Le notaire de Chantilly

Part 25

Chapter 253,791 wordsPublic domain

--Tu oses comparer de dégoûtantes témérités à une bataille! Est-ce que les affaires rapportent jamais quelque gloire, que l'on réussisse ou que l'on succombe? La spéculation la plus honnête, c'est d'acheter à trois francs pour vendre à quatre francs; et cela est un vol. Qualifie notre opération maintenant.

Mais je l'avais prévu. Nous avons eu recours à la corruption; elle nous paye avec sa monnaie. Je n'ai jamais fondé,--c'est une justice que ma conscience me rend,--aucun crédit sur ces trafics que tu décores du nom de grandes affaires. Que n'appelles-tu aussi grandes affaires la fabrication de la fausse monnaie et de faux billets de banque?

--Tu confonds, Maurice, le gain avec le vol.

--Connais-tu celui qui s'est arrêté à la ligne qui les sépare?

--Il y a des hommes probes en affaires.

--Ceux-là ne sont pas millionnaires.

--Peut-être. Es-tu entré dans leur coffre-fort?

--Et toi dans leur conscience?

--Ah! Maurice, la colère t'égare.

--Non, elle ne m'égare pas, Victor, et je jouis du malheur de toute ma raison. Toute fumée d'illusion s'évanouit; ton chemin de fer est une extravagance. Notre grande fortune va se réduire,--sais-tu à quoi?--pour toi en une fuite à l'étranger, pour moi en une prison perpétuelle.

--Si cependant, Maurice, la république est constituée?...

--Ne crois-tu pas que ce sera une république de voleurs, toi aussi?

--Mais nous ne sommes pas des voleurs, après tout, Maurice?

--Quoi donc? et l'argent d'Édouard dont j'ai disposé?

--L'argent d'Édouard! l'argent d'Édouard! c'est un placement malheureux: il n'est pas perdu pour cela. Qui est-ce donc d'ailleurs que cet Édouard?

--C'est...

Maurice réfléchit que cet homme ne valait pas même l'outrage d'une révélation. Il se soucie, pensa-t-il, autant de la réputation de sa soeur qu'il est affligé de la position où il m'a mis. Le voilà, comptant sur la république pour aplanir un chemin doux à la banqueroute! Et les hommes de cette espèce qualifient les républicains de brigands!

--Cet Édouard, répliqua enfin Maurice, est un homme quelconque, qui a eu assez bonne opinion de ma probité pour déposer entre mes mains les trois cent mille francs dilapidés par toi en achats de pierres pourries. Je pense que ce renseignement te suffit, et que tu devrais être le dernier à me demander: Qu'est-ce que ce monsieur Édouard?

--Est-il à Paris, ce redoutable créancier? redemanda Victor qui se torturait vainement pour se poser en honnête homme.

--Oui!

--C'est un rentier?

--Oui!

--Un jeune homme?

--Oui! oui! Mais, Victor, pourquoi ces questions insignifiantes?

Victor eût tout aussi bien demandé si Édouard portait habituellement un habit marron.

--Songe que nous sommes perdus, Victor. Avoir dépensé un million à l'achat des maisons de La Chapelle! J'admets qu'elles nous mettent à couvert de cent mille francs, si ce n'est pas exagérer ce qu'elles valent; nous n'en perdrons pas moins neuf cent mille francs. Les perdre s'ils nous appartenaient, ce ne serait qu'un malheur ordinaire; mais ces neuf cent mille francs se composent de trois cent mille francs d'Édouard que je veux rendre les premiers... Entends-tu?

--Si tu rends toutefois quelque chose, se dit intérieurement Victor.

--Oui, les premiers; plus de trois cent mille francs prélevés sur l'argent des rentes que j'ai touchées pour monsieur Clavier depuis sa mort; et de trois cent mille francs enlevés de là.

Maurice avait pris son beau-frère par le coude et l'avait placé en face des cartons, où étaient contenus les titres de propriétés, les dépôts, les valeurs de toute nature de ses clients. Après une pause silencieuse, il répéta cette effrayante et courte syllabe: Là! Le ressort d'un pistolet fait ce bruit, lorsqu'il tombe sur la capsule et qu'une cervelle humaine saute au plafond...

