Le notaire de Chantilly

Part 20

Chapter 203,789 wordsPublic domain

Tristement, et en secouant les pans de son manteau, où la neige commençait à fondre, M. Clavier répondait après une pause:

--Le mal est plus grand que nous ne pensons. Mademoiselle de Meilhan aime ce jeune homme; elle l'aime beaucoup et de tout l'attachement dont elle n'a pu se défendre pour un proscrit, beau, d'un rang surtout qui le rehausse à ses yeux. Il y a un caractère de tristesse incurable dans l'abattement de son visage, depuis la scène du duel de ce soir...

--On lui a donc imprudemment appris ce duel? coupa d'un mouvement brusque Maurice.

--Elle s'y trouvait.

Ici la voix de M. Clavier s'éteignit, et, par degré, étouffée par la douleur, elle ne fut presque plus distincte. La secousse de cette si fatale journée avait vieilli de dix ans le conventionnel; ses derniers éclats d'énergie s'étaient consumés dans son entrevue avec Édouard. Verdi par le froid, fatigué de sa course dans la forêt, anéanti par le découragement, le corps et l'âme brisés, à peine eut-il la force de prendre la main de Maurice et de lui exprimer, par une étreinte muette, le coup dont il était frappé. Des larmes glacées coulaient de ses joues sur ses vêtements souillés.

--Ceci me tuera, Maurice.

Après bien des minutes écoulées, lorsque le feu pâlissait, lorsque les lumières ne répandaient presque plus de jour dans l'appartement, Maurice osa faiblement lui dire:

--Pourquoi ne les marieriez-vous pas?

--Jamais! avec cet homme; jamais!

--Et pourquoi ce refus de fer? Posséderiez-vous sur ce jeune homme la connaissance de quelques particularités qui justifieraient votre réprobation? Je dois vous détromper, ou, en toute sincérité, il faut que vous me communiquiez vos répugnances. Il a un caractère élevé, de la fortune...

--Il est noble, interrompit sèchement M. Clavier; vous n'avez donc pas lu mon testament?

--Non! aucun motif ne m'y obligeait.

--Vous y auriez vu, Maurice, que mon dernier soupir est la dernière expression de ma colère contre la race maudite d'où sort monsieur de Calvaincourt. Dans ce testament, je me suis dépouillé de tous mes biens en faveur de mademoiselle de Meilhan; mais, sous peine de se voir déshéritée par le même acte, je lui ai interdit le mariage avec tout homme de naissance.

--Revenez, il en est encore temps, revenez, monsieur Clavier, sur cette détermination de haine. Vous en avez le droit; ayez-en la courageuse volonté. N'altérez point le cours d'une belle vie par une tache de fanatisme politique.

--Je ne mentirai point, Maurice, à la plus fidèle énergie dont j'aie soutenu ma carrière. Ceci n'est point une vengeance, c'est de la fermeté; ce n'est point une erreur, c'est la conclusion d'une inflexible direction de pensées. Puisque les hommes n'ont pas osé nous condamner ou nous absoudre, c'est à nous de nous juger. Revenir sur le passé pour le détruire, c'est nous annuler; et nos principes ne sont pas de ceux dont on fait deux parts; l'une consacrée à l'action, l'autre au repentir. Le régicide qui donne sa fille au noble contracte avec la royauté.

--Oui, mais Caroline n'est pas votre fille, monsieur! et vos maximes ne l'atteignent pas.

--Elle n'est pas ma fille!--jamais elle ne m'a dit cela. Vous êtes cruel, Maurice. Elle n'est pas ma fille! et tout ce que Dieu a déposé d'amour dans mon coeur a été pour elle; et tout ce que j'ai eu d'espérance sur la terre a été pour elle. Enfant je l'ai bercée; jeune fille, je lui ai mis des trésors de vertu dans l'âme; femme, je lui lègue ma fortune, et la pose si haut, qu'elle pourra voir de sa couche nuptiale plus de châteaux et de terres que ses parents ne lui en ont laissé. Que fait-on pour ses enfants, que je n'aie fait pour elle? Elle est ma fille?--Que suis-je donc pour elle?

