Le Négrier, Vol. III Aventures de mer

Chapter 3

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Oh! me disais-je, en voyant pour la première fois la Martinique, si cette île est le reste ou le produit d'une des convulsions du globe, elle ne dément pas son effroyable origine; car c'est sans doute dans une de ces commotions qui ont ébranlé le monde, que cet archipel est resté comme le débris d'un continent, ou comme l'indice d'un des avortemens de la nature!

Nous aurions pu attaquer la Martinique par la passe du Diamant, en gouvernant sur le sud de l'île; mais Niquelet, sachant que les croiseurs ennemis se tenaient plus particulièrement dans cette partie, s'était décidé à faire la passe de la Perle, par le nord, pour atteindre ensuite la rade de Saint-Pierre.

Nos passagers, dès le soir de notre attérissage, s'étaient couchés, comme d'habitude, quelques heures après le soleil; et, ne se doutant pas que nous fussions si près de la fin du voyage, ils n'avaient eu, dans leurs cabines, aucune connaissance de notre manoeuvre, ni de la manière heureuse dont nous venions d'échapper à la croisière anglaise. Quelle fut leur surprise lorsqu'en paraissant sur le pont avec le jour naissant, ils se virent à une demi-portée de canon de l'île, dont l'ombre immense paraissait nous protéger contre l'ennemi que nous avions tant redouté pendant la traversée! Mais au sentiment de satisfaction qu'ils éprouvèrent, en se sentant si près du port, succéda l'impression que devait produire l'aspect sauvage et presque désolant de l'île, sur des gens qui croyaient retrouver dans ces contrées la réalisation des peintures suaves d'_Atala_ ou de _Paul et Virginie_. Ils nous accablaient de questions empreintes de la pénible émotion qu'ils s'efforçaient cependant de nous cacher. Ivon, ou plutôt M. _de Livonnière_, vieux routier des Antilles, satisfaisait leur curiosité, et Dieu sait les renseignemens consolans qu'il donnait à nos pauvres passagers!

--Que cette verdure est sombre, monsieur de Livonnière! Comme ces forêts doivent être sinistres!

--Et sans compter les serpens qui vous tuent en cinq minutes, et les mancenilliers qui vous donnent un abri _où ce_ que l'on enfle avant de faire sa _crevaison_ comme un boeuf soufflé, sans comparaison.

--Qu'est-ce donc que cette fumée qui s'élève du haut de ces vilaines montagnes, que vous dites pourtant inaccessibles?

--Cette fumée-là, _c'est_ des nègres _marrons_, qui font _boucaner_ leur bananes, pour se nourrir comme de vrais porcs; afin de ne pas travailler, _les cognes!_ Ça vous brûle toute une forêt, peur se faire cuire une banane.

--Comme il fait chaud! On respire à peine, depuis que nous sommes près de terre. Est-ce qu'on éprouve toujours cet air humide et étouffant?

--Sans compter les moustiques, les maringouins et les bêtes à mille pattes, et autres _ingrédient de la même nature_.

--On transpire déjà à n'y pas tenir...

--_Chaque cheveu chaque goutte_, c'est la consigne; et puis trois chemises par jour, quand on en a de rechange; mais ce n'est encore rien. Vous verrez dans l'hivernage, c'est là que je vous attends, _petits moutons-france_, c'est-à-dire si vous durez jusque là; car il ne faut jurer de...

--L'hivernage! mais il doit faire plus frais alors que dans les autres saisons?

--Oui, c'est comme ça en France; mais, dans les colonies, _l'hivernage_ ça veut dire le plus chaud. Quand je vous dis encore une fois que dans ce pays-_ici_, tout est chaviré, il me semble que vous pouvez bien me croire!

--Pourquoi ces champs, encore fraîchement labourés, sont-ils tombés dans la mer?

--Tiens, pardieu! Parce qu'il y a des éboulemens.

--Il y a donc des éboulemens fréquens aux colonies?

--Il y a même, on peut le dire, des tremblemens de terre qui vous mettent sens dessus-dessous les maison, comme un coup de mer vous _chamberde_ en deux temps trois mouvemens, tout ce que vous avez sur le pont d'un navire. Et le tonnerre donc, que ces _charabia_ appellent _Maribarou_, il faut entendre le boucan qu'il fait tous les soirs dans ces polissons de mornes! C'est à mourir, de rire. C'est la musique du pays, et la terre danse. _C'est_ les _Européens_ qui paient les violons.

