Le notaire de Chantilly

Part 8

Chapter 83,846 wordsPublic domain

--C'est de l'histoire, reprit Édouard qui avait suivi tout haletant la lecture du journal, dont l'ombre portée sur son visage en cachait l'expression à l'éclat de la lumière.»

Maurice et sa femme s'aperçurent cependant de la tristesse que causaient à Édouard ces événements. Léonide voulut en suspendre le récit; elle fut priée de continuer.

Elle déplia de nouveau le journal et lut: «Bientôt nous communiquerons le commencement du procès criminel intenté aux personnes accusées d'avoir encouragé la rébellion dans l'affaire du château incendié de Calvaincourt. On dit les propriétaires gravement compromis, notamment madame de Calvaincourt et son fils, celui qui s'assiégeait dans son propre château, déjà coupable et poursuivi comme réfractaire. Ils seront jugés aux prochaines assises de Poitiers.»

Le journal tomba des mains de Léonide.

--C'était donc vous! votre position est affreuse, monsieur! Ne nous quittez pas.

--N'est-il pas de la plus haute prudence, mon ami, que tu ne te hasardes pas à aller à Paris, en ce moment où la découverte de cette correspondance met en si grand péril ta mère et toi?

S'apercevant du trouble extraordinaire de Léonide dont il avait suivi les mouvements trop marqués d'intérêt pendant la lecture du journal, qu'elle achevait par une exclamation, par un cri de désespoir, Édouard intervint brusquement et répondit à Maurice:

--Mais, au contraire, le devoir m'y appelle. Puis-je vivre et ignorer le sort de ma mère qui erre peut-être de village en village, qui me cherche dans chaque chaumière, et finira par tomber entre les mains des soldats? On instruit notre procès: vous avez des craintes pour moi, mes amis, n'en aurais-je pas pour ma mère? Pauvre mère qui rougirait de supposer que son fils est vivant et n'est pas à côté d'elle quand il y a un danger à courir! Quel autre que moi, Maurice, s'informera avec autant d'intérêt des lieux où elle se cache et sur lesquels j'appelle la protection du ciel, se dévouera aux souffrances qu'elle endure et auxquelles elle est si peu habituée, et partagera les douleurs que je lui cause et que j'apaiserai dès que son refuge me sera connu. Fallût-il traverser la France hérissée de baïonnettes, nos bruyères en flamme, je dois aller à elle et lui dire: On me poursuit; entendez-vous les balles? Ils vont vous tuer, ma mère! Me voilà. Pardon de m'être fait si longtemps attendre.

Édouard était trop agité pour ne pas montrer la trace de sa douleur; il porta son verre à ses lèvres; il y tomba une larme.

Léonide s'était baissée pour ramasser le rouleau de sa serviette: elle fut longtemps à le chercher.

Maurice ne porta pas ses yeux sur ceux de sa femme quand elle se releva. L'affreuse position de son ami l'accablait.

--Édouard, le jour où, sous le déguisement d'un vigneron, tu te présentas chez moi, me demandant asile contre tes ennemis politiques, je te reçus sans m'enquérir de la cause qui te proscrivait. J'aurais embarrassé mes opinions en interrogeant les tiennes; je ne voulus pas enchaîner mes principes à la merci de ta reconnaissance, comme de ton côté, tu aurais craint de gêner l'élan de l'hospitalité en me montrant autre chose que ton bâton de voyageur et ta figure d'ami. Aujourd'hui, les événements m'apprennent sur ton sort plus que je n'aurais désiré en savoir, je te l'avoue. Je ne serai pas plus injuste que les événements; d'ailleurs, les principes politiques ne sont jamais si clairs, qu'on puisse leur sacrifier un devoir. Je ne fais pas allusion ici à celui de te cacher tant qu'il y aura une tuile sur mon toit, mais je parle du devoir d'aller m'informer moi-même, à Paris, auprès des chefs de ton opinion, des lieux où est ta mère, afin de lui faire parvenir de tes nouvelles et d'en recevoir des siennes; car, une dernière fois, tu ne partiras pas pour Paris; ma conscience, s'il t'arrivait malheur, ne se le pardonnerait pas.

Les deux amis s'étaient tendu la main. Léonide était attendrie comme une soeur; jamais son mari ne lui avait paru si noble et si beau.