Là, Victor, tu m'as poussé à fouiller avec toi, et nous avons puisé à notre aise, tant que nous avons voulu. D'où t'est venue l'idée de cette exécrable ressource? Je n'y aurais jamais songé, moi, qui ai constamment sous les yeux ces cartons! Prévoyais-tu qu'il y avait de l'or là-dedans? Mais tu le flaires donc?--Car ta hardiesse à les ouvrir, à les vider, semblait indiquer une sûreté de mouvements infaillible. Tu allais! tu allais! tu plongeais!--Qu'y mettrons-nous, maintenant? Parle!

Les questions de Maurice n'étaient pas assez régulières pour forcer Victor à des réponses qui l'eussent embarrassé. D'ailleurs, les fonds prélevés sur les dépôts des clients, et dont ils avaient disposé autant l'un que l'autre, avaient été abîmés dans l'opération du chemin de fer. Jamais événement ne fut plus simple dans sa calamité. C'était un coup de foudre. Il n'y avait ni explication ni consolation possible. Aussi Victor ne répondit pas à Maurice.

Il pouvait être midi. Des groupes animés formés au bout de la pelouse, des rumeurs, qui sortaient de ces groupes, attirèrent l'attention de Maurice. Une chaise de poste relayait, venant de Paris. Probablement les voyageurs répandaient la nouvelle de ce qui s'y passait.

Maurice descend en hâte, et demande au conducteur dans quel état il a laissé la capitale.

--Dans le plus grand trouble.

--Les révoltés faiblissent-ils?

--Nullement, monsieur.

--Le nombre en augmente-t-il?

--D'heure en heure, à vue d'oeil, à mesure qu'on tue.

--Et les Parisiens?

--Ils regardent par leurs croisées.

--Est-ce que les autres quartiers de la ville se soulèvent?

--Je ne m'en suis pas aperçu.

--Les boutiques sont-elles fermées?

--Aucune.

--Quelle indifférence! murmura Maurice: le calme de ces gens-là est odieux. Ils passent d'un gouvernement à un autre comme de leur arrière-boutique à leur comptoir. Demain on fera encore des affaires!

Les habitants de Chantilly étaient en proie à de vives craintes en écoutant ce dialogue entre le conducteur et Maurice.

--On vient donc à leur aide? continua-t-il.

--De tous côtés, monsieur.

--Mais qui? puisque les habitants ne les secondent pas.

--Leurs amis, leurs partisans; on parle aussi de trente mille républicains qui arriveront de Dijon demain matin.

--Bonheur! pensa Maurice, qu'ils tiennent jusque-là, extermination ensuite, bouleversement.--Mais la troupe? la troupe?

--Elle les assiége aussi de toutes parts.

--On se massacre donc?

--C'est le mot.

--On ne présume pas à qui restera la victoire?

Le conducteur était remonté et lançait ses chevaux sur le bas de la route.

Sa dernière réponse était dans la voiture qu'il semblait prendre à coeur d'éloigner le plus possible de Paris. Les deux femmes, les deux enfants et le jeune homme, qui s'y trouvaient, montraient sur leurs visages l'altération d'une fuite précipitée.

--Et certes ils n'appartenaient pas au parti républicain.

Le coeur gros d'une affreuse joie qui le rendait odieux à lui-même, Maurice rentra et reparut dans le cabinet où son beau-frère était resté à l'attendre.

--Tout va à merveille, Victor; Paris est un chaos; on s'y égorge, les républicains et la troupe; les riches fuient; la chaise de poste qui a relayé emporte une famille entière. On émigre déjà.

--Allons, il y aura quelques bonnes petites affaires à traiter, dit Victor en se frottant les mains; les biens d'émigrés seront pour rien.

--Tu songes aux affaires, toi! Oh! non, il n'y aura plus d'affaires, c'est mon espoir! Des ruines! c'est tout ce que je demande, que tout soit anéanti.--Tout! plus de commerce, plus de tribunaux! Que l'échafaud de bois où l'on expose les banqueroutiers soit brûlé avec le siége de la justice!--C'est mal!--Mais je n'ai de soulagement qu'avec ces pensées de destruction. Et que le 15 n'arrive jamais!

--Tu as raison, si la fin du monde arrive avant l'échéance du 15, il y aura prescription de droit.

--Monsieur! monsieur, dit un clerc qui entra dans l'étude, monsieur, vous n'entendez donc pas?

--Expliquez-vous! parlez!

--La cour est pleine de gens pressés de vous voir.

--Victor,--je ne sais,--vois toi-même!--regarde par la croisée quelles sont ces gens.