--Quel triste séjour, si on n'y faisait pas si vite fortune!

--Fortune?... Oui, _c'est pas_ l'embarras, les doublons et les moides se ramassent, il est prouvé, à pleines pelles dans les rues, _censément_ comme des pierres à lest sur la grève. Mais pas moins si vous voulez devenir riches, je ne vous conseille pas de faire comme un passager que j'ai connu, comme je vous connais.

--Et que fit ce passager?

--Une bêtise, et vous ferez peut-être bien comme lui. Le particulier, en débarquant à terre, sur la place Bertin, trouve, comme qui dirait par hasard, une gourde à ses pieds. Bon, _qui dit_, je vas la ramasser; mais, _qui se dit_ ensuite, bah! _c'est_, pas trop la peine: je ne suis pas venu ici pour perdre mon temps à _carotter_ des gourdes une à une. Je ne veux me rompre l'échigne qu'à ramasser des doublons. Trois ou quatre jours, plus ou moins, après _c'te événement_, mon particulier creva _d'inambition_ à la porte de l'hôpital, que vous allez voir tout à l'heure, et il avala sa cuiller, faute d'une ration de biscuit... Mais pendant que je suis là à perdre mon temps à _blagasser_ avec vous, est-ce que je ne vois pas un navire qui porte le cap sur nous, dans le canal de la Dominique? Si ma foi! Capitaine Niquelet, avez-vous aperçu, sans être trop curieux, ce navire qui court sud-ouest avec la brise du canal, en nous présentant le bout?

--Oui, Livonnière. Il reçoit la brise sud-sud-est du large, pendant que nous sommes en calme, abrités par la terre. Comme il pourrait bien être armé, nous allons nous préparer à le recevoir. Maître, faites donner la ration à l'équipage, et déjeunons vivement, mes enfans, pour nous disposer après à nous donner un coup de peigne, s'il en est besoin.

--Oui, capitaine, répondit le maître. Un homme de chaque plat à la cambuse, et déjeune tout le monde en général!

Les passagers, à ce mot de _coup de peigne_, qui résonnait assez mal à leurs oreilles, ne se firent pas prier pour descendre dans la chambre et se disposer à nous faire passer des gargousses, dans le cas où leur aide nous deviendrait nécessaire. En découvrant les habitations fertiles de la Basse-Pointe, leurs yeux, effrayés au premier aspect de la Martinique, auraient pu se reposer avec plus de satisfaction sur ces belles plantations de cannes à sucre; semblables, de loin, à nos moissons dorées de l'Europe: mais ils ne se montraient plus si jaloux de jouir de la vue des côtes. A chaque instant, passant, avec hésitation, leurs têtes au capot de la chambre, ils nous demandaient: Le navire approche-t-il?

--Oui, messieurs.

--A quelle distance est-il encore de nous?

--A une portée de canon tout au plus.

Et alors les têtes disparaissaient pour ne plus se montrer.

Le fort de la Basse-Pointe, en nous voyant approcher, pavillon français en tête du mât de misaine et au pic, hissa aussi son pavillon tricolore. Nous accueillîmes ce signal au cri de _vive l'empereur!_ C'est à ce cri qu'alors on combattait, et que l'on savait mourir noblement... Nous continuions à déjeuner, et le demi-silence de notre repas sur le pont, n'était interrompu que par ces mots que le maître d'équipage nous répétait de minute en minute:

--Déjeunons en double, mes amis, déjeunons en double, pour être parés à nous taper!

Chacun, après avoir lestement expédié son morceau de pain et de fromage, avala son quart de vin, se frotta les lèvres avec le dos de la main, et alla se placer à son poste de combat pour attendre le premier boulet qu'il plairait à l'ennemi de nous envoyer.