Son exaltation naturelle, jointe peut-être en ce moment à un sentiment moins avouable devant un mari, l'entraînait si fort hors d'elle-même; elle sentait si vivement battre son coeur dans sa poitrine, tant de larmes rouler sous sa paupière, une si ardente rougeur monter à ses joues, et sans pouvoir quitter sa place, qu'elle comprit la nécessité de dépayser spontanément un thème de conversation si aventureux pour elle.

Après un recueillement général, elle rapprocha son siége de celui de son mari, et lui prenant les deux mains comme pour forcer son attention, elle lui dit:--Vous passerez aussi chez ma modiste et lui rappellerez que je ne veux pas de fleurs à mon chapeau, mais un simple noeud sur le côté, ici l'humidité du bois fane tout, et chez mon relieur, Thouvenin, pour retirer mon album qui est prêt depuis trois semaines. Écoutez-moi donc: si vous traversez le Palais-Royal, ayez-moi le dernier roman qui a paru. Votre journal en dit du bien; on n'y trouve, assure-t-il, ni adultère, ni inceste, ni assassinat, ni parricide, ni moyen âge. Après tout, je suis lasse de ces horreurs, comme tout le monde. Nous ne sommes pas bons, j'en conviens; mais, à coup sûr, nous sommes moins mauvais que les livres qu'on écrit sur nous. C'est tout ce que j'ai à vous recommander.

Voyant que rien ne rompait la consternation d'Édouard et de son mari, Léonide recourut en une minute à tous les moyens imaginables pour paraître naturelle, en prenant un ton de légèreté qui eût fait deviner son embarras, si Maurice avait eu quelque raison pour le pénétrer. La sensibilité des femmes les compromet souvent plus qu'une faute.

Elle versa ensuite du café à son mari et à Édouard qui, les bras croisés sur la poitrine, dans une attitude pensive, était tout entier au sujet qui l'avait occupé durant le dîner.

Édouard n'est pas beau dans le sens classique du terme. Grand, il ne l'est pas; coloré, non plus; il n'est pas une bourgeoise, même de qualité, qui daignât le remarquer, fût-il seul dans un salon, en dehors de tout parallèle. On est fâché de le dire, mais un genre de beauté existe, que les personnes nées seules comprennent, qui coûte à connaître autant qu'une science, et dont il faut mériter l'intelligence comme un titre. La figure d'Édouard a plus d'expression que de chair: l'os y domine. Cette maigreur n'est ni de l'épuisement, ni de la souffrance. C'est du caractère. Si l'on dit avec certitude qu'un portrait est ressemblant sans qu'on ait jamais vu le modèle, le même instinct ne ment pas lorsqu'il aide à distinguer une figure de gentilhomme de celle d'un autre homme. Édouard a un profil de race, comme les Guise, comme les Condé. Nous avons dépouillé les nobles de leurs châteaux, de leurs priviléges, de leurs rangs, mais nous n'avons pu effacer la perpétuité de leur type, inaltérable comme leur nom.

--Je vous quitte, dit Maurice en se levant, Reynier m'attend à l'entrée de Chantilly, à l'hôtel des postes. Tranquillise-toi, Édouard, à mon retour, tu auras des nouvelles de ta mère...

Édouard lui serra la main et salua Léonide en se retirant vers les marches souterraines par où il était monté. La coulisse de la trappe tomba derrière lui.

IX

Rien n'est simple à comprendre comme la retraite souterraine d'Édouard. La berge des jardins de Chantilly qui, la plupart, se prolongent jusqu'à la rivière des _Truites_, aussi appelée le Grand-Canal, est très-élevée au-dessus du niveau d'eau. Pour éviter l'incommodité de plusieurs marches à descendre, toujours exposées à s'ébouler à la moindre décomposition d'un terrain sablonneux, les habitants, à qui leurs débarcadères sont de la première utilité, ont creusé des corps de logis à la rivière, des voûtes sous leur jardin. De distance en distance ce boyau est interrompu par des coudes qui communiquent, à la faveur d'un escalier, à de petits bâtiments isolés qui sont des dépendances domestiques: buanderie, bûcher, cellier, séchoir; ils conduisent même, chez quelques luxueux propriétaires, à de jolis pavillons d'été, de coupe chinoise, émaillés de verres de couleur, décorés du titre plus vrai que poétique de _bouchon_.

