Part 5
M. Steimbourg se fit un devoir de présenter son ami dans sa famille. Il le conduisit à Biéville, où le père Steimbourg s’était fait construire un château. M. L’Ambert y fut reçu cordialement par un vieillard très vert, une dame de cinquante-deux ans qui n’avait pas encore abdiqué, et deux jeunes filles tout à fait coquettes. Il reconnut au premier coup d’œil qu’il n’entrait pas chez des fossiles. Non; c’était bien la famille moderne et perfectionnée. Le père et le fils étaient deux camarades qui se plaisantaient réciproquement sur leurs fredaines. Les jeunes filles avaient vu tout ce qui se joue sur le théâtre et lu tout ce qui s’écrit. Peu de gens connaissaient mieux qu’elles la chronique élégante de Paris; on leur avait montré, au spectacle et au bois de Boulogne, les beautés les plus célèbres de tous les mondes; on les avait conduites aux ventes des riches mobiliers, et elles dissertaient fort agréablement sur les émeraudes de mademoiselle X ... et les perles de mademoiselle Z ... L’aînée, mademoiselle Irma Steimbourg, copiait avec passion les toilettes de mademoiselle Fargueil; la cadette avait envoyé un de ses amis chez mademoiselle Figeac pour demander l’adresse de sa modiste. L’une et l’autre étaient riches et bien dotées. Irma plut à M. L’Ambert. Le beau notaire se disait de temps en temps qu’un demi-million de dot et une femme qui sait porter la toilette ne sont pas choses à dédaigner. On se vit assez souvent, presque une fois par semaine, jusqu’aux premières gelées de novembre.
Après un automne doux et brillant, l’hiver tomba comme une tuile. C’est un fait assez commun dans nos climats; mais le nez de M. L’Ambert fit preuve en cette occasion d’une sensibilité peu commune. Il rougit un peu, puis beaucoup; il s’enfla par degrés, au point de devenir presque difforme. Après une partie de chasse égayée par le vent du nord, le notaire éprouva des démangeaisons intolérables. Il se regarda dans un miroir d’auberge et la couleur de son nez lui déplut. Vous auriez dit une engelure mal placée.
Il se consolait en pensant qu’un bon feu de fagots lui rendrait sa figure naturelle, et, de fait, la chaleur le soulagea et le déteignit en peu d’instants. Mais la démangeaison se réveilla le lendemain, et les tissus se gonflèrent de plus belle, et la couleur rouge reparut avec une légère addition de violet. Huit jours passés au logis, devant la cheminée, effacèrent la teinte fatale. Elle reparut à la première sortie, en dépit des fourrures de renard bleu.
Pour le coup, M. L’Ambert prit peur; il manda M. Bernier en toute hâte. Le docteur accourut, constata une légère inflammation et prescrivit des compresses d’eau glacée. On rafraîchit le nez, mais on ne le guérit point. M. Bernier fut étonné de la persistance du mal.
--Après tout, dit-il, Dieffenbach a peut-être raison. Il prétend que le lambeau peut mourir par excès de sang et qu’on y doit appliquer des sangsues. Essayons!
Le notaire se suspendit une sangsue au bout du nez. Lorsqu’elle tomba, gorgée de sang, on la remplaça par une autre et ainsi de suite, durant deux jours et deux nuits. L’enflure et la coloration disparurent pour un temps; mais ce mieux ne fut pas de longue durée. Il fallut chercher autre chose. M. Bernier demanda vingt-quatre heures de réflexion, et en prit quarante-huit.
Lorsqu’il revint à l’hôtel de Monsieur L’Ambert il était soucieux et même timide. Il dut faire un effort sur lui-même avant de dire à M. L’Ambert:
--La médecine ne rend pas compte de tous les phénomènes naturels, et je viens vous soumettre une théorie qui n’a aucun caractère scientifique. Mes confrères se moqueraient peut-être de moi si je leur disais qu’un lambeau détaché du corps d’un homme peut rester sous l’influence de son ancien possesseur. C’est votre sang, lancé par votre cœur, sous l’action de votre cerveau, qui afflue si malheureusement à votre nez. Et pourtant je suis tenté de croire que cet imbécile d’Auvergnat n’est pas étranger à l’événement.
