Le notaire de Chantilly

Part 14

Chapter 143,615 wordsPublic domain

--Moi! répondit Édouard en dénouant sa cravate et en jetant son bonnet pour le remplacer par le casque hongrois ombragé d'un long panache; moi! mais je souscris à tout ce que vous voulez, Léonide. Souffrez cependant que je vous rappelle le danger que vous courriez si vous étiez reconnue. Vous n'êtes point,--convenez-en,--d'un caractère à vous contenter du plaisir unique de la danse; vous n'allez au bal que pour vous venger... Me promettriez-vous cent fois, me jureriez-vous de ne pas vous trahir sous le masque, je n'en croirais rien.

--Que vous êtes bien sous ce masque, en vérité! interrompit Léonide d'un ton railleur; mais continuez vos conseils.

--N'ai-je pas raison de craindre? Ce bal ne peut-il être pour vous et pour une autre personne l'occasion d'une rencontre fâcheuse au lieu d'une fête? Qui prévoit jusqu'où s'étendront des propos dont vous ne serez point avare? Je frémis à l'idée que Maurice peut tout savoir demain à son retour de Paris. Abuser de l'hospitalité ainsi que je fais, c'est mal, et je ne raisonnerai pas ma position; mais déshonorer avec cet éclat, c'est inexcusable, c'est grave, c'est... Je désirerais, Léonide, que vous comprissiez cela.

--Très-bien, monsieur. Quelle verve de morale, ce soir! Restez donc ici; qu'à cela ne tienne. Pourtant je croyais vous avoir assuré que ma vengeance serait dédaigneuse, froide. Raisonnez donc à votre tour. Si j'avais le projet de pousser plus loin la colère, viendrais-je éveiller d'avance vos craintes? Après tout, il y a une distance si grande entre les propos que la liberté du bal autorise et ceux que les convenances défendent, qu'une honnête femme ne la parcourt jamais en entier. Édouard, je suis étonnée que vous ne me supposiez point l'instinct de respect que je me dois.

--Sans doute, je compte assez sur votre prudence; mais qui assure que madame Lefort, sortant de ce cercle tracé par le respect, ne vous entraînera pas à le franchir avec elle? Attaquée, elle se défendra; elle parera la malice par l'injure. La langue du bal est si déliée, le masque conseille tant de hardiesse, le déguisement inspire tant d'oubli, que vous vous enivrerez vous-même, Léonide, avec cette liberté dont je redoute tant les suites. Tenez, promettez-moi d'abandonner toutes ces petites résolutions vindicatives, ou renonçons au bal.

--Capitulons, reprit Léonide en se levant et en jouant avec le panache d'Édouard, alors assis dans un fauteuil et accoudé sur la table,--dans ce moment, Maurice pénétrait dans le caveau et collait son visage aux carreaux de la porte vitrée,--capitulons. Combien d'heures voulez-vous que nous passions au bal de Senlis, Édouard?

--La question de temps, malicieuse, n'est-elle pas un piége? Est-ce que dans une heure vous ne vous arrangeriez pas pour produire le ravage d'une année? Nous irons au bal, mais à condition que vous ne parlerez à personne.

Ayant posé cette condition unique, mais essentielle, à son consentement, Édouard, comme un homme résolu, se leva, prit les deux mains de Léonide et lui dit:

--Y souscrivez-vous?

C'est dans ce mouvement que son casque et son panache avaient découpé, sur les rideaux du pavillon, une ombre que Maurice avait vainement cherché à définir. Cette coiffure militaire et la longue robe à queue de Léonide étaient étrangement grossies et défigurées par leur projection. On sait les exagérations de l'ombre sur le mur: imaginez un spectateur qui n'aperçoit que l'ombre. Son imagination créera des fantômes; et, s'il est exalté, il supposera des monstres. Rien néanmoins n'est plus naturel.

