Le Négrier, Vol. II Aventures de mer
Chapter 4
Dans la plupart des prisons, les commandans anglais avaient permis aux captifs d'élever dans les cours de petites cabanes où l'on donnait à manger à la carte. Rien n'était plus singulier que d'entendre un prisonnier, portant sa ration de pain noir sous le bras, demander impérieusement la carte au garçon, qui servait du beef-steak à quatre sous, aux gastronomes et aux Lucullus de cette autre Rome.
Thalie avait aussi ses autels, et même ses prêtresses dans ces tristes lieux où la misère et le désespoir semblaient seuls pouvoir trouver accès: on jouait la comédie jusque sur les pontons. Mais quelle comédie et quelles actrices! Il suffira de dire que les jeunes premières de la troupe des prisons faisaient, parmi les spectateurs, beaucoup plus de conquêtes que n'en comptent les plus jolies danseuses et les premières cantatrices de notre Académie de musique.
Il y avait aussi dans les prisons un autre culte que celui des Muses. D'anciens enfans de choeur, se rappelant la messe qu'ils avaient servie dans leur jeunesse, célébraient tous les dimanches, sous les costumes sacerdotaux, l'office divin, que quelques fidèles venaient écouter dévotement. A Stapleton, par exemple, c'était un officier de l'armée expéditionnaire de Saint-Domingue, qui avait été revêtu des fonctions épiscopales. Un autel peint sur un mur, et terminé par quelques marches en relief, lui tenait lieu de tabernacle: deux ou trois petits mousses l'assistaient dans la célébration de l'office, et répandaient autour de lui les nuages d'encens du sacrifice. Tout cela se faisait sans rire. La nécessité, et le sentiment profond de toutes les privations, sauvaient du ridicule ces réminiscences grotesques des pratiques de la société.
Les sciences exactes et les mathématiques surtout étaient cultivées avec persévérance et succès par quelques prisonniers. Des officiers de marine avaient ouvert, pour les jeunes gens qui désiraient s'instruire, des cours de géométrie, de navigation, de langue anglaise et de grammaire française. Des musiciens se réunissaient pour donner de petits concerts, les danseurs pour monter des bals.
Des jours de fête se levaient quelquefois même pour les malheureux prisonniers. Chaque province célébrait, à une époque marquée de l'année, un anniversaire cher au pays où l'on était né. Les Bretons et les Basques se distinguaient surtout par l'espèce de culte qu'ils avaient voué à la patrie absente. Ces deux peuples de nos provinces sont peut-être parmi les Français, ceux qui conservent le plus long-temps les nuances qui les distinguent des autres populations de la France. Un Breton ne croyait guère avoir retrouvé un compatriote en prison, que lorsqu'il avait serré la main d'un autre Breton.
Un grand nombre d'officiers de marine et de l'armée de terre expiaient dans les fers le tort d'avoir voulu se soustraire, par la fuite, aux vexations auxquelles ils n'étaient que trop souvent exposés dans les cantonnemens. Les marins, en revoyant sous les mêmes chaînes qu'eux les officiers qu'ils avaient pris en aversion, à bord des bâtimens de l'État, se plaisaient à leur faire sentir la supériorité qu'ils avaient acquise sous l'empire de la loi commune du besoin et de l'impunité: souvent on voyait un matelot insulter l'orgueil révolté d'un de ses anciens chefs, pour avoir le plaisir de le battre ensuite, ou de le livrer aux huées de la démocratie de ces sales républiques.
Les militaires cependant surent toujours se préserver de ces déplorables excès. On les voyait même, lorsqu'un de leurs officiers venait partager leur sort, redoubler d'égards envers lui, en raison de son malheur et de l'autorité qu'il avait perdue sur eux. Il n'est pas sans exemple que des soldats aient nourri de leurs épargnes ceux de leurs anciens chefs que le peu d'habitude des travaux manuels réduisait à la ration insuffisante de la prison. C'était la dignité de l'épaulette qu'ils ne voulaient pas laisser tomber, disaient-ils, tant une discipline admirable conservait encore d'empire sur ces hommes que la captivité avait cependant affranchis du joug de toute subordination.
