Le Négrier, Vol. III Aventures de mer
Chapter 4
Le soir nous passâmes sous le vent de Saint-Pierre. Vers minuit, toujours favorisés par une belle et fraîche brise d'Est-Sud-Est, nous nous trouvâmes par le travers de la ville du Roseau de la Dominique. Un brick louvoyait comme nous, mais pour gagner le mouillage. En courant à contrebord à lui, nous crûmes nous apercevoir que c'était un bâtiment marchand. Le capitaine Doublon nous cria: _Tape à bord_; et nous l'abordâmes, sans plus de façon. Il nous avais pris pour un caboteur de Sainte-Lucie ou d'Antigues. Aussitôt qu'il fut amariné, nous laissâmes arriver, collés le long de son bord, et l'entraînant au large, comme un épervier qui, après avoir saisi sa proie, se laisse aller avec le vent, tout en dévorant le faible ennemi qu'il enserre dans ses griffes.
Si les corsaires déployaient dans toutes les circonstances une activité égale à celle qu'ils ont pour le pillage, ce seraient des marins prodigieux. En moins de cinq minutes, nous eûmes, pour ainsi dire, visité notre prise de la carlingue à la girouette. Le fond de la cargaison, qui n'était pas complète, se composait de barils de farine et de salaison. Quelques caisses légères et conditionnées avec soin furent mises à bord du _Requin_. On expédia ensuite le navire amariné et équipé de dix de nos hommes, pour Saint-Pierre. Nous apprîmes depuis qu'il avait été repris par des croiseurs au large des Saintes.
Une fois délivrés des soins qu'il nous avait fallu donner à l'expédition du brick, il nous prit envie d'ouvrir les caisses que vous venions d'extraire de la cale de notre capture. Dans l'une nous trouvâmes des robes, des châles; dans l'autre des chapeaux de femme et des bonnets montés; dans la troisième des ombrelles, et dans toutes, enfin, des objets de mode. Notre désappointement fut grand; mais notre parti fut bientôt pris, et tous nous nous égayâmes à l'idée d'avoir pour parts de prises des chiffons, au moyen desquels nous pourrions bientôt faire des conquêtes, moins précieuses, il est vrai, que celles après lesquelles nous courions mais qui, une fois à terre, ne laisseraient cependant pas que d'avoir leur mérite.
Un des officiers ne put résister au désir d'avoir de suite sa part du butin. On alluma deux fanaux, et, séance tenante, le capitaine Doublon nous fit la distribution de nos colifichets. «Tiens, dit un matelot facétieux comme il s'en trouve à bord de tous les navires, si je me _capelais_ ce chapeau sur la frimousse et cette robe de soie sur le casaquin, ça ne m'irait peut-être pas si mal!»
Il n'en fallut pas davantage pour que tout l'équipage se trouvât travesti en un clin d'oeil. Les avis les plus gais et les plus étranges font vite fortune à bord, et l'exécution suit toujours de près les idées originales ou burlesques.
C'était au reste un bon navire que _le Requin_. Au pied du grand mât se trouvait sans cesse suspendue une touque _estropée_ remplie de tafia, et sur le goulot de laquelle se collaient du matin au soir les lèvres altérées de nos gens. Sur le capot de la chambre, une caisse de cigarres était ouverte à tous les fumeurs; et le capitaine Doublon, pour entretenir mieux encore la bonne humeur de son équipage, avait soin de temps à autre de se faire monter sur le pont une vieille serinette sur laquelle il nous jouait, d'une main infatigable, des contre danses qui avaient dû faire sauter deux ou trois générations au moins.
Dieu! que la danse alla bon train quand nous nous fûmes tous _gréés_ en dames anglaises! Que de _flic flac, d'ailes de pigeon_ et _de jetés battus_ ébranlèrent le pont trop étroit du _Requin_! Et les rafraîchissemens donc! Il fallait voir avec quelle courtoisie et quelles manières distinguées chaque danseur offrait un coup de tafia à sa danseuse et avec quelle modestie celle-ci répondait à la politesse de son cavalier!