Quoique Léonide attribuât à l'intérêt que lui portait Édouard la peine mal dissimulée qu'il avait à consentir à l'accompagner au bal, elle n'osait renoncer à chercher d'autres causes à ses résistances opiniâtres. Un doute avait pénétré dans son esprit depuis la soirée où Caroline lui avait révélé par sa pâleur, en recevant l'ombrelle gagnée, le noeud d'une intrigue. A ne pas en douter, c'est à Caroline qu'appartenait l'ombrelle; mais avec qui était-elle dans la forêt, lorsqu'elle l'avait perdue? Avec Édouard? c'est impossible, avait d'abord pensé Léonide. Mais comme en matière de rivalité, dès qu'une femme dit: C'est impossible, elle doute déjà, si elle ne croit fermement, Léonide se tourmenta avec l'espoir d'une solution prochaine, pour arracher à Édouard quelques indices d'une aussi ténébreuse supposition.

--Ne pas parler au bal, Édouard? Votre prétention revient à ceci: «Vous n'irez pas du tout au bal.» Tenez, continua Léonide d'un ton presque blessant, je sais mieux que vous ce qui vous rend si timide, ce que vous n'osez vous avouer.

Édouard fut effrayé de cette subite perspicacité; il ne déguisa sa peur que sous un sourire qu'il força le plus possible. «Léonide sait tout, elle sait que Caroline sera peut-être au bal, que je l'aime.»

--Il est des moments, Édouard, où l'on tient plus à la vie que dans d'autres.

Édouard fut soulagé.

--Oui, tel qui est assez brave pour ne pas craindre la balle d'un mari, recule devant le danger de s'enrhumer en traversant une forêt, ou devant celui de soutenir de sa présence la faiblesse d'une femme. On a beaucoup d'exemples de ces contrastes de bravoure et de mauvaise peur. Je n'oublie pas ensuite que lorsqu'on est poursuivi comme vous par les recherches de la police politique, il ne faille apporter beaucoup de circonspection à sa conduite.

--Partons, Léonide. Levez-vous! je suis prêt, je vais l'être. Nous avons trop perdu de temps; mille pardons, ma bonne amie. Mais, en effet, ce costume hongrois est magnifique, votre robe de Bohémienne est divine; on jurerait que l'enfer l'a brodée de toutes ses langues de feu. Approchez que je l'admire. Mais prenez garde, Léonide, autre danger: vous serez reconnue rien qu'à votre taille, si vous n'avez le soin de la cacher sous une mantille un peu ample.

--Tais-toi, fou que tu es, interrompit Léonide en embrassant Édouard; as-tu pu croire que j'expliquais ton refus de m'accompagner à Senlis par la crainte des dangers que tu ne saurais manquer de courir? Mais je n'aurais aucune estime de toi si cela était, Édouard. Je n'ignorais pas qu'en t'accablant de ce prétexte si indignement imaginé, tu n'hésiterais plus, et que l'homme qui me refusait son bras de peur que le scandale n'atteignît ma maison consentirait à m'obéir du moment où il serait accusé de trembler pour sa vie. C'est bien ta vie que nous jouerions à ce jeu; et tu vaux mieux qu'un caprice de femme, qu'une soirée consacrée à un combat d'épingles et de coups d'éventails. La perfidie des femmes est infinie. Qui nous assure, Édouard, que madame Lefort ne te sait pas caché chez moi? De là à l'idée que tu es mon amant, il n'y a pas même le trajet de la réflexion pour une femme, et de cette idée à celle de le dénoncer en plein bal, il n'y a que le gant à retirer et à te désigner du doigt. Et alors, qui serait la mieux vengée de nous deux? d'elle ou de moi, qui laisserais dans ses mains ta tête proscrite et condamnée. Quelles effrayantes paroles pour moi, Édouard, que celles qui tonneraient ainsi à nos oreilles: «_Je te connais, Édouard de Calvaincourt!_ Ce ne serait autre chose que le bourreau masqué. Non, restons; non, il n'y a pas de femme assez froide, assez corrompue de coeur et vide de tendresse, pour traîner au bal un homme, son amant, lorsqu'on se trompant de chemin, elle peut le mener à l'échafaud. Je voulais t'éprouver, je suis satisfaite. Tu m'aimes encore.

