Part 11
--Ce n'était rien, ma soeur; vous vous êtes sottement effrayée. Mais, pour plus de précaution, et afin qu'une seconde fois vous ne me causiez pas la même terreur, j'ai donné deux tours de clef à la porte d'entrée. Nous n'attendons personne; et, si Maurice arrivait, il serait obligé de sonner. Voulez-vous être convaincue, ma soeur, de ce mépris que je vous inspirais hier pour ces mystères dont vous demandiez la clef à Maurice? Asseyez-vous dans ce fauteuil et laissez-moi vous instruire.
Ouvrez ce registre et lisez-y à votre aise le sommaire des actes qui ont eu lieu jour par jour, et concernant les habitants des cantons du département de l'Oise et de quelques départements circonvoisins.
«Aujourd'hui, avoir annulé, par un dernier codicille, le testament de M. Dufour, et reporté sur sa nièce, qu'il doit épouser, tous les biens originairement légués à sa soeur.»
--Monsieur Dufour va épouser sa nièce! Il a soixante ans, elle vingt. Le monde avait donc raison de le supposer, cette femme est un démon. Mais si l'on avertissait la soeur de monsieur Dufour?
--Que dites-vous, Léonide? et la réputation de Maurice?
--Mais c'est une infamie.
--Sans doute; mais songez que la société ne qualifie pas autrement la violation d'un secret légal, quel qu'il soit. Lisez encore.
«Acte de la demoiselle Dufour, par lequel elle déclare vouloir que les biens qui lui reviendront de la succession de son frère soient, après sa mort, donnés à sa servante et non à ses deux cousins qui participeront à l'héritage dans la faible proportion du droit rigoureux que leur accorde la loi.»
Eh bien! Léonide, irez-vous maintenant prévenir les deux cousins, monsieur Dufour ou sa soeur?
--Ceci me surprend étrangement.
--Vous n'êtes pas au bout. La dernière pièce n'est pas la moins curieuse:
«Projet des cousins de mademoiselle Dufour, de présenter une requête au tribunal, tendant à faire déclarer inhabile à tester, pour cause de folie, ladite demoiselle.»
--Ah! c'est trop fort! le frère déshérite la soeur, la soeur ses cousins, et les cousins accuseront celle-ci de folie en plein tribunal! Et tout le canton croit cette famille bien unie, la cite pour modèle!
--Mais c'est peut-être juste; connaissons-nous les autres familles? Mon Dieu! ce qu'on sait n'est rien auprès de ce qu'on ignore, ma soeur. Désirez-vous apprendre maintenant quelque particularité sur la famille Duplan?
--Tout autant que cela vous plaira, Victor. Madame Duplan est cette petite personne si fière que nous avions cet été pour voisine de campagne, et dont le titre de dame de Haut-Lieu nous amusait tant. Son grand colonel de mari chassait toujours aux canards sauvages dans nos étangs. Qu'ont-ils à démêler ici? Voyons.
--«Ce dossier,--est-il écrit de la main de Maurice,--contient l'acte de naissance de mademoiselle Louise Bougival, à laquelle monsieur Duplan ne pouvant léguer ses biens, vu qu'il est marié à New-York depuis quinze ans, donne et laisse, par mon entremise, un capital de deux cent cinquante mille francs. De ladite somme que j'ai touchée en numéraire, je suis chargé d'acheter à la demoiselle Bougival un hôtel à Paris et une maison de campagne à Vineuil.»
--Madame Duplan n'est pas madame Duplan, la femme du colonel aux canards sauvages! elle n'est que sa maîtresse! Ah! madame du Haut-Lieu! Ah! Maurice, vous saviez tout cela, et ne m'en appreniez rien!
--Deux cent cinquante mille francs touchés par Maurice; que diable en a-t-il fait? murmura Reynier avec quelque humeur.
--Ce qu'il en a fait, c'est bien simple, mon frère; il en a acheté ou il en achètera un hôtel à Paris et une campagne à Vineuil.
--Sans doute, ma soeur! fit Reynier en se pinçant les lèvres. Quelle question!
--Ah! madame du Haut-Lieu! ne cessait de répéter Léonide, vous avez des armes aux panneaux de vos voitures, des valets à livrée aurore, des tourelles à votre château, où, quand vous donnez des fêtes, vous n'invitez pas la famille de votre notaire! c'est bien! mais alors on ne met pas de si petites gens dans la confidence de sa condition.
