Le Négrier, Vol. III Aventures de mer
Chapter 5
Et c'est pourtant ces filles, si peu dignes de vos tendres hommages, que vous préférerez à ces blanches, pour la plupart si douces, si bonnes, si dévouées à leurs devoirs de mère et d'épouse! En arrivant aux colonies, je sais bien que vous vous étonnerez que l'on puisse éprouver de la sympathie ou seulement même des désirs pour ces mulâtresses, au teint olivâtre, aux cheveux presque laineux, à la tournure abandonnée et aux pieds presque toujours nus. Quelle ridicule impudence dans le madras élevé sur leur tête et penché sur leur oreille, comme un casque! Quelle mauvaise grâce dans cette robe nouée sous leurs aisselles, plutôt que sur leur taille! Quelle repoussante agacerie dans leurs yeux lascifs! Quelle nonchalance enfin dans ces corps effilés, dont le vêtement ne fait pressentir aucune forme, ne laisse deviner aucun contour séduisant! Mais restez quelques mois dans les colonies; mais habituez-vous un peu à ces manières, qui ne vous ont inspiré d'abord que de la répugnance, et bientôt, sans pouvoir vous expliquer votre entraînement, vous vous sentirez attirés vers ces femmes, qui n'ont cependant pour elles ni l'élégance, ni l'amabilité, ni la beauté régulière que vous avez admirées dans les créoles blanches.
Si du moins chez ces houris des Antilles, à défaut de l'amour que vous voudriez inspirer, vous rencontriez le caprice, qui, en Europe, détermine la préférence passagère que vous accordent tant de belles! Mais non, c'est tout au plus si vous pouvez vous flatter de faire naître des désirs bien réels dans le coeur d'une mulâtresse. Ces femmes-là cependant aiment le plaisir, mais non l'amant; ou, si leurs penchans les attirent plus particulièrement vers tel homme que vers tel autre, soyez à peu près sûr que c'est pour un de leurs égaux qu'elles concevront le sentiment que vous voudriez leur faire éprouver.
Lorsqu'une fille de couleur se sent recherchée pour sa beauté naissante, et qu'elle se voit en âge de répondre aux voeux d'un blanc, elle sait ne lui céder qu'à certaines conditions: c'est une case meublée qu'il lui faut avant tout, un collier de grenat, des madras de prix et quelques garanties enfin pour l'avenir. Qu'elle soit esclave, libre ou patronnée, elle imposera le _sine quâ non_ de sa possession, fût-ce même à son maître, si elle en a un; car il est très-remarquable que, dans quelque condition que se trouve une fille de couleur, elle reste toujours maîtresse de son choix. Ainsi, par exemple, vous achèteriez une belle esclave, qu'elle se croirait encore en droit de vous refuser ses faveurs. Ce fait n'est-il pas une preuve de l'empire que les femmes savent toujours exercer sur nous, et de la dépendance à laquelle nous restons soumis, même en achetant le privilège de les opprimer? Au reste, à cet égard, comme en bien d'autres circonstances, j'ai eu souvent lieu de remarquer que chez ces habitans, dont en Europe on se plaît à faire des tyrans toujours prêts à immoler leurs esclaves, on rencontrait, surtout pour les mulâtresses et les négresses mêmes, une délicatesse qui ne leur permettait pas d'employer des moyens honteux de triompher de l'éloignement que celles-ci avaient quelquefois pour leurs maîtres; et il n'est pas rare de voir une fille de couleur accorder à tout autre ce que son propriétaire n'a pu obtenir d'elle, sans que la jalousie de celui-ci cherche à se manifester d'une manière dont sa générosité aurait à rougir.