M. L’Ambert se récria bien haut. Dire qu’un vil mercenaire que l’on avait payé, à qui l’on ne devait rien, pouvait exercer une influence occulte sur le nez d’un officier ministériel, c’était presque de l’impertinence!
--C’est bien pis, répondit le docteur, c’est de l’absurdité. Et pourtant je vous demande la permission de chercher le Romagné. J’ai besoin de le voir aujourd’hui, ne fût-ce que pour me convaincre de mon erreur. Avez-vous gardé son adresse?
--A Dieu ne plaise!
--Eh bien, je vais me mettre en quête. Prenez patience, gardez la chambre, et ne vous traitez plus.
Il chercha quinze jours. La police lui vint en aide et l’égara durant trois semaines. On mit la main sur une demi-douzaine de Romagné. Un agent subtil et plein d’expérience découvrit tous les Romagné de Paris, excepté celui qu’on demandait. On trouva un invalide, un marchand de peaux de lapin, un avocat, un voleur, un commis de mercerie, un gendarme et un millionnaire. M. L’Ambert grillait d’impatience au coin du feu, et contemplait avec désespoir son nez écarlate. Enfin, l’on découvrit le domicile du porteur d’eau, mais il n’y demeurait plus. Les voisins racontèrent qu’il avait fait fortune et vendu son tonneau pour jouir de la vie.
M. Bernier battit les cabarets et autres lieux de plaisir, tandis que son malade restait plongé dans la mélancolie.
Le 2 février, à dix heures du matin, le beau notaire se chauffait tristement les pieds et contemplait en louchant cette pivoine fleurie au milieu de son visage, lorsqu’un tumulte joyeux ébranla toute la maison. Les portes s’ouvrirent avec fracas, les valets crièrent de surprise, et l’on vit paraître le docteur, traînant Romagné par la main.
C’était le vrai Romagné, mais bien différent de lui-même! Sale, abruti, hideux, l’œil éteint, l’haleine fétide, puant le vin et le tabac, rouge de la tête aux pieds comme un homard cuit: c’était moins un homme qu’un érysipèle vivant.
--Monstre! lui dit M. Bernier, tu devrais mourir de honte. Tu t’es ravalé au-dessous de la brute. Si tu as encore le visage d’un homme, tu n’en as déjà plus la couleur. A quoi as-tu employé la petite fortune que nous t’avions faite? Tu t’es roulé dans les bas-fonds de la débauche, et je t’ai trouvé au delà des fortifications de Paris, vautré comme un porc au seuil du plus immonde des cabarets!
L’Auvergnat leva ses gros yeux sur le docteur et lui dit avec son aimable accent, embelli d’une intonation faubourienne:
--Eh bien, quoi! J’ai fait la noche! Ch’est pas une raigeon pour me dire des chottiges.
--Qui est-ce qui te dit des sottises? On te reproche tes turpitudes, voilà tout. Pourquoi n’as-tu pas placé ton argent au lieu de le boire?
--Ch’est lui qui m’a dit de m’amuger.
--Drôle! s’écria le notaire, est-ce moi qui t’ai conseillé de te soûler à la barrière avec de l’eau-de-vie et du vin bleu?
--On ch’amuse comme on peut ... Je chuis été avec les camarades.
Le médecin bondit de colère.
--Ils sont jolis, tes camarades! Comment! je fais une cure merveilleuse qui répand ma gloire dans Paris, qui m’ouvrira un jour ou l’autre les portes de l’institut, et tu vas, avec quelques ivrognes de ton espèce, gâter mon plus divin ouvrage! S’il ne s’agissait que de toi, parbleu! nous te laisserions faire. C’est un suicide physique et moral; mais un Auvergnat de plus ou de moins n’importe guère à la société. Il s’agit d’un homme du monde, d’un riche, de ton bienfaiteur, de mon malade! Tu l’as compromis, défiguré, assassiné par ton inconduite. Regarde dans quel état lamentable tu as mis la figure de monsieur!
Le pauvre diable contempla le nez qu’il avait fourni, et se mit à fondre en larmes.
--Ch’est bien malheureux, mouchu Bernier; mais j’attechte le bon Dieu que ch’est pas ma faute. Le nez ch’est gâté tout cheul. Chaprichti! je chuis un honnête homme, et je vous jure que je n’y ai pas cheulement touché!
