Le notaire de Chantilly

Part 23

Chapter 233,743 wordsPublic domain

Oui, c'est elle! elle seule qui a outragé Hortense! Lumière infernale! Édouard l'accompagnait! Et je n'assassinerai pas cet homme, moi? misérable destinée! je tenais là, j'avais, j'avais là l'arme sûre, infaillible pour le tuer, lui, sa race, son parti; et cette arme m'est volée, brisée. Léonide lui a livré les papiers de Debray. Je comprends à merveille et j'excuse et je bénis maintenant ceux qui tuent, ceux qui empoisonnent, ceux qui jettent leurs femmes dans les rivières et leur mettent ensuite une pierre sur le ventre: ceux-là sont des hommes! Ce que je ne comprends pas c'est que l'État n'accorde pas une récompense à ceux-là.

«Un réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly,» relut Maurice en reprenant la lettre et tremblant jusqu'à la pointe des cheveux.

«..... Le procureur du roi est aux enquêtes dans ton arrondissement.

»Sois assez dévoué à ton ancien ami, perdu d'honneur si un rayon pur de justice ne touche pas sur cette affaire, pour l'aider à traîner l'insulteur, à défaut de sa compagne, aux pieds des tribunaux. Ce n'est que là que je dévoilerai la cause si simple, si facile et si naturelle de ma conduite; déclaration que je ne puis livrer à la publicité des journaux, ni porter au domicile de chacun. Aide-moi: voilà tout ce que j'ai à te dire, à toi qui peux deviner combien une pareille lettre me coûte à écrire, mais qui ne sais pas ce qu'elle coûte à terminer; son dernier mot est accablant. Hortense est devenue folle; sa raison n'a pas été assez forte pour écraser la calomnie comme j'ai écrasé la calomniatrice. Il y a plus; sa folie est de croire que sa fille est une véritable bâtarde, éternelle honte qu'elle aurait glissée à mon insu dans notre ménage. Je pleure, Maurice, à tout ce que j'écris; j'ignore même si ce que je t'écris a quelque suite, et la clarté nécessaire pour te faire sentir la nature du service que j'attends de toi. Ma femme folle, mon commerce suspendu, ma famille l'objet de la pitié ou de la raillerie publique, mon nom courant les tribunaux, tout cela sur la révélation d'un mensonge, sur un mot sorti d'une seule bouche! Sur quoi repose le bonheur, Maurice. Veille au tien, retiens-le comme un souffle près de s'échapper; lie-toi à ta femme, lie-la à son ménage; n'aie aucun secret dans ta vie, on le révélerait. Le secret le plus innocent qu'on cache, vois-tu, est plus dangereux en résultats, souvent, que la faute la plus grave ostensiblement commise. Réponds-moi. Si tu étais seul, libre, je te dirais: Viens! tu viendrais; mais tu ne l'es pas. Sers-moi, venge-moi--je serai vengé!

»JULES LEFORT.»

Maurice prit du papier et écrivit:

«Mon cher Jules,

»La femme qui a insulté la tienne, c'est la mienne, Léonide; l'homme qui était avec elle au bal, c'est M. de Calvaincourt, amant de ma femme. Envoie cette note au procureur du roi.

»Tu es vengé.

»MAURICE.»

La porte du cabinet fut poussée avec un grand éclat de rire: c'était Victor.

Il s'assit, se serrant les côtes pour ne pas étouffer de l'explosion du rire; il penchait la tête, éternuait, laissait tomber son chapeau qu'il ne ramassait pas; il était ivre de gaieté.

Maurice le regardait d'un air hébété, roulant entre les doigts sa réponse à Jules Lefort; attendant la fin de cet orage de bouffonnerie qui arrivait si mal à propos.

--Tu ne m'interroges pas, Maurice?

--Non!

--Diable! comme tu es sérieux! Quel non! Alors laisse-moi rire pour toi, pour moi, pour tout l'univers.

--Ris tout ton soûl.

--Puisque tu me le permets.--Et de nouveau Victor rit, se gaudit, éternua et si fort, qu'il faillit briser un dos de fauteuil en se renversant pour mieux rire.