Si l'on avait à déplorer les moeurs intérieures des prisonniers, c'était avec un juste sentiment d'orgueil, du moins, que l'on retrouvait dans leur attitude en face de l'étranger, toute la fierté de la nation à laquelle ils appartenaient encore par un beau côté. Rarement les prêtres émigrés parvenaient dans les hôpitaux à recruter parmi les malades convalescens quelques traîtres pour l'armée ennemie. Presque jamais les prisonniers ne s'abaissaient à solliciter l'aumône des dames ou des gentlemen que la curiosité attirait sur les murs des prisons pour contempler ou pour plaindre les souffrances dont elles étaient le funeste théâtre. Lorsque la nouvelle d'une victoire pénétrait dans ces sombres asiles, c'était au cri de _vive l'empereur!_ qu'elle y était accueillie. Plus les prisonniers enduraient de privations, et plus les souvenirs de la patrie, à laquelle ils offraient leurs derniers sacrifices, semblaient leur devenir chers. En 1814, lorsque, délivrés d'une captivité de onze années, ils retournaient en masses vers Calais, ils donnèrent une preuve bien frappante de leur dévouement à Napoléon détrôné, en répondant par des cris de _vive l'empereur_, aux cris de _vive le roi_, avec lesquels des piqueurs anglais annonçaient sur la route l'approche de la voiture qui portait Louis XVIII à Douvres.
La justice, à laquelle toutes les sociétés d'hommes reviennent toujours comme à une règle, si ce n'est comme à une vertu, avait aussi parmi les prisonniers français des tribunaux, un président et des juges. Les causes étaient plaidées et les jugemens exécutés à l'heure même et sans appel.
Le corps judiciaire était composé des notabilités qui, par leur force ou leur adresse, exerçaient déjà une certaine, influence sur la majorité des justiciables. Le chef des maîtres d'armes était ordinairement investi de la présidence de la cour, pourvu qu'il sût lire. L'espace pris à une douzaine de hamacs, et entouré, d'une mauvaise toile, servait de palais et de siège au tribunal. Le prévenu paraissait escorté par les robustes agens de cette force publique, qui résidait surtout dans la force physique de ses exécuteurs. Le plaignant était interrogé, et quand l'accusé était condamné pour vol (la justice ne connaissait que de ce genre de délits), on l'amarrait à une épontille où il recevait dix, quinze, vingt ou vingt-cinq coups de bouts de corde, selon la gravité du délit ou de ses circonstances. Cette pénalité, empruntée à la jurisprudence maritime, était la seule que l'on connût en prison.
C'est dans un de ces gouffres qu'en arrivant à Plymouth sur le vaisseau _le Gibraltar_, nous fûmes jetés à trois ou quatre heures du soir. Les grilles de la prison américaine furent ouvertes pour tout l'équipage du _Vert-de-Gris_. Quand devaient-elles se r'ouvrir pour nous!
Il nous fallut traverser une haie de geôliers avant de parvenir à la dernière barrière, contre laquelle nous aperçûmes avec horreur, des spectres vivans qui se pressaient pour nous demander des nouvelles de France.
Ivon, comme je l'ai déjà dit, avait été pris en culottes courtes et en bas de soie; et pendant la traversée à bord du _Gibraltar_, il n'avait pu, à son grand dépit, changer sa toilette contre un costume plus conforme à sa nouvelle position. En arrivant dans la prison, nommée la _Prison-Américaine_, il fut obligé de se montrer avec sa parure de bal, aux forts-à-bras, qui promenaient des regards scrutateurs sur chacun des nouveaux arrivés.
--Excusez, dit l'un des athlètes; ne vous gênez pas! Ce monsieur arrive en prison en mollets, et après que le bal est fini.