Victor ouvre la croisée et regarde.

--Ce sont tout simplement tes clients.

--Mes clients!

--Oui! je les ai reconnus; pourquoi en si grand nombre, Maurice?

--Je n'en sais rien.--Irai-je voir? Va toi-même! non, reste, attends. Je descends. A quoi bon?--Mon habitude n'est pas de les recevoir dans la cour.--Ils trouveraient du louche...

Effaré, Maurice sonna; il sonna fort.

Le clerc reparut.

--Pourquoi n'avez-vous pas prié les personnes qui sont là-bas de monter?

--Vous ne me l'avez pas commandé.

--Allez donc! et qu'elles montent.

--Victor, suis-je pâle?--je dois l'être. Je sens fléchir mes jambes, j'ai des éblouissements. Ne me quitte pas. Sois là, reste là; toujours là.

La porte s'ouvre, plus de quatre-vingts personnes, paysans, fermiers, bûcherons, charbonniers, vignerons, pénètrent à la fois dans le cabinet, non sans désordre, dans leur avidité brutale à parler les premiers à Maurice.

--Monsieur Maurice, répondez-moi.

--Monsieur Maurice, moi je viens de loin, je passerai avant les autres.

--Monsieur Maurice, deux mots seulement, et je pars.

--Monsieur le notaire!

--C'est à moi à être écouté. Je suis ici depuis une heure!

--Et moi depuis deux heures.

--T'en as menti.

--Menti toi-même.

--Si nous n'étions ici, je te travaillerais les échalas.

--Mes amis, du silence! la paix! chacun aura son tour.

--Nous parlerons bien, peut-être, nous autres, femmes.

--Vous autres! rentrez vos langues dans le fourreau.

--Tiens! tiens! il ferait beau vous voir nous en empêcher!

--Mes braves gens, du calme! je vous entendrai tous!--tous!--D'abord, qui vous amène chez moi en si grand nombre?

Ces premières paroles furent si faiblement dites par Maurice, qu'elles ne produisirent pas plus d'effet qu'une goutte d'eau sur un brasier.

--Oui! qui vous amène? répéta Maurice, dont l'abattement avertissait son beau-frère de mettre en mesure de parler pour lui.

--Voici, parvint enfin à dire le père Renard, qui avait déposé chez Maurice les titres de possession de trois maisons et qui avait négligé jusqu'ici de toucher sa rente viagère de six mille francs; voici:--On assure que la duchesse de Berry, à la tête de cent mille Prussiens, est descendue dans Paris par le faubourg Saint-Antoine.

--Ah! ouitche? des Prussiens; ce sont tout uniment,--et il y avait pas mal de temps que ça bouillait,--les républicains qui font des horreurs aux quatre coins de Paris.

Le dernier qui avait parlé était Robinson le tuilier. On a peut-être oublié que Robinson, voulant devenir acquéreur de l'un des lots de la Garenne entre Morfontaine et Saint-Leu, avait confié à Maurice, pour effectuer cet achat, quatre-vingt mille francs. La propriété ne s'était élevée qu'à soixante-trois mille: c'était donc dix-sept mille francs qui revenaient à Robinson. Pendant quatre mois il avait balancé à les retirer. Mais au bruit de l'émeute, il était accouru comme les autres.

--Je répète, si l'on ne m'a pas entendu, que ce sont les républicains.

--Ah! pour ça, c'est vrai, affirma avec un ton d'autorité que n'augmentait pas peu son titre, l'homme d'affaires de monsieur Grandménil; de Sarcelles d'où je viens, on entend le canon comme si on l'avait dans l'oreille.

--Alors ce sont des républicains, puisque monsieur l'assure, et qu'il a entendu le canon.

Ces deux témoignages ne permettaient plus aucun doute sur les causes de l'insurrection parisienne.

--Et qu'est-ce que ça veut, ces républicains? demandèrent plusieurs voix qu'il était difficile de distinguer au milieu de la confusion générale.

--Parbleu! reprit Robinson, ils veulent rasseoir Charles X sur le trône.

--Un cri d'horreur couvrit tous les cris. A la réprobation qui circula en longs murmures, dès que cette intention si vraie eut été prêtée aux républicains, on eût imaginé que Charles X avait pendant son règne empêché le blé de germer et les pommes de terre de fleurir.