Pour la première fois, Maurice éprouva du dégoût à être dans la société de Victor. En présence du frère, il froissait le nom de la soeur avant de l'envoyer aux assises. Il eut une espèce de répugnance à subir cette familiarité que, certes, il n'encourageait pas en ce moment.

Il était toujours debout devant Victor.

--Sais-tu de quoi je ris? de notre affaire, Maurice.

--Je la croyais plus sérieuse.

--Qui dit le contraire? écoute, et tu riras comme moi.

--Arrivé à Paris,--écoute-moi donc,--je suis allé au ministère, où notre protecteur m'a reçu dans son cabinet avec beaucoup de précaution. Là, il m'a dit:--L'affaire n'est plus en bon chemin. Dans dix jours, les travaux pourraient commencer, sans doute; mais je dois vous avertir qu'un concurrent se présente, un concurrent puissant, riche, appuyé du ministre, favorisé de la cour même.

--Que pourrait-il contre nous, ai-je répliqué aussitôt, toutes les maisons qui sont sur la ligne par où le chemin de fer passera nous appartiennent?

--Il pourrait, m'a répondu notre protecteur, obtenir l'exploitation du chemin de fer malgré vos maisons, qu'il achèterait.

--Mais nous en exigerions des prix fous.

--Pour cause d'utilité publique, on n'aurait aucun égard à vos prétentions outrées; on estimerait les immeubles, on vous les payerait, et l'on vous laisserait crier.

--Mais ne nous avez-vous pas promis, assuré, garanti que nous serions les seuls adjudicataires?--J'étais un peu en colère.

--Oui, tout autant que la cour ne s'en mêlerait pas. Luttez avec elle.--J'étais mort. Et, en vérité, je ne riais pas alors comme tout à l'heure.

--Rien n'est perdu, a repris l'impassible protecteur.

Juge si j'écoutais.

--Centuplez, m'a-t-il dit, la valeur de vos maisons, afin de décourager celui qui serait tenté de vous souffler l'exploitation; qu'il soit épouvanté de l'argent qu'il aurait à verser pour devenir en sous-oeuvre l'adjudicataire préféré.

--Comment centupler la valeur des maisons?

--Les deux tiers des loyers sont vacants, n'est-ce pas? Vous avez congédié beaucoup de locataires; eh bien, sans perdre de temps, en sortant d'ici, établissez toutes sortes d'industries dans ces appartements vides. Si votre concurrent veut déplacer ces industries, il faudra qu'il les indemnise; ayez des baux supposés pour dix ans. Quelle fortune ne reculerait devant de pareils sacrifices d'indemnité? Votre concurrent reculera; et l'affaire vous reste. Mais de l'esprit, de la ruse, de la vitesse! courez!

J'ai couru.

Le lendemain, tous les appartements vides de nos maisons de La Chapelle s'étaient remplis de fabricants; et, sur les portes, aux croisées, à toutes les lucarnes, pendaient des enseignes, grandes, petites, noires, blanches, dorées. Ici: _Fabrique de noir animal_; ici: _Atelier de fonderie_; là: _Manufacture de papiers peints_; _Manufacture de tapis_; _Dépôt de porcelaine_; _Raffinerie de sucre_; _Raffinerie de soufre_; _Ateliers d'ébénisterie, de bijouterie, de serrurerie_.

L'arrondissement croyait voir un prodige. Dieu sait les fabricants que j'ai logés là! malheur à qui emploiera jamais leur industrie!

Trois jours après j'ai revu notre protecteur.--Venez, m'a-t-il dit, venez! la ruse est divine. Voyez, lisez! C'était le désistement de notre concurrent tracé tout au long; il avouait avec naïveté que, dans ses calculs d'acquisition, il n'avait pas prévu qu'une mauvaise rue de faubourg contînt tant de manufacturiers, de fabricants, de riches industriels; il se retirait devant les énormes débours qu'il lui faudrait faire pour les désintéresser.

J'ai sauté au cou de notre protecteur, le meilleur homme du monde; un homme de génie, Maurice!

Dans dix jours, je rendrai mes fabricants et mes manufacturiers à la société; ils sont nés pour en être l'ornement. Je souhaite de ne jamais les rencontrer au fond d'un bois.

