Le notaire de Chantilly

Part 26

Chapter 263,801 wordsPublic domain

D'autres comptaient sur leurs bâtons de houx les crans que le couteau y avait taillés en guise de chiffres. Sur ces bâtons méthodiques, les mois d'intérêt étaient creusés avec une rigoureuse précision.

Aussi méditatifs, d'autres comptaient et recomptaient sur leurs doigts en remuant les lèvres, tandis que de plus versés dans l'arithmétique exécutaient leurs opérations sur le mur de l'étude avec la pointe d'un eustache.

Rompant ce silence animé, Victor leur dit:

--Mais avant de nous quitter, ne ferez-vous rien pour Maurice, mes amis? ne lui laisserez-vous aucune preuve de bon souvenir, en reconnaissance de l'exactitude qu'il a apportée sans relâche dans vos affaires, qui ont toujours prospéré entre ses mains?

--Tout ce qu'il lui plaira. Qu'il parle!

--Nous n'avons rien à refuser à monsieur Maurice.

--Ce bon monsieur Maurice!

Celui-ci craignait, par ce préambule, quelque nouvelle extravagance de son beau-frère.

--Il faut du temps pour tout. L'insurrection de Paris, puisque nous n'avons plus malheureusement à la nier, nous a étourdis aussi bien que vous, vous le comprenez. Vous désirez liquider sur-le-champ: ceci est à merveille, mais ceci ne saurait se faire à la parole. Il y a à retirer des pièces qui sont au tribunal, à régler des intérêts, à dresser des bordereaux: vous ne voudriez pas plus nous créer des difficultés que nous ne sommes disposés, pour notre part, à compromettre vos intérêts. Apportons donc les uns et les autres un peu d'indulgence. Ce n'est pas trop de la journée entière pour vous expédier; accordez-nous cette journée. Il est indispensable que vous patientiez jusqu'à ce soir; peut-être bien avant dans la nuit.

Une rumeur générale de désapprobation couvrit les dernières paroles de Victor, les plus sensées, du reste, qu'il eût prononcées.

--Jusqu'à ce soir!

--Ah bien! voilà qui nous arrange.

--Et nos femmes qui attendent.

--Et nos enfants qui nous croient déjà tués?

--Et nos maris? disaient les femmes à leur tour.

--C'est bien mon mari qui me chagrine, répliquait une autre, comme si l'on n'avait pas un âne à mener à l'abreuvoir et des vaches à conduire au pré.

--Et mes foins qui sont dehors?

--Puisque je vous vois si bien disposés, mes amis, à faire ce que je vous demande, permettez-moi d'ajouter que vous rassureriez votre protecteur monsieur Maurice en ne vous risquant pas la nuit, à travers des bois et des plaines, avec votre argent ou des valeurs précieuses, au moment où vous pourriez être assaillis par les brigands. Ce sacrifice serait bien consolant pour mon beau-frère. Attendez donc jusqu'à demain; passez le reste de cette journée et la nuit à Chantilly. D'ici à demain matin, les événements de Paris auront pris un caractère décisif.

En orateur digne des beaux temps de la Grèce, plus Victor remarquait le peu d'impression qu'il produisait sur ses auditeurs, plus il avait l'air de les remercier de leur condescendance pour ses paroles. Il reprit:

--Mes bons amis, par un concours de circonstances dont je me plairais en d'autres temps à signaler l'heureuse opportunité, c'est aujourd'hui Sainte-Claudine...

--Il est décidément fou à lier, pensa Maurice.

--Sainte Claudine, peut-être l'ignorez-vous, est la patronne de madame Maurice. Elle a l'habitude de célébrer sa fête, entourée de ses meilleurs amis: les meilleurs amis d'un notaire sont ses clients. Le dîner est prêt depuis hier; il faut qu'il se mange ce dîner, n'est-ce pas? Qui le mangera si ce n'est vous?

C'est à vous, d'ailleurs, qu'il était destiné. Les lettres d'invitation allaient partir, quand le trouble des affaires politiques en a suspendu l'envoi. Mais, puisque vous voilà, nous vous retenons; vous ne nous quitterez pas. L'occasion est trop belle.

