Part 22
Depuis deux mois je ne dors pas; et les nuits sont si longues! Si j'avais su par quel moyen effacer ma faute, je l'aurais employé; je suis cependant bien punie. Vous ne me parlez pas. Vous souffrez aussi et vous vous taisez.
Vous avez refusé mon bras pour vous promener, vous ne voulez plus que je lise vos journaux, que je soigne vos fleurs; tout ce que je touche vous déplaît. Je meurs dans ma tristesse. Je sais, mon Dieu, que vous ne me grondez pas, que vous ne me souhaitez aucun mal; mais le plus grand des maux, c'est votre silence, ce silence-là. Parlez-moi donc, monsieur! Voyez combien je suis souffrante, maigrie, malheureuse! combien...
Caroline n'arrachait aucune parole du vieillard dont l'insensibilité ressemblait à celle de la mort.
--Si j'étais une personne inconnue et que l'on vous racontât mes chagrins, vous y prendriez part; vous m'accorderiez, étrangère, ce que je ne puis obtenir, moi, votre compagne; vous diriez: Pauvre fille! Eh bien, dites-moi ce mot-là seulement: Pauvre fille! Si j'étais votre domestique, votre pitié de maître ne me pousserait pas rudement du pied dans la rue. Je vous sais généreux pour vos domestiques. Si j'étais enfin votre fille, votre sang, après s'être soulevé, avoir crié, s'être irrité contre mon crime, s'apaiserait, et vos bras, vos bras qui sont de fer en ce moment, se tendraient vers moi et ne me rejetteraient plus; mais vous êtes muet, sourd, aveugle, mort, impitoyable! monsieur!
Oui, monsieur, impitoyable, parce que je ne suis ni votre domestique, ni une inconnue, ni votre fille. Et pourquoi, si je ne vous suis rien, ne me laissez-vous pas? Pourquoi m'aimez-vous? Pourquoi ne me pardonnez-vous pas? Qu'est-ce que cela vous fait?
Quand vous allâtes chercher ma mère dans un château déjà couvert de flammes, c'était une enfant, et vous ne la tuâtes pas. J'ai aussi un enfant dans mon sein... et ma mère nous regarde tous deux, vous et moi, en ce moment, monsieur!
M. Clavier ne remuait pas plus qu'une vieille statue de bronze qu'on aurait couchée tout au long dans un lit; sa face verte et ridée semblait morte depuis dix-huit siècles.
--Je ne vous ai jamais vu prier, monsieur, jamais; j'ignore de quelle religion vous êtes. Sans cela je prierais votre dieu de vous inspirer la bonne pensée de m'entendre, de ne pas m'abandonner à cette heure où je sens mon enfant sous ma main. Cet enfant n'est d'aucun parti qui lui soit un crime reprochable. Je l'appellerai de votre nom; mais souriez à sa mère comme vous sourîtes à la mienne.
Rien! toujours rien! oh! n'avez-vous de la bonté, de la pitié, de l'humanité, monsieur, que pour ceux dont vous avez tué le père et la mère? N'en avez-vous pour une génération qu'à la condition de verser le sang de celle qui l'a précédée? Je dois être heureuse que vous ayez tranché en place publique la tête de mon aïeul, afin de vous être reconnaissante aujourd'hui du bien fait par vous à ma mère. Si vous me repoussez, moi, c'est donc parce que vous ne l'avez pas tuée, régicide que vous êtes! car je sais tout. Donc, monsieur, au nom de mes parents que vous avez assassinés, pardonnez-moi, ou je ne vous pardonne pas, moi! et nous sommes deux ici à vous maudire!
Le régicide resta toujours de pierre.
Après s'être précipitée sur M. Clavier, comme pour l'étouffer, Caroline s'arrêta de frayeur, et se traîna ensuite le long des murs jusqu'à la porte de la chambre; elle n'alla pas plus loin. Un évanouissement la saisit: elle tomba.
Quand elle reprit ses sens, il s'était écoulé plusieurs heures, et la nuit était venue.
Se souvenant à peine de l'anathème que, dans le délire, elle avait imprimé sur le front de M. Clavier, balbutiant des paroles dont sa volonté n'avait pas arrangé le sens, elle alla machinalement, ainsi qu'une somnambule, rêvant, tremblant, s'arrêtant à chaque marche, jusqu'à la serre-chaude, dont la clef lui avait été rendue par M. Clavier.
