Le notaire de Chantilly

Part 19

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--Dites-moi clairement, comme le juge au condamné, entre tous les torts que j'ai envers vous, celui pour lequel vous exigez que je meure, si je ne vous donne la mort. Avant de sortir de ce monde, ou en m'en allant tout seul de cette forêt, que je sache l'énormité de ma faute et que je m'en repente mentalement.

--Votre faute,--M. Clavier se rapprocha d'Édouard,--n'est pas d'avoir sans mon consentement aimé Caroline,--tort de jeune homme que cela.--Votre faute n'est pas dans la rivalité que vous lui avez infligée,--je vous crois assez puni, si vous l'aimez, par l'état où vous l'avez plongée hier; votre faute n'est pas dans l'impossibilité où vous paraissez être de ne l'épouser jamais. Vous ne sauriez que trop démentir mes prévisions et mes menaces en m'écrivant, de l'Angleterre ou de la Hollande, que mademoiselle de Meilhan est à vous.

--Où donc est-elle, ma faute, monsieur, vous qui allez, avec des paroles de pardon, au devant de tout ce dont je m'étais accusé avant de me soumettre à votre autorité pour la fléchir?

--Votre faute, répondit le vieillard, est dans la pureté même de vos intentions. Vous aimez mademoiselle de Meilhan, et vous espérez l'épouser. Eh bien, j'aurais préféré que vous fussiez un libertin follement aimé d'elle, que le jeune homme religieux dans sa parole; j'aurais préféré, oui,--que vous l'eussiez abusée par vos promesses, que de vous savoir prêt à partager avec elle votre nom et vos titres.

--Je ne vous comprends pas, s'écria Édouard exaspéré.

--Vendéen, vous ne comprenez pas un républicain; le chouan ne devine pas le bleu? Caroline n'est pas ma fille: elle est mieux que cela; elle est ma conquête; la seule palme que j'aie arrachée dans mes sanglantes luttes avec les vôtres. C'est la dernière branche d'une race noble que j'ai coupée à un tronc qui n'en poussera plus, grâce à moi! Et tu viens, quand j'ai tué tous les aïeux de cette enfant, quand j'ai volé sa mère, à qui je l'ai volée, tu viens, toi, avec tes châteaux, tes titres, ton nom, tes préjugés, mêler ta séve abondante et impure à cette séve pour la perpétuer; tu viens planter des nobles là où j'ai préparé le terrain pour la moisson plébéienne; tu viens greffer des comtes où j'attendais le rameau roturier qui, de ses larges feuilles, aurait ombragé ma vieillesse. Et qui donc me payera? les enfants que tu auras de Caroline? mais ils me maudiraient pour avoir tué leurs aïeux. Je veux pour ma mort, monsieur, le repos que je n'ai pas eu pour ma vie. Il a été assez chèrement acheté pour que j'en sois jaloux. Ah! vous ignorez les nuits maudites que passe un homme de parti qui a travaillé à une révolution. Parfois je doute sur mon oreiller; parfois j'ai peur: si je m'étais trompé! Alors je me lève sur mon séant, j'appelle, je crie, mes cheveux blancs se dressent sur ma tête, et je ne m'apaise que lorsque Caroline, cet ange de mes nuits, paraît à mon chevet, ses blonds cheveux répandus sur ses épaules nues, une lampe à la main: «Dormez bien, me dit-elle, car vous avez sauvé ma mère.» Et je dors. Et vous m'enlèveriez mon sommeil? Mais cette enfant, c'est mon pardon peut-être: qui sait? Elle ne sera qu'à l'homme dont mes convictions et mes serments n'auront pas à rougir. Devenue votre femme, elle ne serait plus ma fille, mais mon ennemie; elle se retremperait dans votre fanatisme. Démentez-moi, si vous l'osez. Et vous me laisseriez seul avec le doute! plutôt la mort. Il faut donc que je vous la donne ou que je la reçoive de vous. Maintenant vous m'avez compris: préparez-vous, monsieur, tirez!

Le conventionnel s'était placé à cinq pas en face d'Édouard, la nuit ne permettant plus de se battre à une distance plus éloignée.

--Monsieur, cria Édouard, nous sommes seuls, sans témoins. Les lois considéreraient votre mort comme un assassinat que j'aurais commis.

--N'êtes-vous pas déjà condamné à mourir? Serez-vous tué deux fois?