Ah! réjouissons-nous d'avoir encore quelque faiblesse, quelques préjugés, diraient d'autres, pour les vieux usages de famille. Ne rougissons pas de nous asseoir, réunis dans une même pensée de franchise, autour du flacon et du pain de l'hospitalité.

--Comme il parle bien! murmuraient tous les paysans.

--Vous nous restez? je savais bien.

--Dam!

--Qu'en dites-vous, les autres?

--C'est embarrassant.

--Je vous préviens toutefois, c'est un dîner simple; la frugalité de nos pères: quelques melons hasardeux, quelques volailles chaudes et froides, quelques bons gigots de fermier, force entrées bourgeoises; un peu de champagne, un peu de bordeaux, beaucoup de petits vins de Mâcon. Que voulez-vous, on traite les amis sans façon. Le coeur, voilà le meilleur mets.

Comme il n'est pas juste cependant que le plaisir de vous posséder à ce banquet de famille ait un côté onéreux pour vous; comme nous serions au désespoir, M. Maurice et moi, de vous contraindre à des dépenses, en restant à Chantilly jusqu'à demain, vous vous logerez à nos frais dans les meilleures auberges du pays: la dépense nous regarde, tout est à notre charge. La journée est superbe; allez faire un tour dans les bois jusqu'à huit heures. A huit heures la table vous attendra, et l'amitié aussi.

Il était aisé de remarquer que la crainte que Victor avait exprimée aux paysans de les voir traverser la forêt avec de l'argent, au moment critique de l'insurrection parisienne, et que le désir de jouir d'un bon dîner, avaient vaincu les hésitations les plus tenaces.

--Comme il fait durer le supplice! murmurait Maurice; il ne veut pas mourir.

Il était tout prêt à tirer Victor par les pans de son habit pour lui dire:

--Mais, monstre, on s'égorge à Paris, et tu veux te réjouir! Tu les invites au nom de ma femme, et Léonide n'est pas à Chantilly! Il aurait volontiers ajouté:--Crois-tu donc ces gens-là assez scélérats ou assez simples pour accepter ton dîner quand leurs compatriotes meurent sous la mitraille?

Ces gens s'étaient montrés assez scélérats ou assez simples pour accepter le dîner qu'offrait Victor. Maurice remercia, par un sourire de contentement, la politesse de ses clients.

--Cependant, poursuivit Victor, si parmi vous il en est qui, à toutes forces et malgré nos avis prudents, tiennent absolument à liquider et à partir, qu'ils s'approchent, ils seront satisfaits sur-le-champ.

Joignant le fait à l'intention, Victor prit quelques cartons qu'il posa devant Maurice.

--Ce n'est pas cela, s'écrièrent les clients. Venus ensemble, nous resterons ensemble: le retard sera pour tous.

--Soit, dit rapidement Victor; et comme il vous plaira. Partez, restez, réglez, liberté entière; mais toujours le dîner à huit heures. D'ici là, repos à l'auberge, promenade au château: c'est entendu.

--Oui: c'est entendu.

Et toute la clientèle rustique, ballottée par les raisonnements captieux de Victor, friande d'un festin en perspective, heureuse de se goberger sans bourse délier, sortit pour se répandre par tout le bourg, d'heure en heure plus inquiet des bruits que le vent apportait de Paris.

--Que vas-tu faire maintenant, Victor? Victor!

--Ce que je t'ai dit: acheter des rentes pour rien; les revendre, en centupler le prix si le gouvernement résiste; périr s'il périt.

--Mais que vais-je devenir avec ces gens sur les bras, qui me demanderont ma femme?

--Léonide! ne t'en occupe pas. Ne songe à rien, ne pense à rien: seulement à ce dîner! Que rien n'y manque, ni les mets, ni les vins, ni les liqueurs; entends-tu? D'ici à huit heures, il y aura du changement pour nous!

--Tu es un démon, Victor!

--Soit! Mais je cours à Paris. En deux heures et demie j'y serai: il sera trois heures à mon arrivée. Si, à huit heures, ce soir, je ne suis pas de retour, sois sûr que je serai mort en route ou qu'il n'y a plus d'espoir de nous tirer jamais du précipice au fond duquel je ne nie pas que nous ayons roulé.--Adieu, Maurice!

--Adieu, Victor! c'est peut-être notre dernière entrevue dans ce monde; si tu croyais à une vie...