Quand le jour vint éclairer les derniers incidens de cette scène de folies, toutes les dames qui avaient fait les délices du bal se trouvèrent ivres à ne pas se tenir. Elles rejetaient l'incertitude que l'on remarquait dans leur démarche sur la fréquence des coups de roulis et sur la rudesse de la mer, qui pourtant était bien la plus calme que l'on pût voir. A les entendre, _le Requin_ roulait comme une barrique, et le capitaine n'oubliait pas de se féliciter de la remarque, en répétant: _Bon rouleur, bon marcheur!_
Notre Doublon, qui pendant le bal n'avait pas quitté le _tourne-broche_ de sa serinette, s'avisa, une fois la danse finie, de nous avertir qu'il allait dire la prière. Ceux des gens de l'équipage qui avaient déjà navigué avec lui s'approchèrent du capot de chambre, sur lequel le capitaine s'était perché et se disposait à officier. Les autres murmurèrent. «Qu'il aille se faire... avec son Angelus, dit Livonnière; ce n'est pas à des matelots de faire le service des prêtres.»
Nonobstant ces dispositions impies, Doublon ordonna à son mousse de lui apporter son _gagne-pain_. Le mousse lui monta un poignard, et alors, le chapeau bas et les mains jointes sur le _gagne-pain_ en question, il récita à voix haute ce qu'il appelait son _Pater_. Les assistans répétèrent les derniers mots de cette prière, arrangée avec des variantes pour la mer et à l'usage des corsaires:
«Notre père, qui n'êtes pas plus aux cieux que partout ailleurs, votre nom soit sanctifié par ceux qui n'ont pas autre chose à faire; votre volonté soit faite et la nôtre aussi. Donnez-nous aujourd'hui notre coup de sacré-chien, et pardonnez-nous nos offenses, si vous le pouvez, comme nous ne pardonnons pas à tous ceux qui nous ont offensés. Ne nous induisez pas sous la volée d'un trois-ponts, mais délivrez-nous des balles et des boulets. Ainsi soit-il! _Am_...»
Le petit mousse, déluré négrillon, s'avisa de prononcer, avant les autres, le mot _Amen_.
«Non, sacré nom de D..., n'amène pas, mâtin!» lui crie Doublon.
Pour sa peine, le petit _Bosse-Debout_, qui avait voulu faire l'enfant de choeur, reçut quinze coups de martinet, pour s'être trop pressé de dire _Amen_, ou _Amène_. On eut soin de tourner le derrière du négrillon du côté d'où l'on désirait que vînt la brise; et, pour être encore plus sûr d'avoir du vent de cette partie, un mulâtre, qu'on appelait _l'Homme-marié_, alla se frotter la tête sur le bout de la barre du gouvernail; _le derrière d'un mousse et la tête d'un cornard_ étant, disaient les matelots, les deux meilleurs procédés à employer pour faire venir la brise.
«C'est un drôle de particulier, que notre capitaine, n'est-ce pas, Léonard? me dit Livonnière, après avoir entendu Doublon réciter notre _Pater-Noster_. Je n'aime pas beaucoup les prières, mais je n'aime pae trop non plus qu'on se moque de celui qui est là-haut; car, on aura beau faire, le Bon-Dieu ou le Diable, comme on voudra l'appeler, _n'est pas moins_ notre patron de chaloupe à tous.»
J'approuvai la justesse des observations de mon ami; mais je ne pus m'empêcher de trouver extraordinaire la réflexion très-pieuse et à coup sûr fort inattendue de mon pauvre Ivon.
La fessée donnée à _Bosse-Debout_ commençait à produire son effet. La brise fraîchissait à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de l'horizon. Nous avions fait du chemin depuis l'expédition de notre prise, et, courant comme une souris le long du bord de dessous le vent de la Guadeloupe, après avoir dépassé le canal des Saintes, le petit _Requin_ se trouva le même jour, vers trois heures de l'après-midi, entre Antigues et Montserrat. La chaleur était suffocante à cet instant de la journée. L'homme de la barre veillait seul: fatigués de notre bal de nuit, nous nous étions tous étendus à plat-ventre sur le pont. Le mousse _Bosse-Debout_, chargé du soin de la cuisine, faisait bouillir le large potage que nous devions manger à souper.