--Tout, excepté son père. Et le fussiez-vous, la loi brise votre testament. La loi ne s'associe point à ces restrictions dont vous accompagnez le legs de mademoiselle de Meilhan. La justice ne ratifie point les mille bizarreries de la haine. Homme, je vous ai blâmé; magistrat, je vous condamne. Votre testament est nul.

--Et à qui passeront mes biens, à défaut de l'exécution de mon testament?

--Qui peut le prévoir? Après d'éternels procès, à l'État peut-être.

--A l'État! répéta sourdement M. Clavier; à l'État!

Le coup l'avait étourdi. L'or, péniblement amassé, de cinquante ans de vengeance se tournait en feuilles sèches. Peu appris des choses de ce monde, il n'était que l'homme des révolutions. Son idée fixe avait été une erreur. Il n'eût pas été plus triste de la mort de Caroline; il eût été moins triste; n'était-ce pas la perdre doublement que de la voir devenir le gage fécond d'une race abhorrée?--Le vieux lion baissa la tête et se tut.

Positif comme un chiffre, et, par caractère comme par état, ne laissant jamais une conséquence en suspens, Maurice ajouta:

--Vous avez eu peut-être tort, monsieur, de considérer l'exhérédation qui frapperait mademoiselle de Meilhan, comme l'infaillible moyen de la ramener à votre volonté. Elle aurait renoncé, soyez-en sûr, à l'héritage, pour se marier à son gré.

--Vous n'imaginez donc, s'écria M. Clavier, aucun moyen de me tirer de là?

--Aucun.

--Quoi! céder! mentir, se rétracter, lorsqu'on touche au terme! Apostasier au tombeau! Avoir vaincu les préjugés et l'opinion, et s'arrêter et se heurter, et se meurtrir et périr à rencontre d'un fétu de loi! La révolution ne l'a donc pas vue, cette loi qui réduit la puissance paternelle à rien?

--C'est une loi de la révolution.

--Stupide! murmura le conventionnel; n'importe, ces propriétés ne seront pas à lui, non! ni à elle. J'en brûlerai les titres: personne ne les aura. Au premier passant je lègue tout. Ne me parlez plus de cela.

--Soit, répondit Maurice, je me tais; j'allais cependant tenter de vous persuader combien monsieur de Calvaincourt eût rendu heureuse mademoiselle de Meilhan par la loyauté de son caractère et la générosité de son coeur.

M. Clavier eut peine à réprimer l'expression ironique de son sourire à cette opinion si bienveillante de Maurice; il ne fut pourtant pas assez maître de lui-même pour ne pas répliquer:

--Lui! la rendre heureuse! vous croyez... En avez-vous la certitude? la ferme certitude?

--Mais!... oui... On supposerait que vous avez des raisons meilleures que les miennes pour ne pas me croire; le connaîtriez-vous mieux que moi!

Sous le regard fixe de M. Clavier, Maurice était passé, sans le sentir lui-même, du ton de la conviction à celui de la défiance. De toutes les clartés sinistres dont il avait été blessé pendant la journée, celle-là l'offensa le plus. La parole de M. Clavier était aiguë. Maurice avait rougi de honte.

--Et moi je vous assure du contraire, Maurice; monsieur de Calvaincourt a des passions plus partagées que ses principes, croyez-le; mais nous n'avons pas à nous occuper de lui autrement; passons.

Maurice s'arrêta à cette insinuation de M. Clavier; il fut pétrifié.--Il imagina qu'il était déjà de notoriété que sa femme l'avait perdu dans l'opinion. La voix publique se trahissait par la bouche de M. Clavier; et aussitôt la scène du caveau, le départ d'Édouard, l'entrevue du cabinet, revinrent à son esprit pour s'expliquer dans le sens de ses premières impressions.

--Oui, répondit-il machinalement, ne nous occupons plus de cet homme. Enveloppons de silence le malheur qu'il a attiré sur votre maison. Le bruit ne répare rien. Nous consolerons mademoiselle de Meilhan; son enfant sera élevé avec mystère, loin d'ici. On en a caché dans des positions plus difficiles.

M. Clavier se leva tout d'un trait.

--L'un de nous se trompe. De quel enfant parlez-vous?

--De celui que porte mademoiselle de Meilhan, et duquel vous auriez pu compromettre la vie, par l'effroi causé par votre duel.