C'est dans l'un de ces pavillons, meublé par les soins de Maurice et disposé au goût de sa femme, qu'Édouard est caché depuis deux mois, lisant ou dessinant le jour, ne sortant que la nuit, et à l'insu encore de ses hôtes, pour aller se promener dans la forêt.

Une demi-journée de travail avait suffi à Maurice pour établir une communication secrète de ses appartements au chemin couvert aboutissant à la cachette d'Édouard.

Nous sommes en 1831, un Vendéen est poursuivi, il se réfugie chez un notaire de ses amis qui lui prête un pavillon dans son jardin. Est-ce naturel? Sans doute il s'agit d'un souterrain, mais par où ne passent remarquez-le, ni gnomes sulfureux, ni nains difformes, mais des buandières chargées de linge sec ou mouillé, et des jardiniers avec leurs arrosoirs.

Édouard semblait attendre que la nuit fût plus avancée pour prendre une résolution. Il consultait l'heure, apprêtait ses pistolets, regardait le ciel, et retombait ensuite au fond de son fauteuil, la tête cachée dans ses deux mains, il soupirait et pensait.

Il se leva, ouvrit son secrétaire; il plaça deux portraits de femme sous ses yeux: celui d'une jeune fille blonde et celui de Léonide. Son attention fut diversement partagée entre ces deux portraits, dont l'un, très-ressemblant, encadré dans un cercle d'or, monté avec luxe, était, à ne pas s'y méprendre, un gage de noces; tandis que l'autre, dessiné sur une simple feuille de papier, au crayon noir, ne paraissait que l'oeuvre rapide du souvenir. Était-ce orgueil d'auteur ou tout autre sentiment? Mais Édouard attacha plus longtemps sa vue sur ce dernier; il était plus tranquille et plus heureux qu'en examinant l'autre. Celui-ci semblait l'obliger à demander pardon, celui-là le forcer de feindre.

L'heure venue, il ouvrit avec précaution la porte de la voûte donnant sur la rivière, et se dirigea, en suivant le bord, vers la grille du parc. Il pouvait être onze heures. Il y avait longtemps que les habitants dormaient du sommeil du juste, lorsque Édouard arriva à la grande entrée du château de Chantilly; il était attendu.

--Ce soir, lui dit-on d'abord à voix basse, il faut renoncer à la forêt; nous n'aurons que quelques minutes à passer ensemble. M. Clavier pourrait m'appeler, sa toux le fatigue et le tient éveillé. Si vous aviez plus de prudence que moi, monsieur Édouard, vous me renverriez bien vite.--Renvoyez-moi.

--Ayons plus de confiance, mademoiselle, en notre bonne étoile; jusqu'à présent elle a été si bienveillante! Non, je ne vous renverrai pas, quoique j'approuve,--voyez si je suis sage,--votre projet de ne pas nous promener ce soir dans le bois où les heures sont pourtant si douces avec vous; vous ne les avez pas oubliées?

Ces premiers mots étaient échangés entre Édouard et Caroline de Meilhan, sous la gigantesque arcade du château dont la lune blanchissait en ce moment les bas-reliefs, symboles de chasse où sont jetés en faisceaux les fusils, les pieux, les couteaux, les cors, toutes sortes d'armes. Jaillissaient encore, à cette clarté solennelle, les groupes hurlants de marbre, placés au fronton, chiens héroïques pendus aux flancs d'un cerf aux abois,--nobles animaux! les seuls qui soient restés de ces races précieuses élevées à tant de frais, les seuls de ces meutes dont le palais,--les chiens avaient un palais!--est aujourd'hui aussi désert que celui de leurs maîtres. Ils sont monuments, ainsi que cette hure, autre trophée de la cour d'honneur, ainsi que ces trois bustes de chevaux échevelés qui hennissent de douleur au fronton des écuries; pétrification comme ces écuries où trois cents chevaux avaient de l'air autant que sous le ciel, mangeaient l'avoine dans des auges de marbre ou dans la main délicate des princesses, s'éveillaient à la Diane sous des selles de velours, battaient de leurs sabots d'argent la grande pelouse, et buvaient de leur naseaux l'air rose du matin, fiers des dames de cour, belles et dédaigneuses, qui les montaient. Les écuries sont mortes comme les chevaux, comme les chiens qui aboyaient, comme les piqueurs qui les lançaient au bruit du fouet à travers les ravins, comme les princes de la monarchie qui les suivaient tous. Car la monarchie aussi est morte et de marbre!--cette belle et triste Niobé!--On a établi une école d'enseignement mutuel dans les chenils du château; et, dans les écuries même,--profanation!--la garde nationale, célèbre ses dîners de corps.

