Le Négrier, Vol. II Aventures de mer
Chapter 2
Le lendemain de cet événement, il fallut bien recevoir la morale d'Ivon. Je m'y attendais, car c'était toujours à son lever, quand il n'avait encore bu que quelques boujarons d'eau-de-vie, qu'il se sentait disposé à parler raison. Il vint me trouver au lit.
--Sais-tu, Léonard, que tu m'as fait affront hier?
--Comment donc ça?
--Comment ça? Mais parce que tu as été te donner un coup de peigne sans moi.
--Que veux-tu? Dans le moment j'étais hors de moi, et je n'ai pas eu la patience d'attendre.
--Oh! ce n'est pas l'embarras, tu ne t'en es pas trop mal tiré; mais vois-tu, si j'avais été là, ça t'aurait donné de la confiance, et tu te serais fendu un peu mieux à fond... Ce pélerin-là n'est que blessé. Dans quinze jours il courra comme un lièvre. Mais nous sommes là pour un coup: il ne courra pas long-temps, je t'en donne mon billet.
--Pour moi, je ne lui en veux plus.
--Tiens, écoute, je pense à une chose: c'est que nous menons ici une vie qui n'est pas _politique_. Je bois trop et je ne travaille pas du tout. Toi tu n'as pas assez d'_âge de raison_, pour t'apercevoir qu'il y a ici une femme qui finira par t'_abâtardir_ l'esprit et le tempérament, parce qu'elle t'aime trop. Elle fera son malheur et le tien. Quand je te vois, le soir, te caliner auprès d'elle, je me dis: v'là un petit _jeune gens_ qui serait mieux sur l'empointure d'une vergue d'_hune_, que sous le vent d'un cotillon _fémilin_. C'est de la course qu'il nous faut et de la lame du Ouest, et je commence proprement à m'embêter du métier de ne faire rien à terre.
--Eh bien! que veux-tu que nous fassions? Notre petit corsaire d'été n'est pas encore armé. Nous n'avons pas encore d'équipage.
--Pour l'armer, ce sera bientôt fait: je m'en va le faire gréer. Déjà je lui ai donné un nom, et, en ce qui est de baptiser une embarcation, tu peux t'en rapporter à moi.
--Et quel nom lui as tu donné?
--_Le Vert-de-Gris_. L'invention m'en est venue en lui _repassant_, de l'avant à l'arrière, une couche de peinture verte. Il a l'air actuellement d'une cage à poules.
--Quel drôle de nom que le _Vert-de-Gris!_
--Le nom est _reel:_ il n'est pas _sentimanesque_ ni _romancier_; mais il tiendra bon. Si le capitaine qui l'a ramené de Saint-Malo, et qui est allé à Brest, ne revient pas bientôt, pour appareiller avec, l'armateur, qui est ici, m'a dit que je commanderais pour la première sortie. Alors, tu deviendras mon second: t'es pas bien marin encore, mais c'est égal; je te prends sous ma coupe; et va d'l'avant.
Je sentais bien, comme Ivon, qu'il fallait songer à quitter Roscoff. Je le désirais surtout pour mon excellent ami, qui, trop disposé à prodiguer ce qu'il avait reçu de ses parts de prise, dépensait son argent, à courir de Morlaix à Roscoff, dans une mauvaise calèche, où quelques autres matelots, comme lui, filaient le loch sur la route, comme ils auraient fait à bord d'un navire. Ivon s'était aussi amouraché d'une grosse servante basse-bretonne, qu'il avait retirée de sa cuisine, pour la caricaturer en grande dame, et lui faire porter, comme il le disait, un gréement complet de femme à la mode. Il fallait faire trêve à toutes ces folies. Nous pensâmes à armer _le Vert-de-Gris_.
Une petite circonstance qui, pour tout autre jeune homme que moi, aurait été indifférente, contribua à réveiller violemment la passion que j'avais pour mon état.