--Imbécile! dit M. L’Ambert, tu ne comprendras jamais ... et, d’ailleurs, tu n’as pas besoin de comprendre! Il s’agit de nous dire sans détour si tu veux changer de conduite et renoncer à cette vie de débauche, qui me tue par contre-coup? Je te préviens que j’ai le bras long et que, si tu t’obstinais dans tes vices, je saurais te faire mettre en lieu sûr.
--En prigeon?
--En prison.
--En prigeon avec les schélérats? Grâche, mouchu L’Ambert! Cha cherait le déjonneur de la famille!
--Boiras-tu encore, oui ou non?
--Eh! bon Diou! comment boire quand on n’a plus le chou? J’ai tout dépenché, mouchu L’Ambert. J’ai bu les deux mille francs, j’ai bu mon tonneau et tout le fonds de boutique, et personne ne veut plus me faire crédit chur la churfache de la terre!
--Tant mieux, drôle! c’est bien fait.
--Il faudra bien que je devienne chage! voichi la migère qui vient, mouchu L’Ambert!
--A la bonne heure!
--Mouchu L’Ambert!
--Quoi?
--Chi ch’était un effet de votre bonté de me racheter un tonneau pour gagner ma pauvre vie, je vous jure que je redeviendrais un bon chujet!
--Allons donc! tu le vendrais pour boire.
--Non, mouchu L’Ambert, foi d’honnête garchon!
--Serment d’ivrogne!
--Mais vous voulez donc que je meure de faim et de choif! Une chentaine de francs, mon bon mouchu L’Ambert!
--Pas un centime! C’est la Providence qui t’a mis sur la paille pour me rendre ma figure naturelle. Bois de l’eau, mange du pain sec, prive-toi du nécessaire, meurs de faim si tu peux: c’est à ce prix que je recouvrerai mes avantages et que je redeviendrai moi-même!
Romagné courba la tête et se retira, traînant le pied et saluant la compagnie.
Le notaire était dans la joie et le médecin dans la gloire.
--Je ne veux pas faire mon éloge, disait modestement M. Bernier, mais Leverrier trouvant une planète par la force du calcul n’a pas fait un plus grand miracle que moi. Deviner, à l’aspect de votre nez, qu’un Auvergnat absent et perdu dans Paris se livre à la débauche, c’est remonter de l’effet à la cause par des chemins que l’audace humaine n’avait pas encore tentés. Quant au traitement de votre mal, il est indiqué par la circonstance. La diète appliquée à Romagné est le seul remède qui vous puisse guérir. Le hasard nous sert à merveille, puisque cet animal a mangé son dernier sou. Vous avez bien fait de lui refuser le secours qu’il demandait: tous les efforts de l’art seront vains tant que cet homme aura de quoi boire.
--Mais, docteur, interrompit M. L’Ambert, si mon mal ne venait point de là? si vous étiez le jouet d’une coïncidence fortuite? Ne m’avez-vous pas dit vous-même que la théorie ...?
--J’ai dit et je maintiens que, dans l’état actuel de nos connaissances, votre cas n’admet aucune explication logique. C’est un fait dont la loi reste à trouver. Le rapport que nous observons aujourd’hui entre la santé de votre nez et la conduite de cet Auvergnat nous ouvre une perspective peut-être trompeuse, mais à coup sûr immense. Attendons quelques jours: si votre nez guérit à mesure que Romagné se range, ma théorie recevra le renfort d’une nouvelle probabilité. Je ne réponds de rien; mais je pressens une loi physiologique, inconnue jusqu’à nous, et que je serais heureux de formuler. Le monde de la science est plein de phénomènes visibles produits par des causes inconnues. Pourquoi madame de L ..., que vous connaissez comme moi, porte-t-elle une cerise admirablement peinte sur l’épaule gauche? Est-ce, comme on le dit, parce que sa mère, étant grosse, a convoité violemment un panier de cerises à l’étalage de Chevet? Quel artiste invisible a dessiné ce fruit sur le corps d’un fœtus de six semaines, gros comme une crevette de moyenne taille? Comment expliquer cette action spéciale du moral sur le physique? Et pourquoi la cerise de madame de L ... devient-elle sensible et douloureuse au mois d’avril de chaque année, lorsque les cerisiers sont en fleur? Voilà des faits certains, évidents, palpables, et tout aussi inexpliqués que l’enflure et la rougeur de votre nez. Mais patience!