Debout sur un tabouret, Victor avait beau s'adresser à ceux qui lui semblaient les moins extravagants dans leurs divagations politiques, il ne parvenait pas encore à s'en faire écouter.

--Messieurs, je...

--Il n'y a plus de sûreté nulle part.

--Ils incendieront nos meules de foin.

--Ils couperont nos arbres au pied.

--Mes braves gens, je...

--Les scélérats!

--Plus de récolte, plus de moissons, plus rien.

--Mais amis, je...

--Il ne s'agit pas de ça! s'écria un rustre en argumentant des coudes et des genoux pour se rapprocher le plus possible de l'endroit où était Maurice, auquel il tenait particulièrement à parler. Il ne s'agit pas de ça!

Ce rustre était Pierrefonds le vacher, qui, il y avait près d'un an, avait effectué entre les mains de Maurice, sans vouloir accepter aucune espèce de garantie, un placement de cent vingt mille francs provenant d'un héritage.

--Il s'agit, Russes, Prussiens, carlistes ou républicains, qu'il n'y a plus moyen de rester dans ce pays: avant ce soir peut-être nous serons attaqués par les brigands. Le meilleur notaire alors ce sera un fusil, et le meilleur coffre-fort un trou de dix pieds au milieu de la forêt. C'est donc parce que nous ne voulons pas que les autres, sachant qu'il y a de la graine ici, viennent vous tuer, monsieur Maurice, que nous vous prions, vous remerciant bien de vos soins pour les avoir gardés, de nous rendre nos petits dépôts; vous en serez plus tranquille, nous aussi; ça vous va-t-il?

L'affreux pressentiment de Maurice se vérifiait. Son coeur, qui battait auparavant avec violence, s'arrêta net.

--Oui, monsieur Maurice, poursuivit Pierrefonds, faut pas que nous soyons cause des malheurs dont vous ne seriez pas quitte si les républicains se répandaient dans la campagne, comme on dit qu'ils viendront quand la besogne sera finie là-bas, à Paris.

--Dame!--c'était une autre voix,--Pierrefonds dit vrai; ils vous arracheraient la peau tout vivant, pour un liard, au moins! Lâchez-nous nos magots; puis laissez venir! Ah! ils seront bien attrapés! bonjour, ils sont partis!

Pousser son beau frère sur un fauteuil, car il sentait qu'il n'avait plus la force de se tenir debout, et se placer devant lui, de manière à le cacher presque en entier de son corps, ne fut qu'un mouvement pour Victor, qui, souriant avec un superbe dédain, répondit aux paysans.

--Ah ça! qui s'est donc moqué de vous de cette façon-là, mes amis? Quoi! vous vous êtes laissé prendre comme des étourneaux à d'aussi fausses et extravagantes nouvelles, vous ordinairement si sensés? mais encore une fois, qui donc s'est moqué de vous?

--Moi, ça m'est venu comme je menais mes chevaux à l'abreuvoir.

--Vous voyez donc combien c'est faux!

--Je ne dis pas que cela soit vrai comme l'Évangile, reprit un autre; mais le porte-balle qui me l'a appris quittait Paris, m'a-t-il affirmé, à cause de l'émeute.

--Ruse de marchands de bas; ce sont des perturbateurs.

--Pour nous quatre, c'est bien différent: nous le tenons de monsieur le maire.

--L'important! le fat! Votre maire est un ambitieux. Et qui lui a fait part, à votre maire, qu'on se battait à Paris? Est-ce le coq du clocher?

Toutes les fois qu'on ridiculise un maire, on est bien sûr d'être agréable à ses administrés. Les clients de Maurice se déridèrent.

--Cependant, mes braves gens, il faut convenir, reprit Victor en orateur qui cède un peu pour obtenir infiniment, que Paris n'est pas aussi tranquille que de coutume. Mais, depuis la révolution de juillet, quand a-t-il cessé d'être exposé à de pareilles agitations? Parce que quelques poignées de turbulents se sont retranchés derrière quatre mauvais pavés que la police a consenti à leur laisser empiler, croyez-vous qu'une autre révolution, semblable à celle de 1830, soit possible? Vous avez raison d'être prudents. En guerre ou en paix, la prudence est une vertu. Mais, permettez-moi de vous le dire, c'est manquer de patriotisme que de seconder par la peur à laquelle on se livre les projets des méchants.

Il en est des hommes les plus grossiers, et des volontés les plus tenaces, comme de certains gros rochers; si on creuse adroitement autour de leur base, un enfant les fera pivoter.