Ses pensées furent plus paisibles à mesure que l'odeur exhalée par les arbustes de la serre l'enveloppa, et qu'elle renoua ses organes à des émanations dont chacune, comme une date fidèle, la mettait sur la voie d'un souvenir. Ces larges feuilles assez évasées pour garantir de tout un orage; ces fleurs nacrées, et voûtées en ombrelles pour repousser les ardeurs du soleil dont leurs corolles sont l'image; ces bouquets aromatisés et qui conservent quelque chose des passions qu'ils provoquent dans les climats d'où ils viennent, étaient autant de monuments élevés par Caroline à la mémoire de son affection si tendre pour Édouard. Là, elle avait lu sa première lettre; sous ce palmier, portique vert arrondi sur son front, elle avait tracé au crayon une réponse; elle avait failli mourir asphyxiée sous ces vanilliers en fleurs, la nuit où elle écrivit, bien triste, pleine d'angoisse, pâle de remords, la lettre qui ne laissait plus ignorer à Édouard qu'il serait père.
Ce retour vers un passé si doux et si funeste, dans un lieu qui le rappelait si énergiquement à l'imagination, fatigua Caroline en pesant trop sur sa faiblesse. Elle alla au jardin dont le désordre l'affligea. Ses pieds s'embarrassaient dans les plantes parasites qu'elle n'avait plus été là pour faire arracher. Par un sentiment facile à pardonner, la pauvre enfant, depuis si longtemps privée de ses belles promenades nocturnes sur la pelouse et dans la forêt de Chantilly, voulut faire usage de la clef du jardin que M. Clavier lui avait aussi remise. Elle ouvrit la porte, et tout à coup son âme s'envola comme un papillon en passant, ailes déployées, sur la tête de la vaste forêt. Caroline s'appuya comme une statue contre la porte du jardin pour entendre le rossignol, dont la voix sereine passait et repassait sur le bruit des eaux murmurantes du château.
Pendant qu'elle était ainsi distraite, une main s'appuya doucement sur la sienne.
--Édouard! vous! Édouard! vous vivez!
--Caroline!
Ils rentrèrent dans le jardin.
Un silence douloureux couvrit les premiers instants de leur entrevue. Caroline était penchée sur l'épaule d'Édouard.
--Depuis huit jours, Caroline, je rôde autour de votre maison, véritable tombeau, sans jamais avoir eu l'occasion d'y pouvoir pénétrer ou d'y introduire une lettre. Que s'est-il donc passé ici?
--Dans quel moment, Édouard, vous venez! Dieu vous envoie ici; sa main vous a conduit vers moi! que de fois j'ai pensé à vous pour me sauver, dans cette nuit fatale qui s'écoule! Cette maison est pleine de terreur. La désolation est écrite à chaque place. Là haut, il y a un homme qui veille depuis huit jours et qui depuis huit jours n'a parlé une fois cette nuit que pour attirer une malédiction sur son lit. Je ne suis donc pas aussi malheureuse que je le croyais, puisque je vous revois, puisque vous êtes là. Mais toi, mon ami, mon Dieu, mon Édouard, où as-tu été pendant ces deux mois que nous avons été séparés? Tu vas tout me dire, avec les dangers que tu as courus; car tu me dois maintenant la confidence de ta vie entière. Que je sache tout; parle, afin que je remercie dans mes prières ceux qui t'ont prêté un asile; tu viens de loin; tu es fatigué, mon Édouard, tu es souffrant!
--Je suis désespéré, Caroline. Je reviens de la Vendée.
--Où tu as vu ta mère?
--Où j'ai trouvé celle qui, plus délicate que toi, Caroline, dort dans la chaumière battue des vents; passe ses journées sans pain sous un arbre ou au bord d'un torrent, et traverse, à la tête des paysans, les bataillons ennemis qui lui barrent le passage de son trône.
--Tu m'as instruite à l'aimer, Édouard.