--Silence donc, ma soeur, dit Reynier en posant la main sur la bouche de Léonide; silence! n'abusez pas de la confession. C'est ici le paradis terrestre pour une femme, j'en conviens; mais n'allez pas vous damner en touchant à l'arbre de la science.
--Lirons-nous encore, ma soeur, ce dossier? c'est celui du maréchal-ferrant, notre voisin.
--Le mari de la belle Picarde?
--Il y a, ma foi, de tout ici. C'est d'abord son bail avec la ville pour ses ateliers dans les dépendances du château.
--Passons cela, Victor; à quoi bon?
--Son contrat de mariage.
--Oui, avec une très-jolie femme, la plus jolie du pays, peut-être. Il n'en est pas plus gai; voilà pourtant à peine trois mois qu'il est en ménage.
--Son testament sous enveloppe.
--Son testament! il n'a pas vingt-huit ans, sa santé est de fer,--il paraît le plus insouciant des hommes.
--Cela se voit encore à la manière dont il a cacheté cette pièce importante.
--Que faites-vous, Victor?
--Ne craignez rien, c'est le sacrifice d'un pain à cacheter. Voyons ce que peuvent être les dernières volontés d'un maréchal-ferrant.
«Dégoûté de la vie, je demande pardon à Dieu d'y avoir mis fin. L'affreuse conduite de ma femme m'a poussé au suicide et à la vengeance criminelle dont je l'ai fait précéder. Je dispose de mes biens comme suit.»
--Oh! cet homme va tuer sa femme, se tuer ensuite, et personne ne l'en empêchera, et nous le savons! Je lui écrirai.
--Alors Maurice ira au bagne.
Un violent coup de sonnette retentit. Victor et Léonide se turent, pâlirent tous deux. Dans leur égarement, il leur fut impossible de trouver un pain à cacheter pour sceller le testament dans l'enveloppe.
La sonnette ébranla de nouveau la maison.
--Fuyons d'ici, s'écrie avec épouvante Léonide, c'est Maurice!
--Quelle extravagance! répond Reynier, qui, non moins terrifié que sa soeur, se précipite sur le carré, passe dans l'autre corps de logis, du côté de la pelouse, soulève le coin de la jalousie, et aperçoit la laitière qui sonnait pour la troisième fois.
--C'est votre laitière, revint-il annoncer à Léonide; que veut-elle?
--J'avais oublié que tous les dimanches elle nous apporte un fromage à la crème. Ne répondez pas. Cette sorcière m'a-t-elle troublée!
Quand Reynier eut recacheté les dispositions testamentaires du maréchal-ferrant, il prit Léonide par la main et la conduisit dans sa chambre à coucher, devant la fenêtre qu'il venait de quitter.
--Voyez-vous, là-bas, le long du bois, contre les arbres, les chevaliers de l'arc qui s'exercent depuis Nemrod à mettre dans le but?
--Très-bien, Victor.
--Apercevez-vous un gros homme qui se ploie comme son arc, tant il rit de grand coeur?
--Je crois le distinguer.
--C'est le maréchal-ferrant qui doit tuer sa femme et se tuer ensuite.
--Pouvez-vous plaisanter sur cela, Victor?
--Et que fait-il lui-même?
--Le jour baisse, ma soeur; dans deux heures Maurice sera de retour; courons remettre en ordre les cartons que nous avons déplacés. La science des conspirateurs est de ne pas laisser plus de trace là où ils ont passé que par où ils sont revenus.
Rentrés dans le cabinet de Maurice, Léonide et Victor, qu'une communauté d'audace avait affranchis de toute pudeur l'un envers l'autre, convinrent, pour en avoir plus tôt fini avec ce qu'il leur restait encore de cartons à visiter, de fouiller chacun de son côté sans perdre un temps précieux dans des communications inutiles à leur but.
