Le Négrier, Vol. II Aventures de mer
Chapter 3
Cette entrevue, la seule que j'eusse encore redoutée avec Rosalie, produisit sur moi une impression que je n'avais pas encore connue. Jamais encore Rosalie ne m'avait parue si belle, si touchante. Le sentiment qu'elle m'exprimait me semblait si vrai! L'idée d'une séparation prochaine donnait à cet entretien si intime, quelque chose de si tendre, que ses caresses devinrent plus vives et plus dangereuses que toutes celles que nous nous étions prodiguées.
«Oh! laisse-moi, laisse-moi, mon ami, s'écria-t-elle; c'est le moment de nous séparer! Léonard, laisse-moi, je t'en supplie au nom de tout ce que tu as de plus cher, laisse-moi...»
Le cabinet de Rosalie donnait sur le haut de l'escalier du premier étage. Par un instinct que l'on commence à avoir à seize ans, quelque novice que l'on soit, je remarque, pour la première fois encore, que la porte avait un verrou: je saute sur cette porte, malgré les efforts de Rosalie, et je la ferme; ce mouvement si vif, si déterminé, parut l'épouvanter. Je m'approchai d'elle, elle recula vers la fenêtre de son cabinet. «Au nom du ciel, dit-elle, ne m'approche pas; je ne sais ce que je ferais si tu oubliais...» La fenêtre était ouverte; la poitrine de Rosalie battait avec force, son regard avait quelque chose qui m'étonnait; j'avance vers elle: elle jette un cri en se précipitant sur le bord de la croisée. Au même moment, un grand coup de pied frappé dans la porte du cabinet, renverse en dedans cette porte, sur les débris de laquelle paraît Ivon!...
A l'aspect de mon mentor, se montrant comme un fantôme, je reste stupéfait, et, à l'ardeur qui circulait dans mes veines, succède un froid glacial.
--Vous êtes _un_ honnête fille, dit-il froidement à Rosalie, qui, s'asseyant en désordre sur sa chaise, cachait sa tête en pleurs, entre ses deux mains.
«Pour vous, mon pays, il est temps que vous filiez vos amarres par le bout. J'étais là, et si Rosalie vous avait écouté, ça se serait passé autrement; car je vous aurais coupé le sentiment _au ras de l'écubier_.»
Je ne savais que répondre à Ivon. Les bras pendans et la tête baissée, je paraissais attendre l'arrêt qui devait me condamner.
Ivon sentit qu'il était temps de changer la conversation, jugeant, à mon attitude, que j'avais compris suffisamment la leçon de morale qu'il venait de me donner, avec son grand coup de pied dans la porte.
--Ah ça, vous ne savez pas une chose? C'est que je donne un grand bal à tout Roscoff, avant le départ du _Vert-de-Gris_. Je veux griser tous mes invités. J'ai commandé des musiciens à Morlaix, et des masques pour amuser la société: Mam'zelle Rosalie fournira les rafraîchissemens. On viendra en bas de soie et en culotte courte: je donnerai l'exemple. Ce sera un bal décent; mais il sera permis de fumer dans la salle.
Comme je cherchais à prendre une contenance et à changer d'attitude, je fis semblant de sourire au projet d'Ivon. Rosalie conserva son air pénétré et rêveur. Nous parlâmes bientôt tous trois du bal que se promettait de donner notre ami, et il ne fut plus question de la scène qui venait d'avoir lieu; mais elle laissa dans le coeur de mon amie et dans le mien une impression profonde.
Le _Vert-de-Gris_, le premier corsaire qui se trouvât paré à se montrer, cette année, dans la Manche, était armé. Il avait été décidé qu'Ivon en serait le capitaine. Je n'avais pu obtenir, en raison de mon âge et de mon peu d'expérience, que le poste de lieutenant. Notre navire, long de trente-sept pieds, de tête en tête, devait avoir quarante hommes d'équipage, et nous n'avions pu encore trouver, pour l'équiper, qu'une trentaine de matelots, nombre exact des avirons que pouvait border _le Vert-de-Gris_, en temps calme. Le capitaine Ivon ne s'inquiétait guère de l'insuffisance numérique de son équipage. «Quand viendra l'occasion de faire un bon coup, je trouverai du monde.» Notre capitaine ne songeait qu'à son bal. Des affiches placardées sur tous les murs de la ville, et une publication au tambour, annoncèrent, comme on annonce une vente par expropriation, le jour où la fête se donnerait.