--Admire-la avec moi, Caroline; mais plains-la aussi. Nous lui avons vainement démontré,--il est vrai que c'est une affligeante vérité à dire,--que si l'enthousiasme doublait les hommes, il ne doublait pas la portée du fusil; vainement nous lui avons dit, moi et ceux qui, mieux que moi, ont compté les forces dont la sainte insurrection dispose, que l'heure n'était pas sonnée de marcher sur la capitale, enseigne blanche déployée, aux cris de _Vive le roi!_ Elle n'écoute que ses espérances, que les voeux de quelques dévouements surhumains où elle s'appuie comme sur des lions, et elle dédaigne la prudence, la suppliant à genoux de ne pas faire passer la France et Elle par les armes, dans quelque basse-cour de village.
--Mon Édouard, veux-tu me suivre? la voix monte, on pourrait entendre des étages supérieurs.
Se prenant sous le bras avec la grâce infinie de deux amants ou plutôt avec la familiarité divine de deux jeunes mariés, l'enthousiaste Édouard et la mélancolique Caroline entrèrent dans le salon contigu aux deux serres, espèce de vestibule pavé servant de passage de la maison au jardin.
--Parle maintenant, Édouard!
Assis l'un près de l'autre, éclairés par la lueur des deux lanternes suspendues au plafond, ils purent distinguer les changements survenus à leurs traits depuis leur séparation, marquée pour elle et pour lui par tant d'incidents graves. Une exaltation voilée de beaucoup de tristesse animait la figure d'Édouard; ses yeux étaient sombres sans avoir perdu leur douceur. Le dédain d'un âge avancé plissait le contour de sa bouche, dont l'expression n'était adoucie que par l'extrême blancheur de ses dents. Sous l'acide des chagrins s'était ternie la feuille d'or de la jeunesse.
Caroline n'osa lui dire combien il était changé.
De son côté, Caroline n'avait plus,--et ceci s'expliquait à beaucoup d'égards,--la même suavité d'ensemble. La vie était moins impatiente chez elle. L'indécision de sa voix, de son regard et de sa démarche, s'était perdue dans un délicat embonpoint.
--Continue, Édouard, je t'écoute.
--Je me suis rangé, Caroline, à l'opinion de ceux qui n'ont pas répudié toute précaution en se mettant en hostilité avec un gouvernement qui, s'il n'a pas la justice pour lui, a pour lui du moins l'auxiliaire aveugle de l'armée, et l'inertie de la population. Cette opinion a déplu à des conseillers plus téméraires. On a jugé notre concours suspect, du moment où il se montrait accompagné des restrictions de la prudence; nous avons été remerciés.
Une poignante amertume imprégnait les paroles d'Édouard, qui oubliait l'ingratitude dont on le payait, le repos de sa famille troublé, ses terres dévastées, son château détruit, sa vie proscrite, sa tête mise à prix, pour ne se plaindre que du refus qu'il éprouvait de ne pouvoir se sacrifier à sa cause d'une manière utile.
--Ainsi, Édouard, tu es repoussé de tous côtés; tu n'as plus aucune opinion qui t'abrite. Il y a donc un vent de malheur qui nous frappe également: car je ne sais pas non plus à quel titre je reste sous ce toit. Cette dernière nuit y a entendu de sinistres paroles. J'en suis encore glacée.
--Que dis-tu?
--Monsieur Clavier sait tout, Édouard: il m'a vue à genoux, suppliante, humiliée, en pleurs, et il n'est point sorti de son implacable silence.
Oui! alors j'ai bien fait de venir. Dieu m'a conduit. Portons mon malheur et le tien sous un autre ciel. Partons!--déshonorée si tu restes; tué si je suis surpris en France; fuyons vite! Un ami m'a confié un passeport qui pendant dix jours encore me permet de gagner l'Allemagne avec toi. Ma voiture est à l'entrée du bois; viens! nous sommes sur la route d'Allemagne dans trois heures, et dans quatre jours en Allemagne. M'écoutes-tu? tu ne m'écoutes pas! pourquoi cette indécision? Viens, Caroline! Voilà pourquoi je suis ici; voilà pourquoi depuis huit jours je marche dans l'obscurité autour des murs de ce jardin pour t'emmener, Caroline: et je t'emmène. Qui te retiendrait ici?
--Mais monsieur Clavier est malade.
--Écris à Maurice, au médecin de monsieur Clavier que tu es partie, qu'ils viennent. Dieu fera le reste.
--Mais celui qui m'a aimée comme son enfant...
--Et le nôtre? Caroline!
Par notre enfant, par lui, puisque ce n'est pas moi qui ai le droit de te déterminer, consens à me suivre!--Viens!
