Part 24
--Cependant, poursuivit-elle en se laissant aspirer les paroles par les petits serpents dont elle était cernée, cependant je ne prétends pas que tout ce que je dis soit inspiré par le souvenir de madame Maurice; je parle en général, mais comme elle est femme tout comme une autre, l'à-propos n'est pas extravagant. Il y a des raisons pour croire à ces faiblesses pour les distractions de Paris, comme il y en a pour douter; il y a des raisons pour tout. Vous comprenez parfaitement que son mari n'a pas le temps de la conduire dans le monde où il ne va pas d'abord, où il s'ennuierait ensuite.
--Et qui l'y conduit? s'informa une petite voix curieuse.
--Ah! vous m'en demandez là plus que je n'en sais, et plus qu'il ne nous est permis d'en savoir, répondit encore la maman avec un son de voix réservé et un air de visage qui ne l'était pas du tout. Vous m'en demandez plus que je n'en sais, mesdemoiselles.
--Je ne vois que son frère, M. Victor Reynier, reprit une troisième interlocutrice, qui puisse l'accompagner dans le monde; et ce doit être lui.
--C'est si peu lui qui l'accompagne, objectèrent quatre voix, que, depuis le départ de sa soeur, il n'a pas manqué de se promener chaque soir sur la pelouse en sortant de la maison de mademoiselle de Meilhan.
La bienheureuse maman feignit d'être fort embarrassée de la difficulté.
D'un ton profondément convaincu, elle conclut ainsi:
--Alors c'est cela ou ce n'est pas cela.
--Cependant, le frère de madame Maurice ne reste jamais à Paris que pour ses affaires, et il en revient aussitôt qu'elles sont terminées. Si, comme vous l'assurez, tout le monde a aperçu M. Victor sortant seul de la maison de feu M. Clavier, ou, pour mieux dire, de la maison de mademoiselle de Meilhan, pauvre jeune personne maintenant fort à plaindre, sans perspective de mariage, quoique en possession de la grande, de l'immense fortune dont elle a hérité...
Après une pause affectée, et un trouble de commande tout à coup survenu dans ses idées, l'orateur se demanda:--Mais où en étions-nous?--Nous en étions, je crois, sur madame Maurice, n'est-ce pas?
--Non, madame, répondirent toutes à la fois les assistantes, qui avaient été rarement plus recueillies; non, madame, vous parliez de M. Victor et de mademoiselle Caroline, qui, ayant hérité de tous les biens de M. Clavier, ne serait point embarrassée de choisir un parti de son goût.
--Ai-je dit cela?
--Bien sûr, madame. D'ailleurs nous pensons toutes comme vous.
--Est-il bien vrai, continua l'excellente maman, qu'elle ait hérité?
--Cela est positif, madame.
--Elle doit avoir hérité d'un million et demi ou d'un demi-million, ajouta une autre sans sourciller. Voilà une belle dot!
Une vingtaine de soupirs s'exhalèrent sous les tilleuls.
--N'exagérons rien, mesdemoiselles, s'il vous plaît. Qui de vous sait au juste si M. Clavier n'avait aucun parent?
S'il en avait, trancha brusquement une jeune personne en bonnet rose qui ne voulait pas renoncer au million et demi, ou au demi-million, ils seraient déjà à Chantilly, depuis quinze jours qu'est mort M. Clavier. Si les morts vont vite, les héritiers vont plus vite encore.
--On ne revient pas d'Amérique en quinze jours, mademoiselle. Il y a encore des neveux en Amérique, si l'on n'y trouve plus d'oncles.
--Mais, madame, quand cela serait! Il s'agirait de savoir s'ils sont plus proches parents de M. Clavier que mademoiselle de Meilhan.
--Mademoiselle Caroline n'est pas du tout parente de M. Clavier, fut-il aussitôt répliqué au bonnet rose par un bonnet bleu.
--Ah! par exemple, reprit le bonnet rose qui avait été interrompu.--Charmante figure de seize ans, s'appuyant sur son bras posé sur le gazon.--Elle aurait supporté pendant si longtemps la mauvaise humeur de cet homme, triste, malade accablé de vieillesse, pour rien, pour n'être pas son héritière!
--Si elle l'aimait comme son propre père, mademoiselle, cette charge lui aura été légère.