Un magasin de liquides, décoré de pavillons et entouré d'estrades, faites à la hâte, fut choisi pour le lieu de réunion. Une douzaine de ménestriers de village composèrent l'orchestre. Tout le matériel du café de Rosalie fut transporté dans la salle des rafraichissemens. Les notables de l'endroit et tous ceux qui avaient pu chausser un bas de soie, se rendirent à la galante invitation de mon capitaine. Deux douzaines de contredanses à huit s'agitèrent en même temps, au premier coup d'archet donné par l'orchestre. Des plateaux couverts de verres de grog fumant, et de limonade punchée pour les dames, circulèrent, avec la joie, dans les rangs des danseurs et des spectateurs.
A minuit, le bal était dans sa fleur. On chantait d'un côté, on buvait partout, on dansait au centre et l'on fumait dans les coins. Ivon recevait des félicitations des uns, des poignées de main des autres. Il était enchanté. Mais, au moment où l'on allait manger les grosses pièces de boeuf, les gigots et les jambons, qui composaient l'ambigu, l'armateur du _Vert-de-Gris_ vint tout haletant, annoncer au Lucullus de la fête, qu'un grand trois-mâts anglais, drossé par le calme et les courans, avait été vu sur le point de faire côte dans le nord de l'île de Bas. A ces mots, Ivon me prend par le bras, et m'ordonne de rallier tous les gens de notre équipage, pour les faire embarquer _en double_. La marée pressait: il nous manquait du monde; mais notre capitaine trouva le moyen de s'en procurer. «Voyons, disait-il, qui veut embarquer, pour douze francs par jour, à bord du _Vert-de-Gris_?--Pour dix-huit francs?--Pour un louis?» A ce prix; une douzaine de matelots désoeuvrés se présentent. On saute à bord, nous bordons nos avirons: on charge tant bien que mal notre unique caronade et nos fusils, et nous voilà partis, sortant tout en sueur du bal, pour amariner le trois-mâts anglais, que notre petit corsaire seul pouvait, disait-on, aborder.
Dans une conjoncture moins sérieuse, j'aurais bien ri de voir mon ami Ivon, encore en bas de soie et avec toute sa toilette de bal, courir l'abordage d'un bâtiment ennemi; mais l'idée du danger, le souvenir de Rosalie, que j'avais quittée sans lui dire adieu, remplissaient trop ma tête, pour que je songeasse à la bizarrerie de notre départ et à l'imprudence même de notre expédition.
L'ardeur que notre équipage et nos gens nouvellement engagés mettaient à _haller_ sur nos avirons, était incroyable. La mer était calme comme de l'huile, selon l'expression des marins. Nous ne tardâmes pas à quitter la chenal de l'île de Bas, à franchir la passe de l'Est, et à revoir au clair de lune, l'île près de laquelle, quelques mois auparavant, nous avions fait sauter le _Back-House_. Notre capitaine Ivon n'y fit seulement pas attention, tant les choses extraordinaires dont sa vie avait été remplie étaient devenues vulgaires pour lui. Ses yeux de lynx ne se promenaient que sur la partie des flots où il croyait devoir apercevoir le bâtiment anglais qu'on lui avait signalé, et que nous voulions attaquer.