Fascinés par la parole de Victor, les rustiques clients battaient peu à peu en retraite; ils étaient sur le point de se demander compte de leur présence dans l'étude de Maurice. Leur entretien était devenu plus calme, leur attitude plus respectueuse; ils s'essuyaient le front. Victor triomphait.

Pour que sa victoire fût complète, il ajouta:

--Mon beau-frère vous remercie par ma voix d'avoir songé à lui à l'heure d'une crise, où, comme vous l'exprimiez si bien il n'y a qu'un instant, vos dépôts seraient susceptibles de le compromettre. Si l'effet de vous voir réunis ici dans une même pensée d'effroi ne l'avait profondément agité, il vous dirait que votre délicatesse est trop inquiète, et qu'il tient, par cela même qu'il y a du danger à veiller sur vos fonds dont il a la précieuse garde, à ne point s'en séparer, si toutefois vous n'avez pas d'autre motif plus grave pour lui retirer votre confiance.

Des murmures suivirent les dernières paroles de Victor. Il y eut unanimité pour repousser la supposition oratoire, personne dans l'assemblée n'élevant de doute sur la probité de Maurice.

--Non! pardienne, que nous n'avons pas d'autre peur!

--Sans cela, est-ce que nous demanderions quoi que soit?

--J'aurais laissé mes fonds pendant mille ans ici.

Et plus loin:--Est-ce que nous réclamerions notre argent sans cette maudite peur qu'on nous a clouée au ventre?--Dame! il faut bien croire un peu à ce qu'on vous dit.

--Sans doute, affirma Victor. Et voilà pourquoi il vous convient d'user la même autorité morale sur vos voisins de village et de ferme. En rentrant chez vous, publiez que vous avez été dupes d'un mensonge, et empêchez par là les esprits faibles d'empoisonner leur existence, de déranger leurs habitudes sur le premier mot d'un charlatan qui traversera vos villages.

Les clients avaient décidément honte au fond du coeur de s'être livrés à une démarche si désespérée, depuis qu'ils avaient accepté les bonnes raisons de Victor. Pierrefonds lui-même, qui, comme un des plus forts clients, avait d'abord porté la parole pour expliquer sa présence et celle des siens dans le cabinet de Maurice, n'eut aucun scrupule à revenir sur son projet de retrait d'argent. Il prit un visage de désintéressement qui semblait dire:--Nous en serons quittes pour un voyage à Chantilly; voilà tout.

Remis de son trouble, Maurice se levait pour adresser quelques phrases d'adieu à l'assemblée, et, afin de n'être pas resté complétement étranger à la discussion, lorsque la voix claire d'un crieur public, qui passait sous les croisées de l'étude, entraîna un silence général. On écoute:

«Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté la nuit dernière les rues de la capitale, après la cérémonie du convoi du général Lamarque.»

Reprenant son air léger, Victor tente de détruire sur-le-champ l'impression qu'ont produite sur les clients la voix et les paroles du crieur public.

--Mes amis, voilà tout juste, et ceci doit vous servir d'exemple, le moyen qu'on emploie chez vous pour vous alarmer.

--Il a dit _événements_, cependant.

--Événements! tout est événements pour Paris: le lever du soleil et le cours de la rivière.

--Mais il a ajouté _sinistres_, monsieur Victor.

--Vendrait-il un seul de ces papiers s'il n'ajoutait _sinistres_?

--Chut! il crie encore.

Victor veut parler.

--Silence! s'il vous plaît, monsieur Victor.

Les oreilles sont attentives.

Et le crieur:

«On y lira les premiers engagements qui ont eu lieu entre les troupes et les insurgés de Saint-Merry; les pertes d'hommes des deux partis; les régiments qui ont tiré, et les généraux qui les commandent. Voilà du nouveau! de l'intéressant!»

Maurice était retombé dans son fauteuil, foudroyé par l'effet de ce bulletin sur ses clients; il ne pouvait s'empêcher d'un autre côté d'accueillir, comme la plus heureuse diversion à son anxiété, ces funestes événements qui lui confirmaient le naufrage où il désirait si ardemment voir périr la France. Bien! bien! murmurait son coeur noyé d'amertumes; nous retombons dans le chaos. Je vous remercie, mon Dieu! de m'ensevelir dans ce désordre. Oh! vienne vite la crise!