--Légère! légère! Je vous la laisse, à vous.
--Et je la supporterais avec contentement, mademoiselle, si elle me tombait en partage.
--On voit bien que vous êtes riche. La supposition ne vous engage à rien.
--Et vous, mademoiselle, qui désirez peut-être le devenir, vous choisissez vos moyens.
Décidément la discussion entre le bonnet rose et le bonnet bleu tournait à l'orage: deux visages avaient rougi; deux poitrines se gonflaient; au moindre mot, l'eau aurait coulé.
--Eh bien, fit un survenant en posant sa canne de jonc à pomme d'or au milieu du cercle agité, comme le Neptune de Virgile lorsqu'il impose silence aux flots: eh bien, que se passe-t-il donc? je vois des yeux rouges qui demain seront irrités et plus irrités en outre du serein dont j'ai dit cent fois de se garantir, dans le mois où nous sommes: le mois des fraîcheurs!
--Bonjour! monsieur Durand; bonjour! comment vous portez-vous?
--On n'adresse jamais ces sortes de questions à un médecin. Bien!--très-bien!--mes enfants!--mieux que vous,--qui, malgré mes conseils dont on semble faire cas, venez tous les jours vous asseoir ici, aspirer par tous les pores des maux d'yeux, des crampes, des sciatiques, des rhumatismes, des fluxions...
--Oh! mon Dieu, monsieur Durand, vous nous épouvantez. Le mois de mai est si beau!
--Il n'y a pas de beau mois de mai. Ces rossignols, ces brins d'herbe, ces tilleuls, cette eau courante, sont choses fort poétiques; mais abusez des rossignols, et je vous appliquerai au cou des sangsues.
Et, en riant et en se laissant glisser le long de sa canne de jonc comme un ours qui a fini de jouer et qui devient bon, le docteur Durand s'assit sur l'herbe fraîche au bord du bassin fécond en sciatiques, entre toutes ses gracieuses clientes et immédiatement au dessous de la causeuse maman qui avait tenu le dé de la conversation jusqu'à son arrivée.
--Docteur! dit-elle.
--Madame.
--Dictez-nous sur-le-champ une ordonnance pour nous guérir d'un mal dont nous souffrons toutes, jeunes et vieilles, en ce moment.
--Quel est ce mal? le silence?
--Docteur, à peu près. Vous êtes un excellent physionomiste. Nous mourons de curiosité.
--Je n'ai qu'un seul remède; mais la Faculté me l'interdit: c'est l'indiscrétion, mesdames.
--Docteur, soyez gentil.
--Vous avez déjà peur du mémoire. Voyons?
--Mademoiselle de Meilhan est-elle héritière de M. Clavier? En est-elle l'héritière universelle? A-t-elle le projet de se marier? Épousera-t-elle quelqu'un de Chantilly? Est-il vrai qu'on lui ait légué un million et demi ou un demi-million? M. Victor va-t-il chez elle? A quel titre y est-il reçu? Savez-vous si elle l'aime?
Le docteur avait fermé les yeux, s'était bouché les oreilles, effrayé de la multiplicité de questions dont on le criblait, sans qu'il pût se permettre un mouvement, soit à droite, soit à gauche. Son premier mot fut, après un silence méditatif:
Le malade est gravement malade et je l'abandonne.
Il se leva pour partir.
On le retint d'abord par sa canne, comme un oiseau pris à la glu; puis par son chapeau, gardé en otage et passé derrière le cercle; ensuite par les pans de son habit marron; enfin par beaucoup de caresses qu'on lui fit.
--Mais laissez-moi: vous me prêtez, mes enfants, plus d'importance cent fois que je n'en ai. Je ne sais rien.
--Asseyez-vous toujours. Dites le rien que vous savez.
--Tout Chantilly a dû apprendre que lorsque je fus appelé pour donner mes soins à M. Clavier, il était déjà mort, froid comme marbre.
--Et de quoi supposez-vous qu'il soit mort? d'apoplexie?
--Non; sa face n'offrait aucun signe d'une violente irruption de sang au cerveau. Je présume que le coeur était malade chez lui; j'y soupçonnais depuis longtemps une lésion. A la suite d'un chagrin, le mal se sera déclaré; l'épanchement s'en sera suivi, la mort également.
--Et à quelle cause morale attribuez-vous le chagrin qui l'a tué?