A deux heures du matin, nous trouvant dans le nord-est de l'île de Bas, à quelques lieues de terre, nous aperçûmes enfin le navire qui devait devenir notre proie. Les rayons de la lune, projetés sur la surface presque immobile de la mer, nous laissèrent distinguer une masse noire au centre de ce réseau de jets argentés. Nous approchions à force de rames le bâtiment, que le mouvement paresseux des flots balançait au sein du calme et du silence le plus profond. Notre petite caronade, chargée à double charge, était disposée à faire feu, et nos hommes parés à larguer leurs avirons pour sauter à l'abordage. Une brise, la brise la plus infernale que nous pussions recevoir, s'éleva sous de gros nuages qui venaient d'envelopper la lune. Le hasard voulut que le trois-mâts, dont les voiles battaient en calme une minute auparavant, se trouvât tout justement orienté pour recueillir le premier souffle de ce vent malencontreux, contre lequel nous jurions à faire trembler notre barque. Il fila bientôt, et avant que nous eussions rentré nos avirons, hissé nos voiles, et mis le cap en route, notre ennemi put gagner de la route sur nous. Cette contrariété ne nous rebuta pas. Nous appuyâmes la chasse à la proie qui voulait nous échapper. La clarté de la nuit nous permettait encore de distinguer, sous le vent à nous, le point mobile que nous voulions atteindre. A trois heures et demie du matin, nous nous trouvions presque à portée de canon de notre Anglais. Mais la lune, déjà à l'horizon, disparut et nous laissa quelque temps dans l'obscurité: notre chasse continua.
Avec le jour naissant, nous aperçûmes le bâtiment, que nous prenions toujours pour le trois-mâts chassé, à petite distance de nous; mais il paraissait courir à contre-bord. Cette manoeuvre nous surprit. Quelques uns de nos hommes crurent remarquer qu'il était beaucoup plus long et plus haut sur l'eau, qu'il n'avait semblé l'être au clair de lune. Nous n'étions pas d'avis de l'approcher; mais notre capitaine Ivon n'entendit pas raison là dessus, «Croyez-vous, nous dit-il, me faire la loi comme à ce brave capitaine Arnaudault, avec qui j'ai navigué dernièrement? Allons donc, tas de _badernes: pare-à-virer adieu-val!_ et à l'abordage!»
Nous virâmes de bord sur le navire anglais. En l'approchant, Ivon lui-même trouva qu'il était gros; mais il attribuait l'apparence de son volume à l'effet du mirage. Notre ennemi ne nous donna pas la peine de l'aborder. Un coup de canon à boulet, qui nous dépassa à plus de deux cents brasses, nous arracha toutes nos illusions: c'était un vaisseau de 80 canons.
Nous voulûmes fuir; ce fut en vain: dans quelques minutes nous nous trouvâmes criblés de mitraille. «Capitaine, vint dire un matelot à Ivon, le corsaire coule par un trou de boulet à la flottaison.--Eh bien! bouche-le, _Lofia!_--Mais je n'ai rien pour le boucher!--Eh bien! mets-y ta vilaine chienne de boule, qui n'est bonne qu'à ça!» Ivon sifflait l'air de _Mesdemoiselles, voulez-vous danser_, pendant qu'on nous mitraillait ainsi. L'équipage, couché à plat-ventre sous les bancs de notre _corsaillon_, cria qu'il fallait amener. Force fut de nous rendre au vaisseau, sous la batterie duquel nous nous trouvions d'ailleurs affalés.
Notre vainqueur, voyant que nous nous rendions, mit en panne pour nous donner la facilité de venir à lui. Aussitôt nous vîmes monter sur ses basses-vergues des gabiers qui frappèrent lestement de fausses balancines et des appareils de bouts de vergue. Les crocs des cayornes d'étai furent affalés sur la chaloupe du vaisseau, et bientôt nous aperçûmes, de notre petit corsaire amarré le long du bord au vent, cette chaloupe s'élever au-dessus des bastingages de notre ennemi. «Que diable cet Anglais-là veut-il donc faire, en mettant sa chaloupe à la mer? répétait Ivon, irrité d'attendre qu'on lui ordonnât de monter à bord du vaisseau. Il n'a pas cependant besoin de faire tant d'embarras pour nous amariner, puisque nous voilà le long de son bord comme une _poste-aux-choux_»[1] Ennuyé d'attendre les ordres du commandant anglais pour grimper à bord du vaisseau, notre capitaine voulut y monter tout seul.--«_Be quiet, be quiet, Sir_, lui cria le commandant d'une voix rauque et enrouée.--Mais que diable veut-il donc faire, cette espèce de charabia?» répétait encore Ivon.
[Note 1: _Poste-aux-choux_, nom que l'on donne à bord des vaisseaux, à l'embarcation qu'on envoie à terre chercher les provisions et les légumes.]
La manoeuvre du vaisseau, dont il ne pouvait se rendre compte, ne tarda pas à s'expliquer pour nous.