_Navire! navire!_ crie une voix aiguë, et la seule qui à bord eût ce timbre perçant. C'était notre négrillon, qui, en allant de sa cuisine à l'habitacle pour donner à goûter une cuillerée de soupe au timonier, venait d'apercevoir un bâtiment dans nos eaux.
A ce cri, tous les dormeurs, ou plutôt les _dormeuses_, car nous n'avions pas quitté nos travestissemens, se lèvent d'un seul coup, raides sur leurs jarrets et les yeux au grand ouvert!...
Notre nouveau compagnon de route était gros, et il gagnait rondement le _meilleur coureur de toutes les Antilles_. L'envie de lui jeter nos vieux balais ne prit pas à notre capitaine, je vous en réponds bien.
--Je crois que nous sommes happés, dit Doublon; mais il me vient une idée.
--Quelle idée?... Voyons donc, dites la vite cette idée!
--Prenez tous des parasols, et cachez-moi bien sous votré gorge, ou à sa place, chacun votre _gagne-pain_ et un pistolet sous lé cotillon. Passez-moi tous sous le vent et au vent, comme des belles dames sans comparaison, et si vous avez un peu dé confiance en moi, mes bons amis, jé vous en prie, faites-moi bien _les bégûles_.
--Les bégueules, et pourquoi ça?
--Faites les _bégûles_, je vous dis, tonnerre de Dieu! Qué diable, c'est un ordre qué jé vous donne!
Mous suivîmes l'avis que nous donnait si impérieusement Doublon, et lui se mit à faire grincer sa serinette; mais le frémissement de sa main divisait pour cette fois fort inégalement la mesure et le mouvement des airs qu'il nous avait joués la nuit.
Le gros navire, en s'approchant de nous, hissa pavillon anglais.
Nous arborâmes aussitôt un petit pavillon de même couleur.
C'était un bâtiment marchand, lourdement chargé, mais encore haut sur l'eau, gréement bien peigné, mâture bien grattée. Il nous approchait rondement. Nous tâtions déjà nos poignards; nos ombrelles s'agitaient dans nos mains impatientes, et Doublon de nous répéter:
--Faites donc les _bégûles!_
La serinette allait toujours son train. Pour nous, malgré la difficulté de notre position, nous pouffions de rire de nous voir avec nos figures noires et nos gros cous couverts de sueur et de goudron, nous pavaner sous nos parasols, et nous donner des airs de petites-maîtresses. L'un de nous venait-il à négliger son rôle, vite Doublon, préoccupé, nous répétait, en grinçant des dents et en faisant aussi grincer sa serinette: «Faites donc les _bégûles_, tas dé grédins!»
Aussitôt que le navire se trouva par notre travers à nous ranger, notre manoeuvre fut décidée: un fort coup de barre donné au vent nous fait arriver à plat sur lui, et nous l'abordons. Oh! alors il n'y eut plus besoin de nous dire ce que nous avions à faire! Nos ombrelles tombent à la mer; nos ongles crochent les porte-haubans, et nous voilà grimpant à bord du trois-mâts comme des chats sur une gouttière. Les poignards et les pistolets _instrumentent_. Les Anglais, surpris de cette attaque d'amazones, saisissent des anspects et des barres de guindeau pour se défendre; ils frappent en désespérés: nous les poursuivons sur le pont comme des tigres poursuivent des bisons. En quelques minutes le pont est à nous; ce pont, si blanc auparavant, est taché du sang de l'équipage; et Doublon jouait toujours des contredanses. L'air de la _Gavotte de Vestris_ n'avait pas cessé de nous accompagner pendant l'abordage.
Une des passagères, qui se trouvait sur le gaillard d'arrière du navire enlevé, au moment où sans défiance il passait le long de nous, fut tuée d'une balle, son ombrelle à la main. Trois hommes de la prise avaient péri dans l'assaut, car c'était bien à l'escalade, on peut le dire, que nous venions de monter. Nous en fûmes quittes de notre côté pour quelques coups d'anspect et de barres de guindeau ou de cabestan, seules armes que nous avions laissé le temps à nos ennemis de saisir.