Hélas! oui, c'était bien un ennemi que ce brick si bien espalmé, que nous voyions cingler sur nous, avec ses voiles blanches et si bien arrondies par la brise, ses manoeuvres si bien peignées, et sa large batterie jaune reluisant, sur sa joue de tribord, au soleil déjà élevé de quarante-cinq degrés au dessus de l'horizon.... Sans doute qu'il ne tardera pas à hisser son pavillon; car il ne pourra combattre qu'après avoir assuré ses couleurs nationales. Comme tous les yeux épient le moment où l'on verra s'élever sur sa drisse ce pavillon frappé par le timonier que l'on croit apercevoir sous le vent... Pavillon anglais! pavillon rouge! s'écrie-t-on... Et nous encalminés sous la terre pendant que notre ennemi a de la brise pour nous approcher! Oh! combien nous sentions d'impatience dans nos gestes, nos mouvemens, et sous nos pieds agacés de l'immobilité de notre navire!

Le fort de la Basse-Pointe, dont les canons étaient d'un gros calibre, commença le feu; ses boulets sifflant sur notre avant, allèrent tomber autour du brick anglais. Oh! combien on sent augmenter son courage, quand on se voit protégé contre la supériorité de l'ennemi! Nous lâchâmes aussi notre petite bordée criarde après celle du fort, et l'Anglais riait sans doute de la pétarade de nos trois caronades de huit, succédant au retentissement des pièces de vingt-quatre de la batterie de terre. Il se décida bientôt cependant à répondre à notre attaque; mais au même moment une risée, sortant d'un gros morne que nous dépassions, vint aussi enfler nos voiles et coucher le bord de tribord de la goëlette, sur la mer ridée par la pression de la brise frémissante. Conduits à grands coups de canon le long du rivage que nous rangions le plus près possible, nous voyions, sur toute la côte du Prêcheur, les habitans de Saint-Pierre et les dames en parasols, agiter leurs mouchoirs, élever leurs mains vers nous, pour encourager notre résistance. Leurs acclamations venaient jusqu'à nous à chacune des petites volées que nous lancions fièrement au brick, et les boulets qu'il nous envoyait n'effrayaient nullement, en ricochant même jusqu'à terre, les spectateurs de ce combat si inégal. Cette scène, jusqu'alors plus piquante que terrible, acquit bientôt un caractère imposant par une de ces transitions atmosphériques, fréquentes dans ces climats. Le ciel, qui, depuis le commencement de l'action, avait pour ainsi dire souri à ce petit spectacle naval, se voila tout à coup, et vint resserrer en quelque sorte la scène entre la terre et l'horizon, rapproché de nous par l'effet de l'orage qui se préparait. A la lueur des coups de canon que nous tirait le brick, succédait l'éclair qui déchirait la nue, en nous éblouissant. A chaque détonation, le tonnerre répondait par le fracas de la foudre, répété cent fois par, les échos funèbres et sourdement sonores des mornes cachés dans les nuages qui s'abaissaient sur nos têtes. La sombre clarté du jour, plus triste que l'obscurité de la nuit, couvrait autour de nous tous les objets d'une couleur de deuil. La mer, plus lamentable, déferlait sur le rivage: la brise, venant par bouffées, tantôt couchait notre goëlette sur le flanc, et tantôt l'abandonnait tout à coup, pour la laisser se redresser et comme pour la tourmenter. A la riante clarté d'un beau jour, on se bat avec moins d'effroi, parce que l'éclat du soleil semble ôter quelque chose de terrible à l'appareil du combat. Avec l'obscurité de la nuit, on peut aussi se battre sans terreur, parce qu'on ne voit ni le sang qui ruisselle, ni les coups qu'on se porte. Mais combattre sous la foudre qui gronde comme une menace du ciel; mais combattre au milieu d'un orage qui vous dérobe la clarté consolante du jour, c'est la plus rude épreuve que puisse subir l'intrépidité de l'homme de mer.

Livonnière s'était placé à la barre, pendant le combat: c'était le meilleur timonier du bord. Je m'étais mis sous le vent, pour l'aider à gouverner au commandement du capitaine. Un faux coup de barre, donné au moment où une raffale nous arrivait par l'avant, arracha un jurement terrible à Niquelet.

--La barre au vent, toute, foutu imbécile! s'écria-t-il en frappant violemment du pied.

Livonnière voulut répondre; Niquelet lui montra un pistolet: Livonnière se tut.

