Le Négrier, Vol. III Aventures de mer
Chapter 2
Sur quelles frêles circonstances reposent ces plaisirs auxquels se livrent avec tant d'abandon les hommes de mer! Que d'imprévoyance il leur faut pour qu'ils détournent un seul instant les yeux, des périls qui les menacent si obstinément! Pendant que la joie éclatait à bord, et que, sous la tente élégante qui cachait nos gaillards aux rayons d'un soleil dévorant, une table improvisée réunissait les plus gais convives, le matelot placé en vigie au haut du grand mât, veillant, avec impassibilité, sur toutes les folies qu'il nous voyait faire à cinquante pieds au-dessous de lui, cria _navire_! A ce mot, toujours solennel en temps de guerre, notre folâtre gaîté s'envola avec la brise, le silence succéda au tumulte. On replia les tentes, dans un clin d'oeil; la table disparut avec les plaisirs dont elle était devenue le théâtre. Plus de festin, plus d'ivresse. La fête était finie, et à l'abandon d'une orgie, succéda l'appareil imposant du combat.
Niquelet avait de bons yeux; mais il n'avait qu'un bras, avec lequel il lui était difficile de grimper au haut de la mâture. Aussi, quand il voulait s'élever, pour observer les navires qu'on lui indiquait à l'horizon, il se faisait hisser dans une chaise à gabier, à la tête de notre grand mât de hune. Notre capitaine, en cette occasion, fit procéder à son ascension; et, à peine était-il rendu à la hauteur du tenon du grand mât, que nous l'entendîmes rire aux éclats, balloté par le roulis, sur son siège aérien. «Imbécile, criait-il au découvreur de navire: il a pris l'eau que jette un baleinot ou un souffleur, pour la mâture d'un bâtiment. Où te reste t-il ton bâtiment de paille?»
--Là, par le travers, capitaine; mais je ne le vois plus.
--Ne t'inquiète pas! tu vas le revoir bientôt, quand il soufflera.
C'était en effet un gros souffleur qui, faisant jaillir, perpendiculairement, l'eau à une grande hauteur, nous avait donné cette fausse alerte; et bientôt nous vîmes cet ennemi inoffensif s'approcher de nous; en renouvelant ses ébats, comme pour nous dédommager de la peur qu'il nous avait faite.
Délivrés de toute inquiétude, du moins jusqu'au lendemain, avec quel plaisir nous sentîmes enfin _la Gazelle_ glisser légèrement sur cette mer des vents alises, qui semble emprunter sa transparence et sa couleur, à ce ciel qu'elle réfléchit dans ses flots caressans et si harmonieusement mobiles! Avec quelle volupté de marin surtout, je respirais, pour la première fois, ces parfums de la mer, et cet air tiède que la brise constante des tropiques imprègne d'une saveur si douce! Quelles nuits délicieuses on passe sous ces latitudes que le soleil aime tant et qu'il éclaire avec une pompe et une majesté inconnues à nos tristes climats! Quelle sublimité dans ces scènes paisibles et animées de la nature! Tout, sur ces mers fortunées, devient un spectacle ravissant pour l'oeil, l'esprit et le coeur. Des myriades de poissons volans s'élèvent sur l'avant du navire, et sont poursuivis, en retombant dans la mer, par ces rapides dorades, le plus svelte, le plus élégant des hôtes des mers, reflétant dans les flots diaphanes qu'il sillonne, ses vives couleurs de pourpre, d'argent et d'azur, les lames flexibles qui les balancent gracieusement, d'innombrables _galères_ se déploient en éventails bordés de vert, de bleu ou de rose. Derrière vous, des mauves légères s'abaissent, en béquetant la mer, jusques sur la poupe du navire qu'elles escortent. Sous les nuages brillans qui passent avec les vents à votre zénith, nage, dans des vagues éthérées, la majestueuse _frégate_, dont les ailes noirâtres, dessinées en accolades, paraissent immobiles dans les régions qu'elles fendent pourtant avec la rapidité de l'éclair; et, si quelquefois des nues, qui semblent receler la foudre et l'orage dans leurs sombres flancs, viennent interrompre l'harmonie de ces scènes attachantes, ne redoutez rien: ces grains, en apparence si terribles, se dissiperont avec la brise qui les pousse sur votre navire, et le soleil, dont ils ont un moment voilé l'éclat, va reparaître brillant et pur, comme il l'était auparavant.
