Le Négrier, Vol. II Aventures de mer
Chapter 5
Un matin, où mon commissaire s'était absenté pour assister à un conseil, à Plymouth, madame Milliken, que je n'avais pas encore vue depuis que j'étais établi dans les bureaux de son mari, vint négligemment feuilleter quelques papiers, près de la table où je m'étais blotti, sans oser lever les regards sur elle. Devinant sans doute, à l'embarras de ma contenance, qu'il fallait entamer la conversation avec moi, pour arracher quelques mots à ma timidité, elle me demanda, en essayant de parler français, si je me plaisais mieux dans les bureaux du commissaire, qu'en prison. Ma réponse, quoique fort pénible, ne fut pas douteuse; mais je la fis sans oser encore lever les yeux. La jolie femme de chambre entra en ce moment: cette jeune camériste de madame Milliken me paraissait avoir avec sa maîtresse une familiarité peu ordinaire. La dame me questionna sur mon âge, sur ma famille, sur quelques unes des circonstances de ma vie, si malheureusement commencée. Quand je lui dis que je n'avais pas encore seize ans, elle s'écria, en jetant sur moi des regards où se peignaient à la fois la bienveillance et la compassion: _poor fellow!_ Et Sarah, sa jolie servante, de répéter: _poor fellow!_ Mon écriture devint bientôt l'objet de l'examen et de l'admiration de ma protectrice, qui la trouva superbe, quoiqu'elle n'eût rien de bien extraordinaire. Madame Milliken me quitta en m'engageant à continuer d'être bien sage, et à lire le Nouveau Testament qu'elle m'avait donné. A ces mots je tirai de la poche de ma veste le livre qu'avait tant dédaigné mon ami Ivon, et que je n'avais seulement pas entr'ouvert deux fois. La vivacité que je mis à montrer ce volume à madame Milliken, parut la flatter, et un _good-bye_ bien affectueux, répété avec une expression très-marquée, me fit comprendre, malgré mon peu d'habitude, que cette première entrevue n'avait pas déplu, et que ma timidité même n'avait pas manqué d'une certaine adresse.
Ce jour-là, mon dîner se ressentit de l'intérêt que je crus avoir inspiré à la maîtresse du logis. Je me trouvai servi comme un prince, et Sarah eut des attentions nouvelles, qu'elle me prodigua avec un sentiment qui me rappelait celui qu'elle avait exprimé, en répétant après sa maîtresse, le _poor fellow!_ Ce _poor fellow_ ne tarda pas à devenir le plus heureux de tous les prisonniers.
Avant d'aller plus loin je dois peut-être dire ce qu'était la femme qui va occuper un instant la scène, dans le petit drame de mes aventures.
Madame Milliken était une belle brune de 25 à 26 ans, fraîche comme presque toutes les jeunes Anglaises, et vive comme il en est peu qui le soient parmi elles. La mauvaise éducation qu'elle passait pour avoir reçue donnait à sa physionomie quelque chose de hardi, qui ne mentait pas. Bonne, capricieuse, indiscrète et passionnée, elle faisait, avec tous ses défauts et deux ou trois excellentes qualités, le bonheur d'un mari confiant et facile, qui la croyait la plus fidèle des femmes, parce qu'il était le meilleur et le plus honnête des hommes.
M. Milliken, appartenant à une bonne famille, avait eu le tort de choisir son épouse dans un rang inférieur au sien; et en descendant jusqu'à elle, il n'avait pas trouvé dans sa femme assez de ressources pour l'élever jusqu'à lui. Mais son aveuglement était tel, et l'illusion du premier sentiment, qui lui avait fait épouser sa maîtresse, s'était si heureusement prolongée au delà de l'hymen, qu'il croyait encore que l'entraînement qu'elle avait montré pour plusieurs jeunes prisonniers, n'était chez elle que l'effet d'une vertu compatissante, qui devait lui rendre encore plus chère la femme à laquelle il s'était uni en dépit de ses parens. Des désordres enfin, qui étaient connus de tous les prisonniers, étaient encore un mystère pour le plus abusé et le plus content des époux des trois Royaumes-Unis.
