Le Négrier, Vol. III Aventures de mer
Chapter 6
--Mais, matelot, ce n'est pas pour te commander que je te propose de prendre une résolution avantageuse à tous deux. Il ne s'agit pas ici de savoir qui commandera de toi ou de moi, mais bien de décider si mon avis est bon ou s'il est mauvais.
--Puisque c'est ainsi, je ne pars pas. Il n'y a pas long-temps que je t'ai sauvé à Roscoff de dessous les jupons d'une femme, et à présent c'est toi qui voudrais me faire gouverner à ton commandement! Non, mille noms de Dieu! non, il ne sera pas dit qu'une _mateluche_ de six mois de service a passé, d'un jour à l'autre, au vent à moi; et si je ne respectais pas ta famille....
--Mais, mon Dieu, ne te fâche pas pour cela; car, après tout, sais-tu bien que si je ne suis pas marin comme toi, il n'est pas nécessaire d'avoir battu la mer pendant vingt ans pour savoir repousser une insulte!... Mon idée ne te va pas, tant pis; n'en parlons plus. Mon intention était de te laisser le commandement de la pirogue, et de jouer un tour aux Anglais, en passant à leur barbe, sans être aperçus d'eux. Ce trajet était dangereux dans une embarcation aussi légère et aussi difficile à bien conduire que celle qu'avec tant de peine je suis parvenu à me procurer; mais comme tu es un vieux loup de mer, j'aurais été en Cochinchine avec toi dans une yole.
--Tu crois donc que c'est la peur qui me fait caler? Ne va pas te mettre ça dans le toupet, au moins; et pour te prouver que je ne tiens pas plus à ma peau que tu ne tiens toi-même à la tienne, c'est moi qui veux partir à présent dans ta nom de Dieu de pirogue...
La perspective du commandement et des périls venait de désarmer la colère de mon compagnon et de faire évanouir sa susceptibilité.
Le soir, notre pirogue était prête à nous recevoir, avec mes trois nègres, quelques effets très-légers et une demi-douzaine de bouteilles de tafia. Nous partîmes.
J'avais cédé le côté de tribord à Livonnière, comme la place d'honneur; j'étais allongé côte à côte contre lui, et sur le dos; car dans ces sortes d'embarcations, c'est dans cette posture qu'il faut se tenir pendant les plus longs trajets, sans se donner le moindre mouvement, de peur de faire chavirer la barque en lui faisant perdre l'équilibre. Une misaine, claire comme de la gaze et grande comme un mouchoir, faisait glisser sur la mer, un peu agitée, notre pirogue de quinze pieds sur deux de largeur, et calant tout au plus sept à huit pouces d'eau. Notre existence était entre les mains des trois nègres. Nous crûmes nous apercevoir, une ou deux fois, qu'ils cherchaient à faire sombrer l'embarcation et à nous noyer pour s'emparer ensuite des doublons dont ils nous savaient porteurs. Ennuyé de les surveiller, sans leur avoir fait connaître ce qu'ils risqueraient à nous jouer un mauvais tour, je tire de dessous mon gilet deux pistolets, en disant à mes lurons: «Le premier qui fait un mouvement sans mon commandement, je lui fais sauter la tête!» Livonnière, au même moment, place un de ses pistolets sous le menton du patron qui, de peur, se jette à la mer et disparaît. Les deux autres noirs lèvent leurs mains jointes au ciel, en implorant leur pardon. Livonnière monte le gouvernail de la pirogue, que le patron ne gouvernait auparavant qu'avec sa pagaie: il s'empare de la barre, et nous naviguons plus tranquilles, mais sans cesser néanmoins d'avoir les yeux sur notre équipage, et sans quitter nos pistolets. Quelques lames embarquaient çà et là à bord, par la faute du timonier, plus habitué à gouverner un grand navire qu'une pirogue. Mais enfin nous fûmes assez favorisés pour passer sans danger non loin des louvoyeurs anglais, et pour débarquer, la seconde nuit de notre départ, sur le rivage du Macouba, un des quartiers de la Martinique.
En mettant pied à terre sous la lame du bord de la mer qui venait de passer par dessus notre pirogue, nous nous vîmes entourés de gendarmes et de douaniers.
--Qui êtes-vous, messieurs? nous demande un des chefs de la brigade.
--Deux officiers du corsaire _le Requin_.