Prodigues et ardens comme le sont presque tous les créoles, on devine déjà sans doute à quelle ruineuse libéralité ils doivent se livrer, pour satisfaire la capricieuse coquetterie de leurs maîtresses. Moins enclins qu'eux à se laisser entraîner à de grandes dépenses, les Européens agissent avec plus de circonspection à l'égard des mulâtresses. Mais aussi, bien souvent, ils commettent le tort de vivre trop maritalement avec celle qu'ils ont choisie: et, pour me servir d'un terme consacré, ils _s'amacornent_ avec trop de facilité. Trompés jusqu'au dernier moment, par l'adresse de ces épouses factices, sur les vrais sentimens qu'ils leur inspirent, il est assez commun de voir ces maîtresses de ménage attendre, au lit de mort de leur amant, l'instant où elles pourront dépouiller l'agonisant de tout ce qu'il laissera après lui. C'est la proie qu'elles ont convoitée pendant plusieurs années de dissimulation, qu'elle veulent saisir, avec le dernier soupir de celui à qui elles ont réussi à cacher si long-temps tout ce que leurs caresses et leurs cajoleries avaient d'intéressé et de sordide. Je ne nie pas cependant que les colonies n'aient eu aussi leur âge d'or, et que sur ces rivages, où nous avons apporté la civilisation, on n'ait offert dans d'autres temps à l'amour un culte ingénu et de purs hommages. Cortèz trouva, dit-on, sur ces bords nouvellement découverts, une belle indigène qui s'immola pour lui, en sacrifiant sa patrie et ses dieux à la gloire de son amant. Mais aux Mexicaines et aux Caraïbesses ont succédé, depuis quelques siècles, les Capresses, les Mulâtresses et les Métisses. La naïveté des premières moeurs des habitans des îles a disparu, pour faire place aux vices de notre vieille Europe, transplantés dans les climats où ils devaient éclore avec plus d'ardeur et acquérir même plus de développement. Et puis cette demi-civilisation qu'ont reçue les classes des femmes de couleur, est-elle bien propre à faire naître dans leurs coeurs des penchans qui n'appartiennent qu'à la nature la plus simple, ou des vertus qui ne sont le partage que d'une civilisation complète?
Au reste, c'est moins de la philosophie que je veux faire ici, que des faits que j'ai cherché à consigner comme fruits de mes petites observations. Mon introduction sur les _mulâtresses_ était presque indispensable, pour faire comprendre au lecteur les détails du rôle qu'elles devaient jouer dans l'histoire de notre séjour à la Basse-Terre.
Les marins ont peu de temps à perdre à terre, en amour surtout. Les longues passions ne vont ni à leur caractère ni à leur profession, et quand avec beaucoup d'argent ils peuvent abréger, les préliminaires d'une intrigue, ils vont au positif à coup de gourdes et de doublons même. Sans nous abuser sur le motif qui nous faisait rechercher particulièrement par les plus jolies filles de couleur de la Basse-Terre, nous étions assez flattés de recevoir leurs avances; cela nous épargnait la moitié du chemin, toujours pénible à faire pour des gens peu habitués à soupirer. Mon matelot Livonnière était enchanté de ses faciles conquêtes. Il avait repris son parapluie à canne, comme à Roscoff, et ses gants blancs, quoiqu'il ne dût pas avoir froid aux mains avec une chaleur de vingt-cinq à trente degrés. Mais enfin il voulait plaire, et je crois même que sur le montant des parts de prise à régler, il s'était emprisonné deux ou trois doigts dans des bagues dont l'éclat ne contrastait pas mal avec la couleur jaune du goudron que la chaleur tenait sans cesse en fusion sur le dos de ses mains velues. Bientôt le rôle de Joconde européen ne put plus suffire à son amoureuse ambition: il voulut être quelque chose de plus qu'un céladon français. La conversation suivante, que j'eus avec lui sur ses projets de conquêtes, dira mieux que je ne pourrais le faire dans une simple narration, quels étaient les idées de mon brave ami sur ses excursions prochaines dans le domaine de l'amour et du sentiment.
--Je me suis laissé dire, me fit-il certain jour, par des matelots _qu'avaient_ navigué dans le Levant, que là il y a des hommes _qu'ont_ autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. La façon du Levant doit être assez amusante, j'crois, n'est-ce pas?
--Mais, oui. Tu veux parler des Turcs?
--Oui, des Turcs et des pachas; et j'ai fameusement envie de faire le Turc à mon tour. Et puis, nous, vois-tu bien, ce n'est pas comme les autres chrétiens: quand nous sommes à terre par hasard et que nous avons des piastres, il faut nous en donner par dessus les plat-bords, pour _récompenser_ le temps perdu. Les autres, ça vit toujours à terre, et ça peut consommer à la longue plusieurs femmes. Mais nous, quand dans vingt ans de navigation nous pouvons en _crocher_ deux ou trois douzaines, c'est tout le bout du monde; et _c'est_ les _terriens_ qui nous volent notre ration de femmes. C'est pas juste.
--Mais que veux-tu faire à ça?
--Ce que je veux faire à ça? Ecoute; v'là mon plan de croisière.