A quelle joie nous nous serions livrés après notre succès, si un spectacle touchant n'était venu, comme nous le disions alors, nous couper en deux la satisfaction!
Et quel fut cet accident? A coup sûr vous ne le devineriez jamais, vous qui croyez les marins aussi endurcis pour les maux des autres qu'ils sont durs eux-mêmes pour leur propre compte.
Le mari de la dame tuée bien involontairement par un des nôtres, dans la chaleur de l'abordage, se montra sur le pont. En apercevant le cadavre sanglant de son épouse, il jette des cris perçans, et saisit une arme pour la venger, en nous traitant de brigands et d'assassins. D'un coup de pistolet ou de poignard, il n'est pas un de nous qui n'eût pu se délivrer de l'importunité de cet époux désespéré. Mais loin de là, on le désarma avec ménagement, en déplorant son délire et la cause trop légitime de son désespoir. Et tandis que nos matelots s'apitoyaient d'avoir donné la mort à une jeune femme, ils se disposaient à envoyer par dessus le bord, sans la moindre émotion, les cadavres des trois matelots qu'ils avaient criblés de blessures dans le combat. Définissez si vous le pouvez ces bizarreries morales. Pour moi, je me suis long-temps appliqué à concevoir les matelots, et j'en suis encore à me les expliquer.
C'est un moment bien enivrant et bien doux que celui où l'on se sent sous les pieds un beau navire que l'on vient d'amariner adroitement, et au moyen surtout d'une ruse presque bouffonne. Une fois à bord de notre Anglais, aucun de ceux de nos hommes qui avaient escaladé la prise ne voulut redescendre à bord du _Requin_. Doublon seul, de tous les officiers, avec le mousse, un mulâtre, et sa serinette, étaient restés sur notre petit sloop, et ils furent obligés de suivre, avec ce faible équipage, la route que nous fîmes prendre au trois-mâts; pour rallier la Basse-Terre, où nous voulions mettre notre prise en sûreté.
Le capitaine anglais et les hommes que nous venions de faire prisonniers ne revenaient pas de leur étonnement; car rappelez-vous bien que c'était encore sous les costumes féminins que nous avions pris la veille, que nous grimpions dans les haubans pour manoeuvrer notre prise.
En vérité, je crois que les Anglais se sentaient cent fois plus humiliés d'avoir été pris par des hommes habillés en femmes, qu'ils ne l'auraient été si nous les avions enlevés sous nos habits de matelots. Tudieu! quelles amazones nous devions faire aux yeux de nos prisonniers!
Les pauvres gens! ils nous avouèrent qu'en nous voyant nous donner des airs féminins à bord de notre petit sloop, ils nous avaient pris tout bonnement pour un caboteur se rendant de Sainte-Lucie à Antigues, avec des dames et des mulâtresses passagères. Et au fait, au fond de nos vastes chapeaux de paille et sous nos parasols roses et bleus, nos minois un peu bruns ne devaient pas mal ressembler aux figures de ces femmes de couleur que l'on voit si souvent passer d'une île à l'autre, à bord des petites barques côtières des Antilles.
Doublon avait donc eu une bien bonne idée, en nous ordonnant de faire les _bégueules_, et il convint lui-même aussi que, pour des gens qui n'en faisaient pas leur métier, nous avions assez bien réussi.
Voilà donc la prise qui, quelques heures auparavant, faisait route de Sainte-Lucie pour Londres, conduite par notre corsaillon vers la Guadeloupe. Viennent donc les croiseurs, disions-nous; ils ne nous empêcheront pas de gagner le dessous du vent de l'île. Voilà déjà que nous avons _abraqué_ la Tête-à-l'Anglais: Antigues nous reste dans le N.-N.-E. Vive la course Ah! si les Anglais qui louvoient au vent des îles nous voyaient attérir notre prise; sans pouvoir mettre le grapin dessus, seraient-ils donc enragés, les chiens!