--Ah! du corsaire à Doublon, qui a fait une si belle prise?
--Oui, gendarmes.
--D'où venez-vous, messieurs?
--De la Basse-Terre, malgré les Anglais.
--Et à qui appartient cette pirogue?
--A moi, répondis-je, sans hésiter.
--Et ces deux nègres?
--A moi aussi.
Les nègres voulurent répondre, et me contester en vain mon nouveau droit de propriété sur eux. Livonnière ne se tenait pas d'aise. Un habitant s'approcha.
--Pardieu, messieurs, vous avez là deux beaux gaillards et qui ne doivent pas vous servir à grand'chose, à vous marins.
--Aussi cherchons-nous à nous en défaire.
--Non, non, criaient mes deux nègres; _vous pas maîte nous, vous pas maîte nous! Nous pas tini maîte, nous libes_.
A ces mots, je prends la rigoise que l'habitant tenait dans sa main, et j'eus bientôt, sinon assuré mon droit de possession, empêché du moins qu'on ne me le contestât.
Vous disiez donc, M. le capitaine, que vous vouliez vous défaire de ces deux drôles? Combien les faites-vous?
--Quarante onces la paire.
--Je vous en donne trente, et une moide à chacun de ces messieurs (en montrant les gendarmes et les douaniers).
--C'est une affaire faite, M. l'habitant.
Nous couchâmes dans l'habitation de notre acheteur, qui régla notre compte, et nous fit transporter le lendemain à Saint-Pierre. Mon matelot Livonnière, surpris de la présence d'esprit avec laquelle j'avais mené cette affaire, du développement inattendu qu'il avait admiré dans mes facultés, ne se lassait pas de me répéter avec une sorte de respect, pour cette fois: _il faut que le ciel, Léonard, t'ait moulé tout exprès pour être marchand de nègres_.
--La volonté de Dieu soit faite en toutes choses!
Pendant notre séjour à la Guadeloupe, de grands événemens s'étaient passés à la Martinique. L'île, étroitement bloquée par l'escadre anglaise, était sur le point de succomber, dépourvue à peu près de vivres et de munitions, et abandonnée par sa métropole.
Les ennemis, débarqués au vent, assiégeaient avec des forces supérieures le fort Desaix, dans lequel la garnison et les marins s'étaient réfugiés. C'était en vain que le brave commandant du brick _le Cygne_ avait écrasé des péniches anglaises devant Saint-Pierre, et avait mis le feu à son navire. C'était en vain aussi que l'intrépide Trobriand avait fait sauter la frégate _l'Amphitrite_ dans le carénage, et qu'il s'était renfermé avec son équipage dans le fort Desaix, où il trouva la mort sous un éclat d'obus: les vigoureuses sorties de la petite garnison attaquée par la fièvre jaune, les efforts des habitans affamés, et le dévouement de la population, tout fut inutile, et il fallut céder à la disette et au nombre. L'amiral anglais, trop certain de sa réussite et trop bien instruit de la position des Martiniquais, louvoyait à demi-portée de canon de l'île, en faisant suspendre des queues de morue à la drisse de son pavillon, comme pour annoncer ironiquement aux assiégés que c'était par la famine qu'il parviendrait à les réduire. L'île se rendit, la garnison capitula. Mais ce ne fut pas sans nous être vaillamment employés sur les batteries des côtes, que Livonnière et moi nous vîmes le pavillon anglais flotter sur le Petit-Fort et sur le fort Bellevue de Saint-Pierre. Il semblait, à nous voir servir jour et nuit les pièces de ces batteries, et pointer les canons sur les navires du blocus, que nous voulussions échapper, en nous faisant tuer, à la douleur de voir les couleurs anglaises se déployer sur une terre que nous ne pouvions plus défendre. Les habitans nous surent gré de notre dévouement, et nous devînmes l'objet de la bienveillance générale.