Il me donna une liste qu'il s'était fait écrire par un des hommes du bord, et je lus:
«_Mes-Délices_, âgée de seize ans, tout au plus; quarteronne.
»_Ignorée_, âgée de seize ans trois mois; blanche comme vous et moi.
»_Mon-Caprice_, du Gros-Morne, mulâtresse claire, dix-sept ans.
»_Alzire_, dite la _Petite Capresse_, quinze ans, un peu brune.
»La _Grand-Pirogue_, dix-huit ans, négresse; beau noir luisant.
»_Zizi_, dix-sept ans, petite, grosses hanches, libre de Savane.»
Il y avait encore une demi-douzaine de noms, avec d'autres indications assez peu précises.
--Eh bien! que veux-tu faire avec cela, que signifie cette nomenclature de femmes?
--Je _vas_ te le dire. La grosse négresse, que j'ai nommée ma blanchisseuse en chef, m'a dit qu'elle me fournirait autant de particulières que j'en voudrais, à mon commandement; et j'en ai pris douze pour en trier une demi-douzaine du premier brin. J'en prendrai six enfin comme échantillon, et de toutes les couleurs. Sur cette liste-là il y en a depuis le bois d'ébène, ou le cirage anglais, jusqu'au blanc de céruse, blanches _comme vous et moi_. Tu l'as vu d'ailleurs sur ce morceau de papier.
--Et puis, que feras-tu de cette série de pavillons vivans de toutes les nations?
--J'arrimerai pour lors cette _série de pavillons vivans_, comme tu le dis, dans une grande case que j'ai louée déjà dans la rue du Gouvernement.
--Tu prétends donc te composer un sérail?
--Comment ce que tu dis ça, toi, un _sérail?_ Oui, c'est justement ce mot-là que je cherchais: oui, un _sérail_ pour moi tout seul, et puis pour toi aussi, _s'entend_; car qui dit moi, dit toi: mais pour les autres, ça fera brosse, à moins cependant qu'il n'y ait quelques pauvres bougres de matelots qui, faute de moyens...
--Grand merci! je ne veux pas me donner des airs de sultan; et puis je n'aime pas les peaux bronzées et boucanées au soleil.
--Mais puisqu'il y en a de toutes blanches sur ma liste!
--Peu m'importe! Tu feras de ton côté, et moi du mien. Moi, je veux payer le moins possible, et m'amuser le plus finement que je pourrai.
--Tu es donc bien heureux. Moi, je paie toujours le plus que je peux, et malgré cela, je n'ai que de la _gnognotte_... Mais ne va pas croire que dans mon _sérail_, comme tu appelles ça, toi, il y aura de la farauderie: toutes mes citoyennes coucheront dans des hamacs et mangeront à la même table, et peut-être bien à la même gamelle. On fera la ration deux fois par jour, et j'entends que les hamacs soient décrochés au coup de sifflet de haut-les-branles. Ah! je te mènerai cela, moi, à la bonne et franche matelotte, parce que, vois-tu, mon ami, il faut avant tout que le service marche, et rondement encore: _chacun à son poste_, comme on dit, _et le navire sera droit_.
--Ainsi tu veux donc faire une espèce de navire de guerre de ton harem?
--Doucement, je n'dis pas ça. Je veux prendre du bon temps, tant que mon argent durera, c'est juste; mais je n'ai pas envie de mener mes mulâtresses comme des nègres, ni comme des moussailles. Je suis bon prince, au fond, tu sais bien. A présent, il faut te dire aussi que je ne suis plus un _cul-goudronné_, une manière de _gouin_. On me prend ici, soit dit entre toi et moi, pour une façon de _monsieur_, une moitié ou un quartier de noblesse de Basse-Bretagne, enfin.
--Tu plaisantes?
--Non, foi de Dieu! Et je te dirai même, à toi, pour que ça n'aille pas plus loin, entends-tu, que toute la négraille m'appelle _Monsieur le Marquis_, gros comme un boulet de trente-six.
--M. le _marquis_, allons donc! Pas possible.
--Puisque je te le dis, c'est possible, j'espère? Tu sens bien que je me fiche de ça comme de nager avec un aviron sans pelle; mais c'est égal, cela prouve qu'on ne me prend plus pour un matelot _rahuché_; et je n'sais pas, mais ça fait toujours plaisir, quoi!