C'est juste, me dit-il; ce n'est pas le moment de se chicaner, et il est capitaine.... Je lui pardonne; mais il me le paiera.

Louvoyant pour gagner un mouillage sous la batterie d'Esnots qui, majestueusement élevée au-dessus de la surface de la mer, canonnait déjà notre ennemi, nous étions obligés de virer de bord assez fréquemment. Au moment où nous envoyions vent devant pour courir notre dernière bordée, une saute de vent capela avec violence nos deux huniers sur le mât; et ne pouvant changer assez vite nos deux basses voiles et nos focs, à la brise furieuse qui soufflait par notre travers, la goëlette s'inclina sur le côté de tribord. _Amène et cargue les huniers! amène la grand-voile! cargue la misaine! coupe les écoutes!_ criait-on de toutes parts: il n'était plus temps... Je ne me reconnus qu'après être revenu à la surface de la mer: la quille de _la Gazelle_ flottant sur l'eau, fut le premier objet qui frappa mes yeux remplis d'eau de mer. Je nageai pour regagner les flancs du navire chaviré. Livonnière, traînant quelque chose avec lui, y montait de l'autre bord en même temps que moi. _Aide-moi_! me cria-t-il, en me reconnaissant; _aide-moi, Léonard_! C'était le brave Niquelet qu'avec effort il retirait de l'eau. Je n'oublierai jamais son premier mot au capitaine, après l'avoir aidé à se cramponner et à enfourcher la quille de _la Gazelle: «Vous m'avez appelé imbécile, il n'y a pas une minute, capitaine Niquelet; mais je suis bien aise tout de même de vous avoir sauvé la vie.»_ Le premier mouvement du capitaine, à cheval sur la quille de son bâtiment sombré, fut d'embrasser notre généreux ami. Cette accolade, donnée au milieu des flots, dans cette position et sur le lieu de cette scène, ne sortira jamais de ma mémoire.

Quelques uns de nos pauvres camarades parvinrent aussi à se sauver comme nous venions de le faire. Les plus alertes et les meilleurs nageurs, qui étaient parvenus les premiers à gagner la quille de _la Gazelle_, se remettaient à l'eau et rôdaient en plongeant autour de la coque du bâtiment, pour tâcher de sauver ceux qui avaient disparu sous les vagues. «Gare aux requins, leur répétait Niquelet, gare aux requins, mes amis!» Et en effet, ce terrible animal, qui épie sans cesse les navires, pour profiter de tous les événemens qui peuvent lui offrir une proie, ne se montre jamais plus fréquemment à la surface des flots, que lorsque l'orage s'appesantit sur les mers des Antilles. Le grain horrible au sein duquel avait disparu _la Gazelle_ couvrait encore la terre. A dix brasses de nous, nous n'aurions pu distinguer aucun objet. Quelle position affreuse!... Aura-t-on vu à terre chavirer notre goëlette? Le grain va-t-il se dissiper? Et si le temps allait devenir plus mauvais!... C'est au milieu de ces réflexions déchirantes que nous passâmes une demi-heure, qui nous parut un siècle d'angoisses... Mais le dévouement des créoles avait veillé sur nous; des cris se firent entendre, nous y répondîmes, sans savoir d'où ils partaient. Sont-ce les embarcations que le brick anglais aura mises à la mer après avoir vu notre naufrage? Ne seraient-ce pas plutôt des pirogues venues à notre secours?... Nous fûmes bientôt tirés de cette cruelle incertitude: c'étaient des pirogues! Les colons qui les montaient, en nous apercevant, crièrent à ceux qui les suivaient: _Les voilà, les voilà! Victoire! Victoire!..._ Et les nègres canotiers, aux sons de leurs lambis et de leurs cornemuses, retentissant au loin, annoncèrent aux habitans de St-Pierre que nous étions sauvés.

9.

COURSE

DANS LES DÉBOUQUEMENS.

Saint-Pierre-Martinique.--La négraille.--Le capitaine Doublon et le corsaire le Requin.--La partie de tric-trac.--Les habits de femmes.--Le bal et la prière à bord.--Les bègneoles.--Nouvelle prise.