Ce reproche et cette prière brisèrent l'irrésolution de Caroline.
--Tu le veux! Édouard, attends!
Caroline s'échappe; elle monte sans bruit l'escalier, entre dans sa chambre attenante à celle de M. Clavier; elle ouvre un coffre, y jette pêle-mêle quelques poignées de linge, puis pensive, indécise, elle appuie son front en sueur, ses genoux tremblants contre la cloison, pour voir à travers si M. Clavier est endormi.
Le vieillard était dans l'attitude où elle l'avait laissé; seulement la veilleuse, qui chauffait la tisane du malade lorsque Caroline était descendue, éclairait maintenant les longs plis blancs de la couverture et quelques parties de l'appartement.
Caroline ne respire pas, pour mieux entendre si le malade soupire ou se plaint. Aucun bruit ne sort de l'alcôve.
Elle demeura longtemps dans cette position; elle finit par s'imaginer que M. Clavier s'était évanoui. Cette pensée lui perça le coeur; brûlant d'impatience de la vérifier, elle courut à la chambre du malade. La porte en était fermée. Il lui aurait fallu cogner.
La porte avait donc été fermée. Mais par qui? par M. Clavier? il se serait donc levé? par Caroline peut-être, en attirant trop fort la porte vers elle? les souvenirs de celle-ci ne lui fournissaient aucune induction précise.
--Qu'il sera amer son désespoir quand il s'éveillera, se dit Caroline après avoir repris son attitude contre la cloison, et qu'il ne me retrouvera plus là pour rallumer son feu ni sa lampe! Il aura froid dans l'obscurité; et il m'appellera peut-être tout bas, et sa douleur de ne pas m'entendre lui répondre remplira de cris son appartement. Je ne me sens plus, mon Dieu, la force de partir; car enfin c'est moi, moi qui l'ai mis dans l'état où il est là. Je l'ai frappé de ma colère. Maintenant je l'abandonne; je l'ai insulté et ensuite je le laisse. Oh! combien il se reprochera à ma honte les sacrifices qu'il a faits pour moi! S'il ne m'eût pas aimée, m'aurait-il élevée avec ce soin paternel? Pourquoi n'est-il pas mon père? je ne le quitterais pas.
Aucun mouvement ne permettait de supposer que le malade entendit les gémissements de Caroline, dont les paroles étaient quelquefois assez hautes pour traverser l'épaisseur de la cloison.
Appelée du bas de l'escalier par Édouard, Caroline tomba vite à genoux et pria pour celui qu'en partant elle confiait à la protection de Dieu, dans le moment le plus terrible pour elle. Ses mains frémissantes étaient jointes, sa tête en prière pendait sur ses mains. De plus en plus impatient, Édouard, ne sachant plus à quoi attribuer la cause qui retenait si longtemps Caroline, monta, la prit doucement par le bras et l'entraîna avec lui jusqu'à la porte du jardin.
--Tu n'emportes donc aucun effet de voyage avec toi? s'informa machinalement Édouard.
Caroline s'aperçut alors qu'elle avait oublié de prendre le petit coffre où elle avait serré quelques robes.
Elle remonte précipitamment.
Elle soulève le coffre pour l'emporter; elle le trouve trop lourd. Sa main y plonge; il est plein d'or. Qui a mis cet or? elle se frappe le front!
--Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! monsieur Clavier s'est levé, il est entré ici pendant que je suis descendue! il m'a donc entendue; il s'est levé!
Elle regarde avec terreur s'il n'est pas derrière elle.
--Caroline!
--Est-ce lui qui m'appelle? est-ce Édouard?
--Caroline! Caroline!
La pauvre fille court à la chambre de M. Clavier, dont la porte n'est plus fermée.
On l'appelle de nouveau.
C'est la voix d'Édouard.
Mais elle est dans la chambre de M. Clavier.
Courir vers l'alcôve, tirer les rideaux, découvrir la lampe, prendre la main de M. Clavier, l'interroger, ce n'est qu'un mouvement, qu'un pas, qu'un cri.
Ce cri fait monter Édouard.
--Viens donc, viens donc, Caroline!
--Je reste, répond Caroline en rejetant le drap sur le visage de monsieur Clavier.
Le régicide était mort.