Plus la femme me témoignait d'affection, plus le mari se croyait obligé de m'en montrer aussi. Je devins l'enfant gâté de la maison, et quand, le soir, je quittais les deux époux pour retourner à la prison, j'entendais ma protectrice, placée à sa fenêtre, plaindre au bruit des verroux que les geôliers avaient ordre de m'ouvrir, le sort d'un malheureux enfant réduit à passer toutes les nuits dans un cachot. Je ne puis, sans faire d'étranges réflexions sur l'adresse des femmes et l'aveuglement des maris, me rappeler une scène délicieuse entre les deux époux, Sarah et moi.
Ma protectrice voulait m'apprendre à prononcer, en présence de son mari, quelques mots d'anglais, que je répétais avec une incorrection dont ils s'amusaient beaucoup et qui faisait rire Sarah jusqu'aux larmes. M. Milliken, occupé à écrire et tiraillé sans cesse par sa femme qui voulait attirer son attention sur moi, s'impatientait, en souriant de ses agaceries et des distractions qu'elle s'efforçait de lui causer. «Quel dommage, disait-elle, qu'avec une aussi jolie petite bouche, cet enfant-là, M. Milliken, ne parle pas anglais!» Puis, s'adressant à Sarah: «Voyez-donc comme il a les dents belles et les lèvres fraîches! Dirait-on que ce pauvre enfant a déjà tant souffert?»
Ce _pauvre enfant_, oui je vous conseille de le plaindre! répond Sarah! Ce _pauvre enfant!_ c'est un petit pirate... Si vous saviez ce qu'il a déjà fait, le mauvais petit drôle! On m'a conté qu'il avait fait sauter tout un bâtiment en l'air.
--En effet, dirait-on, repart madame Milliken en me dévorant de ses beaux grands yeux noirs, que si jeune, si doux, et avec sa jolie mine si caressante, ce petit damné ait déjà couru les mers, affronté mille dangers?... Quel dommage que la mort eût frappé une tête comme cela!... Mais voyez donc, madame, reprend Sarah, s'il n'a pas l'air de la plus innocente des filles, avec ses longs sourcils, ses regards à moite baissés et ses joues rosées comme une pêche...
Le bon monsieur Milliken souriait des remarques significatives de sa femme avec un air qui semblait dire: Vous êtes toutes les deux plus enfans que cet enfant-là. Sarah me donnait de petites tappes bien mignardes, bien irritantes sur la tête, et sa maîtresse la grondait avec douceur, en lui disant qu'elle finirait par me faire mal. Et moi, heureux de toutes ces folles cajoleries qui m'encourageaient, j'oubliais mon travail, j'embrassais à la dérobée les mains agaçantes de ma bienfaitrice, et j'allais presque jusqu'à ne vouloir plus penser à Rosalie. Bientôt je poussai l'audace jusqu'à hasarder, en folâtrant, un baiser qu'on me pardonna en riant. Plus tard enfin on fit plus que de me pardonner mes gauches tentatives. On les provoqua. Et Rosalie! Rosalie!... je ne l'oubliais cependant pas; j'éprouvais même, au sein d'un bonheur qu'elle ne m'avait pas encore fait connaître, que cet amour qui ne s'efface jamais du coeur date de la première femme que l'on a aimée et non de celle qui la première ne vous a plus rien laissé à désirer.
Oh! qu'avec l'expérience que j'ai aujourd'hui, je plains les femmes qui cherchent à s'attacher un jeune homme, en jetant pour la première fois dans ses sens surpris, cet étrange délire après lequel il n'est plus d'illusion! Si les plus coquettes savaient ce que nous éprouvons après avoir connu les premières faveurs qu'on nous accorde, elles ne chercheraient plus bien certainement à nous fixer, en ravissant à leurs rivales l'occasion de ne plus nous laisser rien à espérer. Combien la satiété suit de près nos premières conquêtes!
6.