Il fut convenu, entre le _marquis_ de Livonnière et moi, que chacun irait de son bord, et ferait, à sa manière, autant de conquêtes qu'il pourrait, en moissonnant dans les rangs de la société au milieu desquels il jugerait le plus convenable de choisir ses victimes. Mon ami eut soin de me répéter, avant de me quitter, qu'à quelque heure du jour ou de la nuit que je me présentasse dans sa _sultanerie_, le muet ou la muette préposée à la surveillance de sa demi-douzaine de femmes, aurait ordre de me recevoir comme lui-même, et de commander branle-bas _général de combat_ dans la maison, pour me faire honneur; puis il ajouta: Si je ne suis pas là quand tu viendras, et que ces citoyennes ne soient pas aimables au plus _haut degré de l'horizon_ avec toi, tu n'auras qu'à me le dire, et le bout de garcette que v'là leur apprendra de l'_aimabilité_ que de reste. Adieu, le _pacha Ivon, marquis de Livonnière_, sera toujours plus ton ami que celui de toutes les _béguines_ et de tous les _petits-nez au vent_ qu'il y a sous la tente de gaillard d'arrière du père éternel. Je te salue.
11.
PRISE DE LA MARTINIQUE.
Double confidence de Léonard et d'Ivon.--Leurs amours à la Basse-Terre.--Reddition de la Martinique.--Léonard retrouve son frère.--Négoce.
Il ne fallut que très peu de jours pour dégoûter mon matelot Livonnière des voluptés orientales qu'il s'était promises. Je m'attendais à ce retour: et ce fut aussi sans surprise que je le vis revenir à moi tout-à-fait désillusionné. Sa contenance, en m'abordant, était un peu timide, embarrassée même, et, malgré le ton d'indifférence et de brusquerie sous lequel il essayait de me cacher la gêne intérieure qu'il éprouvait, je devinai tout ce que l'aveu qu'il voulait me faire avait de pénible pour lui, et en même temps de favorable à mes intentions.
Je le laissai venir, parce que mon plan était de profiter de la première circonstance où je le verrais faiblir avec moi.
--Sais-tu bien, Léonard, que c'est un pays un peu embêtant que la Guadeloupe?
--Mais à peu près comme toutes les autres colonies, je pense.
--Ma foi, non: c'est cent fois pire que la Martinique.
--Cependant, ici, il ne manque pas plus qu'à St-Pierre, de bon vin, de bon tafia, de bon _sangaris_.
--Ah! c'est vrai, ça. Les Basses-Terriens font même mieux le _sangris_ que les _Martiniquins_, parce qu'ils y mettent plus de madère et moins de _râpure_ de noix-muscade. Je n'aime pas la noix-muscade.
Je repris:--Et les femmes? Je ne vois pas qu'à la Martinique elles soient plus séduisantes....
--Oh! les femmes! c'est différent; sans savoir ce qu'elles valent ou ne valent pas à la Martinique, j'en donnerais douze d'ici pour une de St-Pierre.
--Est-ce que tu aurais lieu déjà de te repentir?...
--Pas précisément: c'est une idée que j'ai eue comme ça, par la raison que je m'embête, et tu sais bien que quand on s'embête, on enverrait tout le monde du bord du diable.
Je sentis, à cet endroit de l'entretien, qu'il fallait aider l'aveu de mon interlocuteur et le lui arracher en lui donnant moi-même l'exemple de la confiance. Je continuai:
--Quant à moi, si tu n'as pas à te plaindre de tes _sultanes_ de la rue du Gouvernement, je n'ai pas les mêmes motifs de satisfaction dans mes amours.
--Te serait-il arrivé _quéque_ chose, mon matelot? Voyons, dis-moi ça; car le premier gredin ou la première sa....
--Non, non, ne te fâche pas si vite; tout est terminé....
--Quoi! tout? il y a donc eu _quéque_ chose?
--Une bagatelle. Tu sais bien que j'ai été passer quelques jours à la Pointe-à-Pitre. Eh bien! là, j'ai fait la connaissance d'une jolie Provençale, qui passait pour être mariée à une espèce de _banian_, à un petit blanc enfin.
--Eh bien! après? Va donc de l'avant.
--Après, j'ai suborné la femme.
--C'est bon ça. Et après?
--Après, j'ai prêté de l'argent au mari.
--C'est pas trop mal encore, si cet homme-là avait des besoins; et puis ça se paie toujours ces choses-là, tu sais bien?