--Mais vous, monsieur, si vous survivez, de quelle excuse vous servirez-vous devant le juge qui vous demandera compte de ma mort?

--Cette forêt est sombre, monsieur: trois lieues de silence nous enveloppent. Vous mort, je me retirerai à pas lents, sans soupçon, sans poursuite. Demain, quand on vous relèvera, la justice n'attribuera votre mort qu'au résultat de la lutte où vous vous serez engagé pour échapper à ses gens. Votre sentence sera exécutée.

--Assassinez-moi, monsieur; je ne me battrai pas sans témoins.

Le vieillard déposa son chapeau sur la Table, se mit en ligne et ajusta: le coup allait partir. Un bruit se fait entendre dans l'une des allées; il est suivi d'un autre bruit; ils semblent concertés pour envahir le rond-point. M. Clavier abaisse son arme, il écoute: ces bruits se rapprochent toujours sous un double écho. On dirait un cheval ou plusieurs chevaux qui se hâtent d'arriver.

--C'est la gendarmerie! se confient avec terreur les deux adversaires.

--Je suis poursuivi!

--On vous cherche!

--Ils vont m'arrêter!

--Vous êtes perdu! Tenez, monsieur, faites feu avec ces deux pistolets, si l'on vous découvre sous la Table où je vous ordonne de vous cacher. Cachez-vous!

Un seul cheval pénétra, fumant de sueur, dans le carrefour, et si violemment, que ses deux jambes portèrent sur la Table d'où jaillirent des étincelles. Le cavalier fut renversé sur le sable. Une femme se releva pâle et la joue ensanglantée.

--Seul! monsieur. Vous l'avez donc tué?

--Madame Maurice! vous! c'était donc vous! le bal de Senlis... M. Clavier ne put en dire davantage.

--C'était elle! dit une autre voix plus étonnée encore.

--Caroline! que venez-vous faire ici? Sortez donc, monsieur; ce ne sont que des femmes, et elles vous connaissent assez toutes deux, j'imagine, pour ne pas être effrayées à votre aspect. Paraissez! venez les rassurer.

Édouard se montra à Léonide et à Caroline.

Il s'écoula un temps assez long avant qu'aucune des quatre personnes présentes à cette scène osât ouvrir une explication.

Assise sur le bord de la Table, Léonide laissait pendre ses bras le long de son corps, étouffée par son émotion, toute chargée de peur, d'amour et de mépris.

Les bras jetés autour du cou de M. Clavier, Caroline cachait sa tête blonde sur la poitrine du vieillard qui, la serrant de sa main gauche, fit signe à Édouard, de la droite, de reprendre la place qu'il occupait d'abord.

--Qu'allez-vous faire? s'informa Léonide.

--Reprendre nos différends où nous les avions laissés quand vous êtes venues. Vous ne prétendez pas vous y opposer?

--Mademoiselle de Meilhan! on va tuer M. Édouard: ne le souffrons pas! défendons-le; est-ce que nous sommes ici pour le voir mourir? C'est vous qu'il aime, vous le savez bien, ce n'est pas moi. C'est la vérité, mademoiselle. Aidez-moi à le sauver; et vous, fuyez, Édouard! La forêt est pleine d'hommes armés qui vous cherchent; la gendarmerie est depuis hier à votre poursuite. Oh! mon Dieu! parlez-moi. Vous vous taisez tous. Éloignez cette arme, vous, monsieur. Rien, ni l'un ni l'autre. Vous voulez donc mourir, vous, Édouard? vous voulez donc qu'on le tue, vous, mademoiselle? C'est pour vous que je parle; faites-moi écouter: joignez-vous à moi. Priez aussi.

--Vous l'aimez donc, madame? dit en montrant un côté de sa figure inondée de larmes, Caroline qui restait toujours attachée autour du cou de M. Clavier.

--Je l'aime... non pas comme vous, mademoiselle, d'amour, mais comme sa mère, sa soeur, comme tout le monde; cela n'est pas un crime. Il est notre ami. Je vous l'ai conservé; conservez-le-nous à votre tour; vous nous devez quelque reconnaissance. Vous ne l'aimez donc pas, vous à qui il faut tant en dire? Si j'étais votre rivale, j'aurais votre froideur, votre mépris, votre silence; si nous l'aimions également toutes deux, nous le laisserions périr: ce serait bonne vengeance; mais puisque je ne lui suis rien, que ce soit celle qui l'aime le plus qui le sauve! aidez-moi, à l'arracher d'ici, ou vous ne l'aimez pas.