Quelle arrivée que la nôtre à la Martinique! Sur la quille de notre navire et sous le feu d'un brick anglais! mais avec quelle touchante hospitalité les créoles nous accueillirent! Tous s'empressèrent de nous offrir un asile, des vêtemens et de l'argent. Une fois remis des fatigues et des émotions de notre naufrage, nous nous comptâmes, et, sur trente hommes d'équipage et dix passagers, nous vîmes avec douleur que quinze marins seuls avaient échappé à la mort. Le beau jeune blond, qui s'était _embarqué en pacotille_, et mademoiselle de Saint-Amour, qui venait à la Martinique pour changer d'air, s'étaient noyés. La lame apporta sur le rivage, quelques heures après notre malheureux événement, les cadavres de nos pauvres compagnons, mutilés par les requins, pour lesquels ils étaient devenus une pâture. Le lendemain de notre débarquement à St-Pierre, il nous fallut assister aux funérailles de tant de victimes. Cette lugubre cérémonie sembla couvrir toute l'île de deuil, et remplir d'affliction tous les coeurs.

En parcourant, pour prendre connaissance des lieux, les rues de la ville de St-Pierre, surnommée _le petit Paris des Antilles_, je fus surpris de sentir, avec l'air brûlant qu'on y respire, une odeur fade qui me soulevait le coeur. M. de Livonnière, que j'interrogeai sur la cause de cette sensation désagréable, me demanda de quoi je voulais parler?

--Mais de l'odeur qui me suit partout! lui répondis-je.

--Tu sens _l'oignon frit_, n'est-ce pas? me dit-il avec une expressive contraction de nez.

--Eh! oui sans doute; quelque chose comme ça.

--Eh bien! c'est la _négraille_ qui a cette _senteur_-là, mon ami.

--Quoi! c'est l'odeur de nègre?

--Pas autre chose, et c'est bien assez. Mais si ces gaillards n'ont pas bon fumet, leur peau n'en est pas moins un bon article de vente; et si nous avions plein la cale d'un navire de trois cents tonneaux seulement de cette marchandise qui galope dans les rues, toi et moi nous n'aurions plus besoin de nous risquer à battre des entrechats sur la quille d'une barque, comme nous l'avons fait il n'y a pas encore une semaine.

Cette digression de mon ami le conduisit bientôt à m'expliquer ce que c'était que la traite des noirs, trafic étrange dont je n'avais encore aucune idée. Les renseignemens et les commentaires d'Ivon sur ce genre d'industrie firent sur moi une impression assez vive pour que je me la rappelle encore. Je ne voyais plus un beau nègre sans chercher à évaluer son prix, et à l'estimer, non pour les services qu'il pouvait rendre, mais pour le prix qu'on avait pu en tirer en le livrant à l'encan. J'ai entendu beaucoup d'Européens, nouvellement venus de France, faire de bonnes phrases sur l'immoralité d'un commerce qui s'exerce sur la chair humaine, ce qui ne les empêchait pas toutefois d'acheter des noirs et de les battre à l'occasion. Mais moi, je l'avoue, peut-être à ma honte, je ne sentis pas, à mon arrivée aux colonies, ces sublimes inspirations de philanthropie. Ces noirs gros et gras, paresseux et gais, que je voyais _balander_ toute la journée dans les rues, me paraissaient bien plus heureux que nos laboureurs d'Europe, et que la plupart des matelots, ne donnant que la moitié du temps, et ne mangeant qu'une ration de biscuit pour prix de ces fatigues qui épuisent sitôt leur vie misérable et agitée.

Les marins sont les hommes du monde les moins embarrassés de se tirer d'affaire, pour peu que, dans les lieux où ils se trouvent jetés par le sort, il y ait un peu de mer à exploiter et des hasards à courir. Quinze jours à peine s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saint-Pierre, qu'on vint proposer à Livonnière et à moi, un embarquement sur un petit corsaire qui n'attendait, pour appareiller du Fort-Royal, que deux officiers comme nous. Nous étions gens à faire l'affaire du capitaine et de l'armateur. Des conditions raisonnables nous furent offertes, et nous les acceptâmes avec plaisir. Une pirogue nous transporta en quelques heures de Saint-Pierre au Fort-Royal.