Une nuit, pendant que ma bonne Rosalie me tenait à ses côtés près de son comptoir, et cherchait en m'agaçant à se distraire de l'ennui de la conversation des marins qui occupaient le café, le hasard voulut que les quatre plus renommés corsaires de la Manche entrassent pour sabler du punch. A l'aspect de cette réunion de célébrités flibustières, les officiers et les matelots groupés autour des tables, se levèrent. Chacun sollicita la permission de trinquer avec ces chefs illustres. La conversation s'engagea bientôt et devint vive et animée. Les capitaines, en remarquant l'intérêt avec lequel je les regardais et j'écoutais leurs paroles, me donnèrent une poignée de main comme à une vieille connaissance. On prit place, on se raconta les motifs pour lesquels on avait relâché à l'île de Bas. On jura surtout beaucoup contre les Anglais. Un des assistans, qui faisait chorus, eut à ce propos une idée qui fut vivement applaudie par l'assemblée. «Parbleu, dit-il en s'adressant aux quatre capitaines, puisque le hasard nous favorise assez pour que nous vous possédions un instant dans notre société, vous devriez bien nous raconter, messieurs, quelques uns de ces bons tours que vous avez joués à l'ennemi dans vos nombreuses croisières. Le capitaine Lebihan, avec son air de ne pas y toucher, en a fait de fameuses, si l'on en croit l'histoire du pays; le capitaine Pelletais est Dieppois, et il s'y connaît en fait de coups de Jarnac. Allons, faites-nous la faveur de commencer, messieurs; et les capitaines Ribaldar et Niquelet, j'en suis sûr, nous diront aussi ce qu'ils croient avoir fait de mieux, dans leurs glorieuses campagnes.»
Les quatre capitaines parurent accepter de bonne grâce la proposition, sans trop faire les modestes ni les fanfarons.
Je ne saurais dire avec quelle avidité je me disposais à entendre les plus fameux loups de mer de la Manche raconter, chacun dans le langage et avec le ton qui lui étaient propres, leurs exploits les plus célèbres. Le capitaine Lebihan commença, à la sollicitation de ses camarades, à narrer ainsi, dans son jargon moitié mauvais français, moitié bas-breton, son aventure avec la frégate anglaise _la Blanche_.
Confession du capitaine Lebihan.
«Ma foi de Dieu, s'écria-t-il, comme en sortant d'un somme, je n'ai pas à vous dire grand'chose qui soit digne de vous être récité, si ce n'est que j'ai fait _vinir_ une fois _à_ la côte _un_ frégate _anglais_, oui _anglais_, et _un_ belle frégate, pour le sûr.
»C'était avec une bonne brise, autant que je peux me le rappeler. Je revenais avec mon corsaire, mon petit lougre, pour relâcher-z-à Portsal. La frégate me chassait avec le jour tombant. Ma foi de Dieu, que jé dis à nos gens: si celle-là veut mé suivre dans les cailloux, je le ferai sé jéter dans les _berniques_ et dans les _omards_. Je fis _pitite oile_ pour mé faire chasser tout proche de la côte de Plouguerneau. Quand la nuit fut venue, mé voilà-z-à relâcher dans un petit port où ce qu'il y avait des douaniers. «_Attends_, que je dis à nos gens, jé m'en vas aller à terre, parce que voilà la brise qui fraîchit et le courant qui porte en côte. Pour lors que jé fus débarqué avec un fanal, jé dis à un paysan, à un _guissiny_, quoi: prête-moi ta vache, mon ami, et le voilà qui me prête sa vache pour un petit écu. Une fois que j'ai la vache, j'amarre une patte de l'avant à ce pauvre animal pour la faire boiter, et je lui suspends à la tête et entre ses cornes, mon fanal allumé.