--Pardon, murmurait tout bas, en pleurant sur l'épaule de M. Clavier, mademoiselle de Meilhan; pardon, monsieur, si je vous ai caché cette passion à laquelle s'attache aujourd'hui tant de honte pour moi, tant de colère pour vous. Je vous afflige bien. Venez, je vous dirai tout; partons. Je ne veux pas regarder le visage de cette méchante femme, de ce... je ne le nommerai plus, je ne le verrai plus, je vous le promets, et ce sacrifice est grand, monsieur, car je l'ai aimé. Mais éloignons-nous, je souffre.

M. Clavier se tournant vers Édouard:

--Partez, monsieur! Cette dame me fait pitié pour vous. Partez avec elle. Elle vous aime tant qu'il y aurait de la cruauté de votre part à ne pas la suivre. Enfin, monsieur, vous l'avez trouvé ce prétexte que vous cherchiez depuis deux heures pour ne pas vous battre. Vous avez du bonheur. Vous me trompiez donc lorsque vous m'assuriez que vous étiez toujours revenu seul d'une rencontre? A la suite de la nôtre, vous ne prévoyiez pas qu'une charmante femme vous accompagnerait jusque chez vous. Voulez-vous accepter le manteau de mademoiselle de Meilhan pour vous garantir du froid de la nuit?

--Taisez-vous, monsieur, taisez-vous! car vous m'avez insulté jusqu'à la joue: elle est brûlante de vos outrages. Débarrassez-vous de cette enfant qui vous cache la poitrine. Montrez-moi votre poitrine et mourez!

--Feu! donc! dit le sauvage régicide en exhalant un cri de joie féroce, et en rejetant Caroline sur le gazon.

--Que sommes-nous ici? demanda Léonide en arrêtant le bras du conventionnel.

Sur le geste de mort qu'avait répété Édouard, Caroline, relevée précipitamment de sa chute, s'était placée devant le pistolet de celui-ci, les bras ouverts.

--Vous êtes nos témoins, répliqua avec ironie le conventionnel; M. Édouard en voulait deux; vous êtes deux. Il est satisfait, que je le sois!

--Adieu! Caroline, adieu! murmura Édouard avec tristesse, un mot de pitié, un signe de pardon pour qui ne vous a jamais trahie: non, jamais!

--Vous me trompiez donc, moi? reprit Léonide en abandonnant le bras de M. Clavier pour se jeter entre Caroline et Édouard. Je ne croyais pas dire si vrai en assurant tantôt à mademoiselle, pour vous sauver, que vous ne m'aimiez pas. Ah! c'était la vérité. Dites aussi,--car c'est aussi la vérité,--que vous veniez prendre sur mes lèvres tous les baisers qu'il vous était défendu de prendre sur les lèvres de Caroline. Caroline, c'est un infâme, il vous mentait dans vos promenades au bois, la nuit, dans ses lettres, toujours et partout. Nous sommes soeurs, allez, dans ses trahisons; une fois, il s'est trompé, il m'a appelée de votre nom.

Édouard ne répondait plus: il était devant ses juges, face à face avec deux femmes qu'il avait trompées, et entre lesquelles un pistolet s'avançait menaçant.

Tout à coup le cheval de Léonide se mit à hennir et à ruer avec tant de violence, qu'il cassa la bride qui le retenait à l'une des barrières. Les oreilles droites, les naseaux ouverts, il s'élança dans un massif poursuivi par une terreur soudaine. Léonide court après lui, l'arrête et le ramène. Mais pendant ce temps une place était restée découverte sur la poitrine d'Édouard. M. Clavier ajuste.

Une détonation se fait entendre; tous les échos de la forêt la répètent; deux cris de femme y répondent.

Les deux hommes sont encore debout.

M. Clavier n'a pas déchargé son arme.

--La gendarmerie!

--C'est la gendarmerie qui a tiré, se répètent avec épouvante les quatre personnes.

--Elle nous a découverts! elle va nous arrêter, Édouard!

--Elle va vous tuer, monsieur, ajoute, d'un ton où la pitié avait remplacé une seconde fois la colère, le vieux conventionnel. Voilà à quoi ont servi vos retards. Qu'allons-nous faire? Fuir? on vient de tous côtés. Rester? c'est pour vous la mort, pour nous la complicité.