Un peintre qui essaierait à rendre, sous les plus riches couleurs de sa palette, le ciel des tropiques, au lever ou au coucher du soleil, passerait, dans nos climats, pour avoir menti à la nature; car en Europe, nos horizons ne peuvent pas nous conduire à supposer possibles les accidens que l'on admire dans le ciel de la zone torride. Souvent vous vous appliquez à trouver, dans la forme des nuages qui s'élèvent dans notre brumeuse atmosphère, des configurations bizarres; mais, sous les petites latitudes, l'imagination, sans chercher à se créer des ressemblances de lieux sous la voûte immense qui recouvre la mer, est frappée de voir des îles, des forêts, des châteaux, se dessinant en lames d'or, sur l'azur du firmament. Combien de fois nos passagers restèrent des heures entières à contempler ce gigantesque panorama, qui leur offrait, dans les plus admirables illusions, les souvenirs de tous leurs voyages! L'homme qui ignore les effets de soleil sous la zone torride, n'a pas vu ce qu'il y a de plus magnifique dans le spectacle que le ciel donne à la terre.
Les matelots ne sont pas, pour la plupart, fort émus de toutes ces scènes. Mais j'avouerai cependant que je n'en ai pas vu un seul qui soit resté indifférent au lever du soleil, dans ces régions. Quand derrière ces nuages, bordés à l'horizon d'une pourpre étincelante, l'astre du jour semblait cacher à nos yeux les approches de son apparition sublime, et qu'ensuite son globe de feu s'élevait majestueusement au dessus du rideau immense qui paraissait vouloir nous dérober pudiquement sa clarté, un cri d'admiration s'échappait de la bouche de tous les spectateurs attentifs. Les matelots, occupés à laver le pont, laissaient tomber leurs brosses ou la bosse de leurs seaux. Tous les regards, toutes les âmes pour ainsi dire, étaient tournés du côté du ciel, où s'accomplissait un des mystères les plus imposans de la nature.
Il ne faut pas croire que pour les marins il n'y ait pas de distractions sur ces mers où le navire court quelquefois quinze ou vingt jours avec la même brise et le même cap, sans changer d'amures. La pêche, et une pêche amusante, vient quelquefois occuper tout l'équipage, et procurer une salubre variété à sa nourriture.
La dorade, si friande de poissons-volans, est quelquefois dupe de sa voracité et victime d'une illusion que les marins savent lui préparer fort adroitement.
Sur la tige du gros hameçon d'une ligne qu'ils suspendent au bout du beaupré, ils forment, avec du linge blanc, le mannequin d'un poisson-volant armé de ses ailes, faites avec la rame d'une plume, et de manière à ce que la queue du poisson factice, couvre le dard de l'hameçon ainsi empaqueté; puis le pêcheur, perché sur le beaupré, agite sur la surface des flots que fend le navire, le poisson trompeur; la dorade, qui guette sans cesse les poissons-volans que le bruit du sillage fait sortir de l'eau, se jette sur l'hameçon comme sur une proie, et c'est alors qu'on le halle à bord, comme une conquête, et que l'équipage jouit du spectacle qu'offre ce spare, qui en mourant revêt sur son écaille les nuances les plus vives de l'émail le plus pur, parsemées des étoiles de l'azur le plus brillant.
Quand la dorade échappe à ce piège, en voulant saisir sa fausse proie, un matelot placé, le harpon en main, sur un quartier de panneau suspendu au dessous du beaupré, lui enfonce les pointes aiguës de son dard dans les flancs; et tout couvert de sang et d'eau de mer, on voit remonter à bord l'adroit pêcheur, élevant au dessus du pont un poisson quelquefois aussi haut que lui. La pêche est présentée au capitaine, qui fait donner une bouteille de vin ou un coup d'eau-de-vie au harponneur.