Méprisant les propos de Victor, les paysans étaient descendus dans la rue pour acheter les pamphlets du crieur. Victor et Maurice étaient restés face à face, seul à seul, celui-là au bout de ses échappatoires désormais sans valeur sur les clients qui allaient remonter, et remonter plus avides que jamais de partir après s'être munis de leurs dépôts; celui-ci prêt à avouer, pour en finir avec un supplice cent fois plus douloureux que l'aveu de sa faute, qu'il était dans l'impossibilité de restituer les dépôts.

--Oui, Victor, il n'y a aucun moyen de sortir de là, si ce n'est la mort. Veux-tu mourir? deux minutes nous restent. A défaut d'argent, qu'ils trouvent du moins nos cadavres. J'ai deux pistolets chargés, là.

--Ah! bah! mourir! fuir plutôt,--si fuir était facile;--mais ils sont dans le jardin, dans la cour, dans la rue. Tiens, regarde-les: ils lisent!

--Mais si nous ne pouvons fuir, que devenir, Victor? Encore un instant, et ils seront ici,--là.--Les as-tu vus? Leurs yeux étaient défiants! J'en ai remarqué qui riaient avec ironie quand tu essayais de les dissuader de redemander leurs fonds; d'autres m'ont paru désespérés de notre position, qu'ils m'ont semblé comprendre, à ton assurance même, à ma pâleur, à je ne sais quoi. Mais le temps court; ils remontent déjà; ils remontent; n'est-ce pas? Écoute, Victor, un conseil! une résolution! un parti!--dis-le,--qui nous tire de là. L'incendie!--brûlons l'étude.--J'accepte tout.

--Maurice, nous avons disposé de la moitié des fonds de ces gens-là.

--Hélas!

--Rendre la moitié qui reste, ce ne serait contenter quelques-uns que pour faire crier plus fort ceux que nous renverrions les mains vides.

--Achève! j'entends leurs pas.

--Es-tu déterminé à tout?

--A tout, Victor.

--Eh bien! laisse-moi prendre tous les contrats, tous les titres qui sont dans ces cartons.

--Prends, oui! tu as une idée: laquelle?--Et puis,--mais vite!--Mais parle, finis?

--Je vais à Paris.

--O mon Dieu! Tu déraisonnes! Que feras-tu à Paris?

--Tais-toi! La rente tombera aujourd'hui à un taux épouvantablement bas.

--Puisqu'elle ne se relèvera jamais! Et c'est bien mon espoir.

--J'achète toutes les rentes qui se présentent en échange de ces titres qui valent de l'or: j'achète des ballots de ruines! entends-tu?

--Malheureux! tu extravagues toujours.

--Si la monarchie de juillet est vaincue, tu ne me reverras plus: j'aurai acheté pour cent mille francs de papier sale. Alors tue-toi! fais comme tu l'entendras. Si la république est écrasée! eh bien, je t'apporte de l'or! et de l'or ce soir même.

--As-tu ta tête, Victor?

--Regarde si je l'ai!--Et d'un bond Victor ouvre dix cartons qu'il vide en un clin d'oeil, qu'il referme aussitôt et qu'il repousse sur leurs rayons. Des papiers s'enfoncent dans ses poches qu'il bourre, dans son chapeau; il regarde ensuite son beau-frère, stupéfait de voir que Victor sait si ponctuellement le contenu de ses cartons.

Ce n'était pas le moment de se permettre des observations sur cette rare sagacité. D'ailleurs, les paysans ouvraient la porte de l'étude.

Et la voix du crieur se perdait en répétant: «Voici les événements sinistres qui ont ensanglanté Paris la nuit dernière.

--Il n'y a plus à tortiller, s'écria Pierrefonds: notre argent, nos papiers, et bon voyage. Vous voyez vous-même comme ça chauffe, monsieur Maurice. Le crieur a ajouté que les brigands s'étaient déjà rendus maîtres de Saint-Denis.

--Soit, mes amis, leur répliqua Victor avec le sang-froid qui ne l'avait pas quitté, soit! Nos intentions ne sont pas de vous contrarier dans vos volontés, puisqu'elles sont si bien arrêtées. Nous allons vous restituer vos dépôts à tous.

--Ah!

Déjà les paysans se mettaient en mesure de recevoir leurs titres et leur argent.

Les uns sortaient de vieux reçus de leur poche.

D'autres délivraient de la ficelle qui les entortillait leurs portefeuilles de cuir gras.