Le Négrier, Vol. II Aventures de mer

Chapter 1

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LE NÉGRIER

AVENTURES DE MER.

PAR

ÉDOUARD CORBIÈRE DE BREST.

Deuxième édition.

VOLUME II.

PARIS, A.-J. DÉMAIN ET DELAMARE, ÉDITEURS DE L'HISTOIRE DE L'EXPÉDITION FRANÇAISE EN ÉGYPTE, 16, RUE VIVIENNE.

1834.

4.

SUITE DE LA VIE DE CORSAIRE.

L'échelle de corde.--Les piastres frites.--Scènes de jalousie.--Duel.--Confession de quatre flibustiers célèbres.--Le corsaire _le Vert-de-Gris_.--Le bal interrompu.--Nouveau combat.--Nous sommes pris.--La poste aux choux.

Quelque douces que soient les jouissances de coeur et d'amour-propre, que l'on savoure dans son pays natal, elles ne peuvent suffire longtemps à une âme active et à une tête bouillante. Le calme plat dans lequel je vivais à terre ne pouvait plus convenir à une imagination qui, après avoir éprouvé les violentes émotions qu'elle cherchait, rêvait encore des combats et des tempêtes. Une lettre de Rosalie, dont le souvenir me suivait dans toutes mes fêtes et au sein de tous les instans d'ivresse de mon âge, vint me reprocher, dans les termes les plus vifs, les plus réservés, et pourtant les plus significatifs, mon oubli de mes anciens et de mes meilleurs amis. J'aurais pu montrer à mes parens cette tendre épître, sans qu'ils eussent dû en être choqués. Mais la crainte de leur laisser deviner ce que je sentais trop bien, me fit garder le silence sur le compte de ma conquête, à l'égard de laquelle ma famille avait toujours observé une réserve que je comprenais pourtant à merveille et qui m'embarrassait. Rosalie me disait que, si je ne revenais pas bientôt à Roscoff, Ivon, qui ne pouvait plus se passer de moi accourrait à Brest pour m'enlever.

Un ou deux mois d'inaction suffisent pour dévorer un jeune homme destiné, comme je l'étais, à ne vivre que sur mer et qu'avec la mer.

Les autres hommes épuisent presque toujours dans une trop grande activité les forces dont ils sont doués; mais c'est, au contraire, par l'activité que les marins conservent les leurs. Je ne pouvais plus trouver de repos dans ma famille depuis que je n'avais plus rien à faire. L'aspect de cette rade, sur laquelle se balançaient les navires que je voyais entrer ou sortir du port, jetait dans mon esprit un trouble, une mélancolie, que je ne m'expliquais que par l'impossibilité où je me trouvais d'occuper ma tête, mes bras, ma vie enfin sur ces flots où je m'étais déjà entr'ouvert une carrière. Mon frère, toujours studieux, sage et attaché à ses devoirs, voulait en vain m'apprendre ce qui pouvait m'être encore nécessaire comme marin: je ne pensais qu'à naviguer, et mes parens se décidèrent enfin à me laisser courir encore une fois les chances périlleuses de la seule fortune que j'ambitionnais.

Un jour, en rentrant vers le soir à la maison avec mon père, nous vîmes venir à nous un marin poussant au galop, avec un gros bâton à la main, le cheval qu'il conduisait de la manière la plus plaisante du monde. A dix pas de distance, je reconnus dans ce grotesque cavalier, qui? Mon pays Ivon. Descendre d'un bond de dessus son cheval, en lui donnant un grand coup de pied, ne fut pour lui que l'affaire d'une seconde. Après m'avoir sauté au cou, il tendit la main à mon père: Excusez la liberté, lui dit-il en voyant ses épaulettes de capitaine d'artillerie, car vous êtes le père de votre fils qui est mon ami. Dis donc, Léonard, c'est ton père, n'est-ce pas? Eh bien! ça m'a l'air d'un vieux brave homme, ou que le diable me torde le cou!

--Et ton cheval, lui dis-je, que tu laisses aller en _valdrague_, est-ce que tu ne songes pas à le faire conduire à l'auberge?

--Il n'y en a pas besoin. Ce cheval, je l'ai acheté pour venir à Brest, parce qu'il vaut mieux naviguer à bord de son navire, que sur celui des autres.

--Mais que ferez-vous de cet animal-là? lui demande mon père. C'est de l'argent perdu.