Aussitôt que la chaloupe du _Gibraltar_ (c'était le nom du vaisseau anglais) se trouva mise à l'eau, sous le vent, une douzaine de matelots descendirent, s'affalèrent à notre bord, tenant à la main les bouts de deux forts grelins, dont ils passèrent les doubles sous la quille de notre pauvre _Vert-de-Gris_. Quand ces sortes de fortes élingues furent croisées sur notre pont, et que les fausses balancines et les cayornes de dessous le vent furent passées du bord du vent, le vaisseau contre-brassa un peu ses basses vergues: les appareils furent frappés immédiatement sur nos élingues, et, au bruits des sifflet perçans des _bossmen_, tout l'équipage anglais, courant sur le pont et riant aux éclats, se mit à hisser en l'air notre corsaire et nous, à la place de la chaloupe qu'on venait de débarquer!.... Notre indignation ne peut se peindre. Traiter un corsaire français comme la _poste-aux-choux_ d'un vaisseau! Nous essayâmes en vain de sauter de notre navire sur le pont du Gibraltar; impossible: des sentinelles nous empêchèrent de quitter notre poste. La place de la chaloupe, qu'avait prise le _Vert-de-Gris_, entre le grand mât et le mât de misaine du vaisseau, était tout juste la mesure. Le commodore anglais avait décidé que nous serions conduits ainsi, à bord de notre bâtiment même, jusqu'à Plymouth. La consigne fut suivie.
On se ferait difficilement une idée de notre position humiliante, et des tristes réflexions qu'elle nous suggérait. Quelle figure allions-nous faire à Plymouth, devant une foule attirée par le spectacle d'un vaisseau anglais, débarquant un corsaire français, avec tout son équipage, comme on débarque un canot-major ou le canot d'un commandant! Ivon, transporté de rage, voulait se tuer. Nous l'avions amarré, pour l'empêcher de se jeter à la mer ou de se donner un coup de poignard. Chaque fois qu'il voyait paraître le commandant ou un officier anglais, sur le gaillard d'arrière et près du grand mât, il l'injuriait, l'insultait, jusqu'à ce que la rage lui eût fait perdre haleine.
Nous arrivâmes bientôt à Plymouth, sur le _Gibraltar_, ou plutôt sur notre corsaire, porté par le vaisseau anglais.
5.
PRISONS D'ANGLETERRE.
Captivité.--Vices et amours des Prisons.--Les _forts à bras_.--Les corvettes, les Laïs, les Romains, et les _raffalés_.--Notre Introduction.--Morale d'Ivon.--Autres amours.--Tentative d'évasion.--Le tron est vendu.--Madame Milliken.
Tant qu'il restera un souvenir chez les nations policées, on se rappellera avec horreur les prisons d'Angleterre, cloaques infects où des milliers d'hommes allaient s'entasser sous la main de la vengeance, pour oublier dans l'excès du malheur et des privations, tout ce qui fait la civilisation et l'humanité.
Ces théâtres affreux d'une captivité et d'une proscription de chaque jour, situés aux environs de villes opulentes, répandaient au loin l'air impur qui s'exhalait de leur sein; à une lieue des prisons, la terre cessait de produire, frappée qu'elle était de stérilité; et les oiseaux mêmes fuyaient l'atmosphère empestée qui enveloppait ces vastes charniers d'où un murmure confus s'échappait comme ces plaintes qu'on dit sortir des entrailles de l'enfer. C'était là que des masses de Français expiaient le tort d'avoir servi leur patrie et le chef qu'ils avaient choisi pour les gouverner.
On a déjà dit les incroyables tortures que pendant onze ans avaient eus à subir les mille ou douze cents prisonniers qu'on enfermait à bord de chaque ponton. Je ne parlerai ici que des prisons de terre.
Deux ou trois grandes casernes, dans lesquelles on aurait logé à peine cinq à six cents soldats, suffisaient pour emprisonner trois à quatre mille Français. Des morceaux de toile suspendus dans tous les sens, depuis le pavé jusques à la toiture de ces édifices délabrés, servaient de lits aux captifs; quatorze onces de pain noir et six onces de mauvaise viande ou de morue putréfiée, étaient jetées chaque jour à chacun d'eux; c'était leur nourriture.