Tandis que, muets et absorbés par leurs recherches, Léonide et Victor soulèvent des rames d'affaires de famille, descendent dans le coeur de toutes, celui-ci pour s'arrêter à chaque chiffre de fortune, celle-là pour rire de pitié à toutes les découvertes recueillies par sa témérité, les bonnes gens de Chantilly se dirigent vers le carrefour de Diane, où l'heure de la danse va bientôt sonner. L'air devient plus sonore; la voix argentine des enfants éclate, mêlée au sifflement des hirondelles rasant le peu de gazon que n'ont pas tondu les moutons et l'automne. Déjà l'on entend un petit violon aigre préludant à la contre-danse, et comme les nymphes des bas-reliefs antiques, se donnant la main, soulevant des robes légères, cadençant des pas lourds, les jeunes filles de Creil, de Chantilly et de Coye, s'élancent dans la forêt. La danse et la musique s'appellent. Le soleil est tombé; des feuilles jaunes tournoient et s'envolent. Au zénith, une étoile luit; le soir vient: c'est le soir.
Au coucher du soleil, il n'y a pas un méchant sur la terre: c'est l'heure où l'on meurt.
Léonide enfonça ses deux mains dans un carton, y plongea un regard de terreur et de joie, comprima un papier, comme s'il eût dû s'envoler: puis elle se tourna pour voir si son frère l'observait.
Reynier avait fixé son attention sur le dossier de M. Clavier, dont il copiait sur son album le titre des principales pièces.
Sûre de n'être pas remarquée, Léonide parcourut avidement une pièce qui portait le nom de Lefort.
--Ah! murmura-t-elle, voici enfin qui va tout m'apprendre.
Ce nom se détachait du milieu de plusieurs lignes écrites de la main de Maurice; il reparaissait de distance en distance, tantôt précédé de celui de Jules, tantôt de celui d'Hortense. Dans les premiers moments, il fut impossible à Léonide, tant l'émotion brouillait sa vue, de saisir autre chose que ces noms.
Un peu plus calme, elle ne comprit pas pourtant que cette note, à peine lisible, chargée de chiffres mal tracés, de mots abrégés, d'autres effacés, obscurément rétablis, n'offrait un sens complet qu'à celui qui en avait fait la base d'une future rédaction.
Léonide eut la fatale intelligence de ces mots hachés: _Jeune enfant.--Quarante mille francs sur sa tête--Reconnu par elle et par Jules--Hortense--nommée comme sa mère._
Elle s'écria mentalement: Mais ceci ne permet aucun doute; c'est la reconnaissance d'un enfant d'Hortense et de Jules, né avant leur mariage; c'est le résultat du voyage de mademoiselle Hortense à Compiègne, l'explication de la réparation pressante dont Jules parlait à Maurice dans ses lettres; oui,--je tiens la vérité, et elle ne m'échappera pas!--Aujourd'hui il s'ensuivrait pour eux trop d'éclat à rectifier cette naissance à l'état civil. En dotant cet enfant, son avenir est sauvé, sauf à le reconnaître légalement plus tard; tout cela est très-intelligible; et c'est à ce vil accident que j'ai été sacrifiée! Il y a eu de la honte et de la douleur pour moi: il y aura de la honte et de la douleur pour elle.
--Vous parlez, je crois, ma soeur?
--Oui!... je disais qu'il serait temps de nous retirer.
--Je le pensais aussi, Léonide. Avez-vous exhumé quelque chose qui vous dédommageât de vos recherches, ma soeur? Moi, rien, ou à peu près.
--Moi, rien non plus.
--En vérité, ma soeur, on n'a jamais été, comme nous, plus téméraire avec plus d'innocence.
--Ah! mon Dieu; je regrette presque d'avoir alarmé ma conscience à si peu de frais.
--Je n'ai jamais vu qu'un jeu en tout ceci, Léonide.
--Un véritable jeu d'enfant, Victor.
--Que voulez-vous, nous aurons d'une manière ou d'une autre, comme je le disais tantôt, passé notre dimanche.
--Nous n'aurons pas besoin, je pense, de nous jurer le secret.
--Le secret de quoi, ma soeur?
--C'est ce que je me dis.
--Nous ne dirons rien à personne, Léonide, parce que ceci ne vaut guère la peine d'être divulgué.
--Je vous le jure.
--Je vous le jure aussi.
Pendant le cours de ces plaisanteries, faites d'un ton étrange par le frère et la soeur, qui n'étaient dupes ni l'un ni l'autre de leur indifférence, les cartons furent replacés et le rideau tomba sur les dernières clartés éparses dans le cabinet de Maurice.
Léonide et Victor en sortirent.