Arrivé à Saint-Pierre au moment où la garnison venait de se renfermer dans le fort Desaix, j'avais entendu plusieurs créoles s'étonner, en me voyant, de la ressemblance frappante que j'avais avec un officier de marine de _l'Amphitrite_, dont personne ne pouvait me dire le nom. Cette circonstance piqua ma curiosité, et, après la reddition du fort, j'allai au Fort-Royal pour satisfaire cette curiosité, et le vague pressentiment qui m'occupait. Je vous laisse à penser quel fut mon bonheur lorsque, dans cet officier, dont on avait remarqué avec raison la ressemblance frappante avec moi, je reconnus mon frère! Je n'essaierai pas ici de peindre la surprise que nous éprouvâmes à nous rencontrer si loin de notre pays et dans une telle conjoncture. Notre joie mutuelle ne fut troublée que par une circonstance pénible: au bras d'Auguste je vis un crêpe; je lui demandai si c'était le deuil de son brave commandant qu'il portait; des larmes, dont je tremblais de deviner la cause, furent sa réponse. Parle, m'écriai-je, est-ce ma mère que nous avons perdue?
--Non, Léonard, me dit Auguste, mais nous n'avons plus de père... Je l'avoue ici, mais malgré la tendresse que j'avais toujours eue pour l'auteur de mes jours, il me semble que j'aurais reçu avec plus de douleur la nouvelle de la perte de ma mère. Est-ce un sentiment naturel à tous les fils, que celui qui leur fait avoir une tendresse plus vive pour leur mère, que pour leur père, ou bien ce sentiment de préférence se développe-t-il seulement à la mer chez les jeunes marins, lorsque, privés des soins affectueux dont chez eux ils étaient l'objet, ils se trouvent plus à même d'apprécier cette tendresse délicate qu'une mère a toujours pour ses enfans, et surtout pour ses garçons? Je ne sais, mais j'ai rencontré dans ma vie bien peu de jeunes marins qui ne se rappelassent avec attendrissement _leur bonne femme de mère_.
Je passai quelque temps avec mon frère, et, dans ce peu de jours, j'eus lieu d'apprécier encore mieux que je n'avais pu le faire dans notre enfance, tout ce qu'il y avait de différence entre nous, et non en ma faveur. Auguste était devenu un modèle à proposer aux officiers de la marine militaire. Brave, actif, studieux, distingué, juste avec ses inférieurs, adoré de ses camarades, estimé de ses chefs, il était parvenu, très-jeune, au grade d'enseigne de vaisseau, après deux croisières dans lesquelles il s'était fait remarquer sur une de nos frégates. A bord de _l'Amphitrite_, le commandant l'avait nommé officier de route, et l'avait chargé du soin des montres marines. Dieu! que j'étais fier de me promener à la Martinique bras dessus bras dessous et côte à côte avec mon frère! Qu'il était bien avec sa tournure vive, dégagée, son collet rouge brodé, et cet habit brillant qui prenait si élégamment sa taille svelte et élevée! Tout le monde trouvait en nous une ressemblance étonnante; mais une femme du bon ton ne s'y serait pas trompée, bien certainement. Auguste avait dans la figure quelque chose de doux et de réservé. Moi, j'avais dans le regard quelque chose de vague et d'audacieux, et, toujours libre dans mes vétemens comme dans mes idées et mes actions, je ne portais jamais qu'une veste de nankin ou de basin, une cravate noire négligemment jetée sur mon cou et nouée sur ma poitrine. Un large chapeau de paille, tombant sur mes épaules, couvrait tout cela, et je ne voulais pas d'autre toilette. Les filles de couleur de Saint-Pierre, en nous voyant passer, caractérisaient bien au reste, d'un seul mot, la différence qu'on remarquait entre Auguste et moi: _Ça jimeau bien vinu_, disaient-elles en parlant d'Auguste, _ça jimeau gâte la paire_ (Celui qui gâtai la _paire_, qui dépareillait le couple des deux jumeaux, c'était de moi qu'elles voulaient alors parler).
Les troupes qui avaient capitulé devaient être transportées en France sur les navires anglais. Mon frère suivit ses compagnons d'armes. Il lui fut impossible de me décider à partir avec lui. Je pressentais, et Livonnière avait soin de me faire entrevoir que les colonies étaient un théâtre bien meilleur que l'Europe, pour les marins un peu enclins à faire leur fortune par des coups hardis. Je dis à Auguste: «Poursuis ta carrière comme tu l'as commencée. Moi, je ne suis pas fait pour être amiral; je reste ici pour me pousser, si je peux. Dis bien à notre bonne mère... Eh bien! pourquoi pleures-tu ainsi, mon pauvre frère?...» Auguste fondait en larmes.