Une veste et un pantalon de serge jaune, marqués au coin du roi d'Angleterre, leur était donnés pour braver la rigueur des hivers pendant plusieurs années. On leur permettait à certaines heures du jour, d'aller respirer l'air dans la boue d'une grande cour non pavée, entourée de murs sur lesquels veillaient les impassibles sentinelles préposées à la garde de la prison; mais lorsque le soir de l'été venait, avec ses douces émanations, porter la fraîcheur dans le _Pré_ (c'est ainsi qu'on nommait la cour de la prison), les geôliers avec leurs clefs énormes, les soldats avec leurs longues bayonnettes, faisaient rentrer comme un vil troupeau, ces groupes d'hommes qui demandaient à jouir encore d'un air moins impur que celui qu'ils allaient humer avec la mort, dans les étables où on les parquait pour la nuit.
La captivité est sans doute un supplice horrible pour ceux qui n'ont commis d'autre crime que celui d'avoir succombé en combattant loyalement; mais il était encore, dans les prisons d'Angleterre, un mal plus horrible à endurer que celui d'une réclusion sans espoir; c'était le spectacle de la dépravation, que les privations de toute espèce engendraient au milieu de tant d'hommes entassés, pêle-mêle, avec toutes les passions et les vices qui fermentent, qui se déchaînent au sein des cloaques où l'on persiste à établir son règne.
Les gens qui ont été assez heureux pour ne pas être témoins des excès auxquels peut s'abandonner la nature humaine, livrée sans frein à ses instincts les plus grossiers, se refuseront toujours à croire des rapports que l'on pourrait supposer dictés par l'exagération ou la misantropie. Mais la vérité est là, et il ne suffit pas de la contester froidement pour l'anéantir: elle ne doit pas épargner notre malheureuse espèce, ni cacher à notre délicatesse les faiblesses auxquelles peut descendre cette humanité, que par une erreur, qui même est aussi une faiblesse de plus, nous nous obstinons à regarder comme une nature privilégiée.
Un vice honteux, dont le nom seul est un outrage à la pudeur, un vice que l'antiquité a chanté et que la barbarie tolère aujourd'hui à peine, régnait avec frénésie dans les prisons. J'ai vu des actes de mariage, gravement rédigés et signés de bonne foi, dans des lieux où il n'y avait qu'un sexe. J'ai vu, enfin, des asiles de prostitution ouverts à la frénésie de la corruption, au milieu d'une société de captifs, si l'on peut appeler société une foule de malheureux enchaînés comme des tigres dans un repaire effroyable. J'ai vu des jeunes gens se donner la mort en duel, en se disputant les faveurs de ceux qu'ils appelaient leurs maîtresses. Il y avait enfin, en prison, de l'amour, des mariages, des rivalités, des infidélités et de l'adultère; et cependant, comme je l'ai fait déjà remarquer, il n'y avait là qu'un sexe!
La force physique avait parmi les prisonniers ses privilèges, ses flatteurs et ses victimes. La brutalité, sous ses formes les plus hideuses, opprimait là le droit, la nature et la pudeur.
Les athlètes, rois de ces cachots impurs, composaient une espèce de corporation: on les nommait les _forts à bras_.
Les _forts à bras_ obtenaient leur titre après avoir fait leurs preuves à la force du poignet, et après avoir terrassé ou tué leurs adversaires. Les vainqueurs étaient portés en triomphe et promenés sur le bouclier, dans toutes les salles de la prison, musique en tête, et la foule de leurs admirateurs en queue. Ils étaient alors admis dans la bande privilégiée des tyrans du _Pré_.
Ils s'attribuaient la surveillance des jeux de hasard: leur intervention mettait fin aux débats entre les parties contendantes, et ils s'emparaient quelquefois même des pièces de tous les procès, qu'ils suscitaient et dont ils s'arrogeaient fièrement la connaissance.
Les _Corvettes_ (qu'on me permette ce mot depuis long-temps consacré) employaient toutes les ressources de leur dégoûtante coquetterie, pour plaire aux _forte à bras_. Ces messieurs, c'est des derniers que je veux parler, accordaient, en échange des faveurs qu'ils obtenaient de leurs Laïs masculines, la protection qu'ils étendaient sur tout ce qu'ils pouvaient trouver de plus odieux et de plus obscène encore qu'eux-mêmes.