L'ÉVASION.
Nouvelles de France.--Nous brûlons la politesse aux Anglais.--Une bonne idée.--Le spectacle.--Le cotillon-misaine.--Heureuse rencontre en mer.
Un homme fait aurait, à ma place, trouvé dans la captivité même, un bonheur que beaucoup de gens à bonnes fortunes ne rencontrent pas toujours dans le monde. Une maîtresse belle, agaçante; les soins de toute une famille pour qui j'étais devenu un enfant chéri; des plaisirs, de l'abondance, tout concourait à ma félicité; mais à seize ans, mais avec une imagination dévorante comme la mienne, mais avec des souvenirs comme ceux qui me tourmentaient et avec la passion que j'avais pour une carrière sitôt interrompue, on ne peut être heureux dans l'enceinte d'une prison, cette prison fût-elle un palais enchanté. Les exigences de madame Milliken, et cet empire qu'à mon âge on est forcé de subir quand il est imposé par une femme comme celle à qui j'avais affaire, devinrent un supplice pour moi. Il fallait un aliment à ma bouillante activité, contrariée par l'excès de mon bonheur même. J'étais dans l'abattement, je cherchais à me réveiller, à changer de situation d'esprit, sans savoir trop ce que je désirais, sans me plaindre même de ma position.
Des lettres, de l'argent, un portrait arrivèrent de France à mon adresse. C'étaient des lettres de mes parens, de l'argent qu'ils m'envoyaient; c'était le portrait de Rosalie, de cette bonne Rosalie qui, voulant aussi contribuer à adoucir mon sort, avait économisé vingt-cinq louis qu'elle me priait d'accepter comme un ami accepte quelque chose de la main de sa meilleure amie. En apprenant ma captivité par les papiers publics, elle avait supplié tous les capitaines de corsaire de s'intéresser à elle, à moi, et de m'échanger contre les premiers prisonniers qu'ils feraient à la mer, et qu'ils auraient occasion de renvoyer en Angleterre. Elle avait donné mon nom, mon signalement à vingt capitaines qui lui avaient promis de combler ses voeux. Son portrait, elle me l'envoyait pour que je me rappelasse quelquefois une femme qui ne vivait que pour m'aimer; et puis arrivaient les conseils les plus tendres, les plus sensés sur la conduite que je devais tenir en prison, les protestations les plus vives d'un attachement que l'absence n'affaiblirait jamais.
Ce lettres me remplirent de bonheur et d'impatience. Dans l'excès de ma joie j'allai trouver Ivon, ce brave Ivon, dont Rosalie me parlait aussi avec sa bonté ordinaire. C'était à lui seul que je pouvais confier ce que j'avais de trop dans le coeur. Il reçut ma confidence avec calme. Le maître cook Ivon n'avait pas vu sans quelque déplaisir l'empire que madame Milliken avait pris sur ma jeunesse. Il s'en était expliqué quelquefois entre nous deux, en termes assez peu flatteurs pour ma nouvelle conquête et pour moi-même. Ce qu'il parut voir de plus avantageux dans l'envoi que venaient de me faire Rosalie et mes parens, c'était l'argent, qui pouvait nous procurer les moyens de déserter, et il ne lui fut pas difficile, dans la disposition d'esprit où venaient de me jeter les lettres de notre amie, de me faire accueillir des projets d'évasion. Ivon s'était assuré, par les rapports qu'il avait entretenus à la barrière avec quelques marchands anglais du dehors, les moyens de s'échapper et de se cacher à Plymouth jusqu'à ce qu'il pût trouver une occasion favorable de traverser la Manche et de passer en France. Il ne fallait pour cela que vingt-cinq guinées. Allant chaque matin entre les deux portes extérieures pour remplir les fonctions de sa charge dans la prison, il lui était assez facile de _brûler la politesse_ aux Anglais; mais moi je l'embarrassais: la jalouse surveillance qu'exerçait à mon égard madame Milliken, rendait mon évasion presque impossible. Cependant il fallait tout risquer. Il fut convenu, après bien des irrésolutions, des discussions et des projets aussitôt rejetés que conçus, que mon ami s'échapperait comme il le pourrait, qu'il irait m'attendre en lieu sûr à Plymouth, et que j'irais le rejoindre quand une occasion opportune se présenterait.