--Quand je n'ai plus voulu de la femme, j'ai redemandé mon argent au mari, parce qu'il avait l'air de vouloir me _mécaniser_.
--Qu'a-t-il dit, ce mari?
--Il a pris une poignée de balles de sa poche, en médisant que c'était avec cette monnaie-là qu'il payait ses dettes.
--Et tu as pris sa monnaie?
--Ah! mais je te demande un peu. Nous avons été régler nos comptes dans un petit champ de café, auprès des Abîmes.
--Mais tu lui as cassé les reins auparavant, par précaution, j'espère bien?
--Non, après.
--Imbécile! et je n'étais pas là!.... Est-il donc possible!... (Ici, Livonnière s'arracha une poignée de cheveux.) Je poursuivis:
--A dix pas, j'ai essuyé d'abord son feu. De mon premier coup, je lui ai cassé la hanche.
--Bien! v'là qui n'est pas trop mal.
--Et il m'a fallu ensuite, par dessus le marché, l'emporter sur mon dos chez sa femme.
--Est-il mort, le bougre de gueux?
--Je n'en sais rien. A présent ce n'est plus mon affaire.
--Et la femme, qu'a-t-elle dit, la coquine, en te voyant ramener son mâle, sans être tout à fait _stourbe_?
--Elle s'est écriée: «Ah! c'est bien gentil de votre part, monsieur Léonard, d'avoir arrangé mon mari de cette façon! Jamais je n'aurais cru ça de vous. Allez, vous n'êtes qu'un méchant.»
--Quelle abominable _immoralisation_ il y a ici, mon ami!... Et c'est donc comme ça que tu te bats toujours sans moi! Tu mériterais bien, failli chien que tu es, que.....Mais _c'est pas l'embarras_, je me suis aussi fichu une peignée _là où ce_ que tu n'étais pas.
Les confidences allaient donc venir après l'aveu de l'accident qui m'était effectivement arrivé à la Pointe-à-Pitre. J'écoutai.
--Imagine-toi, Léonard, que j'ai été invité à dîner chez une autorité quelconque, un juge, un certain je ne sais pas quoi de ce calibre enfin. Tout ce que je sais, c'est que la société était solidement bien choisie. Comme je décrottais proprement les légumes et le madère, et que je ne parlais pas encore, la dame de la case, pour me faire entamer la conversation, me dit: «Eh bien! monsieur Livonnière, vous ne dites rien à votre jolie voisine?»--Je regarde c'te voisine, et c'était une vieille carcasse peinte en rouge, et tout _illuminée_ de diamans, avec des chaînes de haubans en or sur son _sousbastement_. La propriétaire de la maison, qui m'ennuyait déjà assez proprement comme ça, revient encore en double sur moi: «Eh! me _redit_-elle, que pensez-vous donc de cette _petite corvette_, capitaine?»--Ah! que je me dis, tiens bon, Ives-Marie, v'là qu'il te faut _leurs envoyer_ un compliment bien _espalmé_. Ma foi, que je réponds, _je dis que si j'avais une petite corvette comme ça, je la f...... bien à la côte pour avoir son gréement..._ Tu ris, gaudichon! Est-ce qu'il n'était pas bien tapé, ce compliment-là?
--Si, au contraire. Et que répondirent la maîtresse et la corvette?
--Rien du tout. Personne ne parla plus, et ils mangèrent le dîner comme de vrais malhonnêtes, sans envoyer une seule parole. Mais ce n'est pas le tout; un capitaine de barque ou de corsaire, qui se trouvait là, se met, après avoir dîné, à barbouiller, sur un portefeuille rouge qu'il avait dans sa poche, quelques lignées, et puis il me dit: Lisez.
J'aurais donné la moitié de mes parts de prise pour savoir lire. Je retourne le petit portefeuille du mauvais bord, et il se met à rire. Eh bien, Jean-fesse, que je lui dis, je saurai ce qu'il y a là-dessus Et me v'là à _déralinguer_ la feuille de papier _où ce qu'il m'avait grignotté_ quéque chose, et à l'arrimer dans ma poche. C'était, j'en suis sur, une insulte. Mon particulier m'avait l'air de ne pas être content, et en recrochant son portefeuille dans ma main, il me dit: Un _marquis_ qui ne sait pas lire!
--Ce _marquis_-là, s'il ne sait pas lire, saura bien t'écrire son nom, _que je lui_ réponds dans le porte-voix de l'oreille.