--Oui, malin, répondit Ivon, et en mollets de seize pouces, encore.
--Monsieur a de la chair de reste, à ce qu'il paraît; mais il lui en dégringolera avant six mois.
--Il en restera encore assez, à celui-là après le _dégringolage_ pour ton chien et pour toi, vilain marcassin! Viens-y mordre, répondit Ivon, rougissant de colère et se flattant le mollet, comme pour allécher son aggressenr.
--Mais, si monsieur veut bien le permettre, nous essaierons un peu, repart le _fort-à-bras_ en jetant son chapeau à terre, et prenant une attitude gymnastique.
Ivon n'était pas très-patient. Peu familiarisé avec les règles académiques de la boxe, il allonge un bras nerveux sur le _fort-à-bras_, qui lui riposte par un coup de poing sur l'oeil. Ivon ne se connaît plus: criblé de horions, il imprime ses doigts musculeux dans les flancs essoufflés de son adversaire, à qui il fait perdre la respiration; et l'enlevant au sol sur lequel le fort-à-bras cherche inutilement à se retenir, il le jette expirant sur l'arène, par-dessus sa tête qu'il lui a préalablement enfoncée dans la poitrine. Le _fort_ tombe sur le carreau, d'où on l'enlève sans connaissance comme un cadavre, pour aller le faire saigner à l'hôpital ou le déposer mort à l'amphithéâtre.
A peine cette victoire fut-elle remportée, que mon Ivon est saisi par les spectateurs enthousiasmés, qui le montrent triomphant au dessus de leurs têtes, aux prisonniers, avec ses bas de soie déchirés, son visage ensanglanté, et son oeil hors de son orbite. Le soir de son apothéose, le héros Ivon était ivre mort. Il fut reconnu nonobstant pour un des rois du _Pré_.
Quant à moi, j'attendais paisiblement que l'enivrement de la victoire et de la forte bière se fût dissipé chez mon glorieux ami, pour pouvoir obtenir, par la protection du vainqueur un hamac et une petite place dans la prison. Cette faveur ne se fit pas longtems attendre.
Le lendemain de son succès, il me prit par la main, et eu présence de la respectable assemblée des forts-à-bras, il adressa cette courte allocution à ses nouveaux confrères:
«Je connais les usages de la prison. Mais le premier qui dira un mot plus haut que l'autre à ce petit lapin, qui est un de mes pays, aura affaire à moi Ives-Marie Lagadec de Lannilis. C'est tout, mes amis.»
Chacun me toisa, comme pour prendre bonne note de l'avertissement: jamais il ne m'arriva d'être insulté dans la prison, malgré mes quinze ans, mes cheveux bouclés et ma jolie figure.
En prenant connaissance des êtres de notre nouveau gîte je rencontrai d'anciennes connaissances avec ravissement. Le brave capitaine Arnaudault, qui s'était fait couler sur le _Sans-Façon_, était devenu marqueur de billard, sous un hangard ou un _négociant en paille_ avait fait élever un établissement. Le fils du capitaine s'était fait professeur de mathématiques. Tout l'équipage du _Sans-Façon_ se trouvait dispersé dans cet amas de captifs; et chacun y gagnait sa vie selon ses moyens, son industrie ou sa friponnerie. Le Capitaine d'armes du _Sans-Façon_, à qui j'avais enlevé Rosalie, me regarda cinq à six fois de travers; mais, après lui avoir proposé d'arranger notre affaire dans la salle de duel, il me laissa tranquille. Ivon d'ailleurs crut devoir lui souffler dans l'oreille trois ou quatre mots, qui eurent pour effet de me conquérir son indulgence.
Le bon Ivon ne tarda pas à être remarqué par l'autorité, qui cherchait à mettre dans ses intérêts les prisonniers dont le nom exerçait sur leurs collègues un certain empire. On lui proposa bientôt la place de _maître cook_, et il se chargea volontiers de distribuer la soupe et la ration de pain et de viande, aux homme du numéro 1.