--Oh! que non, il n'est pas perdu, mon brave homme. Je vous donnerai ce bidet-là, pour qu'un vieux de la calle comme vous n'aille pas à pied, quand il y a tant de canailles qui roulent leur palanquin en carrosse.

Je logeai la monture d'Ivon, aussi bien que je le pus, dans la petite cour de notre maison. Mais mon père n'eut pas de repos qu'il n'eût promis à mon pays qu'il accepterait son cheval.

L'entrevue de mon ami et de ma mère fut plaisante. Ivon l'embrassa, comme s'il l'eût connue depuis dix ans, et il ne l'appela plus dès cet instant, que ma bonne femme de mère. Le lendemain de son arrivée, il était établi dans la maison, comme il devait l'être dans le café de Rosalie, à _l'Anglais sauté_.

--Et Rosalie, que fait elle? lui demandai-je.

--Elle fait tout ce qu'elle veut: sa boutique ne désemplit pas; mais elle m'a dit que si je ne te ramenais pas avec moi à Roscoff, elle ne me dirait plus une seule parole de sa vie. Ces femmes-là ça vous a des idées!...

--Eh bien, demain je pars avec toi.

--A la bonne heure, et tu feras bien; car, vois-tu, depuis que tu es ici à _balander_ d'un bord et de l'autre dans les rues, moi j'ai arrangé une affaire superbe.

--Quelle affaire?

--Oh! une affaire magnifique! J'ai pris un intérêt dans un petit corsaire d'été, taillé pour la course et pour l'amour. Trente-deux hommes d'équipage, bordant vingt-quatre avirons; il a filé huit noeuds au plus près du vent en venant de Saint-Malo à l'île de Bas. Je serai second à bord et toi lieutenant; c'est une affaire dans le sac. Le capitaine est un fameux lapin, et si nous ne faisons pas un bon coup cet été avec notre petit lougre, il faudra qu'il n'y ait plus rien à gratter dans la Manche.

Le projet d'Ivon me parut ravissant. Un joli petit lougre, à bord duquel je serais lieutenant, ravageant toute la côte d'Angleterre, et ramenant de magnifiques prises à Roscoff, où je retrouverais Rosalie, que j'enrichirais du fruit de mes exploits! Tout cela me tournait déjà la tête. Allons à Roscoff, de suite, m'écriai-je!

--Et tes parens, me demanda Ivon, que vont-ils dire?

--Peu m'importe, ce qu'ils voudront.

--En ce cas-là, faisons notre sac: ce ne sera pas long; j'ai toujours ma malle dans un bas de coton. Je vais d'un coup de pied arrêter deux chevaux de louage; et, demain matin, nous larguons nos amarres et nous torchons de la toile que la barbe en fumera.

La résolution que je venais de prendre affligea ma famille; mais, quelque chagrin qu'éprouvât ma mère, en me voyant m'éloigner pour courir encore les hasards, elle comprit qu'il serait inutile d'opposer des obstacles à une résolution que sa résistance ne ferait qu'irriter. Mon père sentait que ce qu'il me restait de mieux à faire, c'était de continuer la carrière que je m'étais ouverte, en dépit de tout.

Le lendemain, je partis donc pour Roscoff, baigné des larmes de mes parens et couvert des embrassades de mes amis. Il fut impossible à mon père de faire reprendre à Ivon le cheval dont il avait voulu lui faire cadeau. Ivon, sous l'égide duquel ma famille m'avait placé, ne répondit aux dernières recommandations de mon père et de mon frère, que par ces seuls mots: «Appelez-moi le dernier des gueux, si, avant qu'on ne le tue, je ne me suis pas fait casser mille fois la figure. Adieu, tout le monde.»

Nous voilà tous les deux sur la route de Brest à Roscoff: moi, un peu ému de notre scène d'adieux, et Ivon, tapant du bout de son gourdin, sur son cheval et sur le mien.