--Le pouls des malades, chère dame,--car c'était la chère dame qui questionnait, commentait, argumentait sans cesse,--ne me révèle jamais les accidents moraux dont il me confie les résultats physiologiques. Je viens de vous dire, du reste, qu'il était mort quand je fus appelé.
--Et qui était auprès de son lit? personne, je gage.
--Pardon! il y avait mademoiselle de Meilhan qui tenait sa main, la baisait et priait.
--C'est fort louable, docteur. Et la petite hérite-t-elle, au moins, cette chère enfant?
--N'étant ni son confesseur ni son notaire, je l'ignore.
--Il doit avoir laissé une belle fortune: cela ira sans doute à quelque libertin de neveu. Il y avait de quoi ménager un si beau mariage à mademoiselle de Meilhan, et favoriser si avantageusement quelque excellent garçon de Chantilly? On comprend que monsieur Victor Reynier soit si assidu auprès de l'orpheline: la royauté vaut l'hommage.
--Voyons votre langue, ma voisine; comme vous en débitez sans vous épuiser, sans vous couper, sans vous contredire! Mais M. Reynier ne va dans la maison de mademoiselle de Meilhan que pour dresser l'inventaire des meubles, effets et bijoux laissés par M. Clavier. Comme elle doit quitter bientôt, dans huit jours peut-être, cette maison, M. Reynier hâte ce travail dont son beau-frère, M. Maurice, l'a prié de se charger. M. Maurice n'en a pas le loisir, toujours absorbé par le travail de son étude.
--Ceci est sensé, docteur; mais ceci ne détruit rien, absolument rien. L'homme de l'inventaire peut être l'homme du contrat.
--Ah! vous compromettriez un saint avec vos insinuations perfides. Ne me faites plus parler, tenez!
--Si, si, docteur, s'écrièrent les demoiselles. Nous vous aimerons bien; parlez! Là, tout bas, à chacune un mot. Quel est celui qui épousera mademoiselle de Meilhan?
--Je le proclamerai tout haut, puisque vous m'y forcez. Le mari destiné à mademoiselle Caroline de Meilhan.--Apprenez-le, mesdemoiselles,--c'est...
Le docteur aspira une prise de tabac.
--C'est--qui?
--C'est moi!
--Oh! le méchant! C'est mal, docteur, de vous amuser ainsi à nos dépens!
--Nous nous vengerons sur vos ordonnances.
--Eh! que ne vous adressez-vous plutôt à M. Victor lui-même qui sort,--tenez, regardez,--de la porte du jardin de mademoiselle de Meilhan?
--C'est lui, en effet, se dirent les dames et les demoiselles en se levant à demi pour vérifier l'indication du docteur.
Victor fut bientôt l'objet de tous les regards. On remarqua,--car pas un de ses mouvements n'était perdu,--qu'il avait remis dans sa poche la clef dont il s'était servi pour ouvrir et refermer la porte du jardin.
L'interprétation de cette familiarité fut si générale et si spontanée, qu'on ne prit pas la peine de se la communiquer.
S'étant aperçu de l'impression que la sortie un peu libre de Victor produisait sur les groupes, le docteur se jeta au-devant des inductions et déclara qu'il trouvait fort naturel que M. Victor eût à sa disposition une des clefs de la maison de mademoiselle de Meilhan, afin de pouvoir, à toute heure du jour, et sans déranger personne, y entrer pour dresser l'inventaire du mobilier, travail minutieux, traînant, et tout de confiance.
Il ne convainquit personne, et il n'arrêta pas l'attention inquisitoriale de ces dames sur Victor; elles remarquèrent qu'il était sans chapeau, et qu'il hésitait à prendre une résolution, au milieu d'un trouble et d'une anxiété dont la distance n'empêchait pas de distinguer les signes.
Les personnes occupées à lire ou à converser indifféremment auprès du bassin mêlèrent leur surprise à celle des autres, et toutes furent témoins de la bizarre manoeuvre de Victor.
Après avoir balancé s'il irait vers le grand chemin ou s'il se porterait du côté du château, il se dirigea, en courant comme un fou, vers la pièce d'eau où il arriva effaré, hagard, n'ayant pas l'air de voir ceux au milieu desquels il tomba.