Deux ou trois croiseurs arrivaient pendant ce temps, à pleines voiles, dans le canal d'Antigues, comme s'ils eussent voulu combler les désirs que nous formions, lis avaient vu le navire anglais changer de route, et cette manoeuvre leur avait donné quelques soupçons. Mais il n'était plus temps pour eux de nous appuyer la chasse: déjà nous touchions l'anse de Deshayes, abri fort commode pour les petits corsaires qui voulaient, seuls ou avec leurs prises, trouver un refuge assuré contre l'ennemi.
J'étais resté à bord de la prise, ainsi que mes autres camarades, avec mes cotillons de femme. Assis sur le rebord du couronnement, je faisais tranquillement la conversation avec Doublon, qui gouvernait _el Requin_ à dix brasses dans nos eaux, en s'abritant sous la hanche de tribord de notre énorme prise, comme le bateau pilote qui accoste en Manche un vaisseau de la compagnie.
--Ah! ça, capitaine Doublon, lui demandai-je, je ne vous ai jamais vu prendre de relèvemens depuis que nous sommes à la mer?
--Non, mon ami, jé n'en prends non plus jamais; car je né suis pas comme vous, peut-être bien, un _mange-soleil_ avec un octan à la main. Jé laisse toujours, en naviguant, les astres fort tranquilles dans le ciel où jé les trouve très bien. Jé né m'occupe que dé cé qui sé passe sur terre ou plutôt sur mer.
--Des relèvemens au compas sont cependant bons à prendre avant la nuit, pour se reconnaître un peu quand on ne distingue plus les terres.
--Chacun sa méthode, voyez-vous... J'ai une telle habitude dé patouiller dans les îles, que jé suis toujours sûr d'attérir _etzatement_ à une petite longueur dé gaffe ou deux près, et cette _etzalitude_ tient à la finesse dé mes organe» et à la manière dont jé sais gouverner.
--Quelle manière de gouverner avez-vous donc?
--Jé gouverne à _l'odeur_. Un chien dé chasse né réconnaît pas mieux la piste d'un lièvre dé la piste d'un renard, qué moi l'approche de la _Martunique_ dé l'approche dé la Guadeloupe ou des Saintes, peu importe. Jé sens, voyez-vous bien, dans lé moment où jé vous parle, qué demain nous serons mouillés à la Basse-Terre.
Quoique la délicatesse, de perception de notre capitaine l'eût mis en défaut déjà deux ou trois fois depuis notre départ, et quelque facile qu'il fût de ne pas se tromper à vue des îles, on ne put s'empêcher de convenir que dans cette dernière prédiction, il eut au moins gain de cause. La Basse-Terre ne nous échappa pas. Mais qu'ils nous parurent confus les bâtimens de guerre anglais qui nous virent jeter l'ancre le lendemain, sous les forts qui nous saluèrent à notre arrivée. Ils eurent beau longer la terre pour nous narguer, et _farauder_ crânement à portée de fusil des batteries: la prise était dans le sac, et ce que nous avions dans nos griffes y tenait bon, je vous le promets.
Les habitans de la Basse-Terre se rappelleront long-temps, je crois, notre manoeuvre en venant au mouillage. Ils n'avaient encore jamais vu de femmes monter aussi vite que nous dans les haubans et sur les vergues pour serrer les huniers les perroquets et les basses-voiles. Nos robes de soie déchirées à moitié par la vivacité de nos mouvemens, nos chapeaux de paille un peu chiffonnés, mais que nous n'avions eu garde de quitter, produisirent un effet prodigieux, aux empointures de nos vergues et sur le bout du boute-hors de beaupré, où moi-même je courus serrer le grand foc. Le soir de notre arrivée toutes les amazones du _Requin_ remplissaient les cabarets de la colonie; il y eut orgie, et toutes les filles de couleur nous trouvèrent charmans, ou plutôt charmantes. Pas un homme de l'équipage ne passa la nuit à bord de la prise ni du _Requin_. C'est bien assez que les corsaires se donnent la peine d'amariner les navires; une fois, qu'ils les ont happés, ils ne s'embarrassent plus du soin de les garder. Leur besogne, à eux, c'est d'exécuter le coup de main: c'est le fin du métier, le coup de pinceau du maître enfin. Le gros de la besogne, ils l'abandonnent aux mains du vulgaire des matelots. Une fois la prise faite et attérie, ils ne se chargent plus que du soin de la manger, et c'est là un devoir dont ils ne s'acquittent malheureusement que trop bien.