»La vache, comme vous le sentez bien par vous-mêmes, commence à marcher sans comparaison comme un navire qui tangue à la mer, avec un feu à son pic. La frégate croit voir mon lougre tanguer à la lame. Ah! _dit-elle_, apparemment, puisqu'il y a autant d'eau pour lui, il y en aura autant pour moi. Pour lors, je m'en reviens à bord, et jé dis à nos gens: Mes amis, il faut prier le bon Dieu, pour que la frégate se fiche à la côte. Demain, nous ferons dire une messe. Le lendemain, _du_ matin, en _régardant_ par-dessus une petite île, qui s'appelle Saint-Michel, et qui était à tribord à nous, jé vois, oui, foi de Dieu, la mâture d'un grand navire qui était au plein. C'était la frégate, _pas moins_. Ah! je dis à l'équipage: le bon Dieu est juste; il y a des Anglais de noyés, et _ferme_. C'était ma vache, avec son fanal, qu'ils avaient pris, oui, aussi vrai que vous êtes des _honnête homme_, pour un feu de navire. Aidé par mes gens, jé fis prisonniers, oui, _peut-être_, plus de quinze douzaines d'Anglais, et jé volai tout d'abord de la frégate.»
La naïveté du récit du capitaine Lebihan amusa beaucoup tous les auditeurs. Le Bas-Breton seul conservait son sérieux et sa plaisante gravité. On engagea le capitaine Niquelet, de Saint-Malo, à prendre la parole. C'était un homme passionné dans son langage, comme dans ses actions, et qui s'exprimait bien. Il prit ainsi la parole après Lebihan.
Confession du capitaine Niquelet.
«Il y a à peu près un an, que, me trouvant, avec mon dogre, dans la baie de Torbay, pour y chercher fortune, je trouvai un grand trois-mâts, qu'escortait un brick de guerre anglais. La triste mine de mon petit corsaire, qui avait plutôt l'air d'un charbonnier que d'un fin voilier, n'inspira aucune défiance aux navires que je suivais. Le calme étant venu avec le soir, mes deux bâtimens mouillèrent près de la côte, pour étaler le jusant. Je fis semblant de continuer ma route, pour ne leur donner aucun soupçon; mais je les relevai exactement au compas, afin de venir leur rendre visite pendant la nuit. Une brume épaisse, qui s'étendit bientôt sur une des mers les plus calmes que j'aie vues en hiver, favorisa mon projet, au-delà de mes espérances. Je fis border mes avirons, que j'eus soin de faire garnir au portage, avec de l'étoffe, pour ne pas interrompre, par le bruit de la nage, le silence qui m'était si favorable, et je gouvernai sur le point où j'avais relevé l'ennemi. Quand je me supposai près du trois-mâts, je jetai l'ancre. En un clin d'oeil, mon grand canot fut armé des hommes les plus intrépides du corsaire. Je fis prendre à mon frère, qui commandait la petite expédition que je préparais, le bout d'une drisse de bonnette, dont j'amarrai une des extrémités à mon bord, et je lui dis: «Fais ce que tu pourras; avec le bout de cette amarre, tu reviendras toujours à bord du corsaire, malgré la brume, quand tu le voudras. Si tu réussis à enlever le trois-mâts, tu auras soin de m'en avertir, en hallant l'amarre que je tiens à bord, par trois fois de suite et à cinq minutes de distance. Bonne réussite! Vous avez tous des poignards et pas de pistolets, c'est vous dire assez la consigne: _Lestement et pas de bruit_.»
»J'avais recommandé à mon frère de nager toujours contre le fil du courant, parce que j'avais eu la précaution de me mouiller dans les eaux du trois-mâts. Mon frère, pour plus de prévoyance, avait eu aussi l'idée de prendre avec lui un panier rempli de bouchons, qu'il devait jeter à la mer pour me prévenir aussitôt qu'il serait arrivé sur l'arrière du navire anglais.