Assise sur Édouard, Léonide l'avait enlacé de ses bras ondoyants. Elle aimait à lui faire sentir les palpitations de son coeur à travers le juste corsage de satin étoile de paillettes d'argent qui complétait si avantageusement son costume de Bohémienne.

--Il faut pourtant que nous allions à ce bal, Léonide. Sera-ce à mon tour de te prier maintenant? Les dévouements chevaleresques ne sont plus de notre siècle, je le sais, et je ne dirai pas que ma vie n'est rien. Ne fût-ce que pour ne pas me séparer de toi, elle aurait déjà un assez grand prix à mes yeux, sans parler du désir aussi beau que j'aurais de la perdre dans une bataille pour la cause à laquelle je l'ai vouée. Ne me parle pas de la laisser souiller et ravir par les mains ignobles de la justice et du bourreau. Nous éviterons ces périls; ma parole sera muette; et personne au monde, que je sache, ne sera assez hardi pour toucher insolemment à mon masque silencieux. Ma vie sera dans ta prudence, Léonide. Je crois pouvoir répondre de toi à ce prix.

--Non, mon ami, je ne compromettrai point ta vie à cet essai; le silence même ne serait pas une sauvegarde, songes-y; il éveillerait les soupçons, on nous épierait. Plus le mystère serait épais et plus on chercherait à le percer. Dans les bals de province, les masques sont transparents; on ne se cache derrière un faux visage que pour avoir la vanité de se faire nommer sous un costume qui flatte, et l'on ne déguise sa voix que pour se faire reconnaître à travers les saillies d'une spirituelle moquerie, dont on suppose les autres dupes, parce que c'est une politesse reçue. Ces feintes ne nous vont guère. Il faudrait que nous restassions inconnus; la curiosité n'y consentirait pas. Nous serions assaillis, harcelés, inquiétés par la foule, percés à jour par des regards qui parlent et des paroles qui voient. Répondrions-nous de notre silence, quand nous serions au milieu de cette atmosphère de chaleur et de liberté dont tu parlais tantôt, où l'on s'exhale avec l'abandon qu'inspire un costume qui donne le change à celui même qui le porte, où nous ne croirions être, toi qu'un simple trompette hongrois, moi qu'une Bohémienne? Penses-tu,--moi j'en frémis,--que le pierrot qui te froisserait d'un coup de sa manche serait le procureur du roi, que le polichinelle qui te raillerait du bout de sa latte serait l'inspecteur des prisons, et que le paillasse enfin serait le greffier qui enregistre les jugements condamnant à la peine de mort pour crime de guerre civile?

--Pense, Léonide, qu'il est onze heures et demie; que nous ne serons plus maintenant à Senlis qu'à une heure, et que ce sont dix contredanses perdues. D'ailleurs, nous voilà habillés, et il ne sera pas dit que nous l'aurons été pour rien.

Ce fut dans ce moment qu'Édouard ouvrit la porte du pavillon et jeta dans le caveau, comme signe d'une résolution irrévocable, l'habit qu'il quittait, et que Maurice ramassa au plus haut degré de colère et de désespoir.

--Oui, j'avoue, Léonide, que ce que tu m'as dit, tout en me faisant réfléchir, m'a paru très-original, et je suis jaloux d'avoir eu une occasion dans ma vie,--ne fût-ce que pour en rire dans ma vieillesse,--où j'aurai dansé avec la justice qui me cherchait, avec le greffier qui avait ma sentence de mort dans la poche, et des officiers de gendarmerie, porteurs de mon signalement.