Sur le carré, Victor prit la main de sa soeur et lui dit:--Il ne dépend plus que de vous que je sois heureux.
--Je vous entends. Demain, mademoiselle de Meilhan dînera chez nous.
--Vous possédez la divine prévoyance de tout ce qui est bien, ma soeur; merci!
--Venez, Victor; allons faire un tour de promenade sur la pelouse, en attendant Maurice.
Le ciel était rempli d'étoiles, l'air d'harmonies délicieuses.
XII
A la grille du jardin, une calèche s'arrêtait.
La grâce de sa forme, l'éclat de ses panneaux, et surtout la beauté des chevaux noirs qui l'avaient fait glisser sur la pelouse avec la rapidité d'une hirondelle, avaient attiré la curiosité des promeneurs. Tout est événement à Chantilly. Admirer la calèche parisienne était un plaisir comme un autre, plus vif qu'un autre, car c'était le dernier de la journée pour les habitants qui rentraient.
Quand ils virent Maurice descendre de la calèche, leur curiosité devint de la joie. Les uns tinrent à honneur de saisir la bride des chevaux, les autres de l'aider à franchir le marchepied; chacun s'ingénia pour lui témoigner la satisfaction qu'éprouvait le pays à le savoir possesseur de ce signe brillant des progrès de la fortune. Il distribuait des saluts à droite et à gauche, comme en userait un souverain populaire rentrant dans sa bonne capitale. Il fut reçu par sa femme, merveilleusement ébahie, et par son beau-frère Reynier, qui, du haut du perron, répétait avec orgueil à sa soeur: «Eh bien! trouverez-vous encore que les châles de cachemire sont trop longs?»
Maurice fut modeste: il ne dit pas que ces chevaux étaient anglais, de pur sang, ni qu'ils sortaient des écuries d'un pair d'Angleterre, ni qu'ils avaient gagné le prix du roi aux courses de New-Market.
Reynier affirma sur son honneur qu'ils coûtaient dix mille francs.
Léonide disait au fond de son coeur:--Nous avons des chevaux!
--C'est une surprise que je vous ai ménagée, Léonide; est-elle de votre goût? J'ai l'espoir que ceci vous aidera à patienter plus courageusement. Quand les heures vous sembleront longues, vous les abrégerez maintenant par des courses dans la forêt, par de plus fréquents voyages à Senlis, à Paris même.
Ces attentions de Maurice charmaient Léonide qui, dans ce moment, regretta sincèrement de ne pas l'aimer, tant elle éprouvait de la reconnaissance; mais la réflexion neutralisa sur ses lèvres cet élan du coeur: elle craignit de s'exposer au reproche d'ingratitude en payant son mari d'affectueuses paroles, qu'au premier jour elle aurait été forcée de démentir. Sa satisfaction fut muette; elle trouva peut-être un sourire pour remercier.
Pour terminer au plus vite une scène dont la contrainte l'importunait, Reynier, qui n'aimait pas le ménage en présence, regarda l'heure à sa montre et dit:
--Beau-frère, nous avons encore deux heures de lune; irons-nous faire un tour jusqu'aux étangs avec la calèche de Léonide?
Ces mots: la calèche de Léonide! prévinrent tout refus de la part de celle-ci; et, quelques minutes après, la calèche roulait dans les sombres allées du bois, ayant passé par le carrefour de Diane, illuminé de verres de couleur, tout harmonieux du bruit des flûtes et des violons, tout retentissant de la parole animée des danseuses.
C'était une nuit comme celle de la veille, limpide et calme.
Maurice se félicitait de cette clarté étendue sur les bois comme en plein midi, afin de mieux faire remarquer à sa femme et à son beau-frère que la coupe des tilleuls se continuait sans relâche sur un espace indéterminé; plus de cinquante arpents avaient été abattus depuis leur dernière promenade.
Après avoir allumé un cigare et croisé les bras, Victor abandonna son âme à la fumée.