--Docteur, s'écria-t-il en prenant sous le bras monsieur Durand, docteur, mademoiselle de Meilhan est dans des convulsions affreuses; elle se tord dans des vomissements qui ne l'ont pas quittée depuis deux heures; son estomac se soulève; je n'ai jamais rien vu qui ressemblât à l'état où elle est; on dirait un accouchement.
--Un accouchement! murmurèrent les mamans en levant les yeux sur le docteur, et les jeunes demoiselles en se regardant entre elles, les unes et les autres acceptant comme un fait ce qui n'était peut-être qu'une perfide comparaison.
--Mesdames, s'écria le docteur en lançant un regard d'imperceptible dédain à Victor et prêt à le suivre, mesdames, mon devoir est de vous le déclarer, au mépris de l'effroi que je vais répandre au milieu de vous: le choléra est à Chantilly!
C'était le 6 juin 1832.
XXVI
La France roula au bord de l'abîme.
Depuis longtemps organisée, l'insurrection républicaine rallia, à l'occasion du convoi du général Lamarque, ses forces disséminées: se parqua en silence, dans la soirée du 5 juin, dans les rues ténébreuses du cloître Saint-Merry, et là, malgré une effrayante inégalité de forces, elle offrit le combat à la royauté, qui l'accepta. Paris fut en feu. Plus meurtrier qu'en juillet 1830, le canon tonna dans la longueur des rues; frappées à leur base, des maisons chancelèrent sous les boulets; les ruisseaux portèrent du sang à la Seine.
Laborieuse journée pour tous les partis, qui tous y laissèrent quelque gage de défaite! Les républicains émoussèrent une énergie qu'ils ne montrèrent plus depuis, soit que l'occasion d'en déployer une aussi désespérée ne s'offrît plus, soit qu'on ne profite pas deux fois de l'occasion; le pouvoir compromit dans cette fatale journée la pureté primitive d'une révolution qui n'avait pas encore été souillée; et les partisans de la royauté déchue y perdirent la plus précieuse de leurs espérances; il ne leur était plus permis d'attendre, d'une victoire républicaine sur la royauté de juillet, le retour au trône de la branche aînée.
Prenons à cette histoire de nos troubles civils la part dont ne peut se passer notre récit.
Dès que le tocsin, lancé par volées des tours Notre-Dame, eut trouvé des échos dans les clochers des environs, l'alarme sauta de distance en distance pour se propager dans tous les sens; la campagne s'arma. Par toutes les barrières la population des banlieues regorgea dans la capitale.--Pareille énergie eût en 1814 sauvé Paris.--Les chemins étaient couverts de paysans armés; la garde nationale recueillait le fruit précoce de son institution. En quelques heures, plusieurs départements furent sur pied et attendirent pour savoir à qui la France appartiendrait.
La catastrophe qui mit ainsi face à face dans la rue deux principes qui n'en formaient qu'un, deux ans auparavant, avait consterné les campagnes aussitôt qu'elle y avait été connue.
Loin de Paris, au moins autant que dans ses murs, on craignait,--la menace en avait été si souvent prononcée,--le retour d'un autre bouleversement social semblable à celui de 1793, et qui de nouveau remettrait en question les principes de la propriété. Vraies ou fausses, ces opinions avaient inspiré d'inexprimables craintes à ceux qui possédaient ainsi qu'à ceux qui, avec raison, n'admettent pas de cobénéficiaires au gain d'une fortune acquise sans le concours d'autrui. Cependant l'effroi qui régnait n'était pas celui de 93. Comme on ne croyait pas à la barbarie des républicains, mais beaucoup à l'ambition assez mal dissimulée de quelques-uns, on avait moins peur au fond d'être pendu que d'être pillé. Démentant à peine ces préventions répandues partout, les journaux extrêmes annonçaient,--on ne sait dans quel but étrange de séduction politique,--une révolution sociale complète à la première crise dont leurs doctrines sortiraient triomphantes. Les fortes têtes du parti avaient même déjà dressé la Genèse sociale d'après laquelle les plus riches de la nation régénérée ne posséderaient pas plus de cinquante arpents.
Hors Paris, les fonds publics ne baissent pas à la nouvelle d'une guerre ou à la menace d'une insurrection civile; mais, à la moindre oscillation de l'État, on cloue la porte du grenier; on creuse un trou dans les champs, et l'argent disparaît de la circulation.