Édouard, qui affectait d'être fort gai depuis quelques minutes, étreignit sous la taille la gracieuse Léonide, et tous deux, oublieux déjà des graves choses qu'ils avaient débitées, se mirent à danser le galop dans le pavillon et avec tant d'abandon qu'ils tombèrent essoufflés sur la causeuse.

C'est sans doute alors que Maurice, au comble de la frénésie, dut voir tourbillonner derrière les rideaux ces masses d'ombre qui l'avaient exaspéré.

Vaincue par l'abattement, triomphante de la détermination qu'elle emportait d'Édouard, elle lui remit, avec une discrétion dont celui-ci ne saisit pas d'abord la portée, un papier soigneusement plié. Offert avec le sourire qui accompagne une faveur, il fut reçu avec la même grâce et le même mystère. En interrogeant le regard de Léonide, Édouard crut y lire qu'il s'agissait d'un de ces cadeaux, trésors de L'affection, qui ont une modestie inviolable, et il se montra au niveau de la réserve qu'on attendait de sa reconnaissance. Il renvoya à plus tard pour connaître quel était ce gage de souvenir qu'il n'avait pas sollicité. Il le cacha sous son habit.

--Et maintenant, partons, Léonide, partons!

--N'oublions-nous rien, Édouard?

--Parbleu si, mon amie: mes pistolets.

--Tes pistolets!

--Pour me débarrasser des gendarmes, si je suis arrêté. Et cette petite boîte encore.

--Que veux-tu en faire, Édouard?

--Ceci dans le cas où je ne parviendrais pas à me débarrasser des gendarmes.

--Du poison! Édouard?

--Allons au bal, ma bonne amie. Déjà minuit; ton bras.

XVII

Senlis.--Dans la rue de Paris, on entend un bruit à faire vaciller le clocher de la cathédrale; des voitures roulent d'une porte de la ville à l'autre porte, chacune avec son fracas particulier, mais dominé pourtant par le grincement du char-à-banc non suspendu. Pour la solennité du jour, on a sorti de la remise tout ce qui a forme humaine de voiture: diligences détournées de leur ligne de direction; tapissières qui rapportent le bois des forêts de Chantilly, de Saint-Leu et de Compiègne; landaus en osier, et enfin quelques véritables landaus qui sentent leur Paris. Ce pêle-mêle bruyant ne manquerait pas d'originalité; mais les fêtes de province ont le malheur de ressembler à la cohue d'un baptême, et les belles dames qui en sont l'ornement ont l'air d'autant de nouvelles mariées. La province en est encore au bouquet de fleurs d'oranger.

La salle où a lieu le bal de la sous-préfecture est resplendissante de lumières; il y en a à profusion. On s'aperçoit tout de suite que les frais de luminaire sont à la charge des contribuables, si la disposition des flambeaux est abandonnée au bon goût des receveurs. C'est à la fois prodigue et détestable. Par une alliance profane, les candélabres des loges maçonniques et des paroisses de la ville ont été recrutés et accouplés pour embellir la cérémonie; ils sont inondés de cire de la bobèche au trépied. On étouffe de chaleur. Cédant à la dilatation qui les décompose sans altérer leur maintien, les autorités constituées commencent à déboutonner leur habit à la française: la tenue plie devant la cuisson; le col de la chemise s'abat de langueur sur le passepoil du collet; les épées d'acier fondent dans le fourreau.

Le beau côté des fêtes données par la ville, ce sont les rafraîchissements après la cire: on dirait que l'administré se venge d'un fait personnel en cherchant à établir la balance entre l'impôt foncier qu'il paye et l'orgeat dont il se gorge. Le pied glisse dans la crème.