Les principes d'Ivon n'étaient pas toujours fondés sur la morale la plus pure; mais ses calculs, ne manquaient pas toujours de justesse, ni de portée s'ils manquaient quelquefois de scrupule.
«Vois-tu toute cette canaille? me disait-il souvent; eh bien! si je m'avisais de ne pas lui rogner la portion, elle nous mépriserait parce que nous serions trop misérables pour l'éclabousser. Au lieu qu'en faisant _mon beurre_ sur chaque ration, je puis tous les jours payer quelques quartes de bière, et me faire des amis de tous ceux que je vole proprement. Dans le _Pré_, avec les airs de richard que je me donne, on recherche ma protection. Nous vivons bien et nous faisons envie à tous le monde; ça ne vaut-il pas mieux que de _ralinguer_ et de faire pitié à ce gibier-là?» Et après cela, nous buvions force bière chaude et force gin. Nous nous portions tous deux à merveille.
»Ecoute-moi, ajoutait cependant Ivon, tu es _éduqué_, Léonard, ce n'est pas pour te flatter, ni moi non plus; mais je ne sais pas lire plus que mon nom, je n'ai pas besoin, au bout du compte, d'être savant; toi, c'est différent, il faut que tu apprennes encore quelque chose si c'est possible. Il y a des _génies_ en prison: deviens génie comme eux, tant que tu pourras, et je paierai ton apprentissage; car plus tu dépenseras, plus la ration des _pensionnaires_ du numéro 1 sera petite. Ce n'est pas ça qui me gêne. Tu es joli garçon, mais ça n'est encore rien; ce n'est pas avec des femmes comme Rosalie, que nous devons rouler notre palanquin, c'est avec des hommes et de vrais matelots. Ah! si nous pouvions déguerpir de ce chien de domicile forcé!» Et en disant ces mots, Ivon poussant de gros soupirs qui soulevaient sa poitrine, regardait les murs de la prison.
Pour moi je ne soupirais qu'au nom de Rosalie. «Ce n'est pas l'embarras, reprenait-il, les femmes peuvent être bonnes à quelque chose pourtant. Il y a par exemple madame Milliken, la femme du _purser_ de _Mill-Prison_, qui l'autre jour, en dehors de la barrière, m'a demandé comment tu t'appelais.
--Quoi? cette jolie dame qui montre quelquefois sa tête à la fenêtre du bureau?
--Précisément. Est-ce que tu aurais déjà mis le cap dessus?
--Non, mais l'autre jour elle m'a fait signe d'avancer sous ses croisées, et elle m'a jeté un nouveau Testament que voilà!
--Le beau fichu cadeau qu'un Nouveau Testament! C'est bien la peine d'appeler quelqu'un, pour lui envoyer un livre de cette espèce dans la main! Mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Il faut songer à _jouer des jambes_, le plus tôt possible, et à mettre l'Anglais dedans; car, quand bien même je gagnerais de l'argent plein la calle d'un vaisseau à trois ponts, la liberté sera toujours pour moi la liberté, vois-tu?
--Et quel moyen employer pour sortir d'ici?
--Depuis quinze jours, toute la prison travaille à un trou d'un demi-quart de lieue de long. Chaque piocheur prend, dans sa poche, la terre que nous grattons la nuit, et puis il la jette dans les latrines du pré pour cacher la farce que nous voulons jouer à l'Anglais.
--Pas possible!
--Tout est possible à qui veut respirer la _belle air_ et manger des choux de France. Dans trois jours, tu me diras des nouvelles de mon trou; car c'est moi qu'on a nommé maître de ce trou-là.
--Mais si un traître venait à découvrir aux Anglais?...
--On l'escofie, et c'est toujours une petite consolation.