Maurice ne trouva pas le moindre mot pour rire à l'histoire de son beau-frère; il s'en voulut au fond du coeur de s'être livré à l'étourderie de plus en plus flagrante d'un homme qui ne considérait que comme une émotion à traverser les plus saisissantes crises de la vie; espèce de héros en affaires, faisant jouer à l'imagination le rôle de la probité. Aussi eut-il besoin de tout son sang-froid pour se montrer reconnaissant de l'expédient de Victor, qui avait réellement sauvé l'opération du chemin de fer. Mais qu'est-ce qu'une vie, pensait Maurice, qui a besoin chaque jour, chaque instant, d'être sauvée? Est-ce exister que de flotter sans cesse entre le naufrage et le salut? N'existerait-on pas tout aussi content sans l'être au prix de la conquête? Oui! mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de profiter de cette expérience de la vie. Je l'ai vendue, ma vie, à cet homme qu'il ne m'est plus permis de quitter, sous peine de rompre les fils embrouillés de ma fortune, roulés autour de son poing. Il me mène et je le suis. Et moi qui n'ai pas compris, en l'associant à mon sort, qu'il n'avait rien à perdre; qu'il n'avait ni famille dont la réputation lui fût chère, ni établissement, ni avenir! moi qui vois maintenant que je n'ai épousé la soeur qu'à la condition de vivre sous le régime d'une communauté fatale avec le frère! Je me suis engagé hautement à être le protecteur de celle-là, et tacitement à être l'esclave de celui-ci.

Ceci sonnait comme le tocsin à coups aigus et précipités dans sa tête, tandis qu'il cachetait sa réponse à Jules Lefort. Parfois il s'arrêtait pour serrer sous la table son poing jusqu'au sang, tout en ayant l'air d'écouter les paroles de son beau-frère avec beaucoup d'attention; parfois il fixait sa vue sur le visage de Victor, se plaisant à remarquer combien ce visage avait de ressemblance avec celui de sa femme: même ardeur de teint, même finesse de traits, même regard noir et assuré. Il était étonné que cette similitude s'étendît à deux âmes aussi ténébreuses l'une que l'autre.

Fatigué de l'inspection par trop énigmatique de Maurice, et étant d'ailleurs de ceux qui n'aiment pas les observations prolongées quand ils en fournissent le sujet, Victor se leva, se promena dans le cabinet, toujours dans l'attente que son beau-frère daignerait le remercier enfin de ce qu'il avait fait pour lui.

Maurice sonna.

--Affranchissez sur-le-champ cette lettre pour Compiègne, commanda-t-il à un clerc. Que tenez-vous là?

--C'est une lettre dont on attend la réponse.

Le clerc sortit.

--Je connais cette écriture.

Victor Reynier s'approcha.

Maurice retourna aussitôt la lettre pour que son beau-frère n'en vît pas la suscription.

Celui-ci s'éloigna.

--De la défiance! murmura-t-il.

--Quelle curiosité! pensa Maurice.

D'Édouard! une lettre d'Édouard! Maurice se mit dans un coin pour que Victor ne fût pas témoin de son trouble.

Livide, les traits bouleversés, Maurice, après avoir lu la lettre d'Édouard, courut vers son beau-frère, auquel il demanda d'un ton effrayant s'il espérait véritablement que dans dix jours la concession du chemin de fer leur serait acquise. Son attitude semblait ajouter: Sinon, c'en est fait de ma vie.

--Je n'en doute pas, Maurice.

--Oh! ne joue pas, je t'en supplie, avec ma confiance que je t'ai livrée tout entière. Plus de mensonges, plus d'illusions! plus rien! la vérité! J'en suis arrivé à ce point, Victor, songes-y, de n'avoir plus d'espérance qu'en cette affaire, où j'ai jeté mon bien et celui de tant d'autres que j'entraîne avec moi dans l'abîme si nous ne réussissons pas. Réussirons-nous, oui ou non?

--Oui! mille fois oui!

Maurice faisait pitié.

--Excellent Victor, je ne te blâme point de m'avoir inspiré l'orgueil des richesses, tu as cru que j'étais comme tout le monde, et ma faute est de ne t'avoir pas détrompé à propos; mais à l'avenir, et si nous sortons vivants de ce gouffre, ne m'associe plus à des entreprises où tu règnes, toi, parce que tu es né pour elles, mais étouffantes, mais mortelles pour moi.