Le luxe des salles, quoique porté à son plus haut degré de magnificence, a un caractère qui frappe d'abord, mais qui appelle le sourire au lieu d'étonner. Quelque art que le tapissier ait déployé, conjointement avec le valet de ville, pour déguiser les emprunts faits à tous les établissements publics, afin de suffire à la monstrueuse quantité de décors, quelque adresse qu'ils aient apportée l'un et l'autre à métamorphoser la destination quotidienne du local, il perce de toutes parts un démenti de mobilier qui effraye. Arrachés aux tringles de la mairie, les rideaux rouges sont un peu courts pour les croisées de la sous-préfecture, et, quoique adoucis par le drap des tables du conseil municipal, les gradins qui règnent autour de la salle trahissent la dureté des bancs du tribunal de première instance. Au plafond pèsent, à donner des craintes à la solidité des solives, les lustres à girandole de la paroisse, en cuivre jaune, aux rameaux de cristal. Les fauteuils du conseil de révision de la garde nationale sont rangés avec symétrie aux deux bouts de la salle de jeu.

En pénétrant dans les appartements plus éloignés, le luxe décroît à raison des difficultés qui se sont présentées pour le répartir avec une égale justice. Aux rideaux rouges succèdent les rideaux pâles; aux murs ornés de guirlandes embaumées succèdent les murs ornés d'affiches portant expresse défense de vendre sur la voie publique, et de laisser le fumier exposé devant les maisons; enfin la dernière cloison qui limite cette enfilade de salles est couverte de la liste nominale des électeurs de l'Oise. Il résulte de ces disparates un ensemble confus de joie et de bureaucratie, de contributions directes, d'église, de conseil de révision, qui fait que le contribuable en dansant n'oublie pas un instant ses obligations envers l'État, et qu'il se rappelle, au contraire, son droit à se réjouir et à ne pas refuser l'impôt.

On danse depuis dix heures, les timidités sont vaincues. Déjà les toilettes des femmes n'ont plus cette raideur du neuf qui prête aux bals de province, dans les premiers moments, l'aspect gaufré d'un magasin de modes. Des rumeurs flatteuses entourent d'un nuage d'éloges celles des plus belles personnes qui, autant hardies que belles, se sont délivrées de la contrainte du masque; qui ne l'avaient gardé qu'afin de ménager plus sûrement le triomphe de l'admiration en le dépouillant. Celles qui, reculant devant l'effet du contraste, le conservent encore, ont des prétextes de coquetterie pour ne laisser jouir les curiosités impatientes que de la simple vue d'une taille qu'on n'a pas travestie et d'un bas de visage, plus frais, plus tendrement enluminé que la barbe de satin qui l'effleure. Ce sont plus que de beaux visages, ce sont des visages inconnus. Les jeunes gens qui ont de l'imagination se prennent à ces séductions calculées; les femmes qui ont de l'esprit ne les négligent pas. L'illusion durera autant que le cordon de soie retiendra cette cire inanimée. Malheur! si le visage cède aux prières que le masque a inspirées!

Attentive auprès d'un vieillard entouré de jeunes gens intéressés aux éloges qu'ils lui adressent, une jeune personne, qui n'a singularisé son costume de soie blanche que par quelques fleurs semées à l'entour, jouit de la fête avec toute la naïveté de son âge et l'étonnement de la retraite où elle est habituée de vivre. C'est Caroline, mademoiselle de Meilhan. Elle est devenue le but des remarques lointaines et rapprochées; on s'entretient de ses cheveux blonds si bien en harmonie avec la délicatesse de ses traits, éclairés par ses yeux d'un bleu tendre sans langueur, animés par sa bouche si heureusement ouverte, qu'elle fait mentir ce vieux préjugé d'adoration pour les bouches miniatures de Petitot, sans expression comme sans baisers. De longues paupières, éternelle beauté du visage, décrivent une ellipse d'ombre mobile sur ses joues, toutes chaudement empreintes de virginité et de soleil, comme ces fruits haut-venus à la cime des arbres, qui ont les premiers rayons de l'été, et que n'étouffent ni les feuilles ni les vapeurs de la terre. On admire encore la ligne à chaque instant brisée, à chaque instant reprise de son corps; le regard tourne comme un collier, sans être renvoyé par aucun angle, autour de son cou, se divise, et coule doucement, ainsi que l'eau sur les anses d'une urne, de ses épaules, sur ses bras, et se prolonge, comme un trait du Pérugin, jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Ce contour serpente ensuite, avec la même ondulation, quelque attitude que Caroline imprime à ses poses, jusqu'à ses genoux, et de là à ses pieds, limites où le dessin finit, mais où l'idéal reste suspendu. Après, sans que l'on puisse s'en rendre compte, on se laisse surprendre, en regardant mademoiselle de Meilhan, à ces charmes sans nom, parce qu'ils n'ont rien d'arrêté, qui naissent d'un pli, d'une lueur qui passe dans les yeux, d'une larme qui s'évapore en sourire: car tout est bien dans ce qui est beau.