Le trou se minait effectivement chaque nuit. L'issue que l'on voulait pratiquer à l'extérieur devait donner dans un champ, situé à plus de trois cents toises des murs. Il fallait voir avec quel mystère et quelle ardeur les prisonniers passaient les nuits, pour creuser ce souterrain par lequel toute la prison devait s'échapper! Le projet des premiers évadés était d'égorger les sentinelles anglaises dans leurs guérites, et de massacrer tous ceux qui se présenteraient ensuite à leurs coups, si les cinq mille échappés étaient assez malheureux pour ne pas trouver les moyens de gagner la mer. Ivon, comme un des acteurs les plus actifs et les plus utiles, devait passer un des premiers. L'orifice intérieur du trou était recouvert, chaque matin, avec une précaution telle qu'il était impossible aux balayeurs des salles, d'apercevoir les traces de ce travail nocturne.
Un misérable, espèce de fou, qui portait le sobriquet de _Jean-Café_, et dont personne ne se défiait assez, trahit notre secret et vendit ses compatriotes aux Anglais. Peut-être aussi la joie que les prisonniers firent éclater, le soir où nous devions tous nous évader, décela-t-elle nos projets. En parvenant deux à deux à l'issue extérieure de l'excavation, les premiers engagés furent reçus par un détachement de soldats écossais qui s'emparèrent de tous ceux qui, en sortant du souterrain, croyaient déjà respirer l'air de la liberté qu'ils avaient si chèrement achetée. Dans moins de cinq minutes, les prisonniers pressés dans le boyau firent connaître à ceux qui n'attendaient que leur tour pour les suivre, que le trou était vendu!... Rien ne pourrait peindre l'indignation des prisonniers à ces mots terribles: _le trou est vendu! le trou est vendu!_ Des imprécations effroyables annoncèrent le sort réservé aux traîtres. Ivon, que j'avais accompagné dans l'obscurité jusqu'au milieu du trajet, revint tout pâle; c'était la première fois que je le voyais dans cet état. Il venait de poignarder un soldat écossais au moment où celui-ci voulait l'arracher des bords de l'issue extérieure, pour le jeter au _black-hold_ avec les autres prisonniers arrêtés en s'évadant.
Le tambour battait autour de _Mill-Prison_. L'alarme était donnée, le tocsin sonnait à Plymouth; les régimens qui avaient couru aux armes, se pressaient autour des murs. On nous cria d'éteindre les lumières dans les salles; personne n'obéit, et les gardes firent feu jusqu'au jour sur des malheureux que les balles venaient percer jusque dans leurs hamacs. Mais les prisonniers menaçaient de tuer quiconque parmi eux éteindrait une des lumières; c'était le seul héroïsme qu'il leur fût permis d'opposer à la rigueur inouie de leurs massacreurs.
Le lendemain de cette nuit cruelle, on permit au tiers des prisonniers de sortir pendant quelques heures dans la cour de la prison. Ces instans rapides furent employés à rechercher les traîtres. Un prisonnier se mit en tête de fouiller _Jean-Café_, sur le quel on avait commencé à concevoir quelques soupçons: on trouva deux ou trois guinées dans les poches de ce misérable, qui ne vivait auparavant que des aumônes que lui faisait la pitié de ses compatriotes. «C'est lui qui nous a vendus, s'écriait-on de toutes parts: il faut le tuer.--Non, fit entendre Ivon, d'une voix terrible; _Il faut auparavant le flétrir_.» Et comme si chacun eût deviné l'idée funeste de ce juge inflexible, on enlève cet infortuné qu'on livre à ceux qu'on nommait les _piqueurs_, et qui, à coup d'aiguilles, dessinaient sur les bras des matelots ces symboles et ces devises ineffaçables dont ils aiment à se tatouer. La tête de _Jean-Café_ est rasée. On l'étend comme un cadavre à disséquer, sur une table; les mains de quatre _forts-à-bras_ retiennent ses membres palpitans, comme dans des étaux, et les piqueurs les plus habiles tracent sur son front, de la pointe de leurs aiguilles rapides, cet arrêt éternel d'une justice atroce: FLÉTRI POUR AVOIR VENDU 5,000 DE SES CAMARADES DANS LA NUIT DU 4 SEPTEMBRE 1807.
