes gens et les célibataires de notre grosse joie de mari; mais le sort ne le veut pas. L'un de nous s'amusera pour l'autre: c'est s'ennuiera que je veux dire. Cachetons vite ma lettre: je ne suis pas jaloux qu'Hortense lise cette dernière phrase: elle me ferait danser tout le bal. Adieu.
»Mille amitiés à l'excellente cousine Léonide.
»Ton ami,
»JULES LEFORT.»
--Jugez maintenant, Édouard, si ce n'est pas le mari qui a écrit cette lettre sous la dictée de la femme.
--Quand cela serait, ce qui me paraît contestable, que prétendez-vous faire?
--Je n'ai pas pour habitude, Édouard, d'initier à mes projets ceux qui ne promettent pas de m'aider dans leur exécution.
--Vous ai-je refusé mon concours?