C'était un spectacle bien fait pour Édouard et Caroline de Meilhan, celui du château de Chantilly, éclairé par la lune, l'astre des ruines. Les châteaux sont l'histoire des nobles; ils leur racontent, à eux qui entendent leur langage et leurs soupirs, et ce qu'ils ont été et ce qu'ils ne seront plus. Ils ne sont pour nous que de belles pierres, de magnifiques débris; ils sont pour eux des actions, des titres, des priviléges conquis. Nos aïeux à nous n'étaient que des esclaves qui ne nous ont légués que de mauvais noms, des vaincus de l'invasion; les leurs étaient des hommes. Voyez ce qu'ils ont laissé.

Édouard avait enchaîné le bras de mademoiselle de Meilhan sous le sien, et il descendait avec elle un des sentiers raboteux qui, à l'ombre de murs chevelus de lierre, conduisent à la petite rivière des _Truites_, ligne d'eau limpide et pure qui sert d'encadrement à la pelouse de Chantilly, à l'opposite de la forêt; car Chantilly,--j'ai peur de ne l'avoir pas assez dit,--repose entre des tilleuls et de l'eau, entre une forêt et une rivière, aussi les oiseaux ne font que décrire d'éternelles courbes aériennes sur ce bourg, véritable volière, allant chercher en deçà la feuille jaune du tilleul et en delà la goutte d'eau pour se désaltérer.

--Vous êtes pâle ce soir, Caroline, et, si je ne me trompe, vos traits sont moins paisibles que de coutume. Vous m'avez si bien habitué à votre calme inaltérable, que c'est une douleur pour moi de vous voir ainsi changée; pourvu que ce n'en soit pas une pour vous de vous en parler!

--Je suis triste, oui, l'avenir m'effraye. Si une maladie me privait de l'appui de M. Clavier, que deviendrais-je? Il peut mourir cette nuit, il souffre beaucoup. Où aller demain? La servitude m'est douce près du vieillard qui m'en a fait une facile habitude; elle me serait horrible chez un autre. Et pourtant elle me menace, elle m'attend, elle est inévitable. En qui dois-je espérer? Vous comprenez maintenant pourquoi ma tristesse est visible...

Ces craintes de mademoiselle de Meilhan n'étaient pas un prétexte romanesque pour pousser Édouard à des éclats de dévouement, à des exagérations de sacrifices. Caroline ignorait que M. Clavier avait, la veille, et d'une manière si avantageuse pour elle, mis ordre à sa fortune, et elle savait qu'Édouard n'avait aucune protection à lui offrir, exilé, poursuivi, dépossédé d'une partie de ses biens, par la désorganisation de la Vendée, et très-douteux propriétaire de l'autre partie. C'était donc la plus sincère des plaintes, la plus désintéressée des douleurs que Caroline avait exprimée. Elle aspirait sans doute aux consolations, mais non aux bienfaits d'Édouard: aucun calcul n'entrait dans cette âme naïve.

Ils s'entendaient si bien sans efforts l'un et l'autre, qu'Édouard ne trouva d'abord aucune réponse aux pressentiments de Caroline. Il aurait eu pitié de ses propres mensonges s'il lui avait parlé de sa mère, heureuse de l'accueillir en fille chérie, en épouse de son fils, illuminant jusqu'au donjon ses châteaux, où elle, Caroline, aurait commandé. Ses châteaux brûlaient et sa mère fuyait en exil. Édouard ne put donc, comme tous ceux qui aiment, prodiguer des trésors de promesses à Caroline, dettes faciles cependant, dont on ne rend pas compte plus tard, car ce n'est jamais que le coeur qui contracte et qui paye en amour.

Ils étaient descendus au bas de la côte; ils s'arrêtèrent au bord du Grand-Canal, à la tête du pont rustique qui le traverse.