--Calme toi, Maurice; cette lettre t'a exaspéré; si je savais ce qu'elle contient, j'aurais peut-être quelque sage avis à te donner et que l'emportement ne t'inspire pas dans ce moment; si...

Se frappant le front, Maurice s'écrie:

--Si j'étais encore à temps de retirer ma lettre pour Compiègne!

Il court à la poste.

Le paquet des lettres de Chantilly pour Compiègne était déjà parti.

Il rentre chez lui, mort.

Victor était descendu au jardin.

--Que répondre à Édouard? ai-je bien lu? Oui, j'ai bien lu.

«Je suis caché dans la forêt; pour sortir de la France, gagner la frontière, vivre à l'étranger pendant quelques années, j'ai besoin de cinquante mille francs. Prélève cette somme sur le dépôt de cent mille écus qui est chez toi, et remets-la au porteur chargé de t'attendre au carrefour des _Lions_. C'est un homme sûr; tu le menacerais de la mort qu'il ne révélerait pas à toi-même l'endroit de la forêt où je suis.»

Voilà donc la vie!

Je viens de dénoncer un homme à l'échafaud, cet homme était mon ami. Cet ami m'a volé mon honneur, et moi, je lui vole son argent.

Quel est donc le coupable?

Que Dieu le dise!

Dieu!

Maurice regarda le ciel avec ironie.

En retombant, ses yeux aperçurent, à travers les arbres, un homme, l'envoyé d'Édouard, qui se promenait lentement, les bras en croix, au carrefour des _Lions_.

Une poignée de cheveux dut blanchir sur la tête de Maurice.

--Cet homme est le remords, s'écria-t-il. Il y a un Dieu!

Cet homme se promena ainsi jusqu'au coucher du soleil, puis il disparut.

XXV

Sur l'un des côtés de la pelouse de Chantilly s'encadre dans le gazon, au sommet d'une butte, une pièce d'eau d'assez belle étendue, au bord de laquelle, quand la chaleur du jour est tombée, les habitants se rendent par petits groupes, pour respirer paresseusement, assis sur des bancs de pierre, la fraîcheur et le calme. On réserve la lecture du journal pour cette heure de délicieuse distraction, la principale à la vérité, dans un bourg qui n'a, l'été,--ce qu'il considère comme un malheur, et nous comme un avantage,--aucune salle de spectacle ouverte à ses loisirs. La _pièce d'eau_,--c'est le nom du rendez-vous habituel,--se garnit de quart d'heure en quart d'heure de la population bourgeoise et rentière de l'endroit; c'est presque toute la population. On la voit poindre par bouquets de familles sur le lac de verdure de la pelouse. Comme ce rendez-vous patriarcal a lieu à l'heure de la journée où les affaires sont terminées,--si toutefois il y a des affaires à Chantilly,--et comme, en outre, la pièce d'eau est le seul endroit où l'on se rencontre durant la belle saison, les habitants y apportent le luxe de leurs toilettes, qui n'auraient sans cela aucune occasion de se produire. La _pièce d'eau_, toutes proportions gardées, représente les Tuileries pour Chantilly. Nous préférons même, au bassin classique de Le Nôtre, la pièce d'eau de Chantilly, quand de beaux enfants nourris de bon lait, de jolies petites filles vêtues à la manière anglaise, d'élégants chiens de chasse, tachetés sur le dos, qui n'ont jamais chassé, mais qui sont un prétexte pour que leurs maîtres aient un sifflet d'argent à la boutonnière, un fouet, des guêtres de cuir et un chapeau de jonc, viennent, chiens tachetés, enfants joufflus, petites filles, se rouler sur le gazon, au pied des grands parents, plongés dans la lecture du _Constitutionnel_. Une rosée odorante de fleurs, d'acacias ou de tilleuls, pour être plus exact, tournoie et saupoudre la feuille des intérêts politiques et littéraires. Ceux qui ne lisent pas se dilatent en conversations dont la localité n'est pas le moindre thème; ce ne sont pas,--l'usage le veut,--les présents qui sont sacrifiés à ce besoin mutuel de se communiquer ce qu'on a recueilli dans les vingt-quatre heures, ou, à défaut, ce que l'on a imaginé quand la révolution du soleil autour de Chantilly n'a rien amené de nouveau. Là où le journalisme n'éponge pas les petits faits, les grands mensonges, les événements de la rue, la chronique de la maison, les indiscrétions de l'alcôve, chacun est une ligne vivante du journal que l'arrondissement n'a pas encore. A ce journal il ne manque ni la politique ni la littérature, quoique celle-ci y soit un peu faiblement représentée; il n'y manque que le timbre, le gouvernement n'ayant pas encore imaginé d'en imprimer un en noir sur la langue des femmes de province.