--Je crois aux révolutions qui font baisser la rente de six francs, et aux restaurations qui la remettent au pair.

Victor était déjà à cheval, il était déjà loin, il n'était déjà plus à Chantilly.

Seul dans son cabinet, comme le condamné à mort dans sa prison, Maurice n'eût pas été plus triste si l'échafaud eût été dressé devant sa porte.

Il fut perdu longtemps dans l'idée de son prochain anéantissement; il n'en sortit en sursaut qu'aux cris d'un autre bulletin de Paris, car d'heure en heure, échelonnés sur la route par le gouvernement et par les partisans de l'insurrection, des vendeurs de nouvelles criaient et répandaient dans la campagne les événements qui se succédaient dans la capitale.

Maurice s'approcha de la fenêtre, et la voix du crieur lui jeta ces mots:

«Voilà du nouveau, de l'intéressant! Le parti républicain s'est rendu maître des rues de la Verrerie, du cloître Saint-Merry et des ruelles aboutissantes. Il s'est emparé d'une pièce de canon dont il espère pouvoir faire usage. Le télégraphe de Montmartre a été brûlé. Hésitation des troupes.»

--Bien! très bien! s'écria Maurice en frappant du pied. De la résistance! toujours des combats! tuez-vous! tuez-vous! Que le cheval de Victor s'étouffe dans les cendres en cherchant Paris disparu!

Tout à coup un second crieur reprit d'une voix différente:

«Victoire des troupes sur les révoltés, poursuivis et exterminés dans les maisons du quartier des Arcis. Leurs plans déjoués. Mort de leurs principaux chefs. Carlistes trouvés dans leurs rangs. Conspiration ourdie par les Vendéens et les républicains, prouvée par des papiers trouvés sur les cadavres des rebelles.»

--Qui croire? l'un proclame la victoire, l'autre l'extermination des révoltés! Confusion du monde!

Maurice descendit pour acheter aux deux crieurs leurs bulletins contradictoires.

Et, en ouvrant la porte du jardin, il vit passer, comme un éclair, un homme à cheval, qui s'arrêta devant la grille de M. Clavier Maurice reconnut cet homme dont la sueur inondait le visage enflammé: c'était celui qui avait passé une journée entière à l'attendre au carrefour des Lions.

Maurice courut se cacher dans un coin, comme un voleur; et dans ce coin il lut les deux bulletins.

Quant il les eut lus, il fut saisi d'un rire frénétique et sombre; sa joie était cruelle; elle eût épouvanté derrière une grille.

Il exhala ces paroles au milieu d'un affreux ricanement:

--Mort, à la fin! mort avec son drapeau blanc! mort précipité du haut du clocher de Saint-Merry! mort frappé d'une balle au front! La sainte hospitalité est vengée!

Si Victor se fût trouvé là, il eût ajouté:

--Et puisque monsieur Édouard de Calvaincourt, cet intéressant jeune homme, est mort, c'est trois cent mille francs de moins à rembourser.

Maurice était encore livré à son horrible joie, quand le prêtre qui lui avait confié dans le temps la caisse de secours des pauvres entra dans le cabinet.

Il n'eut pas besoin d'expliquer longuement le motif de sa visite; son visage effrayé parlait pour lui. Comme les autres clients, la terreur de l'émeute l'avait poussé à Chantilly. En bon pasteur, il venait reprendre la caisse de secours, et décharger de la périlleuse responsabilité d'un aussi précieux dépôt celui qui, dans des moments plus calmes, avait accepté de le mettre sous sa protection.

Le prêtre ajouta cependant:

--Vous prévoyez sans doute aussi bien que moi, monsieur, que le parti républicain, s'il était vainqueur,--et tout prouve qu'il le sera,--ne se ferait aucun scrupule de donner aux pieuses épargnes de mes fidèles une direction qu'il ne m'est pas permis de supposer, mais qu'en tous cas il m'est imposé de craindre. Souffrez, monsieur, que leur violence n'ait que moi pour victime. Le temps presse, le danger s'accroît. Restituez-moi ce faible dépôt, trop peu resté entre vos mains pour la sûreté des malheureux, mais assez cependant pour que ma reconnaissance vous soit toujours acquise.