--Je crains, Léonard, que tu ne périsses misérable...--Allons donc, M. Auguste, reprit Livonnière, témoin de nos adieux; Léonard misérable tant que je vivrai! Jamais, voyez-vous, et moi je suis un homme éternel. Allez donner de nos nouvelles en France; vous y direz que je me porte bien et votre frère semblablement.
Mon frère nous embrassa comme si c'était pour la dernière fois. Je lui répétais, plein d'espoir dans notre commun avenir: _Nous nous reverrons_, et lui me répondait toujours: Je tremble que tu ne périsses misérable. Il partit, me laissant comme un gage de son attachement, deux beaux chiens que son commandant avait ramenés de Cherbourg et qu'il lui avait donnés en mourant. _Nous nous reverrons! nous nous reverrons!_ lui criai-je en le quittant.... Nous nous revîmes en effet....
Nos parts de prise du _Requin_ nous avaient été payées à la Guadeloupe, et elles n'avaient pas été plus loin. Quelques jours nous avaient suffi, pour nous débarrasser du soin d'administrer nos fonds. Après la reddition de la Martinique et le départ de mon frère, il nous fallut enfin vivre d'un peu d'industrie, ne pouvant plus faire la course et trouver à grapiller sur mer. Nous nous logeâmes, mon matelot et moi, dans une petite maison sur le Bord-de-Mer, au quartier que l'on nomme le Figuier. Livonnière suspendit un hamac dans notre domicile, ce fut là tout son ménage. Un petit lit de sangle composa mon ameublement. Nous nous mîmes à fumer et à boire toute la journée, en réfléchissant aux moyens illicites de nous faire un peu d'argent; car remarquez bien que lorsque les marins se trouvent dépaysés à terre, c'est toujours loin des procédés vulgaires et des choses permises qu'ils cherchent des expédiens, tant ils sont habitués sur mer à vaincre ingénieusement tous les obstacles qu'ils rencontrent sur leur périlleuse route!
Pour entrer en matière et signaler avec quelque éclat notre début dans la profession du négoce, nous achetâmes à crédit vingt barils de salaison, dont nous sûmes en faire vingt-cinq, au moyen d'un remaniement nocturne. Ce dédoublement de barils dura quelque temps; mais les profits, quelque considérables qu'ils fussent, ne suffisaient cependant pas encore à nos dépenses, et nous aimions mieux voler un peu plus la pratique que de faire des dettes. Notre fierté y trouvait mieux son compte.
Livonnière, en cherchant bien, trouva un procédé plus certain et plus prompt que le commerce, pour gagner vingt pour cent, et cela, en nous donnant moins de peine qu'en remaniant du porc et du boeuf salés.
Son expédient était tout simple et son calcul fort juste.
Dans ce temps-là, le Gouvernement faisait couper en quatre parties ciselées les gourdes espagnoles répandues dans la colonie; chaque quart de gourde se nommait un _mocau_; et par l'effet de cette section monétaire, les quatre pièces ainsi détachées de la gourde composaient une monnaie qui restait dans le pays, par la difficulté qu'on aurait eue à la faire circuler ailleurs pour sa valeur nominale.
--J'ai un fameux poinçon, me dit Livonnière, avec lequel, au lieu de couper la gourde en quatre, comme on fait au Gouvernement, nous la couperons en cinq; et cette nuit, si j'ai bien compté dans ma tête et sur mes doigts, j'ai trouvé que ça nous ferait vingt pour cent de _rabio_ (de profit).
--Mais y as-tu bien songé? ce sera faire de la fausse monnaie! Et si on nous pend?
--Nous n'en ferons plus alors, et nous n'aurons même plus besoin d'en faire, c'te bêtise! Et puis, d'une manière ou d'autre, il faut que nous fassions la guerre à l'Anglais. En prison d'Angleterre nous avons passé des faux pounds; ici nous fabriquerons des faux mocaux à la barbe du Gouvernement. Chaque pays, chaque mode. Voilà tout.
--Allons, va donc pour les faux mocaux!
Et nous voilà en train de faire avec chaque gourde ronde, cinq beaux quarts de gourde; bientôt nous exerçâmes un nègre, que nous avions loué à la semaine, à poinçonner pour notre compte. Cette idée-là m'avait été inspirée par la prévoyance des dangers que nous courions; car j'avais l'intention, si le malheur voulait que nous vinssions à être découverts, de tout mettre sur le dos de l'esclave, et de le livrer à la sévérité du gouvernement, pour nous épargner la potence, et nous donner le temps de lever le pied. Nous fûmes plus heureux que sages, et nos quarts de gourde allèrent tranquillement leur train.