--Partez! répond Édouard en suppliant ces deux femmes qui, une minute auparavant, désiraient presque sa mort, et qui maintenant n'avaient plus que des voeux pour lui sur les lèvres, que des larmes pour lui dans les yeux; qui étaient devenues deux mères pour le défendre, au lieu de deux rivales pour le déchirer; partez tous trois, gagnez cette allée! La forêt est libre pour tout le monde; vous vous promeniez, vous avez été surpris par la nuit. Mais partez! partez! vous dis-je. Encore une minute, et il ne sera plus temps. Vous ne pouvez ni me sauver ni me défendre en restant.

Les supplications, les réponses, les prières, les refus, les adieux couraient, entrecoupés, du jeune homme aux deux femmes, des deux femmes à M. Clavier, qui froissait sa poitrine et frappait la terre du pied. On ne décidait rien, on se mourait d'indécision.

Les douze routes de la forêt étaient de plus en plus envahies par le bruit.

Et, pendant cette rumeur, folles de désespoir, les deux femmes rôdaient, à perdre haleine, autour du carrefour, à l'extrémité des douze routes, comme deux biches cernées par des chiens, pour distinguer, tantôt l'oreille à terre, tantôt au vent, de quel côté ne venaient pas les hommes à cheval afin de ménager une fuite à Édouard. Ils venaient de partout, le bruit était partout: sur la route de Senlis et sur ses deux moitiés, sur la route des Étangs et sur celle de Paris. Quand Léonide et Caroline revenaient à la Table rendre compte de ce qu'elles avaient entendu, leurs rapports se contredisaient; et, tandis qu'elles retournaient ensemble pour rectifier leurs indications, les chevaux et les hommes avaient gagné un quart de lieue. Ces pauvres femmes déliraient. Léonide avait un aspect d'autant plus singulier d'épouvante, qu'elle traînait avec elle par la bride son cheval qui caracolait et tournait aveuglément comme un cheval de meule. Aux derniers moments d'effroi, lorsque les gendarmes n'étaient plus qu'à la portée du pistolet, lorsqu'on entendait le reniflement des chevaux, lorsqu'on voyait luire, dans l'atmosphère de vapeur qu'ils soulèvent l'hiver autour d'eux, les plaques de cuivre et les poignées de sabre, Léonide se trouva brisée, sa tête tomba et flotta sur sa poitrine, ses jambes fléchirent; sa main, déchirée et enflée par la pression de la bride, ne la tint plus que machinalement. Elle était traînée par son cheval bien plus qu'elle ne le guidait.

Caroline était debout sur la Table-du-Roi, immobile comme un naufragé sur l'écueil que va couvrir la marée.

--Ce cheval, madame, ce cheval! donnez-le donc; et vous, monsieur, montez-le! cria M. Clavier. Prenez ces armes, cette épée, ces pistolets au poing, mon manteau, ma bourse; et précipitez-vous dans cette allée: c'est la route du Connétable; on la répare, personne n'y peut passer à cheval, passez-y! Sauvez-vous!

--Adieu, Édouard! crièrent les deux femmes. Dieu vous sauve!

--Adieu, monsieur! ayez pitié des proscrits! lui cria M. Clavier en piquant du tronçon de l'épée d'Édouard le ventre du cheval.

Le cheval partit, s'abattit, se releva, s'élança enfin dans l'allée du Connétable.

Quatre coups de fusil partirent dans la direction de cette allée; les balles passèrent en sifflant sur la tête des trois personnes restées dans le carrefour.

Le cheval d'Édouard s'abat encore.

--Mort peut-être!

On ne voit rien, mais on entend de nouveau le galop du cheval et une voix qui crie: _Vive le roi!_

Trente gendarmes à cheval pénètrent dans le carrefour.

--Où est-il?

--Qui? s'informe froidement M. Clavier.

--Le condamné? le Vendéen?

--Nous ne savons ce que vous voulez dire.

--N'avez-vous pas vu un homme à cheval?

--Pardon, messieurs.

--Il a pris cette allée, n'est-ce pas, celle du Connétable.

--Non, messieurs, il a gagné celle-ci.

--Sur votre honneur.

--Sur mon honneur.