Léonide ne se lassait pas d'admirer la fougue obéissante, la fierté docile des chevaux, la légèreté de la calèche. Elle était dedans, mais son âme était dehors pour se regarder passer. Doucement fascinée par le balancement de la voiture, par ce souffle doux et continu qui, chargé de toutes les émanations de la nuit, frappe au visage, borde les lèvres d'une fraîcheur assoupissante, les oreilles d'un bruit de flûte éolienne, les yeux d'une frange de sommeil, Léonide ne voyait plus courir à droite et à gauche des arbres aux teintes monotones; mais tombée d'illusion en illusion, poursuivie par les rayonnements des lanternes, elle voyait les deux ailes de la rue de la Paix, étincelantes de lumière, d'or et de marbre; elle glissait au bord de vastes palais dont le sommet se perdait dans les nues; une double porte de ces palais s'ouvrait majestueusement: c'était celle de leur hôtel.
La calèche s'arrêta.
Ce n'était pas encore à la porte d'un hôtel de la rue de la Paix, mais à la dernière barrière des allées.
Victor descendit pour l'ouvrir, et les chevaux prirent le chemin incliné des étangs.
Tout autre que Maurice, son beau-frère et sa femme, eussent été saisis d'étonnement à l'aspect de ces étangs silencieux, sur la surface desquels des roseaux chevelus et des joncs inclinaient leurs tiges endormies, et où se réfléchissaient, la tête en bas, des bouquets pâles de peupliers, gigantesques pinceaux, qui, lorsque la brise les agitait, semblaient peindre, au fond d'une vaste toile, une lune courant entre des nuages.
Léonide demanda son manteau; elle avait froid.
A l'extrémité du premier étang se dessinait le château de la reine Blanche, ciselé par les rayons de la lune, qui l'argentaient de ses lueurs, comme un ex-voto à la vierge Marie: château que quelque géant a dû porter dans la main au retour des croisades; création d'une fée; château brodé à l'aiguille, découpé au ciseau, et qui ferait croire à ces reines enchantées des romans de chevalerie; le jour reine, la nuit petit poisson rouge dans le lac; car quelle reine véritable a pu, si mignonne, si naine, si gracieuse qu'elle fût, établir sa demeure dans le château de la reine Blanche? La cour d'un sylphe serait à l'étroit dans cette bonbonnière gothique; l'ombre d'un milan lui cache le soleil; et un coup d'aile des cygnes qui nagent à ses pieds pourrait le couvrir d'eau du perron au sommet des tourelles. Quelque jour un nid d'hirondelle l'entraînera dans sa chute.
Victor alluma un nouveau cigare.
Et, à mesure qu'ils approchaient au petit pas de l'escalier du château, placé à la tête de la première pièce d'eau, ils découvraient les cinq autres lacs figés, en long sillon lumineux, dans leurs chatons d'herbe verdâtre.
Maurice remarqua que les peupliers plantés au bord des étangs produisaient le plus joli coup d'oeil: qu'ils avaient bien grandi depuis qu'il ne les avait vus.
Ces arbres sont la plus déplorable erreur de goût du prince de Condé ou de son intendant. Ils ont dépouillé les étangs de l'aspect sauvage qu'ils avaient avant cette malheureuse plantation. Toujours positif, Maurice estima qu'ils rapporteraient bientôt vingt sous par an de coupe.
Ils étaient descendus tous trois de la calèche.
--Victor, dit Maurice à son beau-frère, j'ai eu un rendez-vous à Écouen avec M. de La Haye: le brave homme est fort triste, sais-tu?
--Eh bien, répliqua Victor, que décide-t-il?
--Il abandonne le château et le reste du bois pour trente mille francs?
--Enfin!--Le maudit vieillard a été dur.
--Il n'y tenait plus, m'a-t-il assuré en pleurant: il serait mort dans six mois. J'ai été sur le point de rompre le marché, tant il me touchait par ses regrets.--M. de La Haye, Léonide, nous avait vendu la moitié de son parc, et s'était réservé celle où se trouve le château croyant pouvoir continuer son droit de chasse. Mais, en vertu d'un contrat que M. de La Haye ignorait, passé entre ses aïeux et la commune, nous l'avons empêché dans ce droit: alors...
--Je connais cette affaire-là, interrompit maladroitement Léonide.
Un regard significatif lui fut lancé.
--Et comment en avez-vous eu connaissance, Léonide?
--Par moi, Maurice. Que veux-tu, ma soeur brûlait de savoir où en étaient tes affaires qu'elle avait le tort de croire mauvaises; je l'ai mise en quelques mots au courant des avantages de celle-ci. Ma soeur est discrète...