La plupart de ces gladiateurs étaient des gabiers de navires, des matelots, dont la force physique et le caractère brutal s'étaient développés dans l'exercice de leur rude profession. Quelques _forts à bras_ régnaient par la terreur sur la faiblesse, à plus d'un titre: ils étaient maîtres d'armes, bâtonnistes, professeurs de savate ou de boxe. C'est dans les endroits disposés pour les jeux de quilles ou de boules, qu'ils établissaient ordinairement leur gymnase.
Quand une querelle éclatait parmi les prisonniers, ils s'établissaient aussitôt juges du camp, et, pour peu que deux adversaires se montrassent disposés à vider leur différend par les armes, les champions se rendaient dans une salle de la prison réservée aux combats singuliers. Là, les hérauts d'armes remettaient à chacun des combattans un bâton au bout duquel on attachait un rasoir ou une branche de compas; et, en présence de tous les curieux attirés par l'appât du duel annoncé, le sang jaillissait sur l'arène, et le mort ou le blessé était transporté à l'hôpital, lieu funeste où l'avarice présidait encore aux soins que l'humanité, même la plus égoïste, ne peut pas toujours refuser à la souffrance.
Les _Romains_ formaient une classe de parias parmi les prisonniers. Voici l'origine de cette dénomination singulière, sous laquelle on désignait les rebuts des prisons d'Angleterre.
Les jeux de dés étaient courus par les hommes qui, avec une conduite irrégulière, cherchaient une distraction à leur ennui ou à leur misère. Il n'était pas rare de voir les prisonniers risquer sur un coup de _paroli_ jusqu'à leur ration du jour, leur hamac et leurs vétemens, et lorsque dépouillés par la fortune du jeu, de leur habit ou de leur unique pantalon, ils allaient grossir le nombre des _raffalés_, ils se retiraient avec ceux-ci dans un des coins de la prison, où ils se parquaient avec humilité. Là, couchés entièrement nus sur le sol ou sur de mauvaises planches, et se rapprochant le plus possible les uns des autres, pour avoir moins froid, ils se tournaient à la fois, à certaine heures de la nuit, au coup de siffle de celui qu'il avaient proclamé leur _général_. Forcés de quitter leur repaire, quand il fallait nettoyer les dalles infectes sur lesquelles ils croupissaient, on les voyait dans le _Pré_, greloter pendant une ou deux heures, et cacher sous leurs mains tremblantes, les parties secrètes, que les sauvages mêmes ont la pudeur de couvrir d'une natte ou d'une feuille de latanier.
Le gouvernement anglais, sollicité par les commandans des prisons, d'accorder quelques lambeaux qui servissent à cacher l'affreuse nudité de ces misérables, envoya enfin dans chaque _Pré_ quelques centaines de vieilles couvertures, et bientôt on vit se pavaner dans les _cours_, ces pauvres diables se drapant dans leurs manteaux de laine usée, comme autrefois les sénateurs dans la pourpre _romaine_. L'épithète de _Romains_ leur fut donnée; elle convenait à leur tournure, et elle tint bon. On ne les connut plus que sons ce nouveau sobriquet.
Mais au milieu de tant d'horreurs, de tant de misère et de tant d'objets dignes de dégoût ou de pitié, les arts et l'industrie, qui s'introduisent avec les Français jusque dans les cachots, venaient apporter quelques consolations aux victimes de la politique anglaise.
La paille, tressée par les prisonniers pour former des chapeaux de femmes, offrait à leur oisiveté un travail dont le produit servait à acheter le pain qui leur manquait. Un homme en s'occupant à faire de la tresse pendant dix à douze heures par jour, gagnait seize à dix-huit sous de France. Ces tresses de paille, achetées par des prisonniers qui les revendaient aux soldats de la garde de la prison, donnaient quelquefois un si grand bénéfice aux marchands en gros, qu'au bout de dix à onze ans, on a vu _des négocians de prison_, ramasser des fortunes de trente à quarante mille francs, en vivant, même dans la captivité, avec une certaine aisance.