Maurice ne jugea pas à propos de dissuader le prêtre des craintes peu honnêtes qu'il avait conçues du parti républicain: ce n'était pas surtout le moment de défendre la moralité de sa propre opinion, quand il avait presque la conviction que le contenu de la caisse de secours des pauvres avait été volé par son beau-frère, il n'y avait pas un quart d'heure, s'il n'avait été enlevé plus tôt.

La cassette était bien au même endroit, il l'apercevait de la place où il était; mais la clef y était restée aussi: et combien ne redoutait-il pas, en la prenant pour la restituer au prêtre, de la sentir d'une légèreté significative!

Encore une honte à subir! pensa-t-il.

--Et que ferez-vous de cet argent? demanda Maurice, lui qui jamais ne s'était cru en droit d'adresser une semblable question à qui que ce fût.

--Je cacherai soigneusement cette cassette sous ma robe jusqu'au village de ma paroisse. Arrivé là, si j'y arrive, j'appellerai tous les pauvres, je l'ouvrirai en leur présence, et je dresserai le partage de ce qu'elle contient. Après, Dieu fera le reste: ils défendront leur bien.

La simplicité de cette âme ingénue, si effrayée pour sa réputation, si empressée de rendre une somme dont personne ne savait le chiffre et la source, fut une dure leçon de probité pour Maurice.

--Mais, reprit celui-ci, par un abus, par un tort que Dieu seul et ses vertueux représentants,--et non le monde,--savent pardonner, si j'avais, monsieur, disposé de cette somme; si je ne l'avais pas; si, par une licence dont je n'absous pas ceux de ma profession qui en usent, j'avais placé vos fonds, que diriez-vous parlez!

Maurice s'efforçait d'être calme dans la supposition qu'il soumettait au prêtre, et il était pressant comme un coupable qui cherche à savoir son sort.

--J'avoue que mon embarras serait grand. Je vous plaindrais d'abord de vous être trouvé dans une conjoncture telle, que l'emploi de l'argent d'autrui vous eût été nécessaire. Il y a des fautes de position dont il ne faut pas rendre les hommes absolument responsables. Ensuite, je dirais à mes paroissiens que les dernières réparations de l'église ayant beaucoup plus coûté que nous ne l'avions prévu, j'ai été forcé de toucher à la caisse de secours pour combler les frais: on me croirait. Quelques-uns murmureraient un peu; on laisserait passer l'ondée. Vous pensez bien que je ne dormirais pas tranquille sous le poids d'un tel mensonge. Un plat de moins à mon dîner, quelques livres de moins à ma bibliothèque, et j'aurais bientôt, par ces privations, si tolérables et si légères, remplacé, dans ma caisse, le déficit que votre malheur y aurait laissé. Peut-être imaginerais-je mieux en pareille circonstance. Bénissons toutefois le ciel, monsieur, qu'elle ne se soit point présentée. Les plus beaux dévouements ne valent par la joie de s'en passer.

Craignant d'en avoir trop dit sur un sujet que son interlocuteur avait soulevé probablement sans intention, le prêtre n'insista pas davantage; il se leva. Prêt à partir, il attendit que son dépositaire lui remît ce qu'il était venu chercher.

Maurice s'approcha du prêtre et lui prit les mains avec une expression toute brûlante d'un aveu que sa position, les circonstances, sa douleur, l'entraînaient à répandre. Il était depuis si longtemps privé de consolation, depuis si longtemps il n'avait satisfait à l'impérieuse faiblesse de la confidence, ce besoin que Dieu a mis au fond de l'âme humaine pour lui rappeler son incertitude, quand elle va seule, qu'à cette main qui s'ouvrit à sa main, qu'à ce regard si peu importun et pourtant si pénétrant, qu'à cette bonté sans obsession, il sentit sa parole, toute chargée de révélations pénibles, monter à ses lèvres comme malgré lui.

Tant de chaudes effusions chez un homme qu'il se figurait ossifié par des préoccupations matérielles, tant d'oppression morale amassée au fond d'un coeur qu'il avait cru jusqu'ici tout entier livré aux joies d'une fortune sans mélange, surprirent la candeur du prêtre, qui résistait encore à la pensée, pourtant bien évidente, que Maurice avait de graves aveux à lui faire à l'occasion de la cassette.

--Vous n'êtes pas malheureux dans votre ménage? osa-t-il à peine dire à Maurice. Je n'ai pas l'honneur de fréquenter votre maison; mais ceux qui la connaissent se plaisent à en louer l'ordre, la sagesse et l'économie.....