Quelques jours après l'adoption définitive de ce plan, mon Ivon avait pris la clef des champs. Resté seul en prison, car il était tout pour moi, je n'eus plus de repos sans lui. Ma situation devint insupportable. Je ne rêvai plus qu'aux moyens que je pourrais employer pour rejoindre celui qui, depuis si long-temps, m'avait tenu lieu de famille, de frère et de patrie.
Madame Milliken remarqua trop bien mes inquiétudes, mon ennui et le vide peu flatteur pour elle, que la fuite de mon compatriote avait laissé dans toute mon existence. Elle redoubla d'empressement, et me devint deux fois plus importune, par cela même qu'elle croyait devoir redoubler de soin, et aussi peut-être par cela que j'étais moins disposé à supporter ses obsessions.
Un jour où elle folâtrait comme d'habitude avec moi, il lui prit fantaisie de me jeter sur la tête un de ses chapeaux, dont elle me noua, avec agacerie, les rubans sous le menton. Sarah trouva que cette coiffure m'allait à ravir, et qu'elle me donnait un air encore deux fois plus fripon. Le bon M. Milliken était absent. Toujours disposée à s'extasier sur la douceur de ma physionomie et la blancheur de ma peau, Madame Milliken appuya sur la remarque de sa femme de chambre, qu'elle trouva fort juste.
--Oh! madame, dit celle-ci, la bonne idée! si nous habillions ce petit morveux-là en femme?
--Quelle folie! répondit la maîtresse; et tout en faisant mine de regarder comme une extravagance la _bonne idée_ de sa soubrette, la dame avait déjà dénoué ma cravate. L'une me passe un schall sur les épaules, après que j'eus défait avec assez peu de complaisance, ma veste et mon gilet. L'autre abaisse et replie en dedans mon col de chemise, non sans faire remarquer encore la blancheur de mon cou. On m'arrange les cheveux sous mon vaste chapeau. On dénoue et l'on renoue une seconde fois les rubans qui le fixent sur ma tête. Il ne manquait plus qu'une robe. Mon travestissement, commencé dans le bureau même du maître de la maison, ne pouvait guère s'achever que dans l'appartement de la maîtresse, et la porte de communication était ouverte. Une robe m'est jetée sur le lit, et, sans attendre qu'on m'indique ce qui me reste à faire pour compléter ma toilette, je devine ce que je dois exécuter sans le secours de mes deux habilleuses. Un des médecins de la prison, homme grave, sentencieux et assez malin observateur, entre en ce moment dans le bureau. La porte du cabinet se ferme sur moi, sans que Sarah ait le temps d'entrer. Sa maîtresse se défiait trop de l'adresse qu'aurait pu mettre sa confidente à m'aider dans les apprêts de ma parure, pour ne pas mieux aimer me laisser seul, au risque de m'habiller gauchement, que de m'habiller bien avec l'aide de sa suivante.
L'appartement dans lequel je me trouvais seul pour la première fois, donnait sur une rue parallèle à l'un des murs de la prison. Ses fenêtres entrouvertes me laissaient respirer un air qui me semblait embaumé: c'était l'air de la liberté. Je regarde dans la rue: personne ne se montre sous les croisées; il n'y avait qu'un premier étage à sauter: j'avais déjà passé ma robe. Ma résolution est bientôt prise. Je me laisse couler le long du mur, me voilà dans la rue, et je me trouve vêtu à peu près en lady, allant je ne sais où, fort embarrassé de mon nouveau costume, et de la tournure que je devais prendre sous une robe qui s'entortillait à chaque pas dans mes jambes.