--Un enfant! un enfant! Avez-vous toute votre raison, Maurice?

--Et pourquoi donc ce duel, si vous ignoriez l'événement que j'ai l'air de vous apprendre?

--Oh! je ne l'ai pas tué!--Qui me vengera maintenant? qui me vengera?

M. Clavier et Maurice, par un mouvement spontané, quittèrent leurs places, laissant dans son coin Léonide qui, rentrée depuis quelques minutes, semblait écrasée sous les éclats d'une double malédiction. Son regard jaillissait de dessous ses longues paupières, et plongeait dans le feu.

Se prenant sous le bras, les deux offensés se promenèrent en silence.

Maurice conduisit M. Clavier près de la fenêtre.

Il se fit longtemps violence, il se combattit avant de s'abandonner à la complicité qui allait lier sa haine à la haine de M. Clavier, avant de s'ouvrir au vieillard. La colère, l'indignation, un reste de respect pour l'opinion publique, fantôme toujours debout devant lui au moment d'agir; plus impérieux que ce respect, le besoin de se montrer homme devant un homme, celui de se grandir à la noblesse de mari outragé, quand un vieillard s'exaltait comme un père pour l'honneur d'une femme qui n'était pas sa fille, précipitaient, enchaînaient les mots prêts à sortir de la bouche de Maurice. M. Clavier prêtait une oreille avide. Quelque violente que fût la résolution de Maurice, il était disposé à la partager, cela était écrit sur son visage, pourvu qu'elle fût une vengeance. Il semblait craindre de mourir pendant l'indécision dont il attendait la fin. Parlez! criaient ses nerfs agités, ses muscles en contraction, ses genoux tremblants.

--Parlez! mais parlez donc!

--J'ai, à côté, dit enfin Maurice, en désignant son Étude...

--Quoi? à côté?

--Des papiers...

--Eh bien, ces papiers?

--Il m'y a forcé, mon Dieu!

--Oui! il vous a insulté comme moi, dit amèrement le vieillard; c'est connu. Mais ces papiers? ces papiers?...

--C'est connu, dites-vous!

--Je ne prétends pas cela; mais achevez, ces papiers contiennent... Que contiennent-ils?

--Un plan complet pour attaquer, ruiner, exterminer la Vendée et tous ses habitants en un mois.

--Et M. de Calvaincourt ira en Vendée, Maurice?

--Oui! oui! et tout ce qu'il possède est là.

--Ah! s'écria le vieillard, pourpre d'une affreuse joie, continuez.

--Je sais qu'il est à la tête de cette conspiration, qui éclatera tel jour, tel endroit, telle heure. L'heure, le jour, l'endroit, tout est dans ce plan de campagne. C'est un plan de campagne. Comment l'ai-je eu? qu'importe? Je l'ai. Voulez-vous le voir? Tous seront traqués, tous seront tués; on les prendra au piége qu'ils tendent. Il faut qu'ils s'y prennent, qu'ils meurent baignés dans leur sang, étouffés sous leurs chaumières et leurs châteaux en feu.

--Il mourra, ajouta M. Clavier, et lui avec les autres, avec ses frères. La fatalité me jette encore sous les pieds cette poignée de serpents mal écrasés par nous autrefois, dans leurs marais. Je croirais en Dieu, Maurice, rien qu'à de tels signes de prédestination. Qu'allons-nous faire maintenant?

--Je cours chercher ces papiers.--Je vous les remets.

--Oui!

--Vous partirez demain pour Paris.

--Oui!

--Arrivé à Paris, vous irez, sans délai, les porter au ministre de la guerre, qui fera le reste.

--Allez! Maurice, et que je parte sur-le-champ!

--Ils ne sont plus ici ces papiers, monsieur, dit Léonide, qui, sans bruit, était venue se placer derrière son mari pour entendre sa conversation avec M. Clavier.

Les deux hommes furent épouvantés.

--Qui les a donc volés, madame?

--Moi!

--Et qu'en avez-vous fait, madame? Parlez!

--Je les ai remis à celui dont ils pouvaient causer la ruine et la mort.