»Il y avait à peine un quart d'heure que notre canot nous avait quittés, que le courant, qui passait le long de notre bord, nous apporta des bouchons flottans. C'est cela, me dis-je; L'amarre frappée à bord, et dont mon frère avait pris le bout, ne tarda pas à frémir. Nous l'entendîmes avec joie frapper la mer sur laquelle une légère pression l'éleva par trois fois. Aussitôt, j'ordonne de lever l'ancre à jet, sur laquelle j'étais mouillé, et je fais haller mon corsaire sur l'amarre, que je savais bien être fixée à bord du trois-mâts. En quelques minutes je fus le long du navire; mes gens sautèrent à bord sans obstacle. Je ne trouvai sur son pont que ceux de mes hommes que j'avais envoyés dans mon canot pour le coup de main. Mon frère me raconta qu'étant arrivé sans être vu ni entendu, sur l'arrière du bâtiment, il était parvenu à grimper avec trois des siens par les ferrures du gouvernail et par le couronnment, jusque sur le gaillard d'arrière. Deux Anglais veillaient seuls sur le pont: se jeter sur eux, les précipiter dans la calle, fermer le capot de la chambre où dormaient le capitaine et les officiers, et le logement de l'équipage où étaient les autres hommes, ne fut que l'affaire d'un instant. Maître du trois-mâts, je fis passer mes quatre-vingts meilleurs matelots sur la prise. J'ordonnai à mon second de filer avec le corsaire, et de me laisser à bord de ma capture. Nous attendîmes ainsi le jour.
»Ce jour désiré vint enfin, et il dissipa la brume qui toute la nuit avait caché ma manoeuvre. Le petit brick de guerre sur lequel le trois-mâts avait gardé une amarre, nous cria d'appareiller, croyant toujours avoir affaire au capitaine qu'il escortait. Je fis, en effet, virer sur mon câble, pour exécuter l'ordre; mais en appareillant, j'eus soin d'aborder, comme par maladresse, le brick qui mettait aussi sous voiles. A peine le capitaine du brick eût-il commencé à jurer contre ma mauvaise manoeuvre, que tous mes forbans, couchés à plat-ventre à l'abri des pavois, sautèrent à bord de l'ennemi. Une grêle de coups de poignards et de pistolets fit l'affaire. Les Anglais surpris ne purent se défendre qu'à coups de poing, contre mes corsaires, disposés à l'attaque et armés de pied en cap. Deux jours après cette escobarderie de flibustier, j'étais mouillé à Perros, avec mes deux prises; mais mon maladroit de second, qui n'avait qu'à courir avec un bon marcheur sous les pieds, pour gagner la terre, s'était fait prendre par une corvette.»
La petite _bamboche,_ il est _bien bonne_, s'écria le capitaine Ribaldar, Portugais à l'accent plus que gascon, naturalisé en France, par son intrépidité et ses courses célèbres dans la Manche. Je veux, dit-il, vous _en raconter une adventoure_, qui me rappelle celle qué vient dé vous dire le capitan Niquelet.
Confession du capitaine Ribaldar.