Un cri de joie féroce s'éleva à la dernière lettre de cette effroyable inscription. C'était leur proie que les spectateurs impatiens de l'exécution, demandaient avec fureur. A moi le reste, dit Ivon avec une cruauté solennelle qui commandait une sorte de respect même à la rage des assistans. Les larges mains de mon camarade s'étendent sur le supplicié; il l'enlève à moitié expirant au dessus de sa tête; la foule l'accompagne comme si elle suivait un drapeau qu'il aurait arboré. Il se dirige vers un des puits de la cour, et rendu là, le dernier exécuteur de l'arrêt qui était dans les coeurs, précipite le malheureux _Jean-Café_ dans le fond du puits, que tous les prisonniers travaillent à combler de pierres. Chacun voulut jeter un pavé de la cour, sur le corps de la victime.
«Justice est faite, dit Ivon avec calme, en montant sur les rebords du puits, qui venait de servir de tombeau à _Jean-Café_.»
Tous les prisonniers se découvrirent en signe de satisfaction et de respect pour l'arrêt qui venait d'être exécuté d'une manière si tragique.
Les Anglais apprirent bientôt cette exécution. Ivon ne perdit pas cependant sa place de maître cook; car il faut dire à la louange de nos ennemis, que s'ils se servaient quelquefois des traîtres qu'ils parvenaient à rencontrer dans nos rangs, contre nous, ils ne nous réduisaient pas au moins à la honte de les respecter, ni au désespoir de les épargner. Le commandant de la prison, à qui les geôliers rapportèrent l'événement du _Pré_, leur répondit: «A leur place, j'en aurais fait autant, et à la mienne, chacun d'eux ferait ma réponse.»
Selon les pronostics des anciens prisonniers, qui savaient la bienveillance que commençait à me témoigner, la femme du commissaire de la prison, je ne pouvais guère tarder à recevoir des marques efficaces de la protection de cette dame, dont le coeur s'était montré déjà fort compatissant pour quelques uns des plus jolis garçons du _Pré_.
Peu de jours, en effet, après notre malheureuse tentative d'évasion, le commissaire me fit demander, à ma grande surprise. Je croyais que c'était pour me remettre quelques lettres de France, arrivées par les parlementaires, qui, alors, entretenaient encore des communications entre les deux pays. Il s'agissait de tout autre chose.
--Savez-vous écrire? me demanda M. Milliken, en assez bon français.
--Oui, monsieur le commissaire.
--Voyons, tracez-moi quelques lignes sur ce papier.
Le commissaire trouva que j'avais une assez belle main. Il me dit qu'ayant besoin d'un commis pour tenir le rôle des prisonniers, il obtiendrait, comme il l'avait fait déjà pour quelques jeunes gens, la permission du commandant, de m'employer dans ses bureaux, et que je n'entrerais dans la prison que pour y coucher; mais que, du reste, je resterais soumis à la surveillance, qui ne permettait pas aux Français de sortir de l'enceinte des murs. J'acceptai, avec reconnaissance, une proposition qui devait adoucir les momens d'une captivité dont je n'entrevoyais pas encore le terme.
Le lendemain de mon entrevue avec le commissaire, je fus installé près de lui, à une petite table, sur laquelle on me fit copier des rôles nominatifs. A l'heure du dîner, une jolie femme de chambre m'apporta quelques friands morceaux sur lesquels je jugeai décent de ne pas assouvir mon appétit, déjà trop excité par le jeûne et le régime de la prison. Quelques jours se passèrent ainsi. Le soir, je rentrais dans le _Pré_, pour en sortir le lendemain matin, et continuer une besogne qui commençait à m'ennuyer. Mais un pressentiment, qui ne fut pas trompé, me faisait entrevoir, vaguement, le moment où quelque incident heureux viendrait rompre la monotonie de mes occupations.