--A cet infâme Calvaincourt! madame, vous avez commis là une action odieuse. C'est une trahison domestique, c'est plus: vous avez lâchement prostitué à une satisfaction personnelle des papiers, et vous le saviez, qui auraient sauvé l'État. Vous avez, pour un caprice, avili, mis plus bas que la boue, la confiance dont la société me croit digne. Dès ce moment, je me considère comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. Le criminel n'est pas vous, ce sera moi! le notaire de Chantilly!

D'un accent glacé et avec l'assurance d'une femme qui ne craint plus de se dévoiler, même devant un témoin,--car M. Clavier avait apporté peu de ménagements à faire comprendre qu'il savait tout,--Léonide, par un miracle de mémoire dont la colère n'eût pas été capable, répéta mot pour mot les paroles de son mari, qui, ainsi que M. Clavier, fut terrassé par cette foudroyante répétition.

--Monsieur, vous alliez commettre là une action odieuse. C'est une trahison domestique; c'est plus, vous projetiez lâchement de prostituer à une satisfaction personnelle, des papiers, et vous le saviez, qui auraient sauvé l'État. Vous vouliez, pour un caprice, avilir, mettre plus bas que la boue, la confiance dont la société vous croit digne. Dès ce moment, je vous considérais déjà comme cloué au poteau où l'on attache ceux qui vendent les secrets d'autrui pour en avoir les profits défendus. La criminelle n'est pas moi, vous l'avez dit; le criminel c'est vous, le notaire de Chantilly!

Léonide se retira à pas lents.

Jamais hommes ne furent plus profondément percés de leurs propres armes que M. Clavier et Maurice.

--Adieu! dit M. Clavier en partant, adieu! Vous avez là une femme!...

--Et un état!... répéta Maurice une fois seul; un état!...

XXII

Maurice n'était plus cet homme flottant entre mille opinions sur la moralité de sa femme, et se rattachant toujours, par pureté de caractère, à la plus consolante, au risque de s'arrêter à la plus faible. M. Clavier lui avait soufflé une irrévocable conviction, quoiqu'il n'eût pas ouvertement parlé. Depuis ces insinuations involontaires entre sa femme et Édouard, en récapitulant au fond de sa mémoire les raisons qu'il avait seul à seul débattues auparavant pour douter de tout ce qui s'était passé, il éprouvait que ces mêmes raisons lui suffisaient à l'heure présente pour croire résolûment à la faute de Léonide. Sa certitude ne l'enorgueillissait pas. On a remarqué par quels efforts sur lui-même, emporté hors de sa clémence, il avait enfin obéi à la dignité de sa position outragée, en s'associant pour moitié à la vengeance de M. Clavier. Mais l'effort avait été accompli; il en avait fini avec les atermoiements de sa faiblesse. De sa part le simple soupçon n'eût été désormais qu'une lâcheté. Il lui fallait recourir à une détermination qui, sans appeler le scandale du dehors, le protégeât contre la honte assez répandue dont se couvrent beaucoup de gens qui, après être parvenus à la connaissance d'une vérité déshonorante, se résignent, s'habituent à vivre avec elle. Malheureusement Maurice n'atteignait point à la fermeté dont sa délicatesse le rendait capable, sans se ressouvenir qu'il avait disposé des trois cent mille francs déposés chez lui par Édouard. En vain se persuadait-il qu'il n'avait fait usage de cette somme que dans un moment où tout soupçon sur M. de Calvaincourt s'était évanoui; sa conscience blessée regrettait amèrement la nécessité pour lui d'être reconnaissant envers l'homme qui aurait introduit l'adultère dans son ménage. Cet homme était toujours en droit de considérer l'emploi illicite de son argent comme une compensation à la souillure qu'il avait commise. A défaut de sa part d'un aussi odieux raisonnement, le monde s'il était jamais instruit de leurs rapports,--et ne finit-il pas par tout savoir?--s'obstinerait à voir un marché en règle dans le trafic de ce dépôt. Alors Maurice frémissait jusqu'à la moelle des os; il se livrait aux blasphèmes les plus durs contre la Providence qui ne lui avait découvert l'abîme que lorsqu'il n'était plus temps de l'éviter; car Victor avait assurément déjà ménagé une destination aux cent mille écus d'Édouard; ils étaient déjà lancés sur la haute mer où voguent à pleines voiles les vaisseaux de la fortune. Oh! si Maurice eût pu les retirer, ces trois cent mille francs, fût-ce du fond d'un volcan, fût-ce au prix de dix ans de sa vie; s'il eût pu les sentir sous sa main pour courir les enfermer à triple clef, il eût été soulagé de la plus douloureuse partie de ses maux présents. Il eût alors dominé l'injure domestique qui l'atteignait; il se fût soumis avec fierté à la puissance aveugle de la fatalité. Mais le mal était sans doute accompli. Chaque minute rapprochait Victor de Chantilly; il devait être rendu à minuit, et il était deux heures.