Deux jours après, le nez de M. L’Ambert désenfla d’une façon visible, mais la couleur rouge tenait bon. Vers la fin de la semaine, son volume était réduit d’un bon tiers. Au bout de quinze jours, il pela horriblement, fit peau neuve et reprit sa forme et sa couleur primitives.
Le docteur triomphait.
--Mon seul regret, disait-il, c’est que nous n’ayons point gardé le Romagné dans une cage pour observer sur lui comme sur vous les effets du traitement. Je suis sûr que, durant sept ou huit jours, il a été couvert d’écailles comme une couleuvre.
--Qu’il aille au diable! ajouta chrétiennement M. L’Ambert.
Dès ce jour, il reprit ses habitudes: sortit en voiture, à cheval, à pied; dansa dans les bals du faubourg et embellit de sa présence le foyer de l’Opéra. Toutes les femmes lui firent bon accueil dans le monde et hors du monde. Une de celles qui le félicitèrent le plus tendrement de sa guérison fut la sœur aînée de l’ami Steimbourg.
Cette aimable personne avait coutume de regarder les hommes dans le blanc des yeux. Elle remarqua très judicieusement que M. L’Ambert était sorti plus beau de cette dernière crise. Oui, vraiment, il semblait que deux ou trois mois de souffrances eussent donné à son visage je ne sais quoi d’achevé. Le nez surtout, ce nez droit, qui venait de rentrer dans ses limites après une dilatation cuisante, paraissait plus fin, plus blanc et plus aristocratique que jamais.
Telle était aussi l’opinion du joli notaire, et il se contemplait dans toutes les glaces avec une admiration toujours nouvelle. C’était plaisir de le voir, face à face avec lui-même, et souriant à son propre nez.
Mais, au retour du printemps, dans la seconde quinzaine de mars, tandis que la sève généreuse enflait les bourgeons des lilas, M. L’Ambert eut lieu de croire que son nez seul était privé des bienfaits de la saison et des bontés de la nature. Au milieu du rajeunissement de toutes choses il pâlissait comme une feuille d’automne. Les ailes amincies et comme desséchées par le souffle d’un sirocco invisible, s’aplatissaient contre la cloison.
--Mort de ma vie! disait le notaire en faisant la grimace au miroir, la distinction est une belle chose, comme la vertu; mais pas trop n’en faut. Mon nez devient d’une élégance inquiétante, et bientôt il ne sera plus qu’une ombre si je ne lui rends la force et la couleur!
Il y mit un peu de rouge. Mais le fard ne servait qu’à faire ressortir la finesse incroyable de cette ligne droite et sans épaisseur qui lui séparait la figure en deux. Telle on voit une lame de fer battu se dresser mince et coupante au milieu d’un cadran solaire; tel était le nez fantastique du notaire désespéré.
En vain le riche indigène de la rue de Verneuil se mit au régime le plus substantiel. Considérant que la bonne nourriture, digérée par un estomac solide, profite à peu près également à toutes les parties du corps, il s’imposa la douce loi de prendre force consommés, force coulis, et quantité de viandes saignantes arrosées des vins les plus généreux. Dire que ces aliments choisis ne lui profitèrent en rien serait nier l’évidence et blasphémer la bonne chère. M. L’Ambert se fit, en peu de temps, de belles joues rouges, un beau cou de taureau apoplectique et un joli petit ventre rondelet. Mais le nez était comme un associé négligent ou désintéressé, qui ne vient pas toucher ses dividendes.
Lorsqu’un malade ne peut manger ni boire, on le soutient quelquefois par des bains nourrissants qui pénètrent à travers la peau jusqu’aux sources de la vie. M. L’Ambert traita son nez comme un malade qu’il faut nourrir à part et coûte que coûte. Il commanda pour lui seul une petite baignoire de vermeil. Six fois par jour il le plongea et le maintint patiemment dans des bains de lait, de vin de Bourgogne, de bouillon gras et même de sauce aux tomates. Peine perdue! le malade sortait du bain aussi pâle, aussi maigre, aussi déplorable qu’il y était entré.
Toute espérance semblait perdue, lorsqu’un jour M. Bernier se frappa le front et s’écria:
--Nous avons fait une énorme faute! une véritable bévue d’écoliers! et c’est moi!... lorsque ce fait apportait à ma théorie une si éclatante confirmation!... N’en doutez pas, monsieur: l’Auvergnat est malade, et c’est lui qu’il nous faut traiter pour que vous soyez guéri.