Ivon m'avait bien donné l'adresse de l'hôte chez lequel il devait m'attendre. Mais comment trouver cette maison? comment, sachant à peine l'anglais, demander sans risquer de me trahir, les renseignemens qui me sont nécessaires? Bah! me dis-je, je courrai toutes les rues de Plymouth jusqu'à ce que je lise sur les maisons du coin, le nom de la rue qu'il me faut découvrir.
Je marche en essayant de modérer la vigueur et la longueur de mes pas, croyant toujours attirer sur moi les yeux de tous les passans, et avoir la foule à mes trousses.
Mon maudit pantalon, que j'avais conservé sous ma robe, retombait toujours sur mes souliers, et je n'osais pas m'arrêter pour le relever. Aucun endroit assez isolé ne se présentait à mes yeux, pour que je pusse procéder sans danger à l'opération que cet inconvénient rendait nécessaire. Enfin, je trouve une rue qui paraissait conduire hors de la ville: je la suis, pendant une demi-heure, et, quoique presque seul sur le chemin, je crains encore de faire une station, pour réparer le désordre de ma toilette. Un homme, en longue barbe rousse, tenant, à la manière des juifs, une petite étale de quincaillerie, sur son ventre, se présente à moi. Ses yeux, sur lesquels j'ose à peine jeter les miens, en pressant le pas, paraissent me fixer avec attention. Je marche plus vite: le juif me suit, en criant, en mauvais français: _Une paire de ciseaux, mamezelle, une bonne paire de ciseaux!_ Au son de cette voix, que je crois reconnaître, je m'arrête presque malgré moi et tout interdit: la longue barbe s'approche, et, après m'avoir bien regardé de nouveau, me fait entendre délicieusement un: _Eh! oui, nom de Dieu, c'est bien toi!_ J'aurais sauté au cou d'Ivon, si celui-ci, par prudence, ne s'était pas reculé de deux pas pour échapper à l'imprudence de mon premier mouvement de joie. Une scène de reconnaissance, sur la grande route nous aurait peut-être trahis: Ivon me l'épargna.
Je lui appris tout. Il me fit savoir que depuis cinq à six jours, il avait pris le parti de venir rôder autour de _Mill-Prison_, sous un costume de juif, pour tâcher de m'apercevoir aux croisées de M. Milliken, et de me donner ou de m'indiquer les moyens de m'échapper. Tout en causant ainsi nous arrivâmes à _Stone-House_, petit village situé entre la partie de la ville qu'on nomme _Plymouth-City_ et celle qui porte le nom de _Plymouth-Dock_. C'était à _Stone-House_ que logeait l'Anglais chez lequel mon ami s'était caché.
Depuis son évasion, l'occasion de regagner la côte de France ne s'était pas encore présentée; et d'ailleurs, comme il me le disait, il n'aurait jamais mais profité d'une bonne aubaine que je n'aurais pas pu partager avec lui. On lui faisait espérer qu'un _smuggler_ qui devait partir de _Bigbury_ ne tarderait pas à venir le prendre, pour le conduire sur la côte de Bretagne, avec laquelle les fraudeurs anglais entretenaient de fréquentes communications. Deux jours se passèrent, sans que nous osassions sortir de notre refuge. Nos ressources pécuniaires se seraient épuisées bientôt, avec le moyen que nous avions pris, de boire force bière chaude et force rhum, pour chasser l'ennui des trop longs momens d'attente; mais Ivon, avant de quitter _Mill Prison_, avait acheté pour une guinée, une trentaine de faux _Pounds_, de ces faux billets de banque, que les prisonniers savaient graver avec une habileté que nos meilleurs burineurs n'auraient pas dédaignée. C'était là faire indirectement la guerre au gouvernement anglais, disaient les plus chauds patriotes. En émettant cette monnaie contrefaite, nous risquions de nous faire pendre. Mais dans les pressantes occasions, on n'y regarde pas de si près.