Sous le long joug de ses pensées qui se livraient bataille dans sa tête, Maurice brûlait sur son siége. Il allait à la croisée pour écouter, dans les intervalles de l'orage, s'il n'entendait pas venir le cabriolet de son beau-frère. Le feu de la cheminée était presque éteint; de loin en loin le vent passait sur les lampes et en couchait les clartés mourantes. Il s'accouda sur le marbre de la cheminée, et sa figure pâle, et ses yeux caves, et son front dont les pensées décourageantes semblaient aussi se réfléchir, se reproduisaient dans la glace placée devant lui.

--Que dira-t-on? que j'étais ruiné, que j'avais joué à la Bourse, et que mon inconduite m'avait mené là, à recevoir de l'argent de l'amant de ma femme? On dira tout cela.

Maurice avait posé le doigt sur son front avec une effrayante énergie.

--Non! cela ne se peut, cela ne se doit pas. Qu'on meure quand on est seul, c'est permis; on ne laisse derrière soi que des moralistes bavards dont le métier est d'arranger, d'après quelques philosophes qui se sont empoisonnés, deux ou trois phrases ronflantes contre le suicide; mais se tuer pour ne pas faire banqueroute, c'est un vol de grand chemin; c'est un choix avantageux entre le procureur du roi et un pistolet; c'est la détermination d'un bandit: il n'y a là ni philosophie ni athéisme. Et je suis, moi, dans une alternative encore plus poignante que le débiteur fripon qui trompe le garde du commerce, et la contrainte par corps, au moyen de deux gros d'arsenic. Ma mémoire et mon coeur sont le sanctuaire de cent familles qui n'ont vécu, qui n'existent que par moi; leurs confidences de toutes les heures m'ont uni comme par le sang, aux pères, aux enfants, aux petits-enfants, aux maîtres, aux serviteurs, à tous. Moi mort, où vont-ils? La Justice arrive, fouille, déchire, éparpille, lit, confond mes notes, mes dépôts, mes papiers; des révélations sacrées deviennent des propos de journaux. Que de larmes délayées dans le sang!

C'est pourtant,--je n'y avais jamais sérieusement songé,--une mission de martyr que celle de répondre corps pour corps, faibles comme nous le sommes, de tant de gens qui ont peur eux-mêmes de leur fragilité. Économes, ils nous supposent plus économes qu'eux; honnêtes, ils s'en remettent aveuglément à notre honnêteté; intelligents, ils ne se dirigent que d'après nos lumières. Nous sommes donc meilleures que tout ce monde-là? qui l'a dit? qui le prouve? qui le veut ainsi? Oh! c'est une tyrannie d'une nouvelle espèce, celle de nous croire si infaillibles, que nous ne pouvons presque manquer de succomber.

Il est donc vrai alors, pensa Maurice avec une lucidité que les circonstances ne lui avaient jamais donné lieu d'exercer, que nous sommes épiés dans nos moindres actions par ceux dont nous sommes chargés de mener la vie et la fortune. Oui, on calcule nos dépenses, on pèse nos paroles, on suit nos traces. Malheur au sou prodigué en public, c'est un vol; c'est une trahison; malheur à la démarche faite dans l'ombre, c'est une subornation!

Qu'avons-nous pour nous payer de tout cela? quelle récompense?

--Holà! hé! Personne ne viendra donc m'ouvrir? voilà six fois que je sonne. Il est bien agréable d'attendre ainsi au vent et à la neige!

Maurice appela pour qu'on allât recevoir Victor.