Le pauvre L’Ambert s’arracha les cheveux. C’est pour le coup qu’il regretta d’avoir mis Romagné à la porte et de lui avoir refusé le secours qu’il demandait, et d’avoir oublié de prendre son adresse! Il se représentait le pauvre diable languissant sur un grabat, sans pain, sans rosbif et sans vin de Château-Margaux. A cette idée, son cœur se brisait. Il s’associait aux douleurs du pauvre mercenaire. Pour la première fois de sa vie, il fut ému du malheur d’autrui:
--Docteur, cher docteur, s’écria-t-il en serrant la main de M. Bernier, je donnerais tout mon bien pour sauver ce brave jeune homme!
Cinq jours après, le mal avait encore empiré. Le nez n’était plus qu’une pellicule flexible, pliant sous le poids des lunettes, lorsque M. Bernier vint dire qu’il avait trouvé l’Auvergnat.
--Victoire! s’écria M. L’Ambert.
Le chirurgien haussa les épaules et répondit que la victoire lui paraissait au moins douteuse.
--Ma théorie, dit-il, est pleinement confirmée, et, comme physiologiste, j’ai tout lieu de me déclarer satisfait; mais, comme médecin, je voudrais vous guérir, et l’état où j’ai trouvé ce malheureux me laisse peu d’espérance.
--Vous le sauverez, cher docteur!
--D’abord, il ne m’appartient pas. Il est dans le service d’un de mes confrères, qui l’étudie avec une certaine curiosité.
--On vous le cédera! nous l’achèterons, s’il le faut.
--Y songez-vous! Un médecin ne vend pas ses malades. Il les tue quelquefois, dans l’intérêt de la science, pour voir ce qu’ils ont dans le corps. Mais en faire un objet de commerce, jamais! Mon ami Fogatier me donnera peut-être votre Auvergnat; mais le drôle est bien malade, et, pour comble de disgrâce, il a pris la vie en tel dégoût qu’il ne veut pas guérir. Il jette tous les médicaments. Quant à la nourriture, tantôt il se plaint de n’en pas avoir assez, et réclame à grands cris la portion entière, tantôt il refuse ce qu’on lui donne et demande à mourir de faim.
--Mais c’est un crime! Je lui parlerai! je lui ferai entendre le langage de la morale et de la religion! Où est-il?
--A l’Hôtel-Dieu, salle Saint-Paul, n^o 10.
--Vous avez votre voiture en bas?
--Oui.
--Eh bien, partons. Ah! le scélérat qui veut mourir! Il ne sait donc pas que tous les hommes sont frères!
VI
HISTOIRE D’UNE PAIRE DE LUNETTES ET CONSÉQUENCES D’UN RHUME DE CERVEAU
JAMAIS aucun prédicateur, jamais Bossuet ou Fénelon, jamais Massillon ou Fléchier, jamais M. Mermilliod lui-même ne dépensa dans sa chaire une éloquence plus forte et plus onctueuse à la fois que M. Alfred L’Ambert au chevet de Romagné. Il s’adressa d’abord à la raison, puis à la conscience, et finalement au cœur de son malade. Il mit en œuvre le profane et le sacré, cita les textes saints et les philosophes. Il fut puissant et doux, sévère et paternel, logique, caressant et même plaisant. Il lui prouva que le suicide est le plus honteux de tous les crimes, et qu’il faut être bien lâche pour affronter volontairement la mort. Il risqua même une métaphore aussi nouvelle que hardie en comparant le suicidé au déserteur qui abandonne son poste sans la permission du caporal.
L’Auvergnat, qui n’avait rien pris depuis vingt-quatre heures, paraissait buté à son idée. Il se tenait immobile et têtu devant la mort comme un âne devant un pont. Aux arguments les plus serrés, il répondait avec une douceur impassible:
--Ch’est pas la peine, mouchu L’Ambert; y a trop de migère en che monde.
--Eh! mon ami, mon pauvre ami! la misère est d’institution divine. Elle est créée tout exprès pour exciter la charité chez les riches et la résignation chez les pauvres.
--Les riches? J’ai demandé de l’ouvrage, et tout le monde m’en a refugé. J’ai demandé la charité, on m’a menaché du chargent de ville!