Ennuyés tous deux de toujours boire sans prendre l'air, il nous vint envie de nous promener le soir malgré les sages observations de notre hôte. Le troisième jour de notre nouvelle réclusion, je prends le bras d'Ivon, toujours vêtu en juif, et suspendant avec coquetterie les plis de ma robe dans ma main gauche, nous allons tous deux à Plymouth-Dock. L'entrée d'un spectacle s'offre à nos yeux: on nous propose des billets: des gens du commun entraient à ce théâtre d'assez mince apparence. Nous suivons la foule. Nos billets de seconde nous donnent droit à une place dans des espèces de niches où plusieurs femmes à la mine gaillarde s'étaient déjà assises. L'une d'elles veut prendre l'initiative avec mon cavalier, et lui adresse familièrement des questions auxquelles il se soucie fort peu de répondre. La toile se lève. Des matelots américains, rangés assez près derrière nous, avancent le cou pour voir la scène, que mon large chapeau leur cachait. Dans un de ces mouvemens importuns, l'un des spectateurs curieux pose sur mon épaule sa large main, sur laquelle il veut soutenir le poids de son corps projeté en avant. Un autre, moins attentif à ce qui se passe sur la scène, prend avec moi, et dans le plus grand silence, des libertés qui m'irritent beaucoup plus qu'elles ne m'alarment. Je repousse rudement la main qui s'égare aussi grossièrement. Ivon, à qui mon geste n'échappe pas fait à mon trop galant voisin une mine que sa longue barbe rouge rend encore plus grotesque qu'imposante. L'Américain devient plus pressant, et moi, fatigué d'une obsession à laquelle je n'étais pas encore habitué, j'applique, en me retournant vivement, un grand soufflet sur le visage rubicond de mon audacieux adorateur. Le combat s'engage entre lui et nous: la barbe d'Ivon reste dans la main d'un de nos adversaires; la robe qui cache mes musculeux attraits, n'est pas même respectée; la police intervient: elle s'adresse d'abord aux Américains; l'escalier était là, et par l'effet du même sentiment de crainte, Ivon et moi nous gagnons en quelques pas la porte de sortie, et nous échappons, de toute la longueur de nos jambes, aux suites de la scène que la maladresse de ces imbéciles de matelots étrangers a provoquée si mal à propos.
Des cris se faisaient entendre après notre fuite, à la porte du théâtre que nous venions de quitter si brusquement. La peur d'être poursuivis par les constables auxquels nous nous imaginions nous être soustraits, nous fait prendre une rue pour l'autre. Nous courons toujours: c'est là ce que l'on ne manque jamais de faire quand on croit avoir l'ennemi sur ses pas. Après un quart d'heure de marche précipitée, nous nous trouvons dans les champs sans pouvoir deviner le chemin que nous avons fait, ni celui qu'il nous faudrait suivre pour retourner à Stone-House, et sans oser rentrer à Plymouth-Dock, pour prendre notre point de départ. La mer, que nous entendions mugir sur la côte, nous indiquait le rivage, et l'étoile polaire, que nous apercevions, nous faisait penser que nous devions nous trouver trop Nord. C'est ainsi qu'à terre les marins cherchent toujours à s'orienter, quand ils s'égarent. Ces indices, quelqu'incertains qu'ils nous parussent, nous firent choisir une route opposée à celle que, sans eux, peut-être, nous aurions suivie. En deux bonnes heures de course, nous arrivâmes, non sur le lieu que nous nous proposions de regagner, mais bien sur le bord de la mer, que nous ne cherchions pas.
Le feu de la tour d'Edistone brillait au large, sur les flots paisibles comme le ciel qui le recouvrait. La rade de Plymouth nous restait à droite. A gauche, les sinuosités du rivage nous laissaient voir de petites baies, qui devaient se trouver dans le Sud-Est. Après avoir pris nos relèvemens, selon les données que nous fournissait notre mémoire ou le peu de connaissances que nous avions des lieux, déjà parcourus par nous, Ivon pensa que nous devions nous trouver assez près de Bigbury. Exténués par la fatigue et par les émotions qui avaient accompagné notre marche rapide, nous nous asseyons sur le haut d'une côte, où la mer venait doucement briser ses lames paisibles et régulières.