Le requin, moins défiant et plus vorace encore que la dorade, se prend au moyen d'un énorme hameçon fixé à une chaîne, et recouvert d'un morceau de lard. Lorsque ce _tigre des mers_, nom que lui donnent les matelots, rôde, _en forban_, autour du navire, on lui jette l'émérillon, qu'il saisit en se retournant sur le dos. Bientôt tout l'équipage se porte sur le bout de filain amarré sur la chaîne, et le requin est mangé impitoyablement par les matelots, dont, à son tour, il est devenu la proie; car ils ont soin de dire comme une maxime empruntée à la loi du talion: _puisqu'il nous mange, mangeons-le_.
Un de ces terribles animaux nous dévora un gabier à bord de _la Gazelle_. Ce malheureux, en montant dans les haubans pour passer une manoeuvre, tombe à la mer: il nageait pour saisir le bout de corde qu'on lui avait jeté; le navire ne filait qu'un noeud tout au plus. Au moment où il touchait le bout de filain, il jette un cri, lutte contre les flots au-dessus desquels sa figure se contorsionne encore. Du sang paraît à la surface de la mer, et nous ne voyons plus notre infortuné camarade. Un gros requin, qui se tenait depuis quelques jours sous les ferrures de notre gouvernail, venait de l'entraîner avec lui pour le dévorer au fond des eaux. Le lendemain nous prîmes à l'émérillon ce redoutable avaleur, dans le ventre duquel nous trouvâmes encore les doigts de pied et les os du crâne de notre pauvre gabier.
Pendant une nuit d'orage, on aperçut à bord, des feux qui se jouaient sur chacune des extrémités de notre vergue de fortune. Cette flamme vive ot bleue, comme celle qu'on allume sur le punch que l'on sert dans les cafés, excita, pour la première fois, ma curiosité. Qu'est-ce donc que cela? demandai-je, tout étonné, à un matelot.
--Le feu Saint-Elme, monsieur.
--Ah! c'est le feu Saint-Elme; jamais je ne l'avais vu encore. Ce feu-là ne brûle pas?
--Ah! bien oui, brûler! dites plutôt que c'est l'ami des matelots. Voyez-vous cette manière de flamme? Eh bien! si l'officier de quart me disait: _Monte tout seul serrer le petit hunier_ (qui n'est pas mal lourd tout de même pour un seul homme), j'irais le serrer en double, voyez-vous, parce que ce feu-là monterait avec moi à l'empointure pour m'aider, comme il aide tous les matelots.
--Mais comment peux-tu ajouter foi à un tel conte? c'est tout simplement, ainsi que je crois me rappeler de l'avoir lu, un effet naturel, une aigrette électrique, qui, comme le fluide de cette espèce, recherche les pointes.
--Comment je peux croire ce conte-là? Effet de _lubricité_, aigrette _électrice_, tant qu'il vous plaira. Mais il n'en est pas moins vrai que ce feu, qui ressemble _censément_ à un verre d'eau-de-vie qui brûle, est l'âme d'un pauvre bougre de matelot, comme moi, qui s'est noyé à la mer dans un coup de temps. Aussi voyez-vous, quand le temps va devenir mauvais, l'âme des matelots qui ont bu un coup de trop à la grande tasse, venir avertir leurs camarades qu'il en _fusillera_ de là haut, et qu'il y aura du _foutrop_.
--Ma foi, à tout hasard, je veux voir si je pourrai toucher l'âme d'un mort, et je m'en vais de ce pas sur le marche-pied de la vergue de fortune, donner une chasse à ton feu Saint-Elme.
Je montai, comme je l'avais dit, au bout de la vergue, à la grande surprise de mon interlocuteur, qui voyait une espèce de profanation dans l'intention que j'avais d'aller, sans nécessité, tracasser ce qu'il appelait l'ami des matelots. A mesure que sa main s'avançait doucement vers le feu Saint-Elme, le fluide sautillait, s'éloignait, et ne revenait qu'après que j'avais rentré ma main. Cette espèce de petite guerre entre lui et moi, amusait beaucoup les gens de quart, qui me répétaient: «Allez, celui-là est plus malin que vous et nous.» Un matelot bas-breton me cria: «Voulez-vous que je le fasse disparaître?» --Oui, lui répondis-je.--Et il fit le signe de la croix. Le feu en effet s'évanouit au même instant, et cette coïncidence instantanée, entre sa disparition et le signe de croix de mon dévot, ne servit pas peu à graver plus profondément encore, dans l'imagination de ces braves gens, une superstition qui, pour l'honneur de l'espèce humaine, devient heureusement de plus en plus rare chaque jour parmi les matelots.