12.
MORT D'IVON
Les rafraîchissans.--La confession.--Mort d'Ivon.
Les excès auquels se livrait mon pauvre associé en fausse monnaie, et les fatigues qu'il avait essuyées pendant le siège de l'île, me faisaient prévoir que bientôt il paierait cher et son intempérance et son dévouement. Livonnière changeait à vue d'oeil. Ce n'était plus cet homme si robuste, si riche de santé et chez lequel, pour ainsi dire, l'excédant de la vie cherchait à se dépenser avec prodigalité. Je voyais son énergie morale s'affaiblir avec ses facultés physiques. Le climat des Antilles enfin avait dévoré prématurément cette existence que les veilles et les excès semblaient en Europe avoir plutôt affermie qu'altérée. C'est en vain que j'avais voulu employer l'empire que je croyais avoir conquis sur mon ami, pour l'empêcher de se livrer à l'incontinence, au sein de laquelle il cherchait des distractions: quand je m'efforçais de lui prouver tout le mal qu'il se faisait en buvant de l'eau-de-vie à peu près comme auparavant il aurait bu de la bière, il opposait à mes remontrances une raison qu'il croyait fort concluante, parce qu'il la puisait dans l'observation assez fausse d'un fait qui n'avait frappé que ses yeux: «J'ai vu, me disait-il, des matelots boire plus d'eau-de-vie qu'ils n'en pouvaient jauger; et quand ils étaient ivres-morts, on les mettait dans du fumier. Sais-tu pourquoi? C'était pour les réchauffer, attendu que le trop plein d'eau-de-vie leur avait glacé l'estomac. Ainsi tu vois donc bien qu'un _coup de croc_, loin d'échauffer un homme, le rafraîchit, puisque, s'il en buvait trop, il mourrait de froidure. On voit aisément que tu n'es pas fort sur la médecine. La seule chose que je craigne, c'est de trop me rafraîchir.
Une dyssenterie aiguë vint encore raffermir l'opinion erronée de Livonnière. Aux premières atteintes du mal, il s'accusa d'avoir trop pris de rafraîchissemens. «Ah! je sens bien, me dit-il, qu'un médecin aura besoin de me _nettoyer la cale_. Il se passe là, dans mon individu, quelque chose qui n'est pas dans l'ordre du service.»
Il se coucha; mais, toujours fidèle à ses longues et dures habitudes, il ne voulut jamais consentir, malgré mes prières, à entrer dans un lit. «C'est dans un hamac, répétait-il, qu'un matelot doit _avaler sa gaffe_. Si je viens à avoir la mine d'aller faire ma révérence au père éternel, rappelle-toi bien, Léonard, que c'est dans ce hamac-là que je veux taper de l'oeil jusqu'à la résurrection, des boutons de guêtres.»
Le lendemain, l'état du malheureux ne laissait plus le moindre espoir. Les douleurs qu'il éprouvait étaient intolérables, et il riait cependant encore dans l'intervalle de ses cruelles angoisses. "Ah! mon ami, me dit-il, je crois qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe."
Je cherchai à l'abuser encore sur la gravité de sa position.
--Non, non, je sens bien ce que je sens. Il faut remettre, je te dis, un peu d'huile dans cette lampe qui s'éteint. Va me chercher un prêtre et un coup d'eau-de-vie; mais un bon.
--Un bon prêtre?
--Eh non! Un bon coup d'eau-devie; car un prêtre est toujours assez bon tel qu'il est, pourvu qu'il sache bien graisser la paire de bottes d'un mourant.
Je sortis pour remplir les dernières volontés de mon infortuné camarade; mais je ne pus m'empêcher de faire de pénibles réflexions sur son affaiblissement intellectuel et sur les scrupules religieux qui lui venaient si tard. Depuis long-temps je ne m'étais que trop aperçu du changement qui s'opérait dans l'esprit d'Ivon. Le séjour des Antilles avait usé cette organisation trop forte pour n'être pas violemment attaquée par ces influences délétères qui, sous le ciel des tropiques, semblent ne dédaigner que les complexions arides et les tempéramens débiles.
Je revins auprès du hamac de mon malade avec un prêtre, et aussi, il faut bien le dire, avec un flacon d'eau-de-vie.