XXIV
Sous le prétexte fort plausible d'aller prendre des bains de Baréges à Paris, cette ordonnance de santé étant à peu près inexécutable dans les petites localités, Léonide avait quitté Chantilly depuis environ quinze jours. Le motif de son absence dans la saison où l'on entrait était trop naturel pour qu'il fût commenté au profit de la malice cantonale.
Maurice aurait retrouvé le repos dans cette trêve domestique, si le retour du repos avait été facile après les violences qui l'avaient écarté au delà de toute portée. Le repos, c'est la santé des idées; il n'est pas toujours temps de le faire renaître quand les excès l'ont ruiné. Maurice n'osait jeter la sonde au fond de toutes les plaies dont il gémissait. La disparition des papiers du colonel Debray, l'emploi si téméraire que Reynier avait fait des fonds déposés chez lui par Édouard, étaient deux cuisantes pensées qui le rongeaient au vif. Pour les prostituer à un amant, sa femme lui avait volé des papiers sacrés, et, quand il les avait réclamés de la trahison, l'adultère s'était levé avec audace et avait répondu: éclaircissements foudroyants dont il était encore ébranlé.
Ses affaires avaient pris une tournure sinon mauvaise, du moins extrêmement sérieuse, lancé qu'il était dans le champ illimité des spéculations. Il en était arrivé à ce point d'obscurité commun à tous ceux qui, comme lui, renoncent en affaires au chemin tracé de la routine pour opérer sur les éléments des probabilités. La terre a disparu pour ces navigateurs hardis; ils n'ont en perspective que le naufrage ou la conquête: les terres connues leur sont interdites. L'activité incessante de leurs spéculations dévore l'ordre qui avertit les sages du moment où il convient de s'arrêter. Maurice avait graduellement remplacé les belles qualités de prévoyance dont il était doué par l'esprit d'ambition, et, ce qu'il y avait de triste, par un esprit qui n'était pas le sien. Rarement avait-il encore des instants d'illusion à donner à l'espérance de reprendre un jour le passé au rivage paisible où il l'avait attaché. Mais le bonheur de ses premières années lui aurait-il suffi? l'imagination se ride comme le front; et c'est le premier crime des vanités de détruire d'abord les joies qu'elles ne suppléent point. Le notaire de Chantilly commençait à comprendre un peu mieux l'avantage d'avoir un centre d'opérations plus vaste qu'une étude de village. Malgré la simplicité de son coeur, il convenait avec lui-même, et d'après les leçons de Reynier, qu'une fois le parti pris d'entrer dans les affaires, inconséquent est celui qui les traite avec timidité. En guerre, il faut tuer; en affaires, s'enrichir: les demi-moyens prouvent l'impuissance unie à l'ambition. Maurice, en esprit, rigoureusement logique, acceptait la triste morale de sa position; dans les caractères bien soutenus, c'est une vérité, que le faux ne s'y introduit qu'à certaines conditions d'ordre.
Il était enfoui sous les calculs de sa vaste opération du chemin de fer, affaire devant laquelle disparaissaient toutes celles de ses clients, lorsqu'un clerc lui apporta une lettre timbrée de Compiègne.
--Je vous ai prié cent fois, lui reprocha-t-il, de ne pas me troubler à chaque instant pour des riens qui détournent mes idées et absorbent mon temps. Ne venez dans mon cabinet que lorsque je vous sonnerai, entendez-vous?
--C'est un ordre que nous avons assez strictement suivi depuis que vous l'avez enjoint, monsieur, quoique vos clients se soient plaints de cette consigne qui les oblige souvent à faire dix lieues sans parvenir à vous consulter.
L'observation du clerc surprit Maurice.
--Que dites-vous?
--Qu'un curé, dont j'ai oublié le nom, par exemple; que le maréchal-ferrant du château, que les petites ouvrières de Gouvieux, que Pierrefonds et beaucoup d'autres sont fort mécontents d'être venus chez vous ce matin, par un temps abominable, et d'être repartis sans avoir eu audience.
--Mais... mais pourquoi les avoir renvoyés?
--Vos ordres sont là, monsieur.
--Mais vous ne leur avez donc pas expliqué à ces gens que si je ne les recevais pas,--faut-il donc tout dire?--c'était tantôt à cause d'un héritage à régler sur les lieux, tantôt à cause d'un conseil de famille à assister de ma présence? ce qui est vrai; vous le voyez vous-même.