Assis sur sa monture, comme sur une vergue, mon pays, les jambes écartées, les pieds en dehors et les bras en l'air, allait fort bon train. Il m'encourageait à l'imiter, malgré l'effet que produisait sur moi le frottement d'une mauvaise selle. «C'est Rosalie, me criait-il en galoppant qui réparera les petites avaries que les coups d'acculage te font dans ton arrière.» Et, à ce nom de Rosalie, je frappais de toutes mes forces les flancs de mon cheval essoufflé. Vers quatre à cinq heures du soir, le pavé de Roscoff étincelait sous les fers usés de nos montures. Mon compagnon de route, pour rendre notre entrée dans la ville plus solennelle, criait à tue-tête aux passans: _place donc, tas de parias, que je passe!_ En apercevant le café de _l'Anglais sauté_, le coeur faillit me manquer! Ivon y était rendu le premier: Rosalie ne fit qu'un saut de son comptoir dans mes bras, et, porté à moitié par elle, je me trouvai entraîné dans la salle, où une vingtaine d'officiers de corsaire paraissaient tout étonnés de l'empressement avec lequel la maîtresse du logis les avait quittés, pour prodiguer tant de caresses à un joli petit garçon, décoré du ruban des héros.

--Est-ce son frère, son cousin? se demandaient les uns.

--C'est mieux que ça, répondait Ivon en clignotant de l'oeil.

--Est-ce que, par hasard, ce serait son amant?

--Pas encore, répliquait de nouveau Ivon; mais ça viendra avec l'âge. Pour le moment, il vous suffira de savoir que c'est mon petit matelot, celui qui a fait sauter la prise en question, et qui m'a fait avoir cette croix, qui ne dit pas grand chose, mais qui a fait casser pourtant _bigrement des frimousses_.

Il me serait plus facile d'exprimer tout le bonheur que j'avais à revoir Rosalie, que de donner une idée de l'ivresse avec laquelle elle me prodiguait les marques de sa vive, de son expansive tendresse. Toute la nuit se passa en conversations, en causeries exquises entre elle et moi, pendant qu'Ivon, au milieu de ses amis corsaires, faisait aller la consommation, toujours par intérêt pour la prospérité de rétablissement; car c'était là son grand système: beaucoup boire lui-même, pour engager les autres à boire autant que lui.

Le lendemain de mon arrivée, en prenant connaissance de la nouvelle installation de la maison, et de l'extension qu'on avait donnée à l'établissement, je fus fort surpris d'apercevoir une échelle de corde goudronnée, qui descendait d'une des fenêtres de la salle de billard, située au premier étage, dans la rue, où deux crampes la tenaient fixée à peu près comme une paire de haubans sur les rebords d'une hune. Rosalie m'expliqua la raison pour laquelle on avait dressé cet appareil. C'était encore une des inventions d'Ivon.

Notre ami ayant remarqué que les capitaines et les officiers de corsaire, quelque gris qu'ils fussent, montaient trop facilement par l'escalier, dans la salle de billard, où la décence avait eu plus d'une fois à souffrir de la présence de pareils hôtes, avait cru que, pour éviter tout abus, il était prudent de rendre difficile, pour les plus ivrognes, l'accès du premier étage. En conséquence, les capitaines de corsaire et lui, avaient arrêté qu'on ne monterait plus au billard par l'escalier, mais bien par une échelle de corde, gréée extérieurement sur la fenêtre, en manière de haubans de perroquet garnis d'enfléchures. C'était plaisir de voir tous les _corsairiens_ grimper, plus ou moins lestement et avec un sérieux imperturbable, dans cet escalier d'une nouvelle espèce; mais ce n'était pas sans peine que les plus gris parvenaient quelquefois à saisir les rebords de la fenêtre, et à s'embarquer dans la salle de billard. Souvent même ils n'y parvenaient qu'après s'être laissé tomber sur le pavé, et alors, au bruit de leur chute, on voyait les joyeux marins qui faisaient rouler les billes, se grouper aux croisées de la salle, pour rire de la mésaventure du grimpeur. _Il montera! il ne montera pas!_ criaient-ils, et le grimpeur montait ou tombait toujours aux acclamations de ses frères d'armes. Mais, quelque plaisantes que fussent toutes ces scènes, il n'aurait pas fallu que les passans s'arrêtassent pour s'égayer aux dépens des corsaires en ribotte; un châtiment toujours prompt et quelquefois très-sévère aurait puni les rieurs de manière à les empêcher de recommencer; au surplus, les corsaires répandaient tant d'or dans les lieux où ils se livraient à leurs bizarres orgies, que les habitans, qui vivaient de leurs prodigalités, semblaient plutôt respecter leurs débauches, que condamner leurs excès. C'était à leur manière que ces marins faisaient du bien, et quelqu'étrange que fut cette manière, le bien finissait toujours par être fait. C'était là l'essentiel.