La vue du pasteur tolérant qui m'accompagnait sembla contenter le moribond. Le prêtre reçut avec bonté une confession qui dut pourtant lui paraître aussi nouvelle qu'elle fut laconique. «Je n'ai rien à vous dire, mon père, sinon que je n'ai ni assassiné, ni volé sur le grand chemin.» Tels furent les aveux qu'Ivon crut devoir faire au ministre des autels, avant de se présenter au tribunal de Dieu. Le pasteur en fut satisfait et n'exigea rien de plus; car aux colonies la religion prend rarement, pour paraître plus pure, les formes austères et inexorables sous lesquelles on la fait apparaître si souvent, en France, au lit des agonisans.
«A présent que j'ai avalé l'affaire du prêtre, dit le pénitent, au tour du coup d'eau-de-vie! C'est mon viatique, à moi.»
J'hésitais à exécuter la volonté d'Ivon, en regardant le curé et le médecin qui venait d'entrer.
Celui-ci me fit signe que je pouvais satisfaire les désirs du malade.
Je vis alors que tout espoir était perdu. En approchant des lèvres frémissantes du mourant le breuvage qu'il me demandait, je ne pus, malgré mes efforts, lui cacher quelques larmes qu'il remarqua. Sa main chercha la mienne, et sa bouche altérée fit bourdonner à mon oreille ces mots qui me semblèrent sortir d'un tombeau: «Léonard..., mon bon... Léonard.... Adieu!.... Si jamais tu te trouves... dans le besoin, souviens toi, souviens-toi bien... de la... manière... de faire... des... mocaux.... Mon pauvre Léonard... Ah!...» Ivon n'était plus!
Ainsi, jusqu'au dernier moment, cet excellent homme, qui avait attaché sa vie à la mienne, et qui me l'aurait sacrifiée pour m'arracher au moindre péril ou pour m'éviter le chagrin le plus léger, veilla sur moi. Son attachement confraternel lui avait fait, même au lit de mort, braver ses nouveaux scrupules religieux, pour m'indiquer le moyen qui pouvait me préserver de la misère. Il n'avait vu que moi, que son cher Léonard, en expirant, et mon avenir avait été sa dernière pensée....
J'éprouvai après sa mort, pour la première fois, ce que c'est qu'une douleur de l'âme et un déchirement du coeur. Quoique si jeune encore, et malgré cette force qui me donnait tant de confiance dans mes propres ressources, je sentais que je venais de perdre une partie de moi-même, un ami que je ne remplacerais jamais. Je fus anéanti.
La nuit, on vit dans les rues de Saint-Pierre défiler un sombre cortège, à la lueur des torches funèbres, et aux sons lamentables des cloches de la paroisse du Mouillage. Deux marins, marchant lentement, portaient, à la tête du convoi, un hamac, à l'extrémité duquel étaient suspendus un sabre et une croix d'honneur. Une fosse, creusée à la Savane des Pères-Blancs, reçut la dépouille du pauvre Ivon, et quelque peu de terre, jetée à la hâte sur ses restes, me sépara à jamais de l'homme qui m'aimait le plus au monde, de celui auprès duquel j'aurais voulu périr dans un combat.
Oh! combien de fois, lorsque toute la ville était ensevelie dans le sommeil, et que la nuit environnait la vaste et silencieuse Savane des Pères-Blancs, j'allai seul sur cette tombe, me rappeler les jours passés avec l'ami qu'elle recouvrait! Combien de fois, à l'approche du jour, je quittai ces lieux, désespéré de n'avoir pu trouver sur ce cercueil une seule pensée religieuse! Oh! que l'espoir de revoir mon malheureux Ivon dans une autre vie aurait soulagé mon coeur! Mais rien, rien... là, sur ce tombeau, pas une pensée consolante!... Je me sentais le plus malheureux des hommes.
FIN DU TOME TROISIÈME.
TABLE
DU TROISIÈME VOLUME.
CHAPITRE 7. LA TRAVERSÉE. CHAPITRE 8. L'ATTÉRISSAGE. CHAPITRE 9. COURSE DANS LES DÉBOUQUEMENS. CHAPITRE 10. LES MULÂTRESSES. CHAPITRE 11. PRISE DE LA MARTINIQUE. CHAPITRE 12. MORT D'IVON.
FIN DE LA TABLE.