Un soupir apprit au prêtre qu'il ne s'était pas compromis par trop de hardiesse en faisant ce premier pas dans la vie de Maurice, si toutefois il n'avait pas deviné juste en se la présentant, comme tout le monde, du reste, sous de trop avantageuses couleurs.

--Vous n'avez pas d'enfants dont l'avenir vous soit un souci. Je vous demande pardon de m'initier personnellement à vos affaires; mais nous n'avons d'autre mérite parmi les hommes, nous prêtres, vous le savez, que celui de nous exposer à la colère de leur mépris, pour les rendre au repos qu'ils ont perdu, quand il est encore temps.

--Quand il est encore temps! murmura Maurice.

--Et il est presque toujours temps, monsieur, à votre âge, avec votre caractère si naturellement porté au bien.

Il y eut un sentiment de vénération dans le coeur de Maurice pour cet homme qui, en droit à chaque minute de lui demander compte de son dépôt, oubliait de l'en entretenir, malgré l'imminence des événements à l'occasion desquels il venait le retirer, pour lui prodiguer des conseils affectueux, exprimés avec la plus tendre délicatesse.

Des larmes humectèrent son regard.

--Que n'ai-je la force de parler, de tout lui dire, non-seulement pour obtenir son pardon, pensait-il, mais pour qu'il m'apprenne comment j'apaiserai le cri de vengeance dont la société s'apprête à me poursuivre! Pourquoi me croit-il bon, juste, innocent? pourquoi ne devine-t-il pas ma faute à ma pâleur? Je n'oserai jamais, le premier.....

--Parlez, dit le prêtre en s'asseyant à côté de Maurice, qui resta debout; parlez! mon fils!...

Le prêtre avait enfin compris.

Des larmes ruisselèrent sur les joues décolorées de Maurice. Il ne résistait plus à l'ascendant qu'exerçait sur lui l'homme pieux, illuminé au front de la sublimité de son ministère.

Recourant à un moyen plus expressif que la parole, et moins pénible à sa position, à un moyen qui allait apprendre toute l'histoire de sa vie au bon prêtre fermant déjà les yeux pour l'écouter, Maurice s'élance à l'étagère où repose la caisse de secours et la prend dans ses deux mains.

Surprise qui bouleverse ses prévisions et ses craintes, la caisse est pesante. Il court, la met aux pieds du prêtre, il l'ouvre.

Le prêtre s'écrie:--Vide! n'est-ce pas?

--Pleine! monsieur, répondit Maurice.

Victor n'y avait pas touché; il ne l'avait pas aperçue.

--Vous voyez, monsieur, ajoute alors Maurice, cherchant à s'armer de sang-froid, repentant déjà d'avoir entamé une confidence inopportune, puisqu'il était loin de la devoir à une personne nullement en droit de se plaindre de sa probité, vous voyez, monsieur, que rien ne manque à votre dépôt: comptez!

Le prêtre referma la caisse; et, sans oser pénétrer le mystère d'une comédie dont sa naïveté n'aurait jamais découvert le mot, mais un peu honteux d'avoir trop tôt soupçonné une conversion dans l'humilité passagère d'un homme du monde, il prit la caisse de secours, salua Maurice et sortit.

--La vertu rafraîchit le sang, s'écria Maurice: elle fait vivre, je l'éprouve. Cette restitution me donne une vigueur nouvelle, inconnue.

--Parbleu! tu es bien habile, lui aurait dit Victor s'il s'était trouvé là au moment de la réflexion.

Payer ses dettes, c'est être vertueux. Donc la vertu c'est l'argent.

Est-ce que je dis autre chose depuis que j'existe?

XXVII

Quand le docteur s'était présenté chez mademoiselle de Meilhan, il avait été reçu avec beaucoup de surprise; Caroline n'avait éprouvé qu'une légère indisposition; dès lors il avait été aisé à M. Durand de se convaincre que Victor, dans son zèle indécent, n'avait eu d'autre but que de s'afficher comme le complice d'un acte dont l'outrageante publicité le lierait à l'héritière de M. Clavier.