Le bâtiment de l'état en station à la Basse-Terre envoya une corvée pour garder, pendant la nuit, la prise que nous venions de laisser _à la grâce de Dieu_. Le fond de la rade où nous étions mouillés est si mauvais, et les câbles s'y _raguent_ si facilement, qu'il n'était pas inutile que quelques hommes veillassent nos amarres pendant la nuit que nous allions consumer en _bamboches_ et en brutales folies.
10.
LES MULÂTRESSES.
Les filles de couleur.--Le sérail.--Le pacha Ivon, marquis de Livonnière.
Il n'est pas sans doute que vous n'ayez, une fois au moins en votre vie, entendu parler de ces filles de couleur, odalisques des colonies, aimés voluptueuses de nos Antilles. Sans doute aussi des voyageurs, qui aiment à se rappeler les plaisirs qu'ils ont laissés sur les lointains rivages, vous auront dit que ce qu'un Européen peut faire de mieux en arrivant aux îles, c'est d'associer son sort à l'une de ces femmes qui ne vous quittent qu'au tombeau, après avoir rempli votre existence de félicité et avoir entouré votre lit de douleur de tout ce que la tendresse a de plus délicieux et la fidélité de plus consolant. Pourquoi faut-il qu'une triste expérience vienne encore vous arracher une illusion enivrante, et que je ramène votre imagination refroidie vers une réalité qui n'a à vous offrir rien de plus flatteur que ce que vous avez éprouvé en Europe, auprès de ces femmes qui vous ont peut-être si cruellement désabusés du bonheur de croire à un amour désintéressé et à un attachement éternel!
Je sais combien il en coûte, quand on voit des femmes aussi entraînantes que le sont quelquefois les mulâtresses, de penser que, sous les charmes que l'on rencontre en elles, elles peuvent cacher la dissimulation la plus adroite et le plus froid égoïsme. Il serait si doux de pouvoir toujours croire que la grâce et la beauté sont les indices certains d'un bon coeur et d'une âme naïve, et que les attraits de la figure ne sont que le complément de toutes les perfections morales! Mais combien il s'en faut que ces femmes de couleur, dont la bouche module un langage si ingénu et si enfantin, et dont l'abandon vous semble dépouillé de tout artifice, soient exemptes de cette coquetterie exigeante et de cette inconstance qui devraient n'être le partage que des femmes élevées dans notre société européenne, où l'égoïsme d'un sexe qui a pour lui l'avantage de l'attaque, justifie presque toujours les ruses que le sexe le plus faible emploie pour se défendre!
Avant de pouvoir devenir l'objet de l'amoureuse convoitise des blancs, une fille de couleur sait quelle est sa destinée. C'est à l'amour que sont dévouées ses belles années: aussi ne songe-t-elle qu'à plaire bien avant qu'elle éprouve le besoin d'aimer. En un mot, l'amour est sa vocation, et à coup sûr elle en fera bientôt son métier; parce qu'en sortant de l'enfance, elle a déjà su calculer ce qui pourra lui offrir un sort, lui créer une existence sans travail, et lui donner les moyens de satisfaire sa coquetterie, unique passion de ces femmes que l'on croit si faussement, en Europe, brûlantes comme le climat, auquel on s'imagine qu'elles ont dérobé un peu de cette ardeur qui vous embrase vous-même.
Rien en apparence n'est plus fait qu'elles pour éprouver beaucoup d'amour, mais en réalité rien n'est moins susceptible que ces femmes d'un long et pur attachement. Elles peuvent bien avoir des sens passionnés; mais efforcez-vous de leur inspirer ces sentimens intimes et délicats qui sont les délices, et les seules peut-être, de l'amour, et vous serez désespéré de ne rencontrer dans ces femmes, d'ailleurs si piquantes, que des êtres faits pour le plaisir, peut-être bien pour la volupté, mais non pour ce que vous concevez de si exquis dans les voluptés de l'âme.