M. Clavier semble remercier chacun des hommages adressés à Caroline; il passe sa belle tête de vieillard au-dessus de cette charmante figure de jeune fille. C'est bien là une de ces monumentales têtes à la Danton, aussi forte, mais plus intelligente que les types militaires qui nous sont restés de la génération impériale. Toutes martiales qu'elles soient, les figures balafrées de l'empire ne portent que la résolution du courage; bien peu adoucissent la dureté de leurs traits par quelques signes de haute réflexion et d'indépendance. Elles n'ont pas la mélancolie guerrière, la tristesse héroïque des Polonais, hommes de conseil et d'épée, parlant latin à la tribune avec une bouche fendue d'un coup de lance. A défaut du sceau de la pensée, ce qui manque encore à la dignité des tête impériales, c'est le caractère d'une noble origine: elles viennent d'en bas, ce sont des têtes de halle où la révolution alla les prendre. Aussi, mettez un vieux colonel français à côté d'un vieux tambour français, vous n'apercevrez aucune différence. Nous les avons vus l'un et l'autre, déchus et mendiant glorieusement leur pain à travers nos jeunes générations; et, pleins de nos souvenirs de collége, nous les avons comparés à ces prisonniers barbares, dont parle Tacite, mais jamais au Spartacus.

Les ruines encore vivantes de la révolution sont complètes; tout s'y trouve: le coup de sabre au front et la harangue dans les yeux. Appelez ces vieux républicains à l'assaut ou à la tribune, et ils vont vous foudroyer. Ces hommes ont tenu tête à la Gironde et à Brunswick; ils ont longtemps porté dans une poche la mèche du canon de leur section, et dans l'autre leur discours contre Pitt, leur réponse à Burke. Ils furent grands orateurs quand tout le monde était éloquent, et braves soldats lorsque Napoléon était encore écolier à Brienne. Ce sont les vieux druides de nos régénérations sanglantes; les êtres antédiluviens de la primitive société; des sujets d'étonnement et de puissance. Leur origine est écrite sur leurs visages de pierre. La science politique les classe comme la science anatomique a classé les phénomènes éteints des premiers âges du monde. Ce sont les _hommes conventionnels_.

L'ivresse du bal augmente; les épaules nues volent; un cercle tissu de lumières, de soie, d'ardentes paroles tourbillonne, poussé sous le plafond par un vent harmonieux devenu l'âme de tous. On dirait l'immobilité, tant la vitesse est grande. Le mouvement n'est sensible que par l'attitude comparée des autorités locales qui se sont adossées contre la cheminée, pleines de respect envers elles-mêmes, jalouses de ne compromettre par aucun pli l'uniforme du grande tenue. Ce dernier trait nous dispense d'ajouter que le sous-préfet, le maire, le président du tribunal, le juge de paix, le colonel de la gendarmerie, assistent au bal, mais qu'ils l'honorent sans tremper dans la joie générale par un travestissement coupable.

Personne ne remarque, à leur entrée dans la salle, Léonide et Édouard qui se faufilent dans les groupes désunis pas le galop; chacun de son côté, par arrangement convenu, va poursuivre ses chances d'amusement.