M. Clavier mentait;--il sauvait une vie.

XXI

Le mariage est un sanctuaire antique; la faute en ferme les portes; le simple soupçon, précurseur de la faute, voile le soleil du tabernacle. Mots sonores et vides, le pardon et l'oubli sont des dieux domestiques qui n'existent pas dans le coeur: la faiblesse les a élevés sur un socle d'argile; mais elle seule les a invoqués, parce qu'elle seule avait besoin d'y croire. En ménage, celui qui, après une irrégularité commise, a eu recours à l'oubli, a emprunté usurairement à la conscience de l'autre. Vient le jour, le moment où tous ces faux répits s'escomptent, où il faut payer. Les raccommodements, les pardons mutuels sont dans le mariage autant de semences de discorde répandues. La paix conclue aujourd'hui est la preuve de la guerre d'hier, la messagère du combat du lendemain. Il n'est de bien soudés que les corps qui ne sentent pas leur union; ceux-là résistent. Malheur au toit sous lequel la vie n'a pas sa monotonie sans fin, où elle ne se mire pas dans une eau unie; où la douleur et la joie, tissues avec une égale patience, n'offrent pas une trame simple à la résignation qui la supporte avec légèreté. Dignité, bonheur facile, au contraire, à ces familles saintes, inconnues, cachées, dont Dieu seul sait la demeure pour y veiller; dont les hommes n'ont pas aperçu le seuil pour le salir de leur boue. Quelle religion intelligente de la condition de l'homme et de ses espérances, que celle dont le doigt jaloux a séparé une femme entre toutes les femmes, un homme du milieu de tous les hommes, un champ de la vaste étendue du monde, un point du ciel du centre de ces univers, pour consacrer ensuite le pacte de l'amour et de la reproduction, pour l'enchaîner à la propriété, pour le ratifier plus tard dans le ciel où tout est éternité et possession. Admirables partages, sublimes exclusions, qui constituent les races, la patrie et l'avenir.

C'est cet ensemble si simple et si fort qui parle haut à l'oreille de ceux qui, dans les douleurs du moment, maudissent la captivité du mariage, pour n'en sortir que comme d'un combat, morts ou meurtriers. L'infraction à ces lois immuables, quelque petite qu'elle soit, ne se produit jamais sans atteindre aux grands cercles régulateurs. Jetez une pierre dans l'Océan; chaque goutte d'eau aura sa vibration: jetez une erreur dans le monde moral, une faute dans le mariage, l'agitation ira loin; elle ira en frémissant gagner les bords de la circonférence. Reste à maudire Dieu et la société: impuissance! Voyez comme le ciel est haut!

Maurice et sa femme éprouvaient, mêlée à des peines considérables, une tristesse sourde. Quelque complet qu'ils s'efforçassent de se peindre l'éclaircissement de l'après-midi, celui-là avait gardé la pointe du doute dans le coeur; celle-ci sentait sa chute et son abaissement sous sa victoire même. Au milieu de la lutte, sans qu'ils s'en fussent aperçus, l'anneau conjugal était tombé à terre et s'était faussé: c'est qu'il n'appartient pas au raisonnement, ce juge partial, de remplacer la paix et la conscience, cette raison du coeur.

D'ailleurs, un incident, dont diverses particularités se nouaient mal pour Maurice, le ramenait malgré lui, par des voies souterraines où il s'enfonçait de plus en plus avec terreur, à ses premières défiances sur la liaison de Léonide avec Édouard. Pourquoi Édouard, après les explications qu'il avait eues avec lui, n'avait-il voulu partir que le lendemain, et n'avait-il pas accepté d'être accompagné de son meilleur, de son seul ami?

Il eût bien désiré dissiper ces épaisses ténèbres en interrogeant Léonide; mais il craignit de trouver encore, dans l'embarras de nouvelles réponses, la confirmation de ses terreurs. Il avait peur de recommencer une scène où, plus puni que dans la précédente, il resterait sans excuse en remportant l'affront d'une victoire.

Léonide n'avait plus que ce courage hébété qui s'empare des femmes aux moments désespérés; moments où elles sont enfin décidées à dépenser de l'énergie comme pour une bonne cause. Peut-être l'instinct de leur soumission naturelle les pousse-t-il à tendre la joue, sachant, si elles sont lâches, qu'un soufflet déshonore sans tuer; ou à livrer leur poitrine, si elles sont braves, sachant aussi qu'un coup de poignard tue et ne déshonore pas. Placées entre ces deux alternatives extrêmes de lâcheté et de courage, au delà desquelles il n'y a plus rien, leur parti est pris; leur choix est arrêté.