--Nous avons si souvent usé de ces prétextes, que vos clients n'y croient plus.
--Pourtant il n'y a rien d'inventé là-dedans; vous devriez les en convaincre. Ces accusations de négligence finiraient par me nuire si elles s'accréditaient dans l'arrondissement. A l'avenir, ne renvoyez personne sans m'avoir prévenu.
--Voilà, pensa le clerc en se retirant, deux ordres bien contradictoires. Le patron est diablement distrait.
La lettre de Compiègne était sous les yeux de Maurice, qui, à l'écriture, avait reconnu la main de Jules Lefort, vieil ami négligé depuis le commencement de l'hiver.
--Jules est encore une victime de mes préoccupations; je ne sais pas pour qui l'on existe lorsqu'on est dans les affaires.
Maurice décacheta lentement la lettre de Compiègne, l'étala en soupirant sur son bureau; mais, au lieu de lire, il s'abandonna malgré lui à d'autres pensées. Tout à coup, saisissant sa plume, il traça une colonne de chiffres, puis une autre colonne, et enfin il respira.
--Le sang m'a tourné en eau, je m'étais figuré une différence de quarante mille francs! Ce n'était qu'une erreur de mon imagination.
Voyons la lettre de Jules.
«Mon vieil ami,
»Que je loue ta prudence pour n'avoir pas engagé ta femme, la bonne Léonide, à aller au bal de Senlis, le carnaval dernier!»
Qu'a-t-il donc, pensa Maurice encore distrait en commençant la lecture de la lettre, pour revenir sur de pareilles futilités? Il a du temps à perdre apparemment, ce cher Jules. Il pense au carnaval! Enfin!
Maurice continua de lire:
«Que n'ai-je suivi ton exemple! je n'aurais pas à déplorer le malheur le plus grand de ma vie; malheur auquel tu t'intéresseras, j'en suis sûr, toi, le seul ami dont les consolations ne sont ni banales ni perdues. Tu me les dois toutes pour me dédommager de ton absence, car tu me serais ici d'un appui bien nécessaire, au milieu d'une foule de gens dont l'intérêt est tout en paroles, disposé à vous entendre dès qu'il y a quelque scandale pour les payer de leur attention.
»J'arrive au triste sujet de ma lettre. A ce bal de Senlis où Léonide a si sagement fait de ne pas se montrer, ma femme, ma chérie Hortense, a été insultée par une autre femme, mais insultée, Maurice, d'une manière odieuse; et, le croirais-tu jamais? à propos de notre enfant, de notre fille, née,--ceci n'a été un mystère que pour ceux qui l'ont voulu,--née avant mon mariage avec Hortense.
»Tu sais, sans que j'aie besoin de te le rappeler, toi l'ange discret de la famille, que, pour éviter une publicité toujours expliquée méchamment en province, j'ai négligé de mentionner dans mon contrat de mariage la naissance de cette enfant, à l'opposé de ce qui se pratique d'ordinaire. Mieux que personne, tu sais aussi que ce défaut de formalités n'a pas été un prétexte de ma part pour frustrer notre chère petite fille, dont j'ai assuré la fortune par une donation que tu tiens en ta possession.
»Infâme, instruite par le souffle empoisonné de je ne sais qui, par la lâcheté de quelqu'un des nôtres, la femme du bal a osé accuser Hortense en pleine assemblée, devant deux mille personnes, deux mille étrangers, d'avoir caché la naissance honteuse d'une bâtarde. Si le mot n'a pas été dit, un geste, je ne sais quoi, l'a révélé. Alors une scène dont je frémirai toute ma vie, Maurice, a éclaté publiquement. Je te fais grâce de la colère à laquelle je me suis livré. J'ai déchiré avec les ongles le visage de l'homme qui accompagnait le démon attaché aux pas d'Hortense; j'ai marché sur la poitrine nue de cette femme dont personne n'a pu m'apprendre le nom. Reposons-nous: j'étouffe.
»Depuis, et à force de renseignements, j'ai appris que le chevalier était un misérable réfractaire vendéen caché aux environs de Chantilly.....»
Maurice se leva comme s'il eût été mordu au talon par une vipère. Il frappa son poing à se le briser sur le bois du bureau et cria plusieurs fois: Exécrable Léonide! exécrable Léonide! Oh! exécrable! exécrable!