Aux hurlements du tocsin, les villageois coururent, les uns,--nous l'avons dit,--au secours de la capitale soulevée, les autres, au dépôt de leurs économies pour le mieux cacher.
Effet ordinaire des calamités politiques: en un instant l'ami n'eut plus de foi en l'ami dont l'opinion lui sembla suspecte; on ferma les portes; l'égoïsme se consulta en famille. On rassembla les écus et les enfants; les hommes prirent les premiers sous leur protection, les mères se réservèrent la défense des autres. Puis, la fourche de fer à la main, on attendit derrière la haie l'arrivée des brigands. Les brigands! menace vague qui reparaît à chaque révolution; terrible parce qu'elle est vague.
On apporta d'autant plus de précipitation à suspendre sur-le-champ, tant à Paris qu'ailleurs, toutes relations d'affaires, à retirer ses fonds, à s'isoler, que jamais insurrection n'avait débuté avec des chances de réussite égales à celles sur lesquelles comptait la révolte de Saint-Merry, formidable en nombre, en moyens d'attaque, en affiliations, en position, et redoutable surtout par son enthousiasme. Issu en droite ligne de celui de juillet, cet enthousiasme s'était ravivé et retrempé dans des serments d'union prononcés sur les restes du général Lamarque.
Maurice arrivait à Paris, où il avait assisté aux premiers engagements entre les républicains et la ligne; il avait vu les soldats râlant dans les ruisseaux, d'autres égorgés sur le dos des bornes; il avait franchi des barricades formées d'un rang de républicains morts et de pavés.
Ses oreilles sifflaient encore du bruit des boulets; les balles avaient percé son chapeau, jeté en ce moment à ses pieds, déformé par la sueur. Le drapeau blanc, le drapeau noir, le drapeau tricolore avaient tour à tour flotté à ses yeux au sommet des maisons de la rue Saint-Martin, le long desquelles il avait plu du sang sur ses joues.
Associé aux pensées de mécontentement dont les actes dynastiques de la révolution de juillet avaient été le point de départ, Maurice approuvait l'esprit d'une insurrection qui allait peut-être assurer la dernière conquête de cette révolution.
Sur le champ de meurtre qu'il avait traversé, il avait été témoin,--sa figure l'attestait suffisamment,--de la mort de ses meilleurs amis, de ses frères en opinion; il avait dû se mêler à leurs rangs crevassés par la mitraille, et verser l'obole de plomb à son parti; il s'était ensuite retiré, se disant que sa vie était à d'autres dans la condition où le sort l'avait placé. Après s'être montré brave, il s'était montré honnête.
Si ses amis se relèvent vainqueurs, ce qu'il est aussi difficile de nier que d'affirmer, dans la matinée du 6 juin qui s'écoule, eh bien, il n'aura pas déserté sa cause; si la royauté, au contraire, se rajeunit dans ce bain de sang, elle n'aura pas à traîner Maurice dans un cachot: il n'aura pas abandonné son poste au milieu de la société.
Depuis son retour à Chantilly, Maurice est enfoncé dans un coin sombre de son cabinet, fuyant le jour, le bruit, se fuyant lui-même; il étend ses doigts crispés sur son front en sueur; il écoute; il parle vite, seul, tout bas; il va à la porte, à son secrétaire, à la croisée; il court ensuite se blottir, s'affaisser, se faire petit dans son coin, les cheveux hérissés, le front jaune, l'oeil ouvert.
--Plus d'entrepôt! fut le cri déchirant qui sortit de sa poitrine pour la soulager.
--Plus d'entrepôt à Saint-Denis! Comme on nous a joués! L'entrepôt sera construit à trois lieues de là; il sera construit de l'autre côté de Paris, de l'autre côté de la Seine, de l'autre côté de l'enfer! plus d'entrepôt à Saint-Denis! Et Victor qui me répondait de la promesse de l'employé au ministère, voleur en sous-ordre d'un voleur, qui aura traité des deux mains! mon concurrent lui aura jeté dix mille francs de plus, mille francs, peut-être: le plateau l'aura emporté de son côté. Six cent mille francs engloutis dans cette mare de corruption!
L'entrepôt sera à Grenelle! ignoble dérision! moi qui me ruine en achat de maisons à La Chapelle! Que vais-je faire de ces maisons, nids à rats, de ces masures infectes, payées dix fois leur prix?