Léonide et Maurice étaient assis auprès du feu qui sifflait et moirait de ses ondulations leurs pieds alors séparés de toute la longueur du foyer. Au dehors, les giboulées de mars remuaient et roulaient la forêt comme un fagot de bois. Tantôt des bouffées de neige blanchissaient la pelouse, et tantôt des irrigations abondantes effaçaient ce tapis et le dissipaient en une fumée dont l'odeur froide allait à travers les fentes des portes glisser le frisson. Triste soirée d'hiver.

On sonna.

--Qui donc ce peut-il être? réfléchit Maurice.

--Mon frère, probablement.

--Il n'est que dix heures; et Victor m'a dit qu'il ne serait pas ici avant minuit.

On avait ouvert à M. Clavier; il entra dans le salon, laissant après lui une longue trace d'eau; son chapeau et son manteau bleu étaient affaissés sous la neige. Il était plus défait que de coutume.

--Vous, chez moi, à cette heure! monsieur Clavier.

--Moi-même, monsieur Maurice.

--Mais vous êtes inondé; approchez-vous du feu, approchez-vous. Si vous aviez à me parler, que ne me faisiez-vous appeler, monsieur Clavier?

--Je n'ai pas songé à toutes ces précautions.

--Mais comme vous êtes ému!

--Un peu, je l'avoue.

Léonide se leva et sortit; Maurice ne la retint pas.

--Monsieur Édouard de Calvaincourt est en route pour Paris; je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, Maurice?

Maurice faillit être renversé de surprise à ces premières paroles de M. Clavier.

--Vous connaissez! vous connaissez monsieur Édouard de Calvaincourt?

Il recula sa chaise.

--Depuis hier.

--Et où l'avez-vous connu?

--Au bal de Senlis, et j'ai achevé la connaissance ce soir même dans la forêt, à la Table-du-Roi.

Si M. Clavier n'eût parlé avec tout son sang-froid ordinaire, Maurice l'aurait cru fou. Édouard au bal! Un rendez-vous dans la forêt!

--Dans ce moment, continua M. Clavier, il traverse les bois qui sont entre Chantilly et Paris. S'il est à Paris avant le jour, ainsi que je l'espère, il aura évité d'être pris par la gendarmerie.

--Mais où donc l'avez-vous quitté, et pourquoi étiez-vous avec lui?

--La circonstance qui nous a mis face à face, lui et moi, dans la forêt, ne vaudrait guère la peine d'être divulguée si elle n'expliquait ma présence chez vous à cette heure. Monsieur Édouard et moi avions une affaire d'honneur à vider. Nous avons été dérangés au milieu de la partie par des gendarmes qui le poursuivaient.

Un rocher se détacha de la poitrine de Maurice. La dernière obscurité de la conduite d'Édouard s'évanouissait; Édouard ne s'était obstiné à retarder son voyage de Paris qu'afin de ne pas manquer à ce duel: cela devenait évident. Il osa interroger M. Clavier.

--Et pourquoi ce duel?

--Je répondrai à votre question par un reproche, Maurice. Quoi! vous cachiez ce jeune homme chez vous, vous mesuriez ses pas; il n'avait pas une pensée qu'il dût naturellement vous taire, et vous ne m'avez pas averti.

--Le pouvais-je? Ce matin seulement son amour pour mademoiselle de Meilhan m'a été révélé.

--De qui le tenez-vous, Maurice, cet aveu?

--De lui-même, forcé qu'il était d'éclaircir devant moi le motif qui s'opposait à ce qu'il partît sur-le-champ de Chantilly, lorsque je l'exigeais.

--Voilà qui se déroule à merveille, pensa de son côté M. Clavier. La scène du bal aura été rapportée à Maurice; une explication foudroyante s'en sera suivie entre lui et sa femme; la conclusion aura été le départ immédiat de M. de Calvaincourt. Maurice sait tout; mes restrictions seront comprises.

--Ce jeune homme, poursuivit-il, résume en lui la bravoure et l'ignominie de sa caste.

--N'êtes-vous pas trop dur pour lui?

L'adoucissement parut étrange à M. Clavier dans la bouche de Maurice.

--Trop dur! quand il a détruit pour jamais le repos de mademoiselle de Meilhan, le mien. Que va-t-elle devenir, dites?

--Nous étoufferons avec prudence, rassurez-vous, l'éclat de cette faiblesse; cela n'est ni impossible ni difficile. Personne ne connaissait ici monsieur Édouard. Par quelle conjecture s'élèverait-on à la supposition de leur intimité?