Ainsi, exacts au rendez-vous de la _pièce d'eau_, à chaque retour du printemps, les habitants de Chantilly ne peuvent se permettre une absence sans qu'elle soit aussitôt remarquée. A la vérité, les absences ne sont pas communes autour du bassin; la maladie ou la mort sont à peu près les seules causes des vides qui se font dans les rangs de ces familles, heureuses de se grouper autour d'une coutume qui les fait presque du même sang.

Un des derniers jours du mois de mai, qui fut en 1832 d'une température ravissante, la bordure de la pièce d'eau était semée d'indolents oisifs, enivrés de sentir renaître la belle saison.

Là on disait que les arbres étaient en pleine floraison, que nous aurions, si la douceur de l'atmosphère se maintenait, des raisins mûrs au mois de juin; ce qu'on prophétise toutes les années au mois de mars, et ce qui ne se vérifie jamais qu'au mois de septembre.

Sur les glacis, on pesait les résistances que rencontrerait l'occupation d'Ancône de la part de l'Autriche et du gouvernement papal.

Debout, au pied d'un des arbres qui forment la garniture de la pièce d'eau, trois profonds politiques se creusaient l'esprit pour deviner où était passée la duchesse de Berri depuis la capture du _Charles-Albert_ et l'échauffourée de Marseille.

Ceux qui ne se permettent jamais de risquer une opinion avant le mot d'ordre de leur journal avaient l'avantage, ce jour-là, sur les autres, d'apprendre, par la feuille qu'ils parcouraient, que la duchesse de Berri avait paru en Vendée, munie du titre de régente, arraché à l'apathie d'Holy-Rood, et que sa présence et celle du maréchal Bourmont avaient fortifié le coeur de la chouannerie.

De moins lancés dans leurs propos blâmaient les tracasseries dont la police accablait les réfugiés polonais, très-aimés des habitants de Chantilly, où ils ont tenu garnison sous l'empire. Le csapski a laissé d'ineffaçables souvenirs; peut-être les demoiselles d'alors, dames aujourd'hui, ont des motifs plus réels de regrets que le csapski.

Quelques anciens militaires, qui ont eu les pieds gelés à la retraite de Moscou, et non pas la langue, s'applaudissaient de lire dans le _Courrier français_, qu'à la suite des troubles survenus au sujet du bill de réforme à Liverpool, à Manchester et à Birmingham, la statue de lord Wellington avait été couverte de boue dans Hyde-Park.

Les indifférents à la politique étrangère parlaient avec tristesse de la mort de Cuvier et de Casimir Périer, deux grandes victimes du choléra.

Une fois nommé, le terrible fléau avait la plus large part dans les conversations errantes. On se répétait qu'il mourait encore à Paris cinquante personnes par jour, bien que le bulletin des décès ne fît plus sourciller personne, depuis qu'il paraissait démontré que le bourg de Chantilly était inaccessible à la maladie asiatique répandue sur presque tous les points des alentours. A en croire les enthousiastes indigènes, Chantilly, selon les uns, était à l'abri du choléra parce qu'il est entouré d'eau; à en croire les autres, parce que son terrain est sablonneux. Le bienfait répulsif était également attribué à l'humidité et à la sécheresse.