Je me rappellerai toujours la farce du capitaine d'un beau lougre, arrivant avec une prise chargée de richesses: il commence, en débarquant à Roscoff, chez Rosalie, par donner un diner général à tous ceux qui veulent s'asseoir à sa table. A la fin du repas, lorsque les garçons viennent pour enlever le service et verser le café, lui et tous ses officiers saisissent les quatre coins de la nappe, et jettent par la fenêtre tout ce qui se trouvait sur la table; puis, avec le plus grand calme, le capitaine demande une poêle et du beurre, fait frire, au feu de la cheminée, des piastres qu'il tire flegmatiquement de sa poche et qu'il fait voler ensuite toutes brûlantes, sur la foule qui se presse au bas des fenêtres. Les plus avides parmi les curieux se précipitent sur les pièces d'argent; mais bientôt les cris de ceux qui se brûlent les doigts en les saisissant, se font entendre, et tous mes corsaires de rire aux éclats! C'était là le plaisir qu'ils attendaient pour leur argent. Plus de cent piastres avaient passé de la poêle à frire, dans les mains des habitans de Roscoff, qui ne prenaient plus les dernières pièces qu'avec des gants ou entre le manche et la lame d'un couteau. Le capitaine, pour couronner dignement cette soirée de folies, alluma sa pipe avec un billet de mille francs, qu'il avait envoyé chercher chez son correspondant. Le tout fut trouvé charmant et du meilleur goût du monde.

Cette fièvre de grosses débauches, ce scandale de profusion, avaient quelque chose de vague et d'irritant qui enchantait ma chaude imagination. Je ne saurais dire combien j'admirais ces extravagances. Je ne rêvais qu'au temps où je pourrais aussi, à mon tour, remplir toute une ville du bruit de mes excès. Je faisais de mon mieux déjà pour imiter la tournure et les manières de ces capitaines à la figure bronzée, aux gestes saccadés, qui, en petite veste ronde et en chapeau de cuir bouilli, se présentaient respectés et sans changer de ton, chez les premiers négocians comme chez le dernier cabaretier. Oh! combien ces hommes intrépides et simples, brusques et généreux, me semblaient supérieurs à tous ceux qu'ils enrichissaient et qui s'humiliaient devant eux avec leurs habits bien coquets, leurs gestes maniérés et leurs petites voix caressantes! Les corsaires seuls me paraissaient des hommes, tout le reste des femmelettes. Et l'on s'étonne encore que les marins aient une si bonne opinion d'eux et un si grand dédain pour la plupart des autres professions! Mais c'est qu'ils sentent, en se mesurant avec le commun des hommes, tout ce qu'ils valent de plus que les autres et tout ce qu'ils peuvent faire partout où on les laisse développer les facultés qu'ils ont exercées dans les dangers de leur métier.

Notre café de _l'Anglais sauté_ allait à merveille, avec de telles pratiques. La coquetterie de Rosalie attirait tout le monde; mais elle commençait à faire mon désespoir. Aussi, combien mon amie était-elle ingénieuse à rassurer la jeune jalousie qu'elle paraissait voir avec ravissement se développer dans mon coeur! Que de moyens délicieux n'employait-elle pas pour me dédommager de la douleur des soupçons qu'elle faisait naître dans mon âme quelquefois si injustement irritée!

Tu m'en veux, me disait-elle, de tous les frais que je fais pour plaire à ces hommes-là. Mais sache donc, aimable petit mauvais sujet, que cette coquetterie, dont tu t'alarmes, n'est qu'un sacrifice pénible que je fais à ma position. Figure-toi combien je serai heureuse, quand je pourrai te dire un jour: Tiens, Léonard, me voilà riche, et c'est à toi que je dois mon bonheur. Maintenant, viens avec ton amie, partager une félicité que je ne puis trouver qu'avec toi. Je ne veux pas d'autre ami, d'autre amant, que celui qui a su le mieux m'aimer et me plaire.»