«_J'étais toumbé la nouit_, avec ma goëlette la _Revance_, dans _un counvoi_ dé bâtimens qui venaient dé la _Zamaïque_, comme _on dirait un loupe_ dans _une vergérie_. Les _frigates_ qui _escourtaient le counvoi_, mé prirent pour un bâtiment anglais, par la raison que jé faisais _coume_ les _austres_, les _signals_ qu'il fallait répétitionner. Vers _lé_ soir, _j'aborde_ un grand trois-mâts, qué j'avais choisi bien gros et bien _sargé_. Vous m'abordez, qué mé dit lé capitaine _anglais_: par Diou, _jé crois_ bien que jé t'aborde, qué jé lui dis; _jé_ té fiche à la mer si tu dis un soul mot; il sé tut et _jé_ mis à son bord vingt _bons_ gaillards. Une heure après, jé me laisse culer sur la _quoue dou counvoi_, et z'aborde, coume par mauvaise _manouvre encoure, oun_ autre gros papa dé navire: _Vous m'abourdez_, me dit encore lou _bêtasse dé_ capitane: _touzours_ la même çanson, que ze mé dis; en cé cas _touzours_ la même réponse. Oui, canaille, qué zé t'aborde, que zé _loui_ dis. Il _vut_ faire lou _meçant; zé_ lé fais zeter par-dessous _lou_ bord, _por nou_ pas faire _do bruit. Las frigatignes_ quez escourtait _lou counvoi fount dos signals par la nouit_; mes _dos prisès repetitionnent los signais coume los austros_ bâtimens _anglaisès. Mas oune_ fois la _nouit vénue, zé_ t'en _fice_, va! _Moun coursaire_ et _los dos prisès_ laissent là _los counvoi_ et forcent dé voile, bougre... Si z'avais ou doscents _houmes, z'aurais_ fait _vingto_ prisès; _zè les prénais conme aum assoume_ des veaux marins, à coups dés bâtouns.»
--Mais en rentrant à Tréguier avec vos deux prises, demanda le capitaine Niquelet à Ribaldar, n'eûtes-vous pas une affaire avec un lougre de Jersey?
«Ah! si parblu! Une petite _bamboce militare!_ Cé _pétit_ coquin dé lougre voulut tâter dé mes prises. Zé lé croçais à l'abourdage pour arrêter _oun pu_ sa _marce_. Il me toua quinze houme; zé n'en avais plus qué trente à bord; si _z'en_ avais eu soixante, il m'en _ourait toué_ trente; mais j'_ourais_ pris lé pétit bougré. Il sé sépara _dé_ moi avec _zoie_. Une vraie _bamboce militare!_»
Quand le capitaine Ribaldar eut fini, et qu'il eut avalé un demi-bol de punch, avant de rallumer sa pipe, les auditeurs s'écrièrent: A votre tour, capitaine Polletais! Le vieux marin dieppois se gratta l'oreille, sous son bonnet rouge; et, assez embarrassé de commencer sa narration, il s'exprima cependant ainsi:
Confession du capitaine Polletais.
«Mes bonnes gens, je ne sais pas trop ce que je vous dirai. J'ai fait bien des petites bourdes aux Anglais: on a tant _d'peine_ à _gagné_ sa _pauvre_ vie dans c'monde et à la mer surtout. Nous autres pauvres pêcheurs je ne sommes pas bien malins, voyez-vous, mais je _fesons_ pas moins _queuquefois not'petit_ bonhomme de chemin, quand l'bô Dieu veut nous le permettre. Je vous dirai donc, pour vous dire queuque chose, que les Anglais n'ont pas _touzours_ beau _zeu_ à s'risquè avec nos corsaires _ed'la Mance_ et du Pas-d'Câlais.
»Une corvette voulut me chasser sur l'grand _lougre que v'savez_ vu et que je viens _d'mouiller su_ le chenal. Je _laissai_ tomber _m'n'ancre_ sû la côte d'Somme en _dedâns_ des bancs à vue _d'l'Anglès_.