--Percé jusqu'aux os! mon cher; la route est un vrai torrent. Je croyais ne jamais arriver au Mesnil-Aubry; les chevaux ont refusé: j'ai été obligé de prendre un supplément à la poste; mais enfin me voici! Il paraît que tu dormais comme le reste de la maison. Ni feu ni lumières ici, mais je gèle moi!--Voyons! du bois! Joseph, mettez de l'huile dans ces lampes.

--Je dormais, en effet, répondit Maurice; le froid m'a gagné, le sommeil m'a surpris. Veux-tu prendre un bouillon?

--Rien, assieds-toi là; l'affaire est terminée.

--Tu as donc disposé des trois cent mille francs?

--Et quoi donc? les aurais-je joués à la roulette? Tu as l'air tout étonné!

--Moi! non, je trouve seulement que tu es allé très-vite...

--Trop vite?

--Je dis très-vite.

--Comment l'entends-tu? N'étions-nous pas d'accord que je me hâterais d'acheter les dix maisons de La Chapelle, afin d'être possesseur du côté entier de la rue par où doit passer le chemin de fer de Saint-Denis?

--J'en conviens, Victor; mais j'étais loin de croire que tu terminerais avec tant de promptitude.

--J'avoue, Maurice, que j'ai déployé quelque activité à traiter avec les propriétaires, gens tenus de plus en plus sur leurs gardes par nos achats précipités; ladres tentés, à mesure que nous devenions plus forts acquéreurs, d'élever leurs chenils à des prix fous. Ils s'imaginent tous qu'il y a des trésors enfouis dans leurs caves, dès qu'on entre en marché avec eux. La joie de vendre leurs maisons trois fois leur valeur les pousse, en même temps que le regret de ne pas en tirer un meilleur parti les retient; ils se font courtiser, les misérables, autant que s'ils nous les cédaient pour rien.--Combien de millions espérez-vous gagner avec nos maisons? disent-ils en vous regardant jusqu'au fond des yeux.--Eh! eh! vous ruminez sans doute quelque projet d'or, monsieur? associez-nous: nous n'en dirons rien.--C'est un si beau quartier que le nôtre; c'est un véritable Paris.--Le roi aurait-il l'intention d'y venir demeurer? s'informent-ils sérieusement. C'est que nos maisons décupleraient de valeur; dame! vous vendre nos maisons, ce serait pour nous un marché de dupe. Si l'on rit en soi de leur extravagance, on les rend encore plus défiants, ils résistent. Si l'on garde le sérieux, ils se confirment pareillement dans la supposition qu'on les trompe. Quelque visage enfin que l'on emprunte, ils découvrent toujours dans vos discours des raisons pour estimer qu'on veut les voler. Ma foi! tu as raison, au fond, Maurice, d'être surpris de mon habileté de m'être rendu favorables ces corsaires-là.

--Ainsi, Victor, toutes les maisons de La Chapelle nous appartiennent?

--Toutes, comme au roi de France.

--Il ne reste donc maintenant que la réalisation du projet?

--Rien que cela. J'ai vu à ce sujet notre protecteur; il m'a assuré que le chemin de fer nous serait adjugé dans moins d'un mois. Terre! Maurice, nous touchons au port.

--Il n'y a plus d'obstacle, pense-t-il?

--Aucun, Maurice.

--Est-ce un homme solide? S'il traitait sous main avec quelque autre qui l'avantagerait plus que nous? J'ai parfois des ombrages.

--Folie! j'ai prévu tout, en lui promettant un prix inaccessible aux séductions.

--S'il perdait son emploi?

--Supposition monstrueuse! Ces gens-là ne se compromettent jamais.

--Si...

--Si! si! si le gouvernement était renversé, n'est-ce pas? comptes-tu beaucoup d'affaires manquées par la chute d'un trône? c'est placer un peu haut son désespoir; mais je ne t'ai jamais vu si timoré, Maurice...

--C'est que, Victor, je n'ai jamais aventuré si témérairement la fortune d'un de mes clients.

--Tu lui escompteras l'intérêt de son argent. Est-ce que cela n'est pas établi de toute éternité? Les clients ignorent-ils que tu roules sur leurs fonds? N'est-ce pas la vie de l'argent, la circulation? Qui saurait mauvais gré d'imprimer à l'argent son mouvement naturel, sans compromettre les droits de personne?

--Sans doute, mais sans compromettre personne.