Je ne savais plus que reprocher à Rosalie, lorsqu'elle me parlait ainsi. Le soir, assis auprès d'elle à son comptoir, en face de tous les corsaires qui buvaient et chantaient bruyamment, sans faire attention à nous, je m'endormais quelquefois, mes mains dans les siennes et la tête appuyée sur ses blanches et belles épaules. C'était un enfant heureux, jouant avec sa soeur bien aimée. Les corsaires ne nous étaient même pas importuns: ils voyaient, comme une chose tout ordinaire, la tendre familiarité de la maîtresse de la maison et d'un petit bonhomme sans conséquence. Aussi, les plus galans, habitués à ne me regarder que comme un très-faible obstacle à leurs prétentions amoureuses, ne cessaient-ils d'adresser des billets doux, de pressantes déclarations à Rosalie, qui, dans nos entretiens secrets, ne manquait pas de me donner à lire les tendres aveux dont elle était l'objet. «Tu n'es pas mon amant, me répétait-elle, tu ne peux même pas l'être. Eh bien! toi seul tu suffis à mon coeur, et je sens que je serais moins heureuse, si je voulais chercher, dans une antre inclination, le plaisir que je trouve à aimer.»

--Ma foi, lui disais-je, je ne sais pas bien encore si je t'aime; mais tout ce que j'éprouve, c'est que je ne peux pas me passer de toi, et que je me jetterais mille fois dans le feu, plutôt que de souffrir qu'on te dît quelque chose qui ne te plairait pas. Tu vois bien cet ivrogne de Bon-Bord, qui commandait notre prise: depuis qu'il est à terre, et qu'il s'est un peu décrassé, il s'avise de faire le gentil auprès de toi; eh bien! la première fois qu'il m'ennuiera, et cela ne tardera guère, je le remoucherai d'importance.

--Allons, cruel petit, me répondait Rosalie en me prenant la tête entre ses jolies mains, ne sois pas si emporté. A ton âge, il faut savoir ne pas prendre ce ton que l'on n'excuse que dans les hommes faits. Sois moins prompt à te fâcher, je t'en conjure: c'est ta bonne amie, ta bonne soeur qui t'en supplie....

--Homme fait ou non, je te prouverai que je suis plus qu'un enfant pour un garnement comme Bon-Bord.

Rosalie apaisait toujours par des cajoleries l'impétuosité de mon caractère; mais, quelque empire qu'elle eût sur moi, le naturel reprenait bientôt le dessus. Je redevenais le plus fougueux des enfans, dès que ses yeux quittaient les miens, ou dès que ses caresses ne m'enchaînaient plus auprès d'elle.

L'occasion de faire un mauvais parti au capitaine _Bon-Bord_ ne tarda pas à s'offrir, ou, pour mieux dire, j'allai bientôt la chercher.

Un soir mon ex-capitaine de prise, entre au café, et d'un air assez maladroitement fat, il se prend à dire je ne sais à quel propos, en papillonnant autour du comptoir: _J'eus bien du plaisir ce matin_.

Comme il ne me fallait que le premier moyen venu pour lui chercher querelle, je prends la parole et je lui réponds: Un autre dirait: _J'ai eu bien du plaisir ce matin_.

--Et pourquoi _J'ai eu bien du plaisir_, plutôt que _j'eus bien du plaisir?_

--Parce que, lorsqu'on veut faire l'aimable, il faut tâcher de parler français et apprendre qu'il faut qu'il y ait au moins une nuit d'écoulée entre l'événement raconté et l'instant où l'on parle, pour pouvoir employer le _parfait défini_.

--Le _parfait défini!_ Tache d'apprendre à parler français aussi bien que moi avant de m'ennuyer avec ton parfait défini, entends-tu, mauvais allumeur de bout de chandelle!

Mon interlocuteur avait à peine prononcé ces derniers mots, qu'un flacon de liqueur alla se briser sur son visage, avant qu'il pût parer ce coup que je lui destinais et qu'il était loin d'attendre. Rosalie accourt et voit Bon-Bord s'essuyant la figure d'un air à la fois piteux et indigné. Rosalie en pleurs lui adresse les plus vives supplications pour le calmer; mais sa colère s'irrite en raison des efforts qu'on fait pour l'apaiser. «Si tu n'étais pas un enfant, un mousse, me disait-il en me menaçant de la main avec laquelle il venait de se frotter la joue, tu aurais ma vie ou j'aurais la tienne.» Moi, remis de mon premier mouvement, j'approche Bon-Bord en sifflotant un petit air goguenard et je lui dis à l'oreille: «Un mousse qui porte ce ruban-là à sa boutonnière te prouvera qu'il vaut mieux qu'un capitaine qui s'est sauvé lâchement comme une _cagne_, et je t'apprendrai, quand tu le voudras, qu'on doit dire: _J'ai eu du plaisir ce matin_.»