Lorsque, fatigué de me promener pendant quatre heures de quart, à la file d'une dizaine d'hommes, qui n'avaient qu'un espace de vingt pieds à parcourir, je cédais au besoin suppliciant du sommeil; lorsqu'enfin, après avoir frotté mes yeux apesantis, avec de l'eau de mer, et avoir trempé ma tête somnolente dans un sceau, je m'assoupissais devant, sur le bout de la drôme, c'était en vain que mon chef de quart me réveillait et me sermonait vertement: la nuit suivante, je retombais dans ma mauvaise habitude. Il me fallait une leçon forte pour me guérir de mon indolence. Le capitaine me la fit donner.
J'étais allongé, les yeux fermés, sur ma drôme chérie. Quatre hommes montent dans les haubans, tenant chacun un sceau rempli d'eau. Au signal de Niquelet, toute cette eau de mer roule avec fracas sur moi. Au même instant on crie: _un homme à la mer! Un homme à la mer!_ Saisi, submergé, épouvanté, j'accroche un bout de corde que l'on me jette, comme si j'étais tombé le long du bord: je nage, mais à sec, sur le pont; et ce ne fut qu'après être revenu de mon effroi et avoir reconnu la plaisanterie, que je me sentis tout honteux de m'être laissé prendre par négligence à un piège aussi grossier.
«Vous risquiez, dit en riant le chirurgien du bord au capitaine, de lui donner, avec cette fausse alerte, une maladie épileptique très-réelle.
--Tant pis, répondit Niquelet; j'aime encore mieux qu'il ait l'épilepsie, que la _cagne_.»
8.
L'ATTÉRISSAGE.[1]
[Note 1: Le mot attérage est plus français; _attérissage_ est plus marin.]
Les approches de la terre.--Les passagers en pacotille.--La Martinique.--Le _coup de peigne_.--Combat et naufrage.
La fréquence des grains qui nous tombaient à bord, l'amoncèlement des nuages poussés dans l'Ouest par la brise alisée, devenue plus forte et plus irrégulière, l'apparition des _fous_ qui croisaient leur vol saccadé au dessus de notre mâture, les nuées de poissons-volans plus petits, qui s'élevaient devant nous comme une poussière vivante, avec l'écume que faisait jaillir la proue de _la Gazelle_, tout enfin nous annonçait l'approche de la terre après un mois de traversée. La préoccupation de notre capitaine passant les nuits sur le pont, enveloppé dans les pavillons qui lui servaient de couche, nous faisait pressentir, encore mieux que tous les autres indices, que le petit drame assez amusant de notre voyage, allait toucher à son dénouement.
Oh! combien les passagers se montrent ravis quand ils croient enfin flairer la terre! Les soucis, que les ennuis de la traversée ont accumulés sur leur front, font place à des lueurs de joie et de folie; leur attitude faible et gênée prend de l'assurance; leurs jarrets, brisés par les roulis, de l'élasticité. Leurs yeux, plus vifs, errant sur tous les points de l'horizon, cherchent avec un instinct trompeur le rivage promis, presque toujours où il n'est pas. Le nuage qui s'élève devant eux est pris pour un mont, une île, un cap, que sais-je; et le fantôme s'évanouit bientôt, pour faire place à d'autres ravissantes illusions. Nos aimables compagnons ne se sentaient pas d'aise: ils chantaient, sautaient, faisaient leur toilette, ouvraient, fermaient leurs malles à tout moment. C'était une nouvelle vie qui circulait dans leurs corps si longtemps abattus. La terre était devant eux. Les émotions pénibles, les privations, les petites querelles, tout allait être oublié, à la vue de la Martinique. Le jour où l'on découvre la terre est un jour de rédemption et de pacification générale.
Le capitaine se disposait aussi, en feuilletant ses papiers, à se présenter bientôt aux autorités de Saint-Pierre, et à ses correspondans. Il fit appeler un à un les passagers dans la chambre, pour avoir, avec chacun d'eux, un petit entretien préparatoire. Placé auprès du capot, j'entendis tout.