--Je n'en doute pas, Victor. Loin de te blâmer, je te remercie; seulement j'aurais désiré, en ma qualité de mari, ne pas être le second à lui faire part de cet heureux événement. Il ne me reste plus qu'à vous le confirmer, Léonide. Oui, le château de La Haye nous appartient ainsi que toutes ses dépendances...
--Et avec les armes des anciens possesseurs? s'informa en plaisantant Léonide.
--A quoi bon? pour que ces armes vous valussent les entrées à la cour?
--S'il y avait une cour, ajouta Victor, encore!
--Irons-nous habiter ce château, messieurs?
--Notre projet, répliqua Victor, qui vit l'air embarrassé de Maurice à cette demande de Léonide, est pour le moment de le démolir de fond en comble et d'en vendre les matériaux à la commune. C'est tout pierre et plomb: le profit sera immense.
--Mais ensuite, reprit Maurice, qui tenta de réparer sur-le-champ le coup trop vif qu'avait porté à sa femme le renseignement de Victor, nous bâtirons, à la place du château démoli, une maison de goût moderne, avec pavillon de chaque côté. J'ai en vue douze statues mythologiques du plus bel effet.
--Vous avez bien du goût, en vérité, messieurs. Vous arracherez aussi les arbres de haute futaie pour planter des betteraves; vous élèverez dans le parc, abattu sous la hache, des poules au lieu de cerfs. N'aurons-nous pas un beau chemin de fer au beau milieu de notre propriété?
--Vous nous raillez, ma soeur; mais est-ce en vérité une faute de démolir des châteaux que nous ne sommes ni assez nombreux en famille, ni assez riches, ni assez nobles, pour occuper, pour entretenir, pour illustrer? et de vendre, à la voie et au fagot, des forêts où, comme vous l'avez si malignement dit, nous ne saurions élever que des poules? Où sont nos apanages, nos majorats, nos aïeux? Nous sommes d'hier et nous ne serons plus demain; nous sommes des bourgeois et non des Montmorency; des industriels, ma soeur, et non des héros.
--Et faut-il être autre chose, reprit Maurice, pour être heureux? Ne regardons pas si haut, restons où nous sommes. Si nous n'avons pas de grands noms, nous n'avons pas non plus la charge de les soutenir; si nous ne possédons pas d'immenses fortunes héréditaires, nous savons mieux conserver celles que nous assure notre travail. Chaque âge a sa distinction; celle de l'époque est la richesse. Acquise avec probité, elle honore; et, à part quelques rares exceptions, elle est toujours la preuve d'une valeur réelle de l'âme ou de l'esprit. Laissez-moi croire, Léonide, que nous touchons personnellement à cet équilibre où l'aisance s'assied à côté du repos, la dignité auprès de l'accomplissement de raisonnables désirs.
Chaque parole de Maurice avait l'onction d'une croyance: il communiquait ses maximes d'honnête homme aussi profondément qu'il les sentait, et avec une précision qui dénotait chez lui la préoccupation de les réduire bientôt en pratique. Il s'essayait au sage emploi de son avenir, de peur d'en être plus tard enivré. Il semblait prendre envers lui et les autres l'engagement de n'être point surpris par l'éblouissement de la fortune, à l'heure prochaine où elle arriverait.
--Si vous ne m'aviez souvent exprimé, continua-t-il, combien le séjour de la province vous est fade, c'est ici, à Chantilly, que je vous proposerais de vivre, sans rompre pourtant,--j'aime trop vos habitudes, Léonide,--avec Paris et les amis que nous y comptons. Connaissez-vous une résidence plus calme, une vie meilleure? Tout s'y trouve. Pour vous, la compagnie; pour moi, le repos; pour nous trois, la santé. Cherchez un plus beau ciel: il faudrait aller en Italie; des campagnes plus riantes: si je ne suis point trompé dans mes espérances, j'en aurai une à deux pas de Chantilly; et pour vous, toute pour vous, ma Léonide. Une fois ma fortune faite, maître de choisir mes occupations et mes loisirs, ou je garderai mon étude, mais pour n'y traiter que certaines affaires, ou je la vendrai pour m'adonner exclusivement à l'entretien de quelque ferme-modèle.
Léonide se tourna pour livrer passage à un bâillement qui l'étouffait.
--Contenez-vous, ma soeur, ne le contredisez pas; vous gâteriez mon affaire, et c'est le moment d'en parler.