--Non, moussaillon, je dirai toujours: _j'eus du plaisir_, si je le veux.

--C'est ce que nous verrons.

--Tout de suite.

--A minuit, lui dis-je tout bas, en faisant lestement une pirouette à ses côtés.

Rosalie se lamentait, nous séparait; elle tremblait qu'Ivon ne parût; mais notre ami, occupé à danser dans un bal qu'il voulait bien nommer une société _bourgeoise_, n'eut connaissance de cette affaire que lorsqu'il n'était plus en son pouvoir d'en arrêter les suites.

Bon-Bord, tout gluant encore de la liqueur que j'avais fait ruisseler sur ses joues et ses vêtemens, sortit en me menaçant. Je ne lui répondis que par un sourire de mépris, et en continuant de siffler mon petit air avec une apparence de tranquillité que je n'avais certainement pas. Rosalie, fondant en larmes, me fit jurer et par notre amour et par la tendresse que j'avais pour elle, que je ne provoquerais plus un homme que j'avais si indignement outragé. Je promis tout ce qu'elle voulut, avec un air de sincérité qui dut la tromper. Mais pour plus de sûreté encore, elle exigea que j'allasse me coucher, et par une prévoyance que les mères et les maîtresses ont seules, elle m'enferma dans ma chambre, en prenant la clef dans sa poche.

Je me jette sur mon lit d'abord; à chaque quart d'heure, j'entendais de petits pas faire gémir l'escalier, et l'oreille discrète de mon amie s'appuyer doucement sur ma serrure pour entendre ma respiration que je faisais ronfler pour la rassurer; mais vers minuit au moment où Rosalie venait de faire sa ronde pour la sixième ou septième fois à ma porte, je prends un drap que j'amarre à ma fenêtre, et d'un saut me voilà dans la rue, me dirigeant chez Bon-Bord. Le pauvre homme ne m'attendait pas! «Debout! lui criai-je: c'est un _mousse_ qui vient réveiller _son brave capitaine_, pour lui prouver qu'il n'est qu'une cagne.» A ces mots le capitaine se pique d'honneur, il prend son poignard, j'avais le mien, nous marchons sur la jetée, qu'un réverbère éclairait encore. Je saute à bord d'un caboteur amarré sur le quai, et deux espèces de manches à balai, que je trouve sur son pont, nous servent à emmancher nos poignards de manière à en faire des façons d'épée.

Y es-tu, Bon-bord? m'écriai-je.

--Oui, me répondit-il en se mettant en garde.

--Eh bien! dis, _j'ai eu du plaisir_, ou je te démâte?

--Non, _j'eus du plaisir, failli mousse!_

Nos bâtons se croisent alors: je pousse de mon mieux. Mon adversaire rompt, en répétant: _j'eus du plaisir_. Je le poursuis, à la lueur du réverbère, criant toujours: _j'ai eu du plaisir, capon!_ Enfin, je sens mon poignard s'enfoncer, malgré l'arme de Bon-Bord, qui cède à la violence de mon coup. Un cri part, et la voix affaiblie de mon ennemi répète encore: _Ah!... j'eus du plaisir: j'eus du plaisir..., oui, jusqu'à la mort!_ Un homme accourt à nous, en jurant: c'était Ivon, qui, averti de mon évasion par Rosalie, me cherchait partout. Il trouve Bon-Bord étendu à mes pieds: il entr'ouvre sa poitrine, voit sa plaie. «Bah! dit-il, le Nom-de-Dieu n'est que blessé! Il est bien heureux: sans cela demain je l'aurais tué.»

Mon pays prend le blessé sur ses épaules: il le conduit à l'hôpital, en recommandant bien au médecin d'en avoir soin, et de le guérir le plus tôt possible; attendu, ajoutait-il, que, quand il serait rétabli, il le tuerait.

J'étais fort embarrassé de ma contenance, en rentrant au café. Je composai, de mon mieux, ma figure encore tout émue; mais, en m'apercevant les mains dans les poches et un sourire affecté sur les lèvres, Rosalie s'évanouit: c'était de joie et d'ivresse: elle m'avait cru perdu.