--Comme, en arrivant à Saint-Pierre, il me faudra rendre compte, au commissaire de la ville, de ce que vous venez faire dans la colonie, vous ne trouverez pas mauvais, leur dit-il, que je vous demande quels sont vos projets définitifs?
Une de nos dames lui répondit qu'elle allait à la Martinique, pour changer d'air et refaire sa santé.
--Mais jamais je n'ai entendu dire que l'air fût meilleur à la Martinique qu'en France!
--Personne, je crois, monsieur le capitaine, ne peut m'empêcher d'aimer la chaleur.
--Et quels sont encore vos moyens d'existence, mademoiselle?
--Mes moyens d'existence, monsieur? Un homme plus galant ou moins curieux que vous, m'aurait épargné une telle question.
En prononçant ces mots, mademoiselle Amélia de Saint-Amour se mirait dans une glace, placée au fond de la chambre, en se prenant la taille avec complaisance.
--Ah! j'entends, dit Niquelet après une pause; au surplus, chacun son industrie!
--Vous comprenez donc maintenant? Monsieur? C'est, ma foi! fort heureux.
Arriva le tour d'un grand et beau jeune blond, qui pendant la traversée, paraissait avoir fait la passion jalouse et l'heureux désespoir de nos deux jolies voyageuses.
--Et vous, monsieur Isidore, vous allez à la Martinique, autant que je puis me rappeler ce que vous m'avez dit, pour....?
--Je vais à la Martinique, capitaine, en pacotille.
--Comment en pacotille? Mais vous n'avez embarqué aucune espèce de marchandises à bord!
--Ne me suis-je pas embarqué moi-même avec une taille de cinq pieds six pouces, ma figure, ma jambe et mes espérances enfin?
--Mais sur quoi fondez-vous vos espérances?
--Sur l'avenir.
--Et votre avenir enfin?
--Sur mes espérances. On dit que les blonds sont très-rares et fort recherchés dans le pays.
--Grand Dieu, que je vous plains avec votre pacotille!
--Oh! le débit de cette marchandise ne m'embarrassera nullement, je vous assure.
--Pauvre jeune homme! Si le commerce pouvait aller pour vous encore aussi bien que pour mademoiselle de Saint-Amour!... Elle, au moins, a des charmes qui pourront porter intérêt: c'est enfin un petit capital; mais vous?
--N'ai-je pas, comme elle, les charmes de mon sexe? et peut-être qu'en réunissant nos deux industries...
--Allons, fou que vous êtes, si jamais, avec vos moyens _personnels_ de fortune, vous venez à manquer de pain, vous viendrez dîner à bord de _la Gazelle_, où votre couvert sera mis pendant tout le temps que je resterai à Saint-Pierre. Voyons les autres passagers.
Les renseignemens donnés au capitaine, par nos autres chercheurs de fortune, ne présentèrent rien d'intéressant; tous allaient ramasser de l'or, et ils croyaient déjà toucher à la terre promise...
Niquelet avait tout calculé pour attérir de nuit. Le soir du trente-unième jour de notre navigation, il se plaça en vedette au bossoir de bâbord, et n'en bougea plus. Les matelots se dirent: _Courte-Manche_ (c'était le nom de guerre qu'ils lui avaient donné) _sent queuque chose, et le chien a le museau fin et le nez creux_. A minuit, on le vit passer rapidement du bossoir vers l'arrière, regarder le compas et ordonner au timonnier de laisser porter un quart sur bâbord. _Il a senti queuque chose, c'est sûr_, s'écrièrent les matelots, à qui une bouteille d'eau-de-vie, suspendue au grand étai, avait été promise pour le premier qui apercevrait la terre. Au moment même où nous laissions arriver au pas comme l'avait ordonné le capitaine, tout l'équipage découvrit, par le côté de tribord, deux grands navires courant sous les huniers, orientés au plus près, tribord amures. Des feux, allumés dans leurs longues batteries, laissaient voir une filée de sabords que nous aurions pu compter un à un. _Rentrons en un coup de temps nos bonnettes, amenons en double nos huniers et la voile de fortune_, nous commande à demi-voix Niquelet; et notre goélette, rase sur l'eau avec sa mâture effilée, devint presque imperceptible pour les croiseurs anglais, qui continuaient silencieusement leur route, comme si tout avait dormi à bord, et les équiqages et les navires mêmes «_Ils ne nous ont pas vus, ils ne nous ont pas vus!_ nous dit Niquelet, en se frottant la tête avec un sentiment de satisfaction facile à concevoir. _Encore une bonne de parée!_ Un gros grain noir nous arriva et nous cacha aux vaisseaux anglais, avec nos voiles, qui furent rehissées dans un clin d'oeil après la bourrasque. La goëlette, poussée par le gran, filait de manière à sombrer par l'avant, tant son sillage était rapide et dur. Dès que le nuage, qui nous avait amené cet orage passager se fut dissipé dans l'Ouest, en faisant blanchir la mer, comme si une trombe avait tourbillonné sur notre avant, nous découvrîmes, à peu de distance, les sommets d'une chaîne de mornes, au-dessus desquels reposait une couronne d'immenses nuages. C'était la Martinique.