--Et où m'écriras-tu, mon nom?
--Sur ta peau de nègre de Guinée, et en rouge, canaille! Sors seulement avec moi.
Il sortit tout de suite. «Ce n'est pas ça, je lui dis, une fois sous les tamariniers: tu es matelot et moi aussi, il faut nous _poillier_ en vrais matelots. J'ai dans mon _séraye_ deux harpons à marsouin; c'est avec une de ces plumes-là que je veux t'écrire mon nom, et tu sais bien sur quoi.»
Aussitôt dit, aussitôt fait: c'était auprès de la porte du fort Richepanse. La sentinelle nous voyait nous taper au clair de lune. En deux coups de temps, je pique, sous l'aileron, mon porteur de portefeuille, avec mon harpon à bascule, que par parenthèse je n'ai pas pu retirer de son cadavre.... Dis donc, Léonard, il paraît que mon nom s'écrit tout d'une seule lettre, car je ne lui ai donné qu'un coup, et l'affaire a été faite.
--Est-il mort?
--Comme de raison. C'était le plus court parti pour lui, et il a été bien heureux; car je l'aurais fait traîner en longueur et bouillir comme une chaudière à soupe: un coup de harpon tous les mois; c'était mon idée.
--Eh bien! nous voilà frais maintenant! Nous allons devenir la peste et l'effroi de la colonie. Mais au moins, du côté de tes femelles, tu n'as pas eu de désagrément?
--Pas trop précisément; mais ça ne sait rien dire ni rien faire; _c'est_ pas de bonnes filles enfin. Quand j'ai voulu, le premier jour, les faire se ranger à table, ça s'est mis à manger du _calalou_ et de la farine de manioc, avec des doigts qui étaient longs comme des fourchettes; et puis, vois-tu, c'est trop paresseux dans la journée.
--Ainsi donc, tu ne les garderas plus long-temps?
--Ce n'est pas ce qu'elles se sont mis sous le toupet cependant. Hier, cette grande effilée, qui s'appelle _Ignorée_ et qui est fichue comme une flèche de cacatois, a voulu me jeter un sort.
--Comment, un sort?
--Oui, elle a fait des _piaies_. Tu ne sais pas ce que c'est que des _piaies_? Les _piaies_, vois-tu, c'est une chambre toute pavoisée de pavillons noirs, avec des têtes de morts, et des larmes en étamine blanche par-dessus. Quand on est là-dedans, la _mal-blanchie_, qui veut vous donner un charme, vous envoie sur vous un tas d'herbages _miraculeux_, et puis elle prie le diable que vous ne puissiez pas mettre tant seulement un pied en dehors de la colonie sans sa permission; et la _piaie_ est faite.
--Et tu crois à ce sortilège?
--Moi! pas plus qu'à la vertu du derrière de la mule du pape. Mais tout d'même, je serais bien aise d'appareiller de la colonie, pour n'avoir pas l'air d'être consigné au cotillon de ces gueuses-là par l'ordre d'un morceau d'herbe et par la vertu d'une de leurs _macaqueries_.
Je vis que le moment de frapper le grand coup était arrivé. Je me gardai bien de le laisser passer.
--A te dire vrai, mon matelot, je ne serais pas fâché, pour ma part, de quitter la Guadeloupe.
--Ni moi non plus. Et puis tous ces négrillons ne se sont-ils pas mis dans la boule de me traiter de _Marquis_? et ça ne me va pas. J'ai bien voulu, pour _la frime_, passer pour noble, mais pour marquis, doucement....
--Filons d'ici.
--Et comment filer? L'île est bloquée, et _fièrement_ même. _Le Requin_ est désarmé. Comment voudrais-tu mettre à la mer?
--Oh! si ce n'est que ça, j'ai mon affaire. Il y a trois grands coquins de nègres qui sont désertés de la Dominique, et qui, se trouvant libres ici, meurent de faim, parce que personne ne veut les employer. En achetant une pirogue, et en leur donnant quelques doublons, il nous conduiront à la Martinique, avec d'autant plus de sûreté, que les croiseurs ne verront pas notre _bonboat_, caché presque entre deux eaux....
--C'est toi qui as trouvé cela tout seul, et tu veux m'amener avec toi?
--Mais pourquoi pas?
--Ah! ça, la supériorité a donc changé de bord, et tu as hissé, à ce qu'il me paraît, le guidon de commandement à ton grand mât?