Caroline attendait toujours une réponse d'Édouard.

Tout à coup elle fut distraite par la singulière beauté nocturne du paysage; la même surprise frappa Édouard. Ils s'avancèrent jusqu'au milieu du pont, où leur coeur fut reposé comme dans le sommeil. Ils n'osaient se parler, de peur de briser le charme.

Édouard désigna seulement à Caroline une statue grêle et blanche, à une distance perdue dans le parc. Il sembla rattacher cette apparition à ce qu'il avait à dire à Caroline, dont le regard était doux et préoccupé à le suivre.

Le pont sur lequel ils étaient limite le parc et en laisse écouler les eaux qui, avant de se mêler à celles du Grand-Canal, sont purgées des feuilles d'arbre qu'elles entraînent à travers une grille. Par une confusion très-naturelle de mouvement, on croirait que les eaux sont immobiles et que la grille n'est qu'un grand peigne de fer qui les démêle, les laissant ensuite tomber échevelées en rouleaux bleuâtres dans le creux de l'écluse. Le gazon semble aussi s'épancher, tant l'eau s'étale sur lui, le courbe, le noie, le voile et se verdit de ses nuances.

--Cette statue est celle du grand Condé, dit enfin Édouard, un des géants de la noblesse française.

--Oui, répéta Caroline, la statue du grand Condé. Ce fut le socle de cette statue qui accrocha la longue robe blanche de mademoiselle de Clermont, et fit tomber, la nuit mystérieuse de ses noces, la noble amante de M. de Melun. Triste présage de l'événement dont elle fut victime! pourquoi me montrez-vous cette statue, Édouard? Pourquoi ce rapprochement? Pourquoi?... Devez-vous mourir aussi?--Caroline trembla, ses lèvres pâlirent, elle serra plus fort le bras où elle s'appuyait.

--Enfant, ne soyez pas superstitieuse; n'aggravez pas de réelles afflictions par des terreurs de roman. Quand je vous montre, à travers ce brouillard laiteux, derrière ces dahlias qui éclatent comme en plein midi et nous renvoient leur parfum amer jusqu'ici, la statue du grand Condé, je n'ai point d'effroi à vous causer, Caroline, je veux simplement vous citer en exemple les malheurs de cette famille. Elle aussi fut exilée, chassée de ses palais; elle aussi mendia à l'étranger pendant vingt ans; mais, au bout de vingt ans, elle revint frapper à la porte du château. C'étaient deux vieillards bien souffrants, bien mélancoliques. L'un se tenait en arrière, parce qu'il pleurait, l'autre parla au concierge. «Le château, mon ami, où est-il?--Abattu, monsieur.--L'orangerie?--Démolie, monsieur.--Le jeu de paume?--Détruit.--Et les écuries?--Sauvées!...--Sauvées! s'écrièrent les deux vieillards.--Mais vous êtes messieurs de Condé! car il n'y a que vous...» Ils étaient reconnus.

Pourquoi n'aurions-nous pas aussi nos retours de l'exil, Caroline? n'est-ce pas déjà une faveur du ciel, celle qui nous a rapprochés dans ce désert? Vous souvenez-vous du jour où je vous vis là-bas aux étangs de Commelle?

--Si je m'en souviens, Édouard!

--Vous disiez en entrant dans le petit château de la Reine-Blanche: «Voilà bien l'appartement de la châtelaine enchantée, la croisée gothique, la cascade écumeuse qui rafraîchit son front, les siéges de chêne et de velours sur lesquels elle médite au milieu de sa cour, mais où donc est le châtelain du lieu? serait-il en Palestine à la poursuite des infidèles à côté du roi Philippe-Auguste ou de saint Louis?»

--Et je vous aperçus aussitôt, Édouard, n'est-ce pas? Vous nous écoutiez de la pièce voisine.

--Je parus pour dissiper votre illusion, Caroline.

--Pour la continuer, mon ami.

--Je vous le répète donc avec confiance: une protection cachée, Caroline, nous a conduits l'un vers l'autre. Comme les princes, dont je vous parlais, nous nous rejoindrons toujours dans la vie. Ils se retrouvèrent ici, à cette place, après vingt ans d'infortune.

--Vingt ans! Où seriez-vous? Où nous retrouver?