Je ne saurais dire combien ces scènes si simples sont imposantes pour les marins, et avec quelle profondeur elles se gravent dans leur mémoire. Un navire, échappant par une manoeuvre adroite, ou par un incident heureux, à la vigilance d'une croisière ennemie, est bien peu de chose, sans doute, pour les hommes à qui on raconte cette manoeuvre ou cet événement. Mais, pour peu que vous naviguiez, vous écouterez avec délices le récit d'une de ces circonstances si communes à la mer, et vous concevrez alors que les marins sont rabâcheurs et conteurs, parce que tout est grand et décisif autour d'eux. Rappelez-vous seulement avec quels objets imposans ils sont sans cesse en rapport, avec les flots, les vents, les tempêtes, la foudre, les combats, l'immensité de ces mers, dont une seule lame suffit pour vous épouvanter, vous, fussiez-vous assis sans danger sur le rivage!... N'y a-t-il pas, dans tout cela, assez de sources d'émotions, assez de motifs de narration, pour les entraîner à parler souvent d'eux-mêmes et des incidens les plus mémorables de leur vie aventureuse?
Nous distinguions déjà les lumières des habitations, scintillant à des hauteurs inégales, et disparaissant tout d'un coup, comme ces feux vifs et errans que le voyageur rencontre la nuit dans les campagnes. De vastes nuages se roulaient sur les flancs des montagnes, dont ils semblaient former la ceinture, et au dessus d'eux se dessinaient les formes gigantesques des pitons du Vauquelin. La mer, que l'élévation colossale de ces monts paraissait abaisser au dessous de son niveau ordinaire, battait avec un bruit sinistre les bords irréguliers du Vent-de-l'Ile. Les nues, amoncelées sur la cime des pitons, avaient l'air de se reposer, dans l'inaction de la nuit, de l'affaissement qu'éprouve la nature dans ces climats si pesans, où chaque jour semble être pour elle un jour d'épuisement. Le commandement du capitaine vint nous arracher à cette contemplation et aux réflexions tristes que faisaient quelques uns de nous: car, en abordant ces Antilles, tombeau de tant d'Européens, il n'est guère de marin qui puisse s'abandonner, sans réserve, au doux espoir de revoir encore une fois sa patrie.
Quand le jour vint, avec ses rayons étincelans, éclairer le ciel capricieux et pour ainsi dire _passionné_, qui se convulsionnait sur nos têtes, la Dominique se montra à notre droite comme un bloc sorti des flots; presque au dessus de notre mâture, s'élevaient à pic des mornes décharnés, dont les flancs portaient, comme de larges blessures, la trace des éboulemens récens qui les avaient déchirés. Le long de ces rivages plaintifs, que la mer ne caresse plus, mais qu'elle paraît miner plutôt avec colère, notre pauvre petite _Gazelle_ glissait comme humiliée de la grandeur et de la splendeur austère des objets qu'une nature nouvelle offrait à nos yeux. Quel sombre mystère paraissait régner dans ces ravins profonds où les nuages allaient s'engouffrer! Quels sons mélancoliques et durs les flots rendaient, en bondissant tumultueux dans les grottes profondes dont ces bords hardis sont accidentés! Et ces bois éternels, brûlés par le soleil et la foudre, battus par les ouragans! et ces cascades impétueuses, jaillissant avec fureur du haut de ces pitons si chauves, pour se briser dans ces ravins recouverts d'une verdure si sombre!