»La _corvette_ n'pouvant point _m'approcè, armit trouais embarcâtions_ pour _veni m'abordé_ dans la nuit. Z'_fis_ faire à bord mes filets _d'abordâze_, et puis _z_'avais _dès_ doubles filets, _Vsavez biè_ ce que c'est qu'des doubles filêts, _ze_ pense? C'est-z-une manière _d'grands filêts_ qu'on tend en dehors du _navire_, comme si c'étaient _d'séventails qu'auraient_ des boulets au bout pour les faire _tombé_ comme des _pièzes_ à attraper des _renârds_. Les _trouais pénices anglaises m'abourdirent_ à nuit et à _minuit_, _creyant_ qu'à l'heure où se relevait le quart, il y aurait _d'la_ confusion à-bord. _Z' lès_ fis sâler un petit brin à coups _d'fûsil_ et d'espingole. Mais _c'fut_ quand _ze commandè d'laisser tombé_ lès doubles ***, _filêts_ sur les _pénices_ qu'ça fut un _drôleu d'çarivari_, m's amis! Tous _l's' Anglès_ étaient happés comme des _mélans_ dans _eune_ seine. I's' débarbouillaient comme des _pessons_ dans des _appléts_. Voyons que _ze_ dis à nos _zens:_ il faut _les_ faire _défilé_ la parade, et les _mette_ un à un dans la _câlle_. C'qui fut dit fut fait, et _biè_ vîte; et toute _c'te mauvaise enzeance_ fut arrimée sous clé, les panneaux et écoutilles _biè_ fermés. Avec c'te belle _fîçue_ cargaison, _ze m'dis: Zean Micel_ Pelletais, tu seras _biè mâlin_ si tu fais _queuque çose d'bon!_»
Tous les auditeurs se mirent à rire à celle saillie plaisante du vieux corsaire dieppois, qui continua:
«Attendez donc, _m's'amis_; c'n'est point l'tout, _ze_ dis à mes _zens_: Mes petites brebis, il vous faut sauter dans les _pénices anglaises_, actuellement pour prendre une toulène _d'lavant_ du corsaire et râmè en nous _rémoquant_, comme si les _pénices_ avaient enlevé l'lougre. Mais criez-moi ferme un hourra pour faire _crouaire_ à la corvêteu _qu'ses embarcations_ nous ont _happés_. Un _hourra_ qui aurait fait _tremblé_ la barbe du bô Dieu fut poussè par nos zens. _L'équipage_ de la corvêteu y répondit par un aute _hourra!_
»Mes _trouais pénices nazant sur_ l'avant, _j'file_ mon câble, et mes zens s'mettiont à _çanter_ des _çansons anglaises_, car les matelots _d'cez_ nous savent tous aussi biè çanter, sans comparaison, comme l'_zanglès_. La _corvéteu_ qui s'était _épuisée d'monde_ pour armé les _pénices_, crut _bié_ qu'le corsaire était _prins_; mais quand ze fus à _portée_ d'pistolet d'allé et qu'allé m'eut crié d'mouiller, mes _trouais_ embarcations larguent la toulène et èlongent m'_n'anglès_. _Ze_ l'aborde en même temps et ze l'envève tout comme _eune pleume!_ Qu'voulez-vous, mes bonnes _gens_, on a tant _d'peinne gagné sa_ vie dans c'pauve monde!
»Ze n'pourrais point _biè v's dire_ la réception qu'on m'fit à _Câlais_ quand on vit rentré mon lougre avec une corvêteu _anglèse_ au derrière. _Son altesse l'Empereu_ dès _Francès zuzea_ qu'il ferait _biè d'me donné la queroix de la relizion_ d'honneur pour c'taffaire-là, et j'la _prins c'te queroix_, que vos n'voyez ici qu'le ruban.»
Ces récits des hauts faits des capitaines que je voulais égaler, enflammaient mon émulation. Dieu! que je souffrais, avec tant d'ambition dans le coeur, de n'être encore, parmi les marins, qu'un enfant inaperçu! A terre, me disais-je, un jeune homme peut, sans beaucoup d'expérience ou du moins avec une expérience facile à acquérir, se distinguer en exposant vaillamment sa vie dans cinq à six batailles; mais, à la mer, c'est peu que d'être le plus brave; si l'on n'a pas vieilli sur les flots, si, à force de pratique, on n'a pas acquis la science difficile du marin, on végète, confondu parmi ces hommes que l'on embarque sur le pont d'un navire pour appliquer leur force au bout d'une corde, ou pour verser leur sang au premier commandement de leur capitaine.