Plus loin, on s'entretenait chaudement déjà, sur les instructions d'un journal bien informé, des luttes politiques des habitants de la Vendée avec les dernières troupes envoyées pour les soumettre et pour leur enlever leur chef, dont le nom, le rang, et le sexe n'étaient plus un mystère pour le château. L'État déployait maintenant, s'étant ravisé un peu tard, des forces militaires dont l'importance et l'exaspération compromettaient, dans l'intention de l'assurer mieux, le repos de la France qui s'effrayait de cette guerre sans victoire. Cependant aucun parti n'eût osé nier que les communications de ville à ville, dans la Vendée, ne fussent interrompues à cause des soulèvements de bourgs entiers; que par suite de ces interruptions, les campagnes et les villes ne souffrissent également dans leurs relations, et que la France entière ne fût attentive au résultat des moyens coercitifs employés enfin pour étouffer cette irritation, dont rien jusqu'ici n'avait radicalement éteint le brûlant principe, prêt à s'étendre, à mêler sa flamme à la première flamme d'autres insurrections cachées.

Mais, graves ou légères, domestiques ou sociales, ces causeries suspendent leur cours, dès qu'une belle carpe bondit à fleur d'eau et fait jaillir en arc-en-ciel son écume sur le gazon, diversion innocente et toujours nouvelle pour les habitués du bassin.

Jeunes et vieux s'entretenaient ensuite d'un air attristé de la mort de M. Clavier, que Maurice avait su rendre leur ami, en effaçant, par de fréquentes réunions, d'anciens préjugés contre le digne vieillard. On ne se souvenait plus maintenant que de la simplicité de ses habitudes austères, mais tempérées par des actions de générosité, répandues sans distinction d'opinion et surtout sans bruit. A son convoi, les pauvres des villages les plus éloignés étaient accourus en foule. Maurice s'était porté l'interprète de leurs regrets dans un discours où les larmes avaient tenu lieu d'éloquence. On avait peu de particularités à rattacher aux dernières heures de M. Clavier; on attribuait sa mort, plus prompte qu'on ne l'aurait cru, aux fatigues, aux déceptions de sa carrière politique. La réclusion à laquelle il s'était condamné quelque temps avant sa fin était mise, faute d'éclaircissement plus précis, sur le compte de sa misanthropie, dont les accès lui étaient revenus, prétendait-on, avec les premières atteintes de sa maladie. Ainsi s'expliquaient jusqu'ici sans scandale la désolation du jardin et la retraite impénétrable de mademoiselle de Meilhan, qu'on louait tout haut de son dévouement pour avoir vécu renfermée avec son protecteur.

Naturellement les propos passaient de ce dernier sujet à l'intérieur de Maurice qu'on ne voyait plus se promener avec sa femme dans les allées de la forêt, malgré le retour du printemps. On ne pardonnait pas à Léonide d'être allée à Paris au moment où on le quitte d'ordinaire pour jouir des matinées de la campagne. On acceptait de mauvaise grâce le prétexte de sa santé; elle qui n'était jamais plus fraîche que le lendemain d'un bal.

--Peut-être s'ennuie-t-elle ici, avançaient d'autres dames, car la conversation leur était échue depuis que les hommes avaient repris la lecture des journaux.

--C'est très-possible, répondait-on. Si son mari est aussi riche qu'on le suppose, elle fait bien de résider le moins possible à Chantilly. On n'y reste que pour économiser.

--Vous ne vous plairiez donc plus ici, une fois que vous seriez mariée? interrompit un jeune homme en s'adressant à la demoiselle qui avait émis cette opinion sur Léonide.

En rougissant, la jeune personne avoua que les goûts dépendaient des caractères. Elle eût mieux aimé n'avoir rien dit.

La conversation ne tomba pas dans le bassin.

--C'est que le caractère de madame Maurice, reprit la maman de la préopinante, diffère en effet de celui de beaucoup de femmes. Il est aisé de s'apercevoir qu'elle est passionnée, ardente de caractère. Après tout, si nous sommes fort aimables, mesdames, à Chantilly, nous n'avons ni Opéra, ni concerts, ni grandes réunions, ni plaisirs bien bruyants enfin. Nos cavaliers sont sans doute fort distingués, mais peu jouent un rôle dans le monde, dans le beau monde; ils ne sont pas toujours habillés au dernier goût, et leur esprit serait trouvé trop naturel dans les salons de Paris. Nous nous contentons ici de leur amabilité; à Paris, on leur demanderait de la fortune, des titres.

Toutes les demoiselles avaient déjà fait galerie autour de la maman qui relevait ainsi la maladresse de sa fille.