Et aux échéances du 15, comment faire honneur aux valeurs contractées pour payer ces maisons?
A chaque bout de mes pensées, l'abîme de la banqueroute; et banqueroute frauduleuse, avec jugement, affiches, exposition; banqueroute avec la marque. On ne marque plus: c'est vrai! Je ne serai pas marqué!
L'entrepôt ne sera pas à Saint-Denis! l'entrepôt sera à Grenelle!
Et si Maurice détourne les yeux du plafond pour les porter autour de lui, son désespoir revêt alors un caractère d'égarement taciturne à inspirer des craintes pour sa raison. Il sourit et pleure à la fois en regardant ces cartons qui ne sont plus placés avec la symétrie des premiers temps. Reflet de son âme, les reliques saintes des familles n'étaient pas autrefois salies de poussière et poussées au hasard sur les étagères.
Le front pétri par ses mains tremblantes, tandis que Maurice cherche dans sa tête, illuminée des sinistres clartés d'une révolution, et traversée des pressentiments d'une imminente banqueroute, une planche de salut, un angle de rocher où s'accrocher dans le naufrage, dût-il s'y suspendre par sa poitrine en lambeaux, Victor entre et lui serre expressivement la main.
--Ta cause est gagnée, Maurice!
--Quelle cause? répond Maurice avec un regard privé d'intelligence, et tel qu'un fou sur qui l'eau glacée d'une douche vient d'être versée.
--Tes amis sont des géants; ils résistent aux baïonnettes, à la mitraille, au canon qui les broie dans les maisons où ils se sont fait jour avec leurs ongles. La rue Saint-Martin, la rue Maubuée, la rue de la Verrerie, toutes les rues environnantes, s'en vont au choc des boulets. Quand les étages s'écroulent, de braves jeunes gens paraissent sur le bord des croisées, saluant la foule qui les maudit; ils sourient et meurent en criant: _Vive la république!_ S'ils tiennent encore jusqu'à demain matin, la royauté ne couchera pas demain soir aux Tuileries.
En échange de ces nouvelles qu'il apportait de Paris, non avec le ton d'un triomphateur, mais avec le parti pris d'un homme prêt à s'accommoder de la république si elle est proclamée, Victor attendait de Maurice quelque explosion patriotique qui fît diversion au chagrin dont il le voyait accablé.
--Plût au ciel, s'écria Maurice, que la révolte ne cessât pas, que l'émeute pulvérisât Paris jusqu'à la dernière maison des faubourgs! Royauté ou république, je péris si les affaires reprennent tranquillement leur cours accoutumé. République ou royauté, il me faudra rembourser plus de quatre cent mille francs le 15 de ce mois; et nous sommes au 6, et nos maisons, depuis la translation de l'entrepôt ne valent pas cinquante mille francs. République ou royauté, mes billets seront protestés; on me poursuivra, on me jugera, on me condamnera, on m'emprisonnera. Il n'y a pas de gouvernement qui remette aux débiteurs leurs dettes: les révolutions ne déplacent pas les principes de l'honneur.
Oh! que j'étais heureux, Victor, quand j'ai vu dépaver Paris, briser ses carreaux, incendier une mairie! quand j'ai ouï, avec une joie qui m'a élargi l'âme, le canon, l'affreux canon tuant Paris! Ce désordre entraînera le mien. C'est bien le moins que la dette d'un homme disparaisse, quand une capitale s'engloutit; mais il faut qu'elle s'engloutisse!
Es-tu bien sûr, Victor, qu'on se battait encore quand tu es parti? Es-tu bien sûr que les maisons ouvertes, ivres, béantes comme des cavernes, buvaient encore des soldats par leurs portes et vomissaient des morts par les fenêtres? Ainsi je les ai vues.
Tiens, je n'ai pas pu mourir. Une balle m'a frappé ici, une autre là, une autre là, près du front. Point d'hypocrisie: mon dévouement, ce n'était pas du patriotisme, c'était du suicide. Je n'en voulais à personne! Je n'en voulais qu'à moi! Feu sur le banqueroutier!
--Oui, le coup est grave, Maurice, mais...
--Grave! il est mortel.
--Les affaires sont une bataille; personne n'est sûr du triomphe.