Un Provençal, à la face jaune et corroyée, et qui paraissait acclimaté depuis longtemps, nous attendait sur l'embarcadère du carénage. Il nous donna cordialement une poignée de main, en nous annonçant qu'il avait l'honneur d'être le capitaine _Doublon_, commandant le corsaire _le Requin_.

--Et où est ce fameux _Requin?_ demanda Livonnière.

--Là, amarré sur le tronc de ce grand sablier que vous voyez.--Et en effet, sous les branches d'un arbre immense, le capitaine Doublon nous montrait, avec une espèce d'orgueil, un petit sloop sur l'avant duquel quelques mulâtres paraissaient faire griller des bananes à la cuisine.

--Quoi! c'est là _le Requin!_ m'écriai-je.

--Oui, mon bon ami, me répond le capitaine Doublon: c'est le meilleur coureur de toutes les Antilles. A la mer, je ferais ramasser mes vieux balais à une frégate qui voudrait me passer sur l'avant.

--Et ces _mal blanchis_ qui sont à bord, dit Livonnière, que voulez-vous en faire?

--Mon ancien, reprend Doublon avec une expression de physionomie et une importance toutes méridionales, c'est une partie de mon équipage, que je n'ai pas jugé à propos de faire passer à la lessive, pour vous réjouir la vue; c'est l'équipage, sans me vanter, le plus voleur et le plus intrépide des îles: c'est moi qui l'ai formé.

--Non pas à voler, sans doute?

--Non, mon petit _jeune gens_, mais à se battre proprement. Il savait assez bien voler, je vous eu réponds, quand je l'_aie_ pris, pour m'épargner la peine de lui donner des leçons là-dessus.

--Au surplus, la grosseur du corsaire ne fait rien à l'affaire, ajouta Livonnière, et avec les petits on happe souvent les gros; de même qu'avec des _beaux sales_ (des mulâtres) on peut, à l'occasion, se taper avant de _se faire prendre en bas de soie._ Mais le principal est de savoir quand nous partirons.

--Demain, si certaine partie de tric-trac est décidée.

--Quelle partie de tric-trac?

--Ah! il faut que jé vous explique cela, nous dit Doublon. Il est bon qué vous sachiez qué il a pris fantaisie à mon ancien armateur, dé jouer au tric-trac son petit _Réquin_, contre une gentille habitation du Lamentin. Son adversaire a gagné la première manche, l'armateur a eu l'avantage dé la seconde; et on a remis la partie à demain matin. C'est en trois les deux meilleures. J'aurais bien pu partir cé soir; mais jé n'aime pas à laisser mon navire en suspens sur un coup dé dé, et jé veux savoir, avant dé mé faire peut-être casser la physionomie, pour lé compte dé qui jé récévrai du fer ou du plomb dans la mine.

--Ah! ça, voyons un peu, reprit Livonnière, on joue donc ici les navires et les équipages, comme une demi-tasse et la régalade?

--Né m'en parlez pas, mes amis! Ces âmes damnées dé créoles et d'habitans joueraient tout le Nouveau-Monde, découvert par _Christophe la Colombe_, dans un coup dé _Backgammon_. Demain, tout lé Fort-Royal viendra voir faire la partie qui va décider du sort dé cé pétit diable dé _Réquin_. Mais en attendant, allons manger un court-bouillon chez ma mulâtresse, qui est une bonne femme, avec qui jé suis _amacorné_ depuis 1801, et nous nous coucherons, pour être prêts à appareiller après lé dernier coup dé trie-trac et lé premier coup dé canon dé partance. C'est la première _fricoteuse_ pour lé court-bouillou-mulâtre, avec un peu dé piment et dé gombeau; on s'en lèche les doigts jusques aux coudes.

Le lendemain, eut lieu la partie qui avait pour enjeu notre corsaire. Rangés autour de la table sur laquelle roulaient les dés, avec les destinées de notre navire, nous attendions l'arrêt qui devait sortir de l'un des deux cornets rivaux. Un malheureux coup, lancé par l'ancien armateur, lui fit perdre non seulement son bâtiment, mais, avec lui, six beaux esclaves qu'il avait mis sur jeu. Nous demandâmes des ordres à notre nouvel armateur, et, après avoir bu avec lui une limonade punchée, nous appareillâmes du carénage, pour aller établir notre croisière, nous ne savions encore où.