Je ne pouvais plus y tenir: il me fallait naviguer; c'est à la mer que je voulais respirer: une sorte de maladie du pays se serait emparée de moi si j'étais resté plus long-temps à terre. Je tourmentai Ivon pour qu'il hâtât l'armement du petit corsaire qui devait nous conduire à la gloire et à la fortune.
Un motif nouveau vint encore ajouter au désir que j'avais de quitter Roscoff. Depuis quelque temps, j'avais cru remarquer dans Rosalie une espèce de contrainte qui me désespérait et dont je ne pouvais m'expliquer la cause. Ces caresses innocentes, auxquelles elle se livrait auparavant avec tant d'abandon et de bonheur, semblaient l'affliger et l'effrayer. Moi-même, quelquefois troublé, embarrassé, quand je me trouvais tout seul avec elle, je commençais à rechercher avec plus d'ardeur sa présence, qui cependant me faisait éprouver moins de félicité qu'au commencement de nos naïves amours. Je sentais plus que jamais je ne l'avais fait encore, que Rosalie me chérissait, et son refroidissement apparent m'inquiétait peut-être moins qu'il ne m'irritait. On aurait dit, toutes les fois qu'elle pressait vivement ma main, ou qu'il lui arrivait de m'embrasser encore, qu'elle se reprochait les marques de tendresse qu'autrefois elle me prodiguait avec tant de plaisir et de confiance. Il me fallait sortir de cet état de gêne et de doute. J'exprimai de mon mieux à Rosalie ce qui se passait en moi; je la grondai presque du changement que je croyais avoir remarqué en elle. Un amant bien expérimenté n'aurait peut-être pas mieux fait pour obtenir beaucoup, que moi en cette circonstance pour n'obtenir qu'une simple explication.
«Tu ne sais pas de quel poids tu soulages mon coeur, me dit-elle: j'avais besoin de te confier aussi ce que j'éprouve depuis quelque temps, et je n'osais pas commencer. Oui, je sens bien que, malgré la mauvaise opinion que j'ai pu te donner de moi, je ne suis pas née pour vivre avilie. Je t'aime cent fois plus que je ne saurais le dire; mon plus grand bonheur serait de pouvoir te posséder comme mon amant, pendant un jour, un instant, et de renoncer ensuite, s'il le fallait, à tout, au monde, à mon avenir, à la vie; mais tu es un enfant, mais j'ai quelques années de plus que toi, et je connais, mieux que tu ne peux le faire encore, la conséquence d'une mauvaise action. Non, je combattrai mon coeur, mes passions; je vaincrai mon délire et je ne te perdrai pas. Qu'une autre femme que moi abuse de tes jeunes années. Qu'elle soit heureuse en te laissant un souvenir que plus tard tu flétriras de ton mépris; mais moi, qui veux sans cesse rester ton amie, après avoir été ton guide, je ne consentirai jamais à devenir ta maîtresse à un âge où tu ne peux pas faire un choix; à un âge où l'on m'accuserait non de t'avoir cédé, mais de t'avoir séduit.... Léonard, il faut nous séparer pour quelque temps...»
En prononçant ces derniers mots, Rosalie fondit en larmes; elle était dans mes bras. Je ne savais qu'essuyer ses yeux et lui répéter ces mots avec lesquels je l'avais souvent consolée.
«Oh! je me suis trop vivement aperçue, continua-t-elle, à tes regards plus pénétrans, à tes caresses plus exigeantes, du désordre que notre intimité, d'abord si ingénue, commençait à jeter dans tes sens. C'est la séduction que je craignais le plus. C'est celle à laquelle je me sens encore la force de résister aujourd'hui: demain il ne serait plus temps! Je t'aime trop mille fois pour ne pas devenir coupable envers toi, envers tes parens, si tu cessais de me regarder comme une soeur. Je ne puis pas être ta maîtresse, sans renoncer à l'estime que je conserve encore pour moi-même.»