--Que ne vous adressiez-vous à vos amis? A moi, par exemple! à moi qui vous veux du bien! à moi qui ai de votre sang dans les veines!
--Ch’est cha! pour que vous me fachiez encore flanquer à la porte!
--Ma porte vous sera toujours ouverte, comme ma bourse, comme mon cœur!
--Chi vous m’aviez cheulement donné chinquante francs pour racheter un tonneau d’occagion!
--Mais, animal!... cher animal, veux-je dire ... permets-moi de te rudoyer un peu, comme dans les temps où tu partageais mon lit et ma table! ce n’est pas cinquante francs que je te donnerai, c’est mille, deux mille, dix mille! c’est ma fortune entière que je veux partager avec toi ... au prorata de nos besoins respectifs. Il faut que tu vives! il faut que tu sois heureux! Voici le printemps qui revient, avec son cortège de fleurs et la douce musique des oiseaux dans les branches. Aurais-tu bien le cœur d’abandonner tout cela? Songe à la douleur de tes braves parents, de ton vieux père, qui t’attend au pays; de tes frères et de tes sœurs! Songe à ta mère, mon ami! Celle-là ne te survivrait pas. Tu les reverras tous! Ou plutôt non: tu dois rester à Paris, sous mes yeux, dans mon intimité la plus étroite. Je veux te voir heureux, marié à une bonne petite femme, père de deux ou trois jolis enfants. Tu souris! Prends ce potage.
--Merchi bien, mouchu L’Ambert. Gardez la choupe; il n’en faut plus. Y a trop de migère en che monde!
--Mais quand je te jure que tes mauvais jours sont finis! quand je me charge de ton avenir, foi de notaire! Si tu consens à vivre, tu ne souffriras plus, tu ne travailleras plus, tes années se composeront de trois cent soixante-cinq dimanches!
--Et pas de lundis?
--De lundis, si tu le préfères. Tu mangeras, tu boiras, tu fumeras des cabañas à trente sous pièce! Tu seras mon commensal, mon inséparable, un autre moi-même. Veux-tu vivre, Romagné, pour être un autre moi-même?
--Non! tant pis. Pichque j’ai commenché à mourir, autant finir tout de chuite.
--Ah! c’est ainsi! Eh bien, je te dirai, triple brute! à quel destin tu te condamnes! Il ne s’agit pas seulement des peines éternelles que chaque minute de ton obstination rapproche de toi. Mais, en ce monde, ici même, demain, aujourd’hui peut-être, avant d’aller pourrir dans la fosse commune, tu seras porté à l’amphithéâtre. On te jettera sur une table de pierre, on découpera ton corps en morceaux. Un carabin fendra à coups de hache ta grosse tête de mulet; un autre fouillera ta poitrine à grands coups de scalpel pour vérifier s’il y a un cœur dans cette stupide enveloppe; un autre ...
--Grâche, grâche, mouchu L’Ambert! je ne veux pas être coupé en morcheaux! j’aime mieux manger la choupe!
Trois jours de soupe et la force de sa constitution le tirèrent de ce mauvais pas. On put le transporter en voiture jusqu’à l’hôtel de la rue de Verneuil. M. L’Ambert l’y installa lui-même, avec des attentions maternelles. Il lui donna le logement de son propre valet de chambre, pour l’avoir plus près de lui. Durant un mois, il remplit les fonctions de garde-malade et passa même plusieurs nuits.
Ces fatigues, au lieu d’altérer sa santé, rendirent la fraîcheur et l’éclat à son visage. Plus il s’exténuait à soigner le pauvre diable, plus son nez reprenait de couleur et de force. Sa vie se partageait entre l’étude, l’Auvergnat et le miroir. C’est dans cette période qu’il écrivit un jour par distraction sur le brouillon d’un acte de vente: «Il est doux de faire le bien!» Maxime un peu vieille en elle-même, mais tout à fait nouvelle pour lui.
Lorsque Romagné fut décidément en convalescence, son hôte et son sauveur, qui lui avait taillé tant de mouillettes et découpé tant de biftecks, lui dit:
--A partir d’aujourd’hui, nous dînerons tous les jours ensemble. Si pourtant tu préférais manger à l’office, tu y serais aussi bien nourri, et tu t’amuserais davantage.
Romagné, en homme de bon sens, opta pour l’office.