Jaloux de la réputation d'une jeune personne désormais maîtresse d'une maison dont il avait été l'ami, le docteur laissa écouler le temps rigoureusement nécessaire à une visite, puis il sortit et alla exprès à la pièce d'eau, vers les dames qui n'avaient pas manqué de l'y attendre, pour les confirmer dans l'idée que mademoiselle de Meilhan avait réellement ressenti les premières atteintes du choléra.

Un peu affecté, en racontant cette nouvelle, le docteur fit succéder l'effroi à la médisance dans l'esprit de celles qui l'écoutèrent.

Sur sa simple observation que l'air de la nuit, les émanations de la forêt et l'humidité de la pelouse étaient susceptibles de développer le germe du mal dont Caroline avait été frappée, elles rentrèrent la tête basse au logis.

Victor avait prévu, point par point, les conséquences de son mensonge.

Qu'il fût vrai ou non que Caroline eût éprouvé les douleurs de l'enfantement, il la perdait si bien dans l'opinion par le scandale de la pièce d'eau, qu'il restait seul pour la relever en l'épousant; ainsi il avait été fort indifférent sur la réception faite au docteur.

S'il n'avait pas essayé de vérifier le degré de vraisemblance que comportait le fond de la confidence de Maurice sur l'état de mademoiselle de Meilhan, c'est qu'il avait toujours beaucoup plus tenu à ce que cet état fût réel qu'à ce qu'il ne le fût pas. Il s'agissait d'en profiter et non d'en peser les probabilités. D'ailleurs, Maurice n'aurait pas menti sur choses si graves.

Il allait jouir des fruits de sa combinaison; du moins l'espérait-il ainsi dans son assurance à croire infaillibles des projets dont aucun projet d'homme jusqu'à lui n'avait égalé la hardiesse, quand le changement d'entrepôt et l'insurrection du 6 juin cassèrent en quelques minutes les premiers échelons de sa fortune, et le jetèrent brutalement par terre. Il y avait de quoi être écrasé: Victor fut étourdi. Quelque impassible néanmoins qu'il fût de caractère, il se courba pendant les heures lugubres qui furent marquées, pour lui et pour son beau-frère, des funestes accidents dont nous avons été témoins.

Si l'on n'a pas oublié que mademoiselle de Meilhan n'avait pas consenti à se détacher du lit où M. Clavier avait rendu le dernier soupir, et si l'on se souvient de la lettre restée sans réponse qu'Édouard avait écrite à Maurice pour avoir cinquante mille francs, on apportera peut-être quelque patience à écouter la suite de la passion si horriblement traversée de Caroline.

Édouard s'était rendu à Paris sans accidents. Là, spectateur de la fermentation publique contre la royauté de Juillet mal affermie; ne la voyant pas trop courageusement soutenue, même par ceux qui en avaient le plus profité, il se persuada que les républicains en auraient bon marché. Sa conviction, on l'a dit plus haut, étant d'ailleurs que Henri V ne rentrerait aux Tuileries qu'après la sanglante épreuve d'une république, par raison et par désespoir, il s'était enrôlé dans les rangs des révoltés. La débauche des idées autorisait alors ces unions adultères de partis. Édouard, au surplus, n'avait pas à hésiter entre une vie mal cachée, intolérable, par les soins de prudence qu'elle exigeait, et une mort peut-être utile, à coup sûr glorieuse, car elle finirait par une balle.

Forcé en outre de renoncer à son départ pour l'Allemagne, à cause de la prescription de son passeport d'emprunt, et par la détermination de Caroline, dont il n'avait pas osé violer la pieuse résistance au pied d'un lit de mort, Édouard aurait été blâmable de rester étranger au mouvement insurrectionnel. Nous avons vu comment Maurice n'avait pas été non plus le moindre obstacle à la fuite d'Édouard.

Qui compterait les épreuves auxquelles il se soumit avant d'être accepté par les partisans d'une opinion ennemie infailliblement mortelle à la sienne dès qu'elle aurait triomphé? Qui l'a suivi à travers les clubs souterrains où des figures sombres, rangées contre des murs humides, jugent et condamnent la royauté en jury sévère, impitoyable, sans appel? Qui a souffert avec lui les insultes faites à ses plus chères prédilections, afin d'obtenir au prix de tant de courageuses bassesses une place là où il y avait à combattre le visage masqué?

Ceci sera son secret.