--Si nous ne nous quittions pas, Caroline, ainsi que ces deux frères, nous n'aurions, quel que fût le lieu où nous allassions, rien à envier à notre patrie. N'êtes-vous pas, comme moi, un enfant de ces races qui s'en vont de la France chaque jour et qui ne doivent plus compter qu'avec le passé? La noblesse française n'a plus de patrie que dans son coeur et dans ses souvenirs. Dès qu'on n'inspire plus le respect qu'on mérite, il n'y a que de la dérision à recueillir, si l'on résiste dans sa dignité; il n'y a que des soufflets à recevoir, si l'on s'abaisse au niveau de sa condition. Heureux ceux de nos pères qui accompagnèrent la monarchie à l'échafaud! ils crurent du moins la sauver en nous laissant derrière; nous qui périssons sans gloire, nous n'avons pas même cet espoir. On nous tuera dans un coin: nos enfants seront citoyens!

--Vos paroles sont bien dures, Édouard! je souffre à vous entendre...

--A qui d'eux ou de nous appartient la France? Nos pères ne l'ont-ils pas conquise pouce à pouce sur l'étranger, chassant sous vingt règnes l'Espagnol et le Maure jusqu'à ses montagnes, l'Allemand jusqu'au Rhin, l'Anglais jusqu'à la mer? cela sans le concours de ce peuple qui vient bien tard, ce me semble, redemander ses droits! Tigre qui mangea un roi du premier bond, dès qu'il fut libre, et qui, au second, avait déjà un empereur sur sa croupe.--Ici Édouard pressa ses lèvres, s'apercevant que la colère lui inspirait des pensées peu faites pour la simplicité de Caroline, et des expressions qu'il aurait été le premier à condamner dans le sang-froid. Il était excusable: la circonstance seule le plaçait si en dehors de lui-même! elle était entraînante. Édouard était exilé, mis en accusation; sa mère subissait les mêmes conséquence de sa fidélité politique; la femme qu'il aimait le plus après sa mère était l'esclave d'un régicide, et ses récriminations bouillonnaient dans sa tête devant un monument de la toute-puissance perdue de la noblesse; c'était l'huile devant le feu, le Hindou fanatique en face de la pagode de Jaggernaut.

La colère d'Édouard tomba tout à coup; de longues larmes ruisselèrent sur ses joues. Le bruit mélancolique d'un cor venait de se faire entendre et rendait, à l'âme enthousiaste des deux jeunes gens, plus vivante et plus sensible l'illusion dont ils étaient enveloppés. Ce bruit, triste comme le regret, doux comme le souvenir, venait du fond de la forêt; il en était la respiration. Il y avait dans ce courant d'air harmonieux toutes les pensées des temps héroïques de la noblesse, fondues en notes attendrissantes pour le coeur: la joie des hauts chasseurs, les aboiements des lévriers, les hennissements des chevaux, les sanglots du cerf, la voix des nobles damoiselles intercédant pour lui.

Au loin, par delà les parterres qui fumaient comme un lac au lever du soleil, entre les échancrures des massifs à demi éclairés, l'imagination eût facilement entrevu, en s'abandonnant à l'enchantement de cette musique plaintive et d'un autre temps, le cortége vaporeux de ces chasseurs d'autrefois, leurs piqueurs aériens fuyant entre la pointe des herbes et la feuille des arbres, leurs chiens aboyant aux flancs de leurs chevaux nuageux, montés par eux, les chasseurs pâles, aux dorures fanées.

A ce bruit de cor, très-fréquent aux environs de Chantilly, Édouard éprouvait du calme, de la sérénité, le bonheur. Son regard se baignait dans le regard humide de Caroline, à qui sa parole exaltée avait en un instant rendu cette fierté du sang, cette dignité de race que seize ans de maximes républicaines enseignées par M. Clavier semblaient avoir détruites pour jamais. Caroline retrouvait ses titres.

Le cor sonnait toujours. Le bruit partait maintenant de l'allée du connétable: c'était peut-être quelque vieux garde-chasse du château qui se ressouvenait aussi, à sa manière, de son office auprès des princes. Il jouait dans la solitude, comme l'orgue dans les églises: le cor et les orgues, héroïques et pieux instruments perdus